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SEMIOLOGIE DU CHAOS ET FOLIE DANS LE ROMAN CAMEROUNAIS : TEMPS DE CHIEN DE PATRICE NGANANG ET MOI TAXIMAN DE GABRIEL KUITCHE FONKOU
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Ethiopiques n° 78

Littérature et art au miroir du tout-monde/Philosophie, éthique et politique

1er semestre 2007

Auteur : Albert Etienne TEMKENG [1]

A la lecture de Temps de chien de Patrice Nganang et Moi Taximan de Gabriel Kuitche Fonkou, tous romanciers camerounais, on reconnaît aisément le cadre de l’action qui est le Cameroun. Mais, si les faits et les actions y sont reconnaissables, il faut néanmoins admettre que la façon de les présenter est significative à plus d’un titre. En effet, ils dénotent et connotent un chaos qui se situe non seulement au plan de la langue et à celui des faits sociaux. Mais un tel chaos qui frôle la folie ne peut être mieux cernée qu’à la lumière des théories de Foucault. Ces dernières la considèrent comme un moyen de contestation et de dénonciation, mais aussi comme le rêve d’un idéal vers lequel on aspire. Dès lors, étudier la sémiologie du chaos et de la folie dans ces deux romans revient à en cerner les manifestations textuelles multiformes à travers le signe linguistique. Il s’agit de s’intéresser, tel l’écrit Le Groupe d’Entrevernes (1985 :8), aux « conditions internes de la signification…c’est pourquoi l’analyse doit être immanente. Cela veut dire que la problématique définie par le travail sémiologique porte sur le fonctionnement interne de la signification ». Car l’essentiel, comme le pense Charaudeau (1983 :11), est de savoir « que le langage est en soi représentatif de l’organisation du monde » et par conséquent de chercher à comprendre (Ibid. :12) « comment parle le langage, c’est-à-dire comment la signification est signifiée ».

1. UN CHAOS SEMIOLINGUISTIQUE MULTIFORME

Le chaos est le désordre ou la confusion qui caractérise un phénomène. Il peut être organisé ou naturel, l’essentiel étant qu’il décrit un état de fait, une situation désorganisée. Tel que défini, le chaos qui caractérise les textes ici étudiés est un désordre général, mais perceptible sur plusieurs plans, à savoir celui de la narration et des genres, et celui de la langue.

1.1. Des conglomérat d’histoires et de genres

Qu’il s’agisse de Temps de chien ou de Moi Taximan, le texte littéraire est une agglutination de genres. On y retrouve des histoires principales sur lesquelles viennent se greffer d’autres histoires. Par ailleurs, le genre narratif est parsemé d’autres genres dont la poésie, des dialogues, mais aussi et surtout des éléments considérables de l’oralité.


1.1.1. Une structure narrative désarticulée

Temps de chien est à la fois un ensemble de romans et un ensemble de textes provenant de genres différents. A l’histoire principale qui est celle de Mboudjak le chien de Massa Yo, viennent se greffer des micro-histoires. Ainsi, l’histoire individuelle de chaque personnage peut être lue de manière autonome. Ntonfo (2003 :14) écrit à propos :

« Le roman de Nganang est le récit captivant de multiples histoires de personnages types dont grouillent les sous-quartiers d’une ville de Yaoundé dont la toponymie ne subit aucune altération dans le champ de l’imaginaire ».

On peut à ce titre citer l’histoire de Mboudjak qui assure l’instance narrative du récit. Au début de l’histoire, il vit au bar de son patron. Plus tard, il se révolte, s’en va au devant de la misère et de la mort omniprésente dans les labyrinthes obscurs et nauséabonds de la ville de Yaoundé, les affronte et rentre assagi dans le bonheur relatif de la cour qu’il avait quittée. On peut aussi citer l’histoire de Massa Yo, celle de son épouse Mama Mado, celle de son Soumi, celle du philosophe –écrivain ou « homme en noir-noir » qui se fait arrêter pour avoir invité le Président de la République à visiter les sous-quartiers, s’il en a le courage, celle de Nzui Manto La Panthère, celle de Docta, celle de sa femme Rosalie, celle de son fils Takou, celle de la tenancière de gargote Mini Minor, celle de sa sœur Virginie, celle du Commissaire de Mokolo …, autant d’histoires qui peuvent être appréhendées séparément.

Pour ce qui est de Moi Taximan, à l’histoire principale qui est celle de Jo, le taximan pauvre et célibataire au début du roman, marié, riche et père d’enfants à la fin du roman, se greffent plusieurs histoires : celle de la femme libre Matsingang, celle Alhadji Baba Ibrahima, celle de son épouse Justine, celle des divers patrons qui ont employé Jo, celle des femmes taxiwomen, celle de Emmanuel l’ami … Cette agglutination d’histoires ne facilite pas la lecture tel que le ferait une narration linéaire, même si les ressources de l’oralité sont là pour agrémenter le texte à travers la multiplicité des genres.

1.1.2. Une agglutination de genres

Dans Moi Taximan, si la narration est plus linéaire, les genres y sont plus nombreux. Comme s’il s’agissait essentiellement d’un bréviaire, ce roman rassemble en dehors de l’histoire de Jo, presque toutes les marques de l’oralité africaine, qu’il s’agisse de chansons, de proverbes et autre sagesse populaire, d’incantations…

Pour ce qui concerne les chansons populaires, qui sont en fait des poèmes, on peut citer les chansons de mariage (p.156 et 161), le yaal des Diang (p.187) et le Kwa’ des Bamougoum (p.188), toutes des chansons qui servent à animer lors des visites d’enfants. Mais on ne saurait oublier les plaintes de Massa Yo, qui, informé de l’accident que vient de faire Jo avec le Taxi dont il est le propriétaire, produit avec toute l’émotion qui caractérise le capitaliste bamiléké qu’il est, un poème oral dans les normes. Voilà le produit de son épanchement poétique : Wo ma voiture/ Wo malchance/ Wo que vais-je faire ? / Wo que vais-je devenir ? / Wo le gari des enfants / Wo les cahiers des enfants / Wo et mon argent / Wo ma voiture / Wo mon argent/ (P. 30). Ces phrases averbales constituent une œuvre poétique orale dans toute sa consistance, tout comme les tournures proverbiales.

