Accueil > Tous les numéros > Numéro 78 > REFUSER D’ETRE LE PRODUIT DES AUTRES



REFUSER D’ETRE LE PRODUIT DES AUTRES
impression Imprimer

Ethiopiques n° 78
Littérature et art au miroir du tout-monde/Philosophie, éthique et politique
1er semestre 2007

Auteur : Amadou Guèye NGOM [1]

De tous les domaines de créations humaines, l’art, au sens primaire du terme, semble être l’activité la plus futile et vaine du point de vue de sa non participation aux besoins fonctionnels de notre existence immédiate. L’art ne faisant pas appel à la rigueur mathématique ou scientifique plus facilement consensuelle ni à des critères mondains qui se diluent dans l’espace et le temps.
L’art sait renaître de ses cendres ou se métamorphoser au gré des circonstances que ne dicte aucune urgence ou nécessité, et a de singulier, que l’erreur l’apparente au génie. On se souvient des débats oiseux sur ce qui apparaissait comme trois vertèbres de trop dans le portrait de la Grande Odalisque par Ingrès. Etait-ce volontaire, involontaire ? Parti pris hasardeux quand l’artiste, qui ne rêvait que d’être musicien, se surprend entrain de jongler baguette de chef d’orchestre et pinceau, avant de conclure, par suffisance ou dépit - on ne sait trop - : « Avec le talent, on fait ce qu’on veut ; avec le génie, on fait ce qu’on peut ».Que n’a-t-on pas glosé ou prédit si le nez de Cléopâtre est plus long ou plus court ? Contrairement aux sciences appliquées, l’art ne se soumet à aucune forme de convention universelle ; sa fonction s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Ce qui lui confère cette dignité solitaire de l’irrespect. L’artiste se veut libre et exclusif sans réussir, cependant, à s’affranchir des inquiétudes que sont le sacre ou le bannissement. Il vacille, en permanence, entre l’appel du divin et ses propres démons, toujours les mêmes, quand il s’agit de Michel Ange, Rembrandt, Van Gogh, Soutine, des « dégénérés » du Bauhaus selon le qualificatif des Nazis qui les perçurent au nom de la race aryenne.
L’art est le contenant qui donne forme et couleur à n’importe quelle substance procréée ou préexistante. De la présomption que l’artiste ne crée rien ; il imite ce dont il a « hérité », soit en restituant -quitte à déformer ou à idéaliser - soit en recyclant...Paradoxalement, les limites de l’art se situent dans la quête humaine, sans répit, de la perfection qui en devient triviale : l’art de bien parler, manger, peindre, danser et même de tuer. Depuis les démarches conceptuelles, « le pragmatisme perçoit l’art en tant que praxis, expérience, force d’agir et donc lié à son contexte social et politique de production et de diffusion ».
Pour les disciples d’Auguste Comte, l’art ne serait qu’une forme d’impromptu dans l’esprit naturellement porté vers le positivisme scientifique, seule démarche capable de satisfaire les exigences de l’intelligence humaine. Se référant aux poètes - c’est-à-dire aux artistes -, Comte estime que leur « versatilité mentale et morale (rançon de leur genre de génie) qui les dispose à refléter le milieu correspondant, leur interdit toute autorité directrice ». « Qu’ils se contentent de nous émouvoir ». En d’autres termes : quand ils ne se mêlent pas de créer... Verdict sans appel du cénacle rétif des souteneurs de la « raison pure ».
Pour autant qu’on puisse souscrire à une telle conception, l’art ne serait pas susceptible d’évolution. Il conviendrait alors, si l’« héritage » était immanent inaliénable, de libeller des « courants » ou des « tendances » tout ce qui revêt le manteau de création artistique.
Selon quelques définitions académiques, le terme évolution signifie : « Transformation graduelle et continuelle », « ensemble de mouvements coordonnés et divers ». Dans un tel processus, il n’est nulle part question d’exponentiels ; ni en termes de valeur ajoutée ni de parenté. Il s’agira surtout d’affirmer la pertinence avérée ou fausse d’une quelconque continuité ou au contraire de diversité.


L’espace de cette édition, autant que la thématique proposée imposeront donc des limites quant à la circonscription du propos qui s’enclenchera sur l’ère des « ismes ». Non que les peintres rupestres ne vaillent la peine de nouvelles excavations, que le viol des sanctuaires, baroques ou de la Renaissance ne révèlerait plus aucune surprise. On sait que, sans la moindre formalité, l’objectif des cameras et autres gadgets électroniques tente agressivement de restituer autrement que Rembrandt ou Holbein. Vers la fin du XIXe siècle, l’impressionnisme provoque une rupture d’avec les démarches artistiques en vigueur depuis la Grèce de Périclès.

