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CHOC DES CIVILISATIONS ET MYTHES D’AUTOCHTONIE
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Ethiopiques n° 78

Littérature et art au miroir du tout-monde/Philosophie, éthique et politique

1er semestre 2007

Auteur : Nkolo FOE [1]

Pour se reproduire, les idéologies accompagnant l’expansion mondiale du capitalisme ont besoin de mythes. De même le capitalisme réinventa l’esclavage à l’époque moderne, de même il ressuscita les mythes d’autochtonie de l’ère ethnologique, question de légitimer les génocides commis contre les peuples indigènes, la ségrégation économique, sociale et culturelle, le racisme. Que l’ordre impérialiste libéral actuel soit nostalgique des empires tyranniques pré-modernes, c’est ce que révèle amplement l’idéologie rétrograde portée par la droite néo-conservatrice et militariste aux Etats-Unis ; que ce même ordre impérial produise des théories raciales pour cimenter l’apartheid à l’échelle du globe, c’est ce que prouve la théorie du « choc des civilisations », qui ne recule même pas devant la perspective terrible d’un « choc biologique » entre les peuples, dès lors qu’il est question de guerres inter-civilisationnelles engageant des masses d’hommes à l’échelle du monde. Revisiter les vieux mythes d’autochtonie n’est pas, dès lors, futile. Cette démarche raconte ce qui a été et avertit l’humanité sur les dures épreuves qui l’attendent, si jamais elle rejetait la coexistence pacifique des races, des cultures, des civilisations. Tel est le but de cette étude.


1. CHOC DES CIVILISATIONS ET RACISME POSTMODERNE

La théorie du « choc des civilisations » a brutalement posé la question de la coexistence pacifique des peuples, des cultures, des religions dans un même espace politique, national et mondial. La rhétorique postmoderne sur la diversité culturelle, le nomadisme identitaire et l’hybridité brouille complètement les enjeux de cette question tout en occultant sa gravité. Entrant en résonance avec un certain niveau des pratiques capitalistes – celui du marché [2]–, la diversité postmoderne légitime en fait la fiction néolibérale des vertus libératrices, égalisatrices et universalistes du marché. D’après une telle conception, le commerce abolirait les frontières et fusionnerait les peuples – prétention qui était déjà celle de Kant ou de Montesquieu – ; les échanges fluidifieraient les identités tandis que la consommation ferait de tous les hommes des hybrides.

Ce qu’ignore une telle conception, c’est que le niveau des grands intérêts capitalistes produit un discours radicalement opposé qui est de type essentialiste et même raciste. M. Hardt et A. Negri soulignent :

« Dans la perspective de la théorie raciste impériale, il y a des limites rigides à la flexibilité et à la compatibilité des cultures. Les différences entre cultures et traditions sont, en dernière analyse, insurmontables. Il est futile et même dangereux, selon cette théorie, de permettre à des cultures de se mélanger ou d’insister pour qu’elles le fassent : Serbes et Croates, Hutus et Tutsis, Noirs d’Amérique et Coréens d’Amérique doivent être tenus séparés les uns des autres (M. Hardt et A. Negri 2000 : 241) ».

Cette ségrégation néolibérale ou encore postmoderne se trouve précisément au cœur de la doctrine d’Hayek ou encore de Huntington. Icône du néolibéralisme et inspirateur avec Friedman des Programmes d’ajustement structurel, Hayek postulait explicitement « la formation d’associations plus étroites de pays qui ont des affinités de civilisation et un standard de vie commun » (Hayek, 1985, 169). Sur la question du « choc des civilisations » proprement dite cependant, il faisait preuve de prudence. C’est ainsi qu’il recommandait une réduction des frictions susceptibles de provoquer une guerre inter-civilisationnelle.