Les proverbes et éléments de sagesse populaire parsèment de bout en bout le texte de Kuitche Fonkou, comme ceux qui suivent :

« L’enfant qui vit près de la chefferie ne craint point le « Mekwum » (membre masqué d’une société sécrète). Et tu ne peux pas te noyer dans un court d’eau qui abrite le totem de ton père » (p.14) ; « Et quand vous crachez en l’air, le crachat vous retombe sur le nez ». (p.29) ; « Pendant que l’on détruit les billons de la reine, détruis les aussi » (p. 47) ; « Que le sol soit fertile pour que l’igname donne » (p. 87) ; « Si le crabe siffle quelque part, il y sourdra de l’eau » (p. 94) ; « La poule ne chante pas à la place du coq » (p. 147).

En terme d’incantations orales, les paroles du grand-père paternel de Jo bénissant Dieu, les dieux et les ancêtres d’avoir permis à leur fils d’acquérir une voiture en sont un exemple édifiant. Voici un extrait de cette incantation (p.93-95) :

« […]…………/Nous sommes rassemblés ici ce matin /

Pour dire à nos ancêtres / Pour dire à nos aïeux Pour dire à Dieu /

Voici votre fils / Vous l’aviez envoyé à la chasse /Il n’est pas ce chien/

Qui attrape et mange en brousse / Il apporte la panthère qu’il a prise

Pour que vous en enleviez la peau /[…] /Pour vous demander

D’éloigner de lui l’accident / Oui, d’une seule bouche /

Nous refusons l’accident […] ».

Cette incantation est une preuve du caractère divers, d’aucuns diraient chaotique, des croyances des Africains francophones. Les ancêtres sont invoqués, mais aussi Dieu. Plusieurs expressions caractéristiques de cette religiosité reviennent régulièrement dans Moi taximan. On pourrait à tout hasard citer celle que le héros prononce quand Alhadji Baba Ibrahima le prend à son service : « Tous mes ancêtres, tous les dieux de notre famille, et Dieu lui-même m’avaient accordé leur bénédiction… » (p.56)

Dans Temps de chien, le langage y est naturel et tout y passe comme dans la vie de tous les jours. On y rencontre des hommes doués, au style ampoulé comme Nzui Manto La Panthère ou comme l’écrivain, des hommes tous les jours avec leur langage relâché, la poésie politique avec les chants de marche, …

Tout ce conglomérat de genres auxquels correspondent des styles particuliers étaye, en définitive, le mélange linguistique exagéré, parfois d’un niveau acceptable et soutenu, et beaucoup plus débridé dont foisonnent les textes.

1.2. Le chaos linguistique des textes

Le chaos linguistique des textes se perçoit au moins à trois niveaux : celui de l’alternance codique simple, celui des néologismes et celui de la langue française camerounisée. Tous ces éléments associés produisent un chaos linguistique que seul un décryptage détaillé des textes peut permettre de relever.


1.2.1. Une utilisation presque exagérée de l’alternance codique

L’alternance codique se définit, selon Gumperz (1982 :57), comme « la juxtaposition, à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents » est l’une des caractéristiques fondamentales des nouvelles écritures africaines francophones. Elle se manifeste, d’une part, par des passages réguliers du français à d’autres langues et, d’autre part, plus simplement par des emprunts de termes et expressions provenant d’autres langues, qu’elles soient maternelles ou non.

A la lecture de Temps de chien, on reconnaît aisément les quartiers populaires de Yaoundé, ceci à l’expression des personnages. Ceux-ci vont d’une langue à l’autre et se comprennent sans difficultés. C’est ainsi qu’on y retrouve et régulièrement les phrases provenant de la langue maternelle de l’auteur, le medùmba, du pidgin, de l’ewondo, du camfranglais… C’est le cas des phrases et expressions du medùmba [2] qui parsèment le texte écrit en français et dont la signification, quand elle est donnée, se trouve à droite :

« Nsong am nù (p.35)  ; Menmà, you tcho fia ? (p.43)  ; Bi fang men ngo kou’-o ! (p.262)  ; Mbe ke di ? Ou mbe ke di ? (p.108) < Qu’est-ce tu dis ?> ; D’ailleurs, Bak a yùn (p.130)  ; Bi fang nda’a ! (p.135 ; A me mben tchùp (p.279)  ; Bi lode mebwo (ibid.)  ».

Il en est de même des phrases et expressions provenant de l’éwondo [3] :

« Bobolo (p.15) < bâton de manioc> ; - A bo dzéa-a (p.18)  ; C’est lui qui me gère anti Zamba ouam (p.66) ; Ma din wa (p.97) < je t’aime > ; Bia boya alors ? (p.110)  ».

La présence des phrases et expressions provenant des langues du terroir est aussi récurrente dans Moi Taximan. A cet effet, les emprunts de la langue maternelle de l’auteur à savoir le ngèmba-mùngùm sont légion dans le texte, qu’il s’agisse de simples exclamations ou de phrases et expressions ayant des contenus sémantiques précis. Au nombre de ces emprunts, on peut citer les exclamations suivantes : « Kessa Nekang ! » « Ketcho neti » (p. 67), le conte chantant où les animaux disent

« Ngang che zhan/ Ngang ta’ pin/ Ngang kam mok. (p. 119) ; les paroles d’approbation « Handi, Handi » (p.157) ; « nge pin », « a pon », « abha’a » (P.93) ; « gho mbap, ndan » (p.106) ; le « mpfu »(P.130), < la sauce gluante de couscous de maïs> ; « tso ce lap » (p.39),… Enfin, les termes « famla » (société secrète malfaisante) et de respect comme « ndi » reviennent un peu plus régulièrement.