1. Sidy SECK.- L’atelier de coiffure à Yarakh, 2004, installation,
300 cm x 276 cm x 176

2. Sidy SECK.- Pavé couleurs, 2004, peinture, technique mixte,
33 cm x 33 cm

Les impressionnismes seront les premiers à s’émanciper de « la fonction mimétique de l’art » pour le projet d’une vision différente, inaugurant ainsi des avenues qu’ils imaginèrent menant aux voies célestes de l’infini chromatique qui retombera, hélas, dans le cul-de-sac terreux des nabis. S’en suivirent toutes sortes de tentatives s’embrasant, à la suite l’une de l’autre, comme qui dirait, à partir d’un détonateur oublié par mégarde.
Les trajectoires, quoique différentes, se terminaient sur des impacts alternant le classique et des empreintes illisibles dans le fichier des trouvailles. C’est ainsi que la fonction esthétique de l’art devint une notion désuète malgré la prévalence d’autres ismes : symbolisme, fauvisme, dadaïsme, expressionnisme, cubisme qui, à leur tour, laisseront chacun un héritage plus ou moins significatif mais beaucoup de rejetons dont la plupart feront fi de leur géniteur réciproque.
A l’appel des dissidents se présentera promptement Kandinski qui se fit vertu d’oblitérer tous les modes d’antan pour se lancer dans la peinture abstraite dont il disait qu’elle était « de tous les arts le plus difficile, car il exige qu’on ait une sensibilité aiguë pour la composition et pour les couleurs, et qu’on soit un vrai poète » contrairement à l’opinion de ses contemporains qui n’y voyaient que supercherie ou absence de talent. Kandinski fera pourtant des émules. Mondrian, Miro, Klee... Malgré leur iconoclaste et condescendance envers leurs devanciers, les abstractionnistes auront leur Bateau Lavoir : Bauhaus dont l’immuable particularité fut d’assigner une fonctionnalité à l’art, quitte à se plier aux exigences de critères industriels.
Bauhaus aura fait beaucoup de petits. Un regard sur les productions artistiques d’aujourd’hui constate, en effet, que l’art contemporain devient de plus en plus iconoclaste en refusant toute référence, toute formule consacrée, c’est-à-dire traditionnelle. Finis les carcans et canons identitaires. L’ethnocentrisme est assimilé à une tare congénitale dont il faut, comme en chirurgie, se défaire plastiquement aux fins de reconceptualiser la « beauté ». C’est d’ailleurs, à juste titre qu’on se demande à quels sens l’art fait appel aujourd’hui.
Le philosophe Jean-Claude Pinson se veut rassurant. « Que le grand art (ce que du moins on a appelé ainsi) soit désormais pour nous une chose du passé ne signifie pas que toute grandeur soit impossible à l’art d’aujourd’hui, comme voudrait le faire croire la suspicion d’insignifiance qui si souvent l’accable. C’est plutôt la grandeur de l’art qu’il faut s’employer à redéfinir et repenser : que peut-elle bien être encore quand les temps démocratiques » annulent toute transcendance et toute hiérarchie, quand le règne sans partage de la marchandise proclame que « tout se vaut » et quand tant d’artistes semblent eux-mêmes ne faire que recycler les produits et les formes, les signes et les postures de la consommation culturelle ?
Il convient de souligner que les divergences sur la perception de l’art d’aujourd’hui sont entretenues par une certaine confusion de sens entre « actuel » et « moderne » mais également par la temporalité même de ce qu’on appelle art contemporain pendant que le flou artistique devient de plus en plus opaque.
A l’Afrique noire, dernier partant de ce marathon sans ligne d’arrivée que sont les arts plastiques définis par les peuples de tradition scripturale, se présente un cruel dilemme : rattraper ses devanciers ou quitter le peloton.
Choisir de rattraper les autres impose comme préalable l’évaluation de toutes ses ressources : physiques, intellectuelles, voire spirituelles. Quitter le peloton et conséquemment se résoudre à l’attitude du spectateur ou inventer une formule différente du marathon universel. Cette dernière attitude semble illusoire au regard de l’irréversible, l’inter- continentalité dans laquelle s’achemine le monde d’aujourd’hui.
Pourtant, des pays comme ceux du Golfe ont choisi autrement, en toute souveraineté, prenant fait et cause pour la seule forme d’expression artistique qui vaille un divertissement humain : la calligraphie linguistique ancestrale dont le Coran constitue le divin inspirateur. Tant pis s’ils ne sont pas à l’affiche des biennales internationales d’art. Le pétrodollar de l’agrément céleste les conforte dans la justesse de leur choix, surtout lorsqu’une mosquée - par essence, maison de Dieu - reste le seul édifice debout après qu’un tremblement de terre ait tout détruit alentour, achevant de les convaincre que les « mécréants » héritiers de Michel Ange, Velasquez, Le Greco, Picasso et Duchamp sont bien les « maudits » des écritures.
Qui reprochera aux Bédouins de n’avoir esthétiquement rien apporté à l’humanité ?