Samuel Huntington, lui, fut incapable d’observer une telle prudence. Pour lui, « les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, et le choc est un conflit tribal à l’échelle globale ». (Huntington, 1997 : 303). Il est convaincu que face à la crise d’identité, « ce qui compte, ce sont les liens de sang et les croyances, la foi et la famille. On se rallie à ceux qui ont des ancêtres, une religion, une langue, des valeurs et des institutions similaires, et on prend des distances vis-à-vis de ceux qui en ont de différents » (p.178). Fatalement, une telle perspective ouvre la voie à la ségrégation, au tribalisme et à l’apartheid. L’idée d’une société multiethnique ou multiraciale répugne à Huntington. Frayant dangereusement avec les doctrines racistes des derniers siècles – celle de Gobineau en particulier –, Huntington voit dans les mélanges le principal facteur du déclin des civilisations. S’il convoque l’autorité de Caroll Quigley, c’est pour bien montrer que du « déclin, naît le risque d’invasion » (p. 456). La question angoissante que Huntington se pose est de savoir si l’Occident est capable de se régénérer ou alors, « verra-t-il se poursuivre ce pourrissement interne accélérant son déclin et/ou sa subordination à d’autres civilisations plus dynamiques économiquement et démographiquement » (p.456-457). Gobineau (1967 : 870) lui-même se posait déjà cette même question. Pour lui, la séparation d’avec les autres ethnies de la planète constituait la seule condition de la survie de la race blanche, de sa socialité et de sa dignité innées. Il montre quel danger court la race blanche en s’exposant aux flots sauvages des sangs barbares.


2. GENOCIDES ET RECITS D’AUTOCHTONIE : RETOUR SUR L’HISTOIRE

Il faut mettre en rapport les « chocs de civilisations », les « chocs biologiques » et les génocides dans l’histoire. Les grands mythes d’autochtonie de l’antiquité permettent d’élucider ce rapport.

La lutte contre la barbarie est une composante essentielle du « choc des civilisations ». La destruction du monde barbare justifie, à elle toute seule, le droit de conquête et, dans les cas extrêmes, le génocide. Ce dernier apparaît comme la conclusion logique d’un affrontement cosmique, originel, opposant des forces de niveau de développement inégal, mais en compétition permanente pour la maîtrise du monde. Cette dernière suppose la conquête et la maîtrise du territoire, le massacre du monstre indigène et, enfin, la création d’un nouvel ordre du monde sur la dépouille de celui-ci.

Notons l’actualité de ce schéma. Si les mythes d’autochtonie sont latents dans la vision capitaliste du monde, c’est parce que le capitalisme lui-même est producteur de mythes et qu’il est fondamentalement nostalgique des régimes historiques anciens, pré-modernes. Le capitalisme historique a besoin de ces mythes parce que son entreprise de conquête, de réduction de l’espace du monde, s’accompagne de crimes, de massacres, de génocides, de ségrégation, etc. Or, sur ce plan, l’histoire passée de l’humanité nous instruit amplement sur la fonction du mythe. Car, lorsque le crime a été commis, le peuple vainqueur produit un grand mythe de légitimation qui peut prendre deux formes :

- une forme traditionnelle, héritée des récits d’autochtonie primitifs où il est question d’un héros étranger affrontant le monstre indigène et massacrant ce dernier ;

- une forme plus « moderne » héritage de Périclès, traduction de l’affrontement entre l’ordre civilisateur et démocratique d’une part, le règne de la tyrannie barbare et de l’économie tributaire d’autre part. En revisitant ces récits anciens, nous comprendrons mieux ce qui fait leur profonde actualité et pourquoi l’ordre impérialiste et libéral actuel est incapable de les répudier.

3. HEROS ETRANGER ET DRAGON INDIGENE

A l’instar de ceux qui, en Grèce antique notamment, se rapportaient aux garces de Lemnos, aux Harpies, aux Cyclopes, au Sphinx, aux Dragons, bref aux monstres indigènes, les récits d’autochtonie sont historiquement inséparables soit des perspectives colonisatrices soit – et c’est le cas extrême –, de la création des Etats fondés sur le génocide. Illustrons avec l’Odyssée d’Homère, qui, en décrivant le territoire peuplé de cyclopes, ne peut se priver de vanter les avantages économiques que les Grecs peuvent tirer des territoires d’Italie méridionale : excellents ports naturels, fertilité des sols, beaux pâturages, etc. De la même façon, le voyage périlleux de Jason en Colchide apparaît comme une authentique aventure coloniale. L’expédition pour la conquête de la Toison d’Or est en effet dirigée par un héros qui, le premier en Europe, entreprit un long voyage à l’étranger. Jason précède le héros de l’Odyssée d’au moins une génération. Or, appendice de l’empire égyptien, la Colchide était célèbre pour ses mines d’or et d’argent. L’image de l’indigène découlant de ces projets coloniaux est toujours colorée par la situation de la petite colonie étrangère en milieu indigène, mais surtout, par l’ampleur et la cohérence de ses objectifs économiques et politiques. Or donc, la race de Polyphème représente bien la population autochtone au milieu de laquelle est dangereusement installée la petite colonie achéenne.