En dehors des langues maternelles, les termes et expressions du pidgin english sont aussi récurrents dans les textes et sont presque les mêmes. Il s’agit pour ce qui est de Moi Taximan des exemples suivants, phrases de Alhadji Baba Ibrahima adressées au personnage central du roman, Jo. Il s’exprime ainsi :

Takam give him. And tell him say a want see them big massa for some big market. A di come from far away” (p. 57) ;“My bikin, if we work fine, you go laugh” (p.59) “my bikin, wait. You don helep mi today soté moni we a don winam I plenty. So take this small thing” (p. 60) “No fia my bikin” (p.60).

A toutes ces phrases, Jo réplique : “Thank you, papa » (p. 60). Toujours au registre du pidgin english, on peut relever les termes et expressions tels que « djambo »(p.39), « bita kola »(p.120), « bayam sellam » (pp. 130, 131, …)< revendeuses de vivres>…

Pour la langue anglaise, on peut citer cette phrase :

« Le très anglais « Time is money » inoculé en nous à travers la colonisation britannique était en fait tombé comme l’une des graines de l’Evangile sur un terrain rocailleux » (p.49) ;

Dans Temps de chien, on en trouve aussi. C’est le cas des phrases suivantes :

« A fit buy am tout ton plateau (p.89)  ; …j’avais été échaudé chez cette small no be sick (p.158) ; Today na today (p.248) < aujourd’hui c’est aujourd’hui> ; She don kill am ! (p.250)  ; Dan sapack (ibid) < cette pute > ; She don take ma million (p.251) < elle a pris mon million > ; If he no fit tchop he moni, n’est-ce pas la mbock-là va l’aider ? (p.253) < S’il ne pouvait pas manger son argent, n’est-ce pas la pute-là va l’y aider > ».

Par ailleurs, l’utilisation des mots provenant du camfranglais parsème les textes. Ils ravissent la vedette dans Temps de chien avec les mots suivants : - « Bo’o » (p.14), interpellation, - « nangaboko » (p.17), , - « Odontol » (p.51), , - « njo » (p.56),< gratuit >, - « mbout » (ibid.), < lâche >, - « nyamangolo » ( ibid.), < escargots, mollusques et ici, personne nonchalante >, - « jobajo » (p.57), < la bière >, …

Le camfranglais est aussi présent dans Moi Taximan à travers des mots comme « djidja » (p. 19) < difficile >, « Wa » (p. 113…) et « nga » (p. 113…) < fille >, « matango »(p.120) < vin de palme ou de raphia >, « odontol »(p.120) < whisky localement fabriqué >,…

Pour les termes et expressions provenant d’autres langues du Cameroun toujours dans Moi Taximan, nous avons pour « kabba » (p. 130, 131,…) qui provient du douala, l’expression « tobo a ssi » (p. 105) qui provient des langues des provinces du Centre, du Sud et de l’Est, et le mot « maguidas » (p. 59) qui provient sûrement des langues du grand Nord du Cameroun,…

Toutes ces phrases et expressions donnent aux textes étudiés une atmosphère particulière révélatrice d’une hétérogénéité sociologique qui débouche irrémédiablement sur l’adoption des compromis sociolinguistiques et partant à la création de néologismes.


1.2.2. L’utilisation florissante des néologismes

Le néologisme est l’emploi d’un mot nouveau créé ou obtenu par déformation, dérivation, composition ou l’emploi d’un mot dans un sens nouveau. Ces deux options sont bien présentes dans les textes ici étudiés qu’on pourrait à raison qualifier de « pots pourris » sémiolinguistiques, parce qu’au-delà du fait qu’ils sont truffés de mots d’origines linguistiques diverses, on y trouve des mots et des expressions qui ont des sens différents de ceux que leur reconnaît le dictionnaire de la langue française, des mots du pidgin, du douala, du « camfranglais » et des langues camerounaises aux nouveaux sens contextuels très précis.

Comme nous le voyons pour ce qui est de Moi Taximan, au chapitre des néologismes on peut citer les mots et expressions suivants : « mange-mille » (p.12) < policiers et autres >, « clando » (p.12) < taxi clandestin >, « asso »(p.13), < diminutif du mot associé pour dire complice ou préféré >, « attaquant » (pp. 18 et 149) < chauffeur d’appoint ou de dépannage >, « tchouquer »(p.29) < démarrer la voiture ou une moto selon le cas en dévalant une pente et mettant la vitesse au plus fort de la course de l’engin>, « opération » (p.53) < un contrat >, « frères » (p.63) < personnes originaires du même village ou de la même localité >, « vendeurs » (p.63) < traîtres >, « sans confiance »(p. 73) < sandalettes>, …

Pour ce qui est de Temps de chien, les néologismes sont plus que nombreux. En effet, Nganang dépasse le cadre des compositions et se rend spécialiste des dérivations. De même, les néologismes morphologiques sont aussi nombreux que les sémantiques. Les résultats les plus récurrents de ces procédés sont le « mangement »(p.20) < aisance matérielle >, « retué, reretué, rereretué,… »(p.51) < mort deux , trois, quatre fois,…> ; « je thèse, j’antithèse, je synthèse, je prothèse,.. »(p.36) < j’utilise tous les modes de pensée possibles >, « déslipper le garde-manger » enlever le slip de la partie du corps qui garde le sexe de la femme >, « sans confiance » < sandalettes pas très confortables >, « kongossa »(p.49) , « odontol »(p51) , « une machette » (p.53) , « cacaoyère »(p.53) < maîtresse >, « tchatcher »(p.49) < faire la cour >, « les deuxièmes bureaux »(p.66) < maîtresses >, « le sans payer »< le fourgon de police >, « coupement »(p.72) < l’action de faire la cour>, « mange-mille »(p.73) , « un os déviandé » (p.84) , « silencier »(p150) < faire taire >, « banditer »(p.154) < voler >, « le sauveteur(p.189) < vendeur à la sauvette >, « le creuseur »(p.189) < le fossoyeur >,….