Depuis les Loges du Vatican de Raphaël et même bien avant, le trait du dessin connu sous le terme arabesque emprunté aux Sarrasins a fait des heureux dont Antoine Watteau (1684-1721), célèbre pour les entrelacs de ses figures. Même que Debussy n’a pas voulu être en reste avec son « Arabesque », l’une des plus belles compositions musicales de la fin du XIXe siècle. Comme quoi le conservatisme fier des Bédouins a offert des dividendes aux investisseurs audacieux. Les derniers salons européens ont fait la part belle aux installations qui soumirent le néon à toutes sortes de contorsions arabesques.
En Asie et particulièrement chez les Chinois, l’art, après plusieurs millénaires de « papier coupé », a servi d’argument au discours politique de ses leaders. D’où le triomphe incontesté de la révolution culturelle sous Mao Tsé-Toung. Tout comme les peuples du Golfe, ils ont vite compris que rester dans le peloton des autres c’est en accepter également le circuit et les balises, les correspondants de presse les auraient à l’œil sans s’émouvoir de leurs migraines ou cors qui brûlent dans des « sur-mesure » moins confortables que les sandales de leurs pères. Ils savent surtout que, de chaque côté du peloton, fuseront huées et vivats de la foule que sont les critiques qui jugent selon leurs propres critères, sans concession.
Les Japonais, après une longue continuité traditionnelle de l’art décoratif sur objets utilitaires n’ont pas hésité à se joindre au peloton occidental, sans grignoter sur le parcours : abstraction géométrique, land art, jusqu’à leur étape finale au très barbatif « technisme » du jeune peintre français Ivan Enelia apôtre de l’art « techniste » dans lequel la prégnance des villes est quasi obsessionnelle.
L’avenir dira si les plasticiens nippons se seront faits hara kiri.
Que diable, nous nègres, sommes-nous donc allés faire dans ce peloton malgré l’asphalte qui lacère la plante des pieds ?
Nous savions pourtant que notre pouls battait autrement malgré les compliments infantilisants de Lods s’évertuant à nous convaincre de nos dispositions congénitales à la course. Nous étions coureurs. Nul besoin d’entraînement ou de coach. Nous avons foncé à corps perdu et Malraux nous trouva ex æquo au peloton de tête. La suite prouva les effets annihilants du paternalisme des deux « amis » de l’Afrique.
Au risque de déclencher quelque fureur nationaliste ou d’égratigner des susceptibilités épidermiques, j’affirme, avec témérité, que l’Afrique au Sud du Sahara n’a pas connu de tradition artistique, dans le sens conventionnel Beaux Arts ou Art moderne, que « l’art pour l’art » n’y a jamais fleuri.
Lorsque la statuaire négro-africaine fut découverte et libellée Art, par l’Occident inventeur de tout, l’opportunisme nous a été vertu de perpétuer ce « quelque chose » qui avait provoqué les épilepsies artistiques des Braques, Picasso, Modigliani et consorts. Encore fallait-il que nous en eûmes conscience ou en éprouvâmes le besoin. Le chevalet remplace l’herminette et le biseau, au grand dam de nos dieux qui, néanmoins, posèrent jusqu’à se faire défigurer.
Une création nouvelle n’a de valeur universelle qu’assujettie à trois conditions :

- liberté mentale du créateur ;
- originalité du matériau ;
- résistance aux agressions.

Or, on assiste à beaucoup de rafistolage, d’imitation de ceux qui les ont imités naguère : surréalistes, cubistes notamment.
La colonisation que l’on croit terminée avec le détachement ombilical qu’est l’indépendance politique perpétue ses effets résiduels avec la consommation des produits importés dont on n’a pas contribué à la conception.
Le plasticien en se servant d’outils tels que chevalet, pinceaux, pigments importés en respectera inconsciemment les modes d’emploi que sont l’utilisation de l’espace, traitement des couleurs. Même lorsque l’artiste range ses brosses pour peindre avec les doigts, la mutation ne sera jamais qu’une sorte de ruse avec l’en-soi, la main n’étant qu’un moignon du pinceau dont elle restitue ou contredit les manières de courbes et à-plats.
Le plus dur sera la résistance aux multiples agressions bien plus insidieuses qu’on ne l’imagine : critiques d’enfermement, parallèles de valorisants, comparaisons désavantageuses, mimétisme ambiant. Me revient Ingres qu’« avec le talent on fait ce qu’on veut ». C’est dire que le génie s’en tient à ce qu’il sait le mieux faire : ne jamais se dissiper.
La théorie de l’art comme « totalité corrélative » n’est qu’un hymne inachevé. Fidélité à soi ne signifie nullement carence. Les peintres abstraits qui firent école l’ont prouvé. Soulages, Veira Da Silva, Hartung et plus Polock ou Klein se sont répétés jusqu’à extraire l’abstrait de ses abstractions (ce n’est pas une figure de l’esprit) et chacune de leurs œuvres revêt le sceau de l’originalité. Je n’oublie pas Sisley, bien évidemment.