Donc, l’image terrifiante du monstre troglodyte signifie que le colon débarque et évolue au milieu de populations barbares, autrement dit, réellement ou potentiellement hostiles. La Colchide sauvage où débarquent les Argonautes est aussi un pays hostile ; la route qui y mène est infestée de monstres parmi les plus terrifiants : les garces de Lemnos colonisent l’île après avoir égorgé tous les individus de sexe masculin, à l’exception d’un seul, le roi Thoas ; les Harpies, monstres féminins ailés, aux becs crochus et aux mains griffues, qui laissent derrière elles une odeur méphitique ; les Amazones, le géant Talos, etc. Au bout, il y a Aétés lui-même, souverain de Colchide, célèbre pour sa xénophobie, donc, potentiellement hostile. Toutes ces images signifient, comme le montre Sartre, que le colon, le héros étranger vit dans une île sauvage, « entourée de monstres effroyables et faites à l’image de l’homme, mais ratées, dont la mauvaise adaptation (ni animaux ni hommes) se traduit par la haine et la méchanceté » (Sartre 1960 : 677). Or donc, le monstre indigène ne se contente pas de nier l’humain, il est l’anti-humain par excellence : c’est la bête, le dragon ; il est surtout la négation de l’ordre cosmique, en tant qu’il incarne le chaos dans sa sauvagerie et sa brutalité. Dans un tel contexte, il va de soi que l’Histoire et l’Ordre commencent avec la mise à mort du dragon et la maîtrise absolue du chaos.


La particularité de la philosophie de l’histoire des sociétés fondées sur le « droit de conquête » est de postuler une lutte, un drame sacré aux « premiers jours de l’Histoire. » La notion de « drame sacré » renvoie à un face-à-face originel violent entre l’être et le non-être, Dieu et les forces du mal, les puissances du ciel et les forces obscures de la terre, les puissances de l’ordre et les puissances du désordre. Il est incontestable que les mythes du chaos primordial, grouillant de monstres géants ou larvaires, en opposition dialectique avec l’image d’un Dieu ou d’un héros étranger maîtrisant le chaos, terrassant le dragon indigène et recréant le monde sur sa dépouille, sont évocateurs du destin tragique des peuples indigènes asservis ou détruits par le peuple conquérant.

Sans doute, la cosmogonie batutsie d’Afrique centrale n’obéit-elle pas rigoureusement à ce schéma. Mais ce récit des origines d’inspiration féodale commence l’Histoire avec l’intervention d’un héros civilisateur débarquant du ciel, dans un monde préformé, embryonnaire, chaotique (Garasabwe 1978 : 34-36). En somme, c’est un monde sans lieu ni roi. Car, dans les temps primordiaux, raconte la cosmogonie, tout était chaotique, sans ordre ni roi. Ce sont les envoyés d’Imana (Dieu) qui mirent un terme au chaos, au pré-formel, en cosmisant le territoire, c’est-à-dire, en donnant un ordre au nouveau monde. La première colonie céleste prit pied au Nord-est du territoire. Gihanga, le héros civilisateur, reconnaît les frontières du royaume, crée le tambour, emblème de la royauté, et les vaches, base économique et sociale de la féodalité. C’est Gihanga qui révéla aux hommes la technique des métaux, du bois, du vin, etc. C’est à ce titre que le héros étranger est considéré comme le bienfaiteur de l’humanité. La conquête et/ou la colonisation apparaissent ainsi comme une entreprise démiurgique, au terme de laquelle le héros venu de l’étranger (ré)organise, (re)crée le monde à partir d’un état embryonnaire, chaotique.

La cosmogonie batutsie partage avec le poème babylonien de la création, l’Enuma Elish, le thème du chaos primordial. Après avoir commis un génocide ethnique et culturel sur les Sumériens, premiers habitants du pays, Akkad victorieuse repousse Sumer vers le chaos, le pré-formel. Le Poème babylonien reconnaît à l’origine du monde une masse aqueuse, d’où devaient se dégager deux principes élémentaires : l’Apsou primordial, la masse d’eau douce et Tiamat, le chaos de l’océan. Tiamat est l’embryon du monde ; il est Koubou, le fœtus. Mais Tiamat est plus précisément un avorton d’être : il évoque les ratés d’un monde en travail et s’ébauchant de façon chaotique. Pour être plus clair, Tiamat représente la figure hideuse d’une création inachevée, imparfaite. En observant cette « maladresse » du monde primitif, on ne peut ne pas s’exclamer avec Lucrèce : « Que de monstres la terre en travail s’efforça de créer, étranges de traits et de structures ! » (Lucrèce 1964 : livre V, 824-860). Lakhmou et Lakhamou, progénitures de Tiamat, sont des êtres contrefaits, semblables à des « guerriers au corps d’oiseaux du désert, des hommes avec des faces de corbeaux, des taureaux à têtes humaines, des chiens à quatre corps », etc. (Maspero : 174)

Du fait de leur précocité biologique, Tiamat et sa progéniture de monstres ne représentent pas seulement, dans un milieu lui-même chaotique, une espèce inférieure. Ils sont surtout des êtres malfaisants, en accord avec la pensée archaïque qui assimile toute force du chaos primitif et surtout, tout avorton d’être, au démon. La croyance en Akkad était en effet que tout fœtus expulsé était susceptible de devenir un démon malfaisant. Du reste, les figurines de cette époque représentent les démons avec une tête bosselée, comme si les os du crâne étaient imparfaitement soudés (Garelli et Leibovici 1959 : 120).

Il est une « loi » dont Lucrèce se fait l’écho : le monde primitif ayant créé en vain des êtres contrefaits et malfaisants, la loi d’airain de la nature se charge toujours d’arrêter la croissance des monstres et de les détruire (Lucrèce, Livre V, 894-860). Dans le cas précis de l’Enuma Elish, tout l’effort de la jeune génération des dieux, Anshar-Kishar, mais surtout Anou, Ea, Mardouk, tendra vers cet unique objectif.

Les récits d’autochtonie comme l’Enuma Elish renvoient incontestablement aux conflits sociaux ou historiques. Ces conflits opposent invariablement un héros venu de l’étranger et le dragon, figure du premier habitant du pays. Dans cette perspective rarement exempte de toute référence cosmogonique, l’indigène représente toujours l’ordre ancien des choses, tandis que l’envahisseur victorieux apparaît porteur d’un nouvel ordre du monde : nouvel Etat, nouvelle dynastie, nouvelle organisation sociale (Eliade 1959 : 485). A titre d’exemple, le Poème babylonien de la création correspond, historiquement parlant, à l’installation dans la plaine de la Mésopotamie, à partir du second millénaire, de bandes d’envahisseurs sémites. Dès cette époque, le sort de Sumer est scellé : Sargon d’Akkad met fin à la lutte pour l’hégémonie entre les cités sumériennes et akkadiennes ; il étend son autorité sur l’ensemble de la Babylonie et réunit sous son autorité Sumer et Akkad, avant de fonder la dynastie d’Agadé. La création de l’empire babylonien sous Hammourabi sort définitivement Sumer de l’histoire universelle. C’est l’époque où un nouveau code juridique est édicté, où le sumérien devient une langue morte et où le monothéisme politique triomphe avec un grand dieu national, Mardouk.

Or donc, l’Enuma Elish exalte Mardouk, le nouveau maître du pays qui, en triomphant du chaos primordial et de ses monstres géants – le dragon en particulier –, sauve le cosmos de la désagrégation. Nous savons déjà que ce mythe d’autochtonie ne peut être intelligible sans, au départ, la représentation d’un génocide ou mieux, la mort programmée et violente d’un monde, le monde aborigène sumérien. C’est ici que l’image du monstre ophidien prend tout son sens. Le problème que cette image pose est de type politique. Il concerne, en effet, la lutte pour la souveraineté. Voyant son territoire se rétrécir sous la poussée de nouveaux dieux venus du ciel (en fait de l’étranger), Tiamat lève une troupe de monstres. Le conflit qui tourne très rapidement à l’avantage de la jeune génération des dieux prend dès lors une tournure historique : Anou, Ea et Mardouk dépouillent Tiamat, le dragon indigène, de ses attributs de divinité et de souveraineté : son éclat divin, ses vêtements royaux et sa tiare. Ea les revêt aussitôt, puis organise son pouvoir sur le territoire même de l’Apsou massacré. Mardouk parachève l’œuvre de réorganisation du monde et, sur la dépouille du dragon massacré, forme l’univers.


4. HUBRIS ET DIKE

Il apparaît ainsi clairement que les récits d’autochtonie sont presque toujours, et à leur manière, des récits de transfert de souveraineté ; le dragon incarnant toujours la souveraineté déchue. Le mythe hésiodique des races oppose ainsi, à une race divine – amie de la dikè depuis la suprématie de Zeus –, le monde humain, de titans, de géants et de dragons, caractérisé par l’hubris (la démesure), la force brutale et l’impiété.

Hésiode raconte le destin des différentes races d’hommes qui se sont succédé sur la terre. Cette succession semble s’opérer suivant un ordre de déchéance progressive. Les races d’Hésiode portent les noms des métaux dont chacune incarne la valeur : l’or, l’argent, le bronze et le fer. Mais entre la race de bronze et la race de fer, Hésiode intercale la race des héros.

L’or caractérise les Royaux. C’est une catégorie d’hommes faite pour le commandement. La race d’or incarne donc la souveraineté, le pouvoir. Bien sûr, cette race caractérise principalement le règne de Cronos, dieu souverain du ciel, maître suprême de l’univers, jusqu’à sa destitution par son fils Zeus. Or, le pedigree de Cronos lui-même remonte aussi loin que Chaos, dont le nom est évocateur d’un monde ténébreux, brumeux et où seuls règnent le désordre, la confusion, la mort. Il est à ce titre significatif que Nuit et Mort soient les rejetons de Chaos.

La première rupture dans le processus théogonique s’opère avec le triomphe des Titans Cronos, Océan, Thétys, etc. La seconde grande rupture intervient au moment où la jeune génération des dieux olympiens affronte successivement, avec Zeus, les Titans déchus et les Géants. Vaincus les uns après les autres, les Titans sont, soit enchaînés, soit enterrés vifs, soit encore condamnés, comme Atlas, à porter sur ses épaules le poids écrasant du monde ou encore, comme Typhon, terrassé par la foudre. Quant aux Géants défaits, Zeus les précipite dans le Tartare.

Ainsi donc, contre les forces brutales de la terre, les dieux du ciel imposent définitivement leur loi. Débarrassé des Titans, le monde apparaît désormais comme un lieu sûr, où l’homme peut désormais se déployer, sans avoir à redouter l’agression des monstres. L’humanité peut alors apparaître.

Rappelons que, déjà damnés pour avoir mutilé Ouranos, les Titans sont aussi accusés pour leur folie orgueilleuse. Divinités de l’hubris, ils incarnent, en face de la souveraineté de l’ordre dont Zeus est le maître, le règne du désordre et de la démesure. C’est ce qui rapproche les Titans de la race d’argent. Cette race qui est l’exact envers de la race d’or.

Autant la souveraineté pieuse caractérise la race d’or, autant la souveraineté impie constitue le propre des hommes d’argent. Comme l’a bien montré J.-P. Vernant, ce qui cause la perte de la race d’argent, c’est la folle démesure dont ces hommes sont constamment coupables, non seulement entre eux, mais aussi dans leurs rapports avec les dieux olympiens (982 : 23). S’agissant précisément des rapports avec ces derniers, les hommes d’argent répugnent à leur sacrifier et à reconnaître la souveraineté de Zeus, maître suprême de la dikè. Damnée, la race d’argent est exterminée par Zeus et transformée en démons.

Plus que tout autre épisode, celui en rapport avec la race de bronze met en évidence la fonction militaire de ces récits d’autochtonie ; récits qui rendent pleinement intelligibles les combats de Zeus et le triomphe des dieux purement grecs contre le panthéon indigène. Hésiode a relié génétiquement la race de bronze au frêne (melia), en raison de la valeur militaire de cet arbre. Le frêne a clairement rapport, soit avec les récits des premiers hommes (en fait, les premiers habitants du pays), soit avec les Géants – ce qui revient au même –, ces derniers, comme les dragons, représentant les indigènes qui justifient les combats de Zeus. Comme le rappelle opportunément Vernant (1982 : 26), Phroneus, le premier homme, descend d’une Méliade. Niobé, la mère primordiale maudite, est aussi la génitrice de sept Méliades, qui seraient la contrepartie féminine des premiers hommes indigènes défaits par les conquérants grecs.

Or, en rapport avec la déchéance des premiers habitants du pays, l’histoire de la malédiction de Niobé mérite d’être contée. Cette histoire remonte aussi loin que Tantale, son père, lui-même « fils » de Zeus et, à ce titre, comblé de privilèges dont nul mortel ne put jouir. Par exemple, goûter au nectar et à l’ambroisie, boisson et nourriture de l’immortalité ; banqueter avec les dieux tant dans leur palais que chez lui. C’est ce Tantale qui fut damné, pour son mépris des dieux et son orgueil, ayant tenté d’attirer sur les Olympiens l’horreur du cannibalisme. Sa fille Niobé sera affligée du même péché d’orgueil, en ordonnant aux Thébains de lui rendre un culte, plutôt qu’à Léto, mère d’Apollon, authentique héroïne étrangère : « Vous brûlez de l’encens à Léto », s’écrit-elle, « qu’est-elle auprès de moi ? » Léto n’a que deux enfants, Apollon et Artémis ; Niobé en a sept, ses Méliades. En plus, en tant qu’autochtone, Niobé se prévaut de la souveraineté naturelle sur les lieux : elle est Reine, maîtresse du territoire, alors que Léto n’était qu’une errante sans foyer, jusqu’à ce que la petite île de Delos – seule de toutes les cités de la terre – consentît enfin à la recevoir. C’est donc à juste titre que Niobé exige des sacrifices dans le temple de l’usurpatrice Léto. Irrités par tant d’orgueil, les dieux commettent un véritable génocide, en exterminant toute la tribu indigène de Niobé.

Titans damnés, Géants défaits, les Méliades massacrés de Delos : ces images perdent leur caractère fortuit lorsqu’on les rattache aux événements ayant entouré les invasions indo-européennes du second millénaire ; invasions qui aboutirent à l’installation des premières colonies mycéniennes, ioniennes et doriennes dans le Péloponnèse, en Crète centrale, en Grèce continentale et en Asie mineure. Nous savons que ce sont ces invasions qui, brutalement, mirent fin aux brillantes civilisations indigènes d’Egée et de Crète. Or donc, la mythologie grecque, notamment celle en rapport avec les combats de Zeus, ne devient pleinement intelligible que si l’on met les exploits des dieux (et des héros) olympiens en rapport avec les questions d’autochtonie. Il est incontestable que les histoires de Titans et de Géants renvoient bien à une époque correspondant au règne millénaire des populations autochtones préhelléniques.

Ce sont les figures du Titan, du Géant et du dragon (indigènes) qui, dédoublant celle de l’homme d’airain, ont donné aux récits d’autochtonie leur tonalité tératologique particulière. Seul un contexte permanent de violence justifie une telle péjoration de l’autochtonie. En effet, c’est dans le maintien permanent de la violence comme unique chance de survie de la conquête et de la colonisation, que le héros étranger découvre dans l’indigène, la figure du dragon. C’est que, pour le héros conquérant, toute activité militaire – ou autre – du premier occupant du pays, ne peut être saisie que sous la forme de l’hubris, de la démesure et de l’impiété.

L’hubris militaire est précisément ce qui caractérise la race de bronze, mais aussi les Géants, à l’exemple de Talos, prototype même de l’indigène livré à la démesure militaire. C’est lui, le maître de la Crète, que doivent affronter les Argonautes en route pour la Colchide, à la recherche de la Toison d’Or. Toutes ces images d’autochtones nés armés de la terre se précisent avec celle du monstre ophidien, le dragon que le héros étranger extermine avant de coloniser le territoire. Indigène, Race de bronze, Géant et Dragon sont ici parfaitement homologables.

Comme la race d’or par rapport à la race d’argent, la race des héros est l’envers de la race d’airain. Contrairement au guerrier d’hubris, le héros est un guerrier soumis à la dikè et à Zeus. Il est la figure du guerrier juste, toujours au service des dieux. Or, la défaite des Titans et des hommes d’argent, des Géants et des hommes de bronze, consacre définitivement un ordre fondé sur le génocide des premiers habitants du pays et des dieux indigènes.


CONCLUSION

La violente conquête de l’Irak par les envahisseurs anglo-américains, le sacrifice de ses dirigeants et les crimes de masse commis contre le peuple indigène, justifient amplement le schéma ci-dessus décrit. En même temps, ce schéma montre l’actualité des récits d’autochtonie et explique pourquoi le capitalisme en expansion est incapable de se passer de mythes. La violence de l’invasion du territoire, la volonté farouche de résistance du peuple conquis, l’héroïsme tenace de ses chefs, mais en même temps, l’ampleur des massacres, etc., ont achevé d’inscrire le drame irakien dans le cycle des affrontements cosmiques originels – la gigantomachie –, M. Bush symbolisant Dikè, et M. Saddam Hussein incarnant le héros indigène damné, ami de l’hubris militaire. La tonitruante rhétorique sur le Bien et le Mal n’a fait que consacrer la dimension cosmique de la lutte. Si la mythologie impériale exalte le caractère moral de cette dernière, c’est pour bien souligner que la conquête impérialiste n’a rien de répugnant ni de blâmable. Au contraire, comme l’affirmait la revue britannique The Spectator au moment de la conquête de l’Irak en 2003 :

« [Les Nations Unies et les Etats-Unis] sont engagés dans un exercice de type impérialiste et libéral dont le but est d’apporter les bienfaits de la démocratie au peuple [irakien] qui, au début de cette année encore, souffrait sous une vicieuse tyrannie. Les Nations Unies et les Etats-Unis souffrent cependant d’un paradoxe qui a toujours affligé l’impérialiste libéral. Pour apporter la liberté aux peuples les moins heureux que lui, il se trouve d’abord contraint de leur imposer sa volonté par la force des armes (The Spectator 2003 : 7. Traduction libre de N. Foé).

Les vues de cette nature indiquent le caractère brutal et ségrégationniste des guerres postmodernes. Le monde est divisé en deux : d’un côté, il y a les amis de Dikè, voués à dominer et à apporter les lumières de la civilisation aux peuples du monde, et de l’autre côté, il y a les damnés de l’hubris, barbares condamnés à la soumission, à l’exclusion et même au génocide. Les mythes de légitimation camouflent ainsi les mobiles crapuleux propres à toute guerre de prédation.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ELIADE, Mircéa, « Structure et fonction du mythe cosmogonique », in La Naissance du monde, Paris, Seul, 1959.

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GARELLI, Paul et LEIBOVICI, « La naissance du monde selon Akkad », in La Naissance du monde, Paris, Seuil, 1959.

GOBINEAU, Arthur, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Belfond, 1967,

HARDT, Michael et NEGRI, Antonio, Le Choc des civilisations, Paris, Exils Editeurs, 2000.

HAYEK, Friedrich Von, La Route de la servitude, Paris, PUF, 1958.

HUNTINGTON, Samuel, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

LUCRECE, De la nature, Paris, Garnier Flammarion, 1964.

MASPERO, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, Paris, Librairie Hachette (sans date).

SARTRE, Jean-Paul, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960.

VERNANT, Jean-Pierre, Mythe et pensée chez les Grecs. Etudes de psychologie historique, Paris, Maspero, 1982.


[1] Ecole normale supérieur, Yaoundé, Cameroun.

[2] C’est celui-ci qui prescrit la circulation, la flexibilité, la fluidité des hommes et des choses.




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