Tous ces néologismes écrit Ntonfo (op cit :15), « saturent le récit de part en part ». Néanmoins, cette expérience linguistique qui se veut particulière est fécondée par des constructions grammaticales tout à fait camerounaises.

1.2.3. La grammaire française camerounisée

De quelle langue française s’agit-il ? Il s’agit d’une langue qui n’est pas pure parce qu’un Français de France à la lecture n’y comprendrait rien. Pourtant, le Camerounais n’y a aucune difficulté de compréhension. Il s’y trouve même très à l’aise. S’agit-il de fautes ou de phénomènes d’appropriation de la langue ? Toujours est-il que c’est en les découvrant qu’on peut mieux les cerner. En voici un petit échantillon tiré de Moi Taximan : « on les avait « sifflés » » < on les avait interpellés >, « casser la caisse » (p.89) < redistribuer l’épargne ainsi que les intérêts générés >, « comprendre sa tête » (p.89) < comprendre >, « Sois bien assis » (p.91) < sois le bienvenu >, « pousse-pousse »(p.141), « boutiques-pousse-pousse »(ibid.), « boutiques-brouettes »( ibid.), respectivement < chariot à bras >, < chariot à bras > et < brouettes dans lesquels sont exposées des marchandises en vente que les vendeurs déplacent dans le marché pour proposer aux éventuels clients > …

Pour ce qui est de Temps de chien, ces usages linguistiques sont aussi légion. Par exemple, « En fait, je tapai mon corps pour rien » signifie : En fait, je m’ennuyais, je me dérangeais pour rien. Tout comme « goût » dans la phrase « et ma maîtresse connaissait son goût. »(p.84) ne signifie pas saveur mais plutôt < préférence ou commande >. De même, une phrase comme celle-ci sur le plan grammatical n’est pas correcte : « Tu vas même tout boire la bière-là ? ». Pourtant, le Camerounais n’y a pas de difficulté de compréhension. Ainsi, « je mis une patte devant l’autre, et me retrouvai derrière la maison du Parti »(p.150) signifie tout simplement < je partis >. Ensuite :« Je m’éloignais de son secret, sans demander mon reste »(p.154),signifie < sans autre forme de procès > ; « Je mettrai une patte devant l’autre »,c’est-à-dire < Je partirai >. Enfin, « Des chiens errants mesuraient leurs forces sur moi » (p.188) pour dire < se mesuraient à moi >.

En plus de tout ce chaos, on ne saurait ignorer toutes les autres marques de l’oralité primaire qui parsèment également le texte. Il s’agit des « o-o »dans « pourtant-o » (p.46), « même-même », « là-là », « No-o » (p.66-67) pour Non, « woyo-o »(p.251), « çaa »(p.253), toutes des interjections. En définitive, il s’agit d’un mélange, d’un chaos sémiolinguistique indicible.

Tout ce mélange rejoint déjà celui qui a été constaté au niveau des genres et est le signe d’un certain écartèlement de l’Africain francophone entre la langue française qu’il voudrait posséder et qui ne peut traduire son être profond, et sa langue maternelle. Il finit par créer, comme le dit Py (1988 :7), une interlangue faite de connaissances intermédiaires entre ces deux langues pour pouvoir exprimer son être et sa culture. Mais aussi, ce mélange est le signe d’un désordre plus profond, d’un désordre général qui englue toute la société camerounaise et dont la marque principale est le mélange de normes provenant de plusieurs langues, et donc de l’absence de normes. Il s’agit en définitive du chaos social.

2. LE CHAOS SOCIAL A L’IMAGE DU CHAOS LINGUISTIQUE

Ainsi, l’écriture de Nganang et Kuitche Fonkou est effectivement révélatrice d’un chaos à la fois linguistique, sémiolinguistique et social. Et comment l’expliquer autrement alors que certains termes tout au long du texte reviennent constamment le confirmer ? Comment ignorer le désordre social que couve la langue ? Plusieurs phrases et expressions du texte le traduisent d’ailleurs.

Dans Temps de chien, le terme chaos revient régulièrement confirmer ce que révèle déjà la langue :

« Oui, j’ai beau avoir faim, je préfère en ces moments de chaos… »(p.85), « Et bientôt, les voix de ce monde étaient devenues chaos » (p.133), « et j’acceptais le chaos » (p.150), « En fait, j’étais beaucoup plus attiré par le chaos de cette poubelle » (p.153), « le chaos de malédictions » (p.170), « Je le voyais s’enfoncer dans la foule unie par le chaos » (p.171), « En fait, il était la seule véritable victime de ce chaos » (p.177), « Les hommes parlaient dans le chaos et leurs voix faisaient le chaos »(p.230), « …le chaos de ce marché » (p.231), …

Voilà donc autant de phrases qui sont révélatrices d’un désordre qui manifestement se traduit par la misère, la faim, la pauvreté, la souffrance, la corruption et tous les autres formes de vices sociaux. Nganang le confirme bien quand il écrit :

« En cette extraordinaire journée de l’arrestation du vendeur de cigarettes et de l’écrivain… ; j’appris surtout que l’homme n’est pas frère de l’homme. « D’ailleurs, dit un homme, ce n’est que le siscia [4]. Il aurait suffi qu’il lui donne quelque chose et il aurait été libéré. Tout ce que le commissaire-là faisait, ce n’était que pour le tchoko non ? Ce n’était que le bruit […]. Au lieu de donner sa part, il faisait le frein à main. » » (p.146-147).

Cette citation décrit la brimade qui existe dans une société camerounaise où tout est permis aux forces de l’ordre, une société où ils finissent par devenir des forces du désordre. On voit ainsi comment le Commissaire de Mokolo peut arrêter, faire enfermer, tuer des citoyens parce qu’on l’a appelé par son prénom comme le fait si souvent sa maîtresse. Les abus comme ceux-là sont encore plus nombreux dans Moi Taximan.

Le héros décrit son ambiance de travail en ces termes :

« La rue, la jungle, toute puissante » ( p.70 ), « La pourriture ambiante » (p.83) ; « La jungle citadine » (p. 97), « l’arme est toujours braquée sur toi » (p.122), « si on devait me braquer… » (p.124),…Et il illustre et confirme sa pensée en ces termes : « L’on en avait braqué un à quinze heures trente. Plus aucune nouvelle de sa voiture » (p.125).

Ces phrases et expressions ne sont que les preuves de la déliquescence générale de la société camerounaise post-coloniale en mal de changement, d’une société mal gérée, d’une société où le népotisme, la corruption et la malversation multiformes ont atteint des proportions incommensurables. Ce passage du roman où il raconte comment un policier abuse de lui illustre bien cette déliquescence :

« Qui m’avait pris mes papiers ? Mveng Bomba dit Sangsue ? Alors là, j’étais mal tombé. Cet agent, intouchable, n’en faisait qu’à sa tête. Ses appuis très solides et très haut placés étaient sourds aux multiples plaintes de ses supérieurs hiérarchiques » (p.44).

Plus tard, Mveng Bomba « l’enfant terrible » (p.44) des chauffeurs confirme tout le bien qu’on pense de lui. Il montre d’ailleurs quand Jo le rencontre qu’il se permet donc, qu’il ne craint rien, qu’il est au-dessus de la loi. Il le dit en ces termes à Jo :

« C’est vous qui allez me calomnier chez le commissaire ? … Mais toi, chauffeur, sache que je t’appliquerai le même traitement chaque fois que par malchance pour toi nos chemins se croiseront dans la circulation » (p.45).

D’autres phrases toujours plus révélatrices de la situation de « déliquescence ambiante » (p.47) viennent saler la note. En voici quelques échantillons :

« … la note est bien salée. Dix motifs, trente mille francs (…) on peut toujours s’entendre. Votre cas me touche beaucoup. Je peux vous aider. Donnez-moi dix mille francs et il n’y aura plus de trace de cette contravention » (p. 45- 46). Plus loin : « L’attitude prêt-à-payer affichée par les hommes d’affaires, les transporteurs et de manière générale les citoyens avait sans nul doute largement contribué à endurer les mange-mille et d’autres agents de l’Etat dans leur vice chéri, le rançonnement » (p.46).

Plus loin encore, Jo raconte :

« Malgré la présence d’un autre usager, l’agent me cria « alors ? ». Et alors, je tendis la main comme pour le saluer, l’argent plusieurs fois plié étant calé entre deux doigts. Il serra ma main puis porta la sienne à sa poche, puis dans un tiroir d’où elle ressortit porteuse de mes papiers. Je vérifiai. Tout y était. L’argent réduisit la contravention en miettes. Je sortis. J’étais écœuré. J’avais la nausée… » (p. 47).


Et le chaos va également régner lors des grèves des taximen (p. 78, 79, 80), lors de celles de fonctionnaires (p. 80), lors des rafles au marché (p.142, 143), lors des contrôles de polices tel que décrit ici :

« J’eus ainsi le temps d’enregistrer le verdict invariable qui frappait tous ceux estimés fautifs, c’est-à-dire en fait tout le monde, à très peu de chose près. Carte grise écornée. Fourrière/Visite technique périmée. Fourrière/Défaut d’assurance. Fourrière/ Assurance non conforme à l’activité de transport. Fourrière/Défaut d’affichage de vignette. Fourrière.

Le gros grade à qui échut mon dossier sembla dépité. Tout était plutôt correcte. Il se leva et m’entraîna vers ma voiture dont il fit le tour puis déclara :

- Tarif mal affiché. Fourrière » (p.144).

Après énervement, explications, supplications et enfin négociations, Jo ainsi que « ceux qui avant [lui] avaient été ainsi frappés » (ibid.) sont obligés de parler le langage des billets de banque.

Enfin on peut retenir ce dernier morceau choisi du chaos qui a lieu quand Jo, en route pour aller doter Justine au village, est interpellé par les forces de l’ordre. Il raconte ainsi cette mésaventure qu’ils ont lors d’un voyage :

« Nous franchîmes sans difficultés les cinq premières barrières de contrôle. A la sixième surgirent des complications inattendues…Nous parlementâmes longtemps avec le gendarme. Salive perdue. Seules deux paroles toutes froissées sorties de nos poches furent entendues par le béret rouge qui nous rendit nos pièces et notre liberté » (p.149-150).

Les deux paroles froissées sont en réalité deux billets de banque. C’est le seul langage compréhensible dans l’administration camerounaise.

Le tableau est bien sombre pour Jo. Mais, il s’agit précisément d’une situation de chaos général que vit tous les habitants de cette « foutue jungle » où les termes justice, loi, légalité, honnêteté n’ont pas de sens. Le tableau est également pour ce pays où les contrôles routiers et autres barrières de police sont indéfiniment multipliés et pourtant inefficaces. Il en est de même des postes de péages (p.150) où ce qui s’y passe est également tout aussi déplorable. Il s’agit de discrimination, de filouterie, de tricherie et de complicité de tricherie, bref de corruption exagérée et à ciel ouvert. Et un taximan désabusé de conclure : « Où va le pays ? » (p.51) Et un autre de répondre : « Comme c’est triste ! » (p.52). La corruption avec ses corollaires que sont le népotisme, le favoritisme et l’incivisme gangrènent ainsi toute la société car, « on laissait tous les truands impunis, « faute de preuves » »(p.39). A cette atmosphère généralisée d’abus vient se greffer la frustration politique.

Dans Temps de chien, le climat délétère de frustration politique est extrêmement tendu. Car les misérables n’ont pas voix au chapitre et seule la lâcheté les caractérise. L’écrivain, l’homme en noir-noir se plaint de cette attitude en ces termes :

« Vous tous là qui me regardez avec vos gros yeux, combien de fois m’avez-vous raconté que vous souffrez ?[…] Non, vous m’avez tous laissé croupir en prison, alors que c’est pour vous défendre qu’on m’y a amené. Où est passé l’homme en vous ? Qu’êtes-vous devenus ? Où est votre tête ? Vous ne savez même plus revendiquer la justice ? Vous ne savez même plus ce qu’est le droit ? Des loques vous êtes ! Incapables de raison, incapables de réflexion, incapables de courage » (p.165).

Toutes les tentatives de soulèvement vont être ainsi réprimées au gaz lacrymogène, au napalm,… Il y aura de faux morts, de vrais morts, de Biafrais Camerounais et des Camerounais Biafrais, juste pour alimenter la désinformation afin de mieux semer la terreur. De telles attitudes sont nombreuses et si prononcées qu’elles finissent par frôler la démence.


3. LA FOLIE GENERALISEE

En tant que double élément du tragique et du critique ou de contestation, la folie est, comme l’écrit Waelhens (1996 :597), « l’autre de la raison…La folie peut être un autre qui conteste la raison à l’intérieur d’elle même ». Concrètement parlant, les comportements des protagonistes des textes ici étudiés frôlent la déraison, que ce soit l’arrogance extrême de Mveng Bomba et même de tous les policiers dans Moi Taximan, que les attitudes de Monsieur le Commissaire ou de Mini Minor sa maîtresse, ou de tout autre personnage de Temps de chien.

Le désordre des comportements constaté dans les textes est un signe indéniable de folie. Il s’agit soit de folie pour commander, gouverner, dominer et profiter, soit de la folie pour critiquer ceux qui gouvernent. Et c’est ici que cette phrase de Temps de chien sur l’écrivain prend tout son sens : « Qui d’autre pouvait écrire « comme ça seulement » au Président de la République sinon un fou, se demandait-on » (p.277).

Du chaos à la folie il n’y a qu’un pas que les personnages de Temps de chien et de Moi Taximan franchissent allègrement. Plusieurs passages des textes le confirment. En voici l’échantillon qui provient du premier texte de l’homme qui voulait se suicider : « Le suicidaire semblait saisi de folie. Il dansait sur son casier de la mort […]. Sa main, qui tenait l’arme, tremblait follement, se balançait sur la tête de la foule. « Si vous avancez encore, je me tue ! » cria-t-il dans sa folie » (p.61). Plus loin, nous lisons : « … la cour … devenait une natte de paroles, un entrecroisement de commentaires, un bouillonnement d’emphases, une explosion continuelle de superlatifs, un perpétuel défi de grandeur, oui : une somme de mille folies s’entrechoquant (p.110). Plus loin encore, « Ce jour-là, je sus le pouvoir de la parole folle des rues, le pouvoir régicide de la rumeur » (p.116). Enfin, « Oui, je ne voulais pas me laisser emballé dans les tours de passe-passe du verbe fou. »(p.118). Et parlant de l’homme en noir-noir, le chien raconte : « En parlant, il rit soudain. Son visage s’irradia de folie » (p.165).

Ces passages sur la folie sont bien plus nombreux et permettent de mieux saisir l’ampleur du phénomène dans la société camerounaise. C’est ainsi qu’on peut lire que

« L’hystérie se saisissait du quartier… » (p.271), « je secouais follement ma tête… » (p.272), « Elle se débattit follement… » (p.247), « l’hymne de la petite femme folle… » (p.275), « …la profondeur vertigineuse de la misère des sous-quartiers était le socle qui fabrique les hallucinations les plus démentielles. Je voyais le petit vieux se réjouir, et je le savais ivre : fou. Oui, je le dis : il était possédé par l’ivresse de l’affamé » (p.281), « Et puis soudain, je vis l’ingénieur…courir comme un fou…Oui, il paraissait avoir perdu la raison. Il paraissait possédé » (p.285)…

C’est pour confirmer cette ambiance généralisée de folie dans la société que Jo, face aux tracasseries policières s’écrie dans Moi Taximan :

« On était vraiment dans un drôle de monde où seuls les tam-tams des fous produisaient la musique homologuée. Elle vous prenait aux viscères, vous vidait de vous-même, vous inoculait, à force de cynisme et de sadisme, la logique de l’illogique. Et vous étiez plus près d’abdiquer de la recherche de la justice que de continuer la lutte contre des moulins à vent… » (p.45).

A terme, tout le désordre, tout le chaos décrit dans Moi Taximan et Temps de chien s’observe déjà en page de couverture du premier texte. Que ce soit le nom de l’auteur, que ce soit le titre du livre même, aucune harmonie dans l’écriture. La difformité, le mélange de caractères, de tailles et de polices ou d’écritures dénote un certain désordre qui est très vite confirmé à l’intérieur du livre. Il s’agit d’une calligraphie symbole d’une situation catastrophique, à la limite désastreuse. Pourtant et au-delà des observations et des situations toutes peintes en noir, les unes que les autres, ces romans présentent des aspects positifs.

4. L’ESPOIR AU-DELA DU DESEPOIR

Moi Taximan et Temps de chien sont des romans qui décrivent le chaos certes. Néanmoins, certains éléments du désordre, s’ils étaient bien compris seraient sinon bénéfiques, du moins positifs pour la société dans son ensemble. La variation linguistique et l’ancrage culturel conséquent, le féminisme, l’intertextualité… ; enfin le post-colonialisme et le message d’espoir clairement exprimé par Jo et par Mboudjak.

4.1. L’ancrage socioculturel

Dans Moi Taximan, la variété des personnages implique la multiplicité de leurs origines. Ils semblent même avoir été savamment choisis pour représenter les grandes ethnies du Cameroun, figurant ainsi l’idée d’intégration nationale régulièrement distillée dans les discours politiques et rarement, sinon très rarement respectée. Pour preuve, nous avons Alhadji Baba Ibrahima (p.58) pour le grand Nord, Joseph Takam (le personnage central), Matsingang (p.18), Tsokson (p.160) et tous les autres pour le grand Ouest bamiléké francophone, Mveng Bomba (p.44), Azoo (185) et Essono (p.187) de Diang pour le grand Sud Cameroun, Fantouma (p.186) pour le Noun, Forsung (p.186) pour le Cameroun occidental anglophone. Tous ces noms figurent une sorte de représentativité tribale et partant une certaine unité nationale, symbole d’un idéal qui ne va pas sans la justice et l’humanisme. Et le personnage central du roman le confirme en ces termes :

« Je tâchais d’insuffler à la gestion de ma petite entreprise tous les aspects édifiants de mon expérience personnelle et tout le flair novateur de Justine. Elle et moi souhaitions y mettre aussi tout notre amour de la justice et de l’équité, toute la grande idée que nous avions de l’homme » (p.186).

La variété des personnages est également représentée dans Temps de chien Autant dire que l’origine ethnique ou tribal ne devrait impliquer aucun sectarisme entre les hommes, seule la condition humaine comptant. C’est encore cette dernière qui justifie la prise en charge dans les textes de beaucoup de langues parlées au Cameroun et même ailleurs. Nous avons répertorié le français, l’anglais, le pidgin, le camfranglais, le medùmba, le gembà-mungum, l’éwondo, le béti, le duala, le fufuldé, les mots d’une langue du Diang … Il s’agit d’un ancrage culturel qui, au-delà des noms de personnes et d’espaces vrais, constitue un parcours qui ne veut marginaliser personne et qui justifie la prise en compte d’une multitude de thématiques littéraires actuelles.

4.2. Le féminisme et les droits de l’enfant

Moi Taximan intègre les problématiques féministes au sens le plus usuel du terme. Et pour preuve, quand Jo Takam offre du travail à Azoo et Fantouma, il tient ces propos : « L’idée que nous puissions employer des femmes m’excite. Mais tout dépendra bien sûr de ce qu’elles valent vraiment… (p.178). Et plus loin, il continue : « Plus rien ne me surprend en ce siècle d’égalité mais tout de même ! C’est pas d’un préjugé misogyne qu’il s’agit chez moi. Je me demande si vous avez les nerfs suffisamment solides pour le métier » (ibid).

Il s’agit donc pour Jo de donner l’opportunité à des femmes de relever « le défi féministe » c’est-à-dire, explique l’une des femmes, « le combat des femmes pour leur survie et leur dignité » (p.181). Et Jo va conclure, au terme des débats avec les deux femmes taxiwomen : « Eh bien, je vous engage. C’est là ma contribution à la lutte que vous menez » (p.185).

De même, les palabres de Docta et Rosalie, celles de Massa Yo et Mama Mado, les problèmes de Mini Minor, ceux de Virginie,…trahissent l’importance que Nganang accorde aux problématiques féministes. Seul cet intérêt peut permettre à plus ou moins long terme de les résoudre. Par ailleurs, les départs des femmes de leurs foyers conjugaux posent clairement le problème de l’indépendance de la femme. Il en est de même pour la condition de femme libre de Mini Minor. Enfin, la condition de Soumi et Takou trahissent également la place que l’auteur de Temps de chien accorde aux droits de l’enfant. L’actualité du combat féministe et les droits de l’homme n’ont ainsi d’égal que la culture des personnages, culture perçue à travers les phénomènes intertextuels.


4.3. Intertextualité, réalisme et post-colonialisme

La culture de Jo trahit par endroits l’érudition de l’auteur de Moi Taximan, une érudition perçue à travers l’intertextualité qui parsème le roman. Il s’agit d’une culture au-dessus d’un simple taximan qui parle à la fois d’Ibrahim Dieng, personnage du Mandat de Sembene Ousmane (p.23), de Une vie de boy de Ferdinand OYONO (p.69), de Scheherezade des Mille et une nuits (p.70), d’un article de La nouvelle expression, n° 160 du 07 au 13 juin 1994 (p.72). La nausée (p.47) et Les Mains sales de Jean Paul Sartre (p.82), de la Bible (p.83), des Destinées d’Alfred de Vigny (p.103), de la dramaturgie de Dave K. Moktoï (p.107), de la poésie de Tam Callaghan (p.127), sans oublier l’ethnologie africaine (p.56)… Toutes ces œuvres, documents et domaines évoqués lui fournissent comme des illustrations qui renforcent mieux ses idées et positions sur les problèmes sociaux.

Pour ce qui est de Temps de chien, Nganang puise sa matière énormément dans l’actualité et plus précisément dans les journaux. Que ce soit les hommes au pouvoir (Paul Biya), que ce soit les histoires de l’opposition, que ce soit l’assassinat de Takou, que ce soit les grèves d’étudiants et des taximen, que ce soit l’histoire des gaz lacrymogènes….tous ces faits font partie de l’histoire réelle du Cameroun ainsi que l’attestent les espaces : Yaoundé, Mokolo, Madagascar, Bamenda (Ntarikon)….

En fait de réalisme dans Moi Taximan, les noms de lieux, « Makanene, Sombo et Kekem » (p.111), le Nyong (p.153), le Diang (p.187), Nkongsamba (p.57)… témoignent assez. De même, les expression telles que « gel des avancements » (p.75), « baisse drastique de salaire » (p.74), « débrayages » (p.80), « agitation », (p.80), « villes mortes » (p.80), la grève (p.78), « O.P. » (p.164),…fixent encore mieux le lecteur pour ce qui est de l’ancrage spatio-temporel des deux romans. Il s’agit des années de braises, des années chaudes, des années de revendications démocratiques au Cameroun.

Pourtant, malgré toute la noirceur que peignent ces romans, Jo et Mboudjak trouvent une raison d’espérer, une raison par endroits semblable au défaitisme et néanmoins révélatrice d’un stoïcisme à nul autre égal. Jo le dit en ces termes en guise de conclusion au roman de Kuitche Fonkou :

« Décidément, il ne nous restait plus qu’à accepter la vie comme une lutte permanente dans laquelle il ne fallait pas sous-estimer, ni surévaluer les victoires […]. J’étais décidé à poursuivre mon rêve d’une transformation positive des conditions individuelle et collective. A rêver tout en gardant de la distance entre le rêve et la réalité, une conscience non inhibitrice mais fécondante de l’effort, pour que chaque jour un peu plus, la réalité arrache une portion du rêve. » (p.192).

Le mot rêve qui conclut le roman est une preuve qu’au-delà des difficultés, des combats sociaux aussi multiples que vains, de l’acharnement de l’autre, de « la pourriture ambiante », il ne faut pas baisser les bras. C’est ainsi que malgré l’adversité du pouvoir en place, Nganang peut écrire dans Temps de chien,

« Oui, je maintenais mon esprit ouvert sur la fièvre de changement qui soudain s’était saisie de Madagascar, qui avait emballé Yaoundé, qui avait entraîné tout le Cameroun dans son élan, qui, paraît-il, secouait toute l’Afrique. Je voyais des visages serrés, je surprenais des points levés, j’entendais des malédictions, je sentais une lave secouer le cœur des rues, en craqueler terriblement la superficie, je voyais l’air se comprimer, je sentais soudain l’avenir défier le présent… »(p.293). Quelques lignes avant, il aura écrit : « …j’entendais soudain le monde alentour chanter, oui, je le voyais danser autour de moi, danser…, danser danser danser danser danser et chanter en même temps :

« Liberté eh eh

Liberté eh eh eh eh

Dieu tout-puissant ah ah

Nous serons libres bientôt ! » » (p.291).

Et c’est là que Temps de chien et Moi Taximan s’inscrivent pleinement dans les problématiques post-colonialistes, car au lieu de chercher les causes de leurs malheurs ailleurs et surtout chez les anciens colons, Jo tout comme l’homme en noir-noir les cherche en lui-même, en son frère et dans sa société. De même, au lieu de dénigrer la réalité qu’elle soit factuelle, linguistique ou autre, les romans ici étudiés la valorisent en créant un « un décentrement » par rapport à l’ancienne métropole, lui donnent sa dignité pour qu’elle figure mieux la réalité afin d’offrir des possibilités d’amélioration et d’espoir pour des lendemains meilleurs.

En conclusion, Moi Taximan, et Temps de chien sont des textes qu’on lit aisément à cause du réalisme des histoires qui y sont racontées, des romans riches, des romans qui associent toutes les tendances de l’écriture fondamentalement africaine avec, comme le dit Joubert (2003 : 9), « la langue bariolée des rues ». Cette écriture plonge ses racines dans la culture du terroir comme les œuvres d’A. Hampaté BA et valorise la réalité africaine d’aujourd’hui tel que l’a fait Mongo Béti, ainsi que font Calixthe Beyala, Florent Couao-Zotti. Et on est en droit de croire, comme l’affirme encore Joubert (ibid.) au sujet des nouvelles écritures africaines, que Temps de chien et Moi Taximan « suggèrent des pistes de réflexion, soulignent des correspondances, parfois presque des dialogues d’un écrivain à l’autre ». Ils décrivent les mêmes chaos, les mêmes folies et les mêmes espoirs. Ils servent les mêmes causes.


BIBLIOGRAPHIE

1. Le corpus

NGANANG, Patrick, Temps de chien, Paris, Le Serpent à plumes, 297, pages. 2001,

KUITCHE FONKOU, Gabriel, Moi Taximan, Paris, L’Harmattan, Coll. « Encres noires », 192 Pages, 2001.

2. Autres ouvrages, documents et articles

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FOUCAULT, Michel, Maladie mentale et psychologie, Paris, PUF, 1954.

- Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961.

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LE GROUPE D’ENTREVERNES, Analyse sémiotique des textes, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 5e édition, 1985.

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PY, Bernard, « Didactique et modèles linguistiques », in J-C, BEACCO et J-C, CHEVALIER, Etudes de linguistique appliquée : « Didactique des langues : Quelles interfaces ? », n°72, Nouvelle série, octobre-décembre, p.7-13,1988.

WAELHENS, Alphonse, « Folie », in Encyclopédia universalis, corpus n°09, Etymologie–Fungi, Paris, Encyclopedia universalis, p.597-601,1996.

VOUNDA ETOA, Marcellin, « En toutes Lettres avec Patrice Nganang », Patrimoine : Mensuel de la culture et des sciences sociales, n°0037, mai 2003.


[1] Doctorant, Université de Dschang et Chaire UNESCO pour l’Afrique Mbouda

[2] Langue bamiléké du Cameroun parlée dans le département des Hauts Plateaux et du Ndé.

[3] Langue camerounaise de la province du Centre et qui serait un dialecte du béti parlé dans le grand Sud, c’est-à-dire les provinces du centre, du Sud et de l’Est.

[4] Brimade




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