Avec l’avènement des installations, le sang humain ou de porc se coagule sur l’objectif de la vidéo, pendant que des fesses nues célèbrent la cellulite. « Intellectuellement Vôtre » pourrait être le titre de chaque production de cet « art actuel ».
Pourquoi diable faut-il que, pour être « évalué », l’art d’aujourd’hui nécessite d’être hautement intellectualisé ? Que l’art en arrive à devoir se justifier ou d’être expliqué me semble relever d’une grande perversion.
Décomplexer les goûts.
L’intellectuel africain préfère céder au « vouloir-paraître-intelligent » (être dans le coup) en faisant semblant d’apprécier des cannettes de soda concassées ou une paire de vieilles bottes dans un réfrigérateur, plutôt que de communiquer, sans intermédiaire, avec Chéri Samba, Matundi Berry dont la démarche artistique, tout comme celle des arabes du Golfe est le refus obstiné d’être le « produit » des autres, même si l’on ne sort pas tout à fait intact du moule académique d’une formation occidentale.
Détail à la fois touchant et significatif, Matundi (de formation formelle) présente l’autodidacte Chéri Samba comme son maître et modèle dans son œuvre intitulée « La Loi est au-dessus de tout » exposée lors du dernier Dak’Art.

L’Art africain pluriel

Si par souci d’unité continentale les pays du Maghreb sont invités à des biennales africaines sous le chapiteau Afrique, organisateurs et participants connaissent le deal. Par une sorte d’ethnocentrisme forcené, les Maghrébins se sentent supérieurement différents tandis que les Africains noirs s’estiment dépositaires exclusifs d’un héritage plus sentimental qu’effectif.
Contrairement aux Albo-Européens unis par des références à une écriture, obéissant aux mêmes caractères alphabétiques, l’Afrique de tradition orale a moins efficacement ou pas du tout préservé les expressions artistiques de son vécu ancien, tandis qu’ailleurs une partition musicale fixée au moyen du solfège restitue fidèlement ce qui se jouait dans les cours impériales.
Grâce au dessin, on peut constater l’évolution du costume, de l’habitat, la littérature renseigne sur les habitudes gastronomiques, les loisirs d’antan. Dès lors qu’on peut partir d’acquis authentifiés, le terme évolution - « transformation graduelle et continuelle » - devient pertinent.

3. Sidy SECK.- Solitaire, 2003, sculpture, 47cm x 35 cm

4. Sidy SECK.- Elle a cinq doigt, 2006, photographie, 48cm x 36cm

Il me paraît donc fort abusif de parler d’évolution de nos arts contemporains. A moins de prouver l’existence de l’art comme « acte isolé ». On ne créait pas d’œuvre d’art dont la seule finalité était l’œuvre elle-même... Masques et statuettes que des étrangers ont appelés Art remplissaient des fonctions autres que contemplatives.
Ce qui se déroule sous nos yeux est un échantillonnage d’expériences sans lien historique qu’il convient de libeller : « Art africain d’aujourd’hui : expériences et tendances ».
Pour autant que l’homme soit redevable de son environnement, toute création de l’âme ou des sens en exprimera les spécificités. La savane n’est pas la forêt ; le désert marque les siens, la montagne agit de même. Le plasticien de souche urbaine aura des préoccupations autres que celles de celui assis sous le baobab de son village. L’expérience montre que l’artiste africain vivant sous d’autres latitudes peindra, sculptera, dansera différemment de ses congénères restés au pays. Iba Ndiaye, en France, Mamadou Diakhaté, en Allemagne sont définitivement façonnés par leur vécu Outre-Atlantique.

Quel avenir ?

L’absence d’un tronc commun, comme on l’a vu avec les Arabes et Albo-Européens compromet sérieusement une évaluation rationnelle de la production africaine des arts plastiques. Une formule, quelque part, attend d’être trouvée. Il faut que cet art de demain naisse d’abord avant de songer à ce que seront ces futures générations.
Il n’est pas impossible que l’embryon ait déjà été conçu à l’insu de ses géniteurs ; qu’il est sur le point de naître, qu’il est déjà né et attend désespérément d’être reconnu. Je ne serai pas surpris qu’on lui donne un nom bien congolais. Vous me voyez venir.


[1] Floride




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie