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LITTERATURE REGIONALISTE ET CONFLIT DE CULTURES
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Ethiopiques n°79
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2007

Auteur : Coudy KANE [1]

Pour étudier le Fuuta [2], ses traditions, ses coutumes et son évolution, il nous semble que la littérature est un point de départ privilégié car elle est à la fois une représentation subjective, celle de l’auteur, et un reflet de l’imaginaire collectif.
En effet, certains écrits décrivent la vie du terroir. Cette description sert de vitrine à un thème plus englobant, celui de la littérature régionaliste. Ce grand courant, apparu à la fin du XIXe siècle, a donné lieu à diverses tentatives littéraires de valoriser l’image de la vie traditionnelle. Dans le contexte de plus en plus poussé de l’urbanisation, cette valorisation du monde rural, figé dans le temps, correspond à une volonté de préserver et de protéger un mode de vie en voie de disparition. Nous porterons ici un regard sur le thème et nous nous interrogerons quant à son existence et son étendue dans la littérature africaine francophone en général, dans la littérature des romanciers sénégalais originaires de la Moyenne Vallée du fleuve Sénégal en particulier.
La « littérature régionaliste », notion apparue à la fin du XIXe siècle, constitue l’un des aspects de l’exaltation de la patrie de l’écrivain. Elle fut pensée pour une part essentielle, non seulement par rapport à la langue, mais aussi par rapport à une population et par rapport à un espace à circonscrire, à gérer et à mettre en fiction. Il est clair que, de ce point de vue-là, les écrivains sénégalais de langue française appartiennent tous à la littérature francophone, de même que tous les écrivains de culture pulaar appartiennent à la littérature sénégalaise. En résumé, font partie du corpus de la littérature régionale les œuvres des écrivains qui sont nés dans une région, au même titre que les œuvres d’un écrivain né dans un pays font partie de la littérature de ce pays. Dans cet ordre d’idées, Anne-Marie Thiesse indique que

« Le terme "régionaliste" issu du discours politique [en France bien sûr] s’impose comme une catégorie de perception dans le champ littéraire dès la première décennie du XXe siècle. Utilisé abondamment par la critique pour définir les œuvres traitant du monde rural et provincial, revendiqué par les écrivains eux-mêmes, il semble marquer la naissance et le développement d’un genre » [3].

Dans notre analyse se pose la question de l’existence ou non, dans la littérature africaine d’expression française, de romans régionaux. Aussi, chez des auteurs africains comme Tierno Monenembo, Mongo Beti (pour ne citer que ceux-là), malgré l’évocation faite de la vie du terroir, il est difficile de qualifier leurs œuvres de régionalistes. L’appartenance régionale compte moins pour ces écrivains que l’intrigue sociale et psychologique. On retrouve cette volonté du régionalisme dans le théâtre d’Oyono Mbia, qui demeure toutefois timide.
Les romancières sénégalaises Aminata Sow Fall et Ken Bugul font souvent une ébauche de description du monde rural, mais elles finissent par s’en démarquer de par leur lucidité réaliste. Pour le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop, il s’agit plutôt d’une exploration des frontières de l’irréel dans ses œuvres alors que chez Ousmane Sembene, écrivain sénégalais également, c’est le lieu d’expression de l’idéologie communiste qui domine.


Toutefois au Sénégal, quelques romanciers ont produit des textes de terroir. C’est le cas de Jean Gerem Ciss [4] et de Mbissane Ngom [5], tous deux d’origine sereer [6]. Mais c’est au Fuuta Tooro que le genre semble se dessiner de façon bien nette, ce choix pouvant s’expliquer par la résistance de ces auteurs au Melting-pot sénégalais, par leur conscience d’appartenir à une vieille nation, à un « pays » ayant une longue histoire et une culture spécifique. Notre but est d’étudier ici le traitement littéraire des réalités et de la vie de terroir dans le roman des écrivains sénégalais originaires de la Moyenne Vallée du fleuve Sénégal, en particulier Les Gardiens du Temple de Cheikh Hamidou Kane [7], Rellâ ou les Voies de l’Honneur de Tène Youssouf Guèye [8], La Fièvre de la Terre d’Aboubacry Moussa Lam [9] et Markere d’Abdoulaye Elimane Kane [10]. Cependant, rappelons que même au Fuuta, on relève une deuxième vague d’écrivains dont les œuvres ne reflètent pas cet aspect : c’est le cas de Malick Dia [11], Fadel Dia [12], Khadi Hann [13]...
Les écrivains de culture pulaar présentent une double spécificité : d’une part, ils sont regroupés dans la littérature francophone ; d’autre part, il est possible d’assigner à leur texte un enracinement territorial unique et homogène. C’est d’ailleurs cette inscription à la fois dans la littérature africaine francophone et dans le territoire fuutanke qui permet d’expliquer la probable existence d’une « littérature régionaliste » chez eux. Lorsque est analysée la production littéraire de ces écrivains originaires de la Moyenne Vallée du fleuve Sénégal, la question la plus régulièrement abordée est celle de l’ancrage dans le terroir, malgré leur adhésion à des idéaux universalistes. Or, définir très précisément ce qu’est une littérature, tâche nécessairement préalable à l’interrogation sur l’existence d’une littérature régionaliste chez ces auteurs, n’est pas chose aisée, car la définition peut prendre diverses formes selon les références par rapport auxquelles elle est construite. Les principales références sont, traditionnellement, la langue, l’espace et le lectorat, et il arrive que ces trois référents s’entremêlent (c’est le cas dans les œuvres des auteurs de la Vallée du fleuve Sénégal), dans l’idée qui les englobe, de « culture ». Une littérature prend racine dans une culture qui se déploie parmi les occupants d’un certain territoire et se développe dans la langue utilisée par les occupants de ce territoire.
La nostalgie des racines et la volonté d’ancrer leurs écrits dans le terroir font des écrivains poularophones [14] des écrivains régionalistes et montrent leur ambition bien précise de manifester leur attachement à la fois au terroir et à la culture pulaar. Lam et Guèye expriment explicitement leur ambition de ressusciter par écrit les coutumes et les mœurs du Fuuta, menacées de disparition suite à la modernité alors que cette ambition demeure implicite chez A. E. Kane et chez C. H. Kane dont les œuvres ne fournissent que rarement le prétexte à des descriptions topographiques et des notations à caractère local (lieux, coutumes, expressions pulaar).
L’écrivain régionaliste est, par définition, issu du terroir qu’il décrit souvent dans ses écrits. Toutefois, considérant les parcours de C. H. Kane, A. E. Kane et A. M. Lam, on constate qu’ils ont accompli l’essentiel de leurs études en ville (à Dakar) et qu’ils ont terminés leurs études supérieures en France, à Paris plus précisément.

1. LE CADRE GEOPHYSIQUE

La littérature des romanciers de culture pulaar est solidement fondée sur la tradition. Et c’est parce qu’elle exhume cette tradition en l’opposant à la civilisation imposée de l’extérieur que le moindre de ces écrits est toujours un condensé du conflit de cultures qui est la principale de ses caractéristiques. Ainsi, pour peu que cette tradition épouse le contour de l’histoire, elle devient un aspect important de l’histoire du Fuuta.
L’œuvre de T. Y. Guèye est entièrement inspirée par la tradition. Généralement on a, épars dans son écrit et celui des autres romanciers originaires de la Moyenne Vallée, des éléments qui permettent de reconstituer la tradition du peuple fuutanke. On décèle dans leurs romans un fond naturel et vécu qui fixe les idées et empêche l’imagination et l’esprit de trop décoller de la réalité.
Ils décrivent, dans les détails, le paysage où ils font vivre leurs personnages. Le Fuuta est dépeint avec précision aussi bien chez Aboubacry Moussa Lam, Cheikh Hamidou Kane, Abdoulaye Elimane Kane que chez Tène Youssouf Guèye.
Situé dans la Moyenne Vallée du Sénégal, Le Fuuta, appelé le plus souvent Fuuta-Tooro, s’étend sur les deux rives du fleuve Sénégal, un peu plus élargi sur la rive gauche. D’amont en aval de la Vallée du Sénégal, on distingue la Haute Vallée, la Moyenne Vallée où se localise le Fuuta, et la Basse Vallée avec le Delta. La caractéristique essentielle de la Moyenne Vallée est d’offrir une plaine d’inondation relativement large appelée waalo [15] qui permet l’agriculture de décrue. D’après A.M. Lam, c’est la crue annuelle qui donne au Fuuta sa spécificité. Le phénomène de la crue est perçu par Rellâ, l’héroïne du roman de T.Y. Guèye, qui, devant le fleuve, se souvient d’un chant du grand poète et chantre du clan pêcheur Gellaay Aali Faal [16] dédié à la pirogue et que le spectacle des eaux qui montent rappelle irrésistiblement à la mémoire :

« Lorsque l’air fleure bon les souffles humides,
Lorsque l’éclair zèbre le ciel en Est,
Les crues mordent les rives grises
Et crachent de l’écume blanche (...)
Quand les gués, subitement, s’enfoncent,
Quand le lit du fleuve se dérobe sous les pieds,
Alors brides et selles sont rangées dans les greniers,
Les chevaux regagnent les écuries et les bœufs (porteurs) les pâturages,
Et c’est ton règne ô Pirogue aux lignes fines
Et nobles qui glisse en chuintant sur la surface liquide
... » (Rellâ,...p 126.). Ce chant de Gellaay met également en exergue le mouvement annuel et perpétuel de la crue. L’évocation faite de la pirogue, objet précieux des Subalbe, suppose que la pêche n’est pas en reste dans cette zone. Les parties de pêche collective procuraient aux populations le complément indispensable à la préparation des repas : « Le poisson capturé pouvait se consommer frais ou séché, assaisonnant très souvent le sempiternel ñiiri [17] » (La Fièvre..., p.19-20).

Durant la saison des pluies

[...] chèvres, brebis et vaches peuvent brouter à satiété et donner beaucoup de lait frais que l’on consomme avec le fin couscous préparé par les doigts habiles des ménagères. Ce lait, une fois caillé, entre dans la composition de certains plats.
Si vous entendez une vendeuse dire « tati » (trois), sachez que ce lait est très abondant. En effet, « tati » signifie trois mesures de lait contre une de mil ; viennent ensuite les ?aale[aale (singulier ?aalde) : pastèques mà»res dont les gens du Fuuta aiment consommer la pulpe et boire l’eau.] , le jaga [18] et les mumi [19] (La Fièvre..., p.12).


L’importance de la pluviométrie a entraîné l’existence d’un réseau hydrographique assez développé. Avec le fleuve Sénégal, des rivières, des marigots, des cours d’eau temporaires, des mares qui conservaient l’eau pendant toute l’année contribuaient à l’occupation de l’homme et de l’animal. Objet de l’intérêt soutenu de tout un monde, paysans et intellectuels confondus, le Fleuve est encore et toujours là. Partie intégrante de l’histoire d’une contrée, il aura aussi joué un rôle non négligeable dans le passé colonial des territoires de l’ancienne fédération de l’Afrique Occidentale Française comme la Mauritanie et l’actuel Mali. Vouloir évoquer un quelconque trait essentiel de la culture pulaar tout en ignorant le Maayo-mawngo [20] semble impensable. La crue et la décrue annuelles de ce long cours d’eau communautaire ont depuis toujours rythmé, pendant une bonne partie de l’année, la vie quotidienne des Fuutankoobe. Univers partagé entre le visible et l’invisible, le fleuve se présente à la fois comme un lieu de _ mystères, comme une source de vie mais aussi de mort ; seuls connaissent réellement ce fleuve ceux qui, appartenant au groupe social des Subalbe (ou pêcheurs), ont été initiés aux secrets du monde caché sur lequel règne le Jom-Maayo (ou Maître du Fleuve).
Ce fleuve revêt, en dehors de son aspect naturel, une dimension ésotérique qui hante l’imagination populaire. A. E. Kane décrit l’aspect supranaturel du fleuve, ainsi que son historique tout au long de son roman. A. M. Lam, également, met en exergue les rapports quasi mystiques qui, depuis toujours, se sont établis entre les habitants de la Vallée, leur Maayo-mawngo et la terre. Le narrateur le dit à juste raison : cette terre était bien « ce que le Fuuta avait de plus précieux » (La Fièvre..., p.57).
E.-F. Berlioux, à propos d’une visite de A. Brüe (résident français) dans le Fuuta au XVIIe-XVIIIe, affirme :

« D’ailleurs il [Brüe] était heureux d’explorer cette terre inconnue qui lui présentait des spectacles nouveaux et des sujets d’études.
A ce moment de l’année, lorsque les pluies venaient de finir, le fleuve coulait à pleins bords et les rives en étaient toutes vivantes. Les champs avaient repris leur verdure et les arbres s’étaient couverts de feuillages, les oiseaux les plus variés s’enfuyaient devant la petite flotte, les singes descendaient aux dernières branches pour voir les visiteurs de plus près, et les grandes herbes de la prairie se courbaient sous les pieds des éléphants... » [21].

Ces lignes mettent en évidence la période faste qu’à connue la Vallée du fleuve Sénégal. Le pays fut réellement une sorte de paradis à cette époque et était peuplé par des ethnies autres que les Haalpulareen [22] : Sereer, Soninke, Wolof.... Avec son fleuve généreux à souhait, ses paysages de rêve notamment en temps de crue, ses forêts giboyeuses, la Vallée était heureuse et ses habitants riches de la double récolte annuelle que leur offrait la Providence. Ce Fuuta de l’abondance, époque qui voyait l’autosuffisance alimentaire des populations très largement assurée chaque année, ne survivra pas à la première décennie des Indépendances africaines.
En effet, ces trois à quatre dernières décennies, cette société a été bouleversée par des changements écologiques importants. Le Fuuta Tooro est durement frappé par une sécheresse de plus en plus grande, déserté par la faune, presque privé de végétation et menacé de désertification. Il faut dire que cette Vallée, hier encore verdoyante, vibrante et heureuse, se vide aujourd’hui de ses enfants les plus valides, arrachés à la terre natale, à cause notamment de deux phénomènes bien de notre époque : l’exode rural et l’émigration.
Les auteurs fuutanke décrivent tous le milieu écologique du Fuuta, cadre dont l’aspect permanent tourne autour de la coutume, de la foi, des croyances, des mariages, des semailles, des récoltes, du changement des saisons, de la solidarité, de la vie communautaire. La forte terre, la faune et la flore reliées à la géographie locale donnent une couleur sui generis à leurs récits. L’étude de ces éléments permet au lecteur d’accéder à l’âme du peuple concerné. Cette description savoureuse, détaillée et fine permet de toucher du doigt les questions relatives à la société, à la culture, bref à la tradition.

2. LE CADRE SOCIOCULTUREL

Les coutumes pulaar demeurent encore vivaces malgré les nombreux bouleversements sociaux et culturels et, dans leur projet littéraire, les écrivains de culture pulaar ont tenu chacun à évoquer les aspects de cette tradition dont la Moyenne Vallée est le cadre et le Fuutanke le sujet. Ce fait qui s’illustre d’ailleurs par le phénomène des classes sociales est mis en exergue par l’ensemble des romanciers, et C. H. Kane y fait allusion à travers « les différentes catégories de la société diallobé » (p.10). Le terme Diallobé désigne à la fois le pays et le peuple d’où est issu son héros Salif Bâ qui appartient à la classe sociale des Toorobbe (nobles, de la « noblesse du livre ») .
L’évocation des Toorobbe nous amène à dresser le schéma des différentes catégories sociales qui peuplent le pays : les classes d’autorité (toorodo bien sûr, pullo [peul], ceddo, jaawanndo, cubballo) occupent le sommet de la pyramide ; viennent ensuite les artisans (les maabube : tisserands, les sakkeebe : cordonniers, les wahilbe : forgerons, les lawbe : boisseliers) ; avec, à leurs côtés, les wambaabe (griots-guitaristes) et les awlube (griots-généalogistes) ; enfin, au bas de l’échelle sociale, se tiennent les hommes de condition servile (maccube ou jiyaabe).
Au Fuuta, la terre constitue la base de la richesse. Cette situation est liée à l’instauration du régime peul deeniya ?ke [23]. En effet, dès le XVIe siècle, Koli Tengella s’installa au Fuuta Tooro qu’il dirigea en sa qualité de Satigi, mot d’origine manding (sila-tigi) signifiant guide des migrations [24]. Le pouvoir païen qu’il détenait en tant que chef de terre a favorisé l’avènement d’une aristocratie terrienne et guerrière, avant le triomphe en 1776 de l’aristocratie maraboutique qui a assuré, « jusqu’à nos jours, la pérennité de son pouvoir politique, religieux et économique » [25].
Une telle structure montre que la terre est le fondement des pouvoirs politiques et économiques, ainsi que des rapports de parenté dans cette société paysanne. La spécificité du Fuuta, outre une forte hiérarchie foncière, semble être une société optant pour un égalitarisme économique, garantissant pour tous les conditions minimales de survie tout en ne créant pas les conditions d’une seigneurie féodale que l’élite obtiendrait par le contrôle de la terre.
La culture pulaar est donc régie par l’esprit de communauté. C’est une culture très riche que les auteurs de la Vallée ont passée en revue. Ils dégagent les différents aspects de cette civilisation dans leurs œuvres dont l’analyse a permis de relever la survivance et la pérennité des rapports que le peuple fuutanke entretient avec son environnement physique et idéologique. Leur littérature baigne dans un climat ensoleillé où, comme on a pu le voir, le sacré se mêle au profane et la fiction à la réalité.


3. LA QUESTION REGIONALE

On constate qu’à l’instar de ce qui s’observe en général dans la littérature africaine, issue pour la plupart d’une expérience coloniale récente, l’écriture des romanciers sénégalais d’origine puular participe d’un processus identitaire qui interpelle l’histoire, la langue, le référent culturel, et problématise leur conscience identitaire (individuelle ou collective) en tant qu’écrivains francophones. Le romancier de la Vallée est dit régional parce qu’il puise dans la couleur locale et consigne dans son œuvre la langue et les coutumes de l’espace décrit : le Fuuta. Il dépeint les paysages et évoque plusieurs décors de cet espace.
Toute œuvre littéraire est insérée dans un espace donné. Elle en porte la marque. Diverses approches critiques permettront, d’ailleurs, d’étudier certaines des conditions de ce processus identitaire fondateur, notamment la question régionale par laquelle se comprend le rapport de l’écriture francophone à ses référents historiques, géographiques, culturels, esthétiques, idéologiques et linguistiques, autrement dit, à ses critères de définition. Dans le roman de l’écrivain de la Vallée, la question régionale reste d’actualité. Devant ces romans de terroir, on est en présence de réalités fuutankoobe, senties par des Fuutankoobe et exprimées par des Fuutankoobe. Ces auteurs insufflent parfois à tout un peuple le goût de retrouver ses origines profondes. Cette caractéristique fait dire à Northrop Frye : « Ce qui touche l’imagination de l’écrivain [...] c’est un environnement plutôt qu’une nation [...]. Le régionalisme et la maturité littéraire semblent aller de pair » [26].
L’œuvre de T. Y. Guèye, sorte de roman populaire, engage l’aspect plus sentimental du régionalisme. Elle présente des particularités pittoresques sur le maniérisme et les costumes, de façon à atténuer son côté didactique et mélodramatique.
La littérature régionale au sens strict se rattache aux conventions du réalisme parce qu’elle tente de distinguer avec précision les caractéristiques d’une région clairement définissable, soit une région rurale ou encore étroitement liée à la terre. Comme le montrent l’œuvre d’A. M. Lam et celle de T.Y. Guèye, ce type de littérature régionale, dans sa forme la plus accomplie, n’est pas synonyme de détails superficiels ou de style prosaïque (comme semble le dire Florence Paravy [27] à propos du roman de Lam), mais plutôt d’une exploration profonde de l’influence qu’exerce la région particulière de la Moyenne Vallée du fleuve Sénégal dans le destin d’individus précis.
Dans Markere et dans les Gardiens du Temple, la nostalgie implicite du terroir justifie la perception de l’auteur selon laquelle il existe une faiblesse inhérente au régionalisme. L’identification au lieu et à la terre demeure importante chez les romanciers de la Vallée. Toutefois, leurs œuvres démontrent que, même en s’attachant fortement aux structures sociales et aux paysages régionaux, leur littérature peut se révéler audacieuse dans leur utilisation habile de la forme de la langue. La créativité littéraire est tributaire de l’accumulation inconsciente de connaissances sur le milieu, car l’écrivain est en dernier ressort moins un créateur qu’un « observateur des peuples ». L’écrivain peut se déplacer, mais il n’a qu’un sujet légitime, qu’un seul réservoir de matériaux acquis inconsciemment et dans lequel il puise volontiers de quoi étoffer sa fiction et l’ancrer dans une culture.
Les auteurs de la Vallée donnent une représentation fidèle de ce qui se passe à l’intérieur de leur terroir, de son âme, de sa vie, de son parler, de la façon de penser de son peuple. Ils excellent à mettre en scène la vie du village où les particularismes façonnent le cadre dans lequel ils situent leurs personnages : C. H. Kane, A. M. Lam, T. Y. Guèye et A. E. Kane évoquent chacun dans son roman le dingiral [28] dont l’aspect culturel et éducationnel reste incontesté au Fuuta-Tooro. L’ensemble des références qu’ils font aux mythes, aux contes, aux chansons populaires, aux événements leur permet de puiser dans la mémoire collective fuutanke, tout en contribuant à l’alimenter et à la façonner. Si l’on considère l’agrégation littéraire d’événements historiques incontestables, de mythes retravaillés par les générations successives et d’interprétation personnelles de la part de ces écrivains, on constate que se met en place, dans leurs ouvrages, une conception contemporaine de l’histoire du Fuuta.
Le Fuuta, cadre local, se distingue par son style linguistique dont témoignent les joutes oratoires évoquées par A. M. Lam (La Fièvre..., p.12-13) et ses rapports sociaux travaillés à l’extrême.


L’autre aspect qui caractérise ces auteurs réside dans l’emploi de la langue française mâtinée d’expressions idiomatiques (les aspirations régionalistes se manifestent parfois par la valorisation des langues nationales et par leur utilisation pour la création) et, plus largement, de la revendication d’une double culture : la culture française et la culture pulaar.

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Ces romanciers d’origine pulaar ont su exploiter le capital esthétique inhérent à la perspective locale. La nostalgie et la sauvegarde de la société traditionnelle en voie de disparition furent l’étincelle qui provoqua la publication de l’œuvre de Lam et de celle de Guèye. Les excentricités régionales qui foisonnent dans la Vallée du fleuve et qui sont dépeintes dans leurs romans disparaissent à la vitesse grand « V » tandis que le pays avance rapidement vers la modernité. Dans cette sorte de « rétro », ces romanciers, par réaction, se plaisent à dépeindre sous un jour romantique la vie d’autrefois au Fuuta, en milieu rural. Leurs écritures sont régionales non pas dans la mesure où ils sont issus d’un milieu géographique ou culturel donné, mais parce que dans leurs écrits ils ont perçu l’anxiété d’une civilisation à la croisée des chemins entre un passé rural et un avenir urbain, ne sachant trop si elle devrait romancer son passé ou tenter d’y échapper.
Conformément à l’esprit de l’historiographie récente, le régionalisme est à nos yeux un épiphénomène de la modernité et, à ce titre, l’expression d’un modernisme en soi : reflet de profonds changements en cours, plutôt que nombrilisme passéiste. C’est la perspective de la ville montante sur la campagne déclinante, et le dernier bastion de valeurs post-coloniales s’évertuant à perpétuer l’asymétrie intellectuelle et spirituelle du rapport entre les peuples fondateurs.
Les écrits des auteurs de la Moyenne Vallée du fleuve Sénégal contribuent à la renaissance de leur pays. Ils sont un possible frein à la désertification rurale. A l’intersection du local et du national, la figure de l’écrivain se construit comme incarnation du pays par le verbe, lequel dans son combat contre les maux du progrès s’avère performatif.
Ecrivains régionalistes, les auteurs d’origine fuutanke le sont donc par leur lien à un type régional idéalisé (le Fuuta Tooro) que leurs romans croquent systématiquement antithétique du monde moderne, urbain. Mais, ils imposent à leur écriture un but, l’enracinement et l’ouverture à la modernité. Là se noue sans doute une sorte de novation de leur régionalisme.
La littérature régionale, liée au développement et à la survie du groupe qu’elle représente, vivra plus ou moins dans la mesure où elle accompagnera ce groupe dans son cheminement historique.
Bref, ces romans dits régionalistes, parce qu’attachés à un terroir particulier (le Fuuta-Tooro), souvent décrit avec précision, et utilisé comme cadre matériel du récit, débordent les cadres étroits du genre et atteignent l’universel. Partir de la réalité régionale pour atteindre la réalité nationale et universelle, telle semble être l’objectif de ces œuvres et si l’on se réfère à René Dionne [29] : « Les études des littératures régionales sont une base nécessaire, un point de départ obligé pour trouver le chemin de l’universel ».


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] Fuuta ou Fuuta-Tooro : pays des Haalpulaar, situé entre Dagana à l’ouest et Dembankané à l’est ; il est à cheval sur les deux rives du fleuve Sénégal.

[3] THIESSE, Anne-Marie, Ecrire la France. Le mouvement littéraire régionaliste de langue française entre la Belle Epoque et la Libération, Paris, PUF, 1991, p.100.

[4] CISS, Jean Gerem, Le cri des anciens, Dakar, NEA, 1980.

[5] NGOM, Mbissane, La voix des champs, Dakar, NEA, 1993.

[6] Sereer : langue et ethnie du Sénégal.

[7] KANE, Cheikh Hamidou, Les Gardiens du Temple, Abidjan, NEI, 1996.

[8] GUEYE, Tène Youssouf, Rellâ ou les Voies de l’Honneur, Dakar, NEA, 1983.

[9] LAM, Aboubacry Moussa, La Fièvre de la Terre, Paris, L’Harmattan, 1990.

[10] KANE, Abdoulaye Elimane, Markere, Dakar, NEA, 1999.

[11] DIA, Malick, Le Balcon de l’Honneur, Dakar, NEA, 1984.

[12] DIA, Fadel, Mon village au temps des blancs, Paris, L’Harmattan, 2000.

[13] HANN, Khadi, Le collier de paille, Libreville/Paris, Ndzé, 2002.

[14] Poularophone : de langue poular. L’usage de ce terme dans notre analyse est lié à un problème identitaire et se justifie par l’attachement des auteurs cités à leur langue maternelle même s’ils écrivent en français.

[15] Waalo : terre de culture de décrue dans la plaine inondable.

[16] Gellaay Aali Faal (1898-1971) : chanteur-poète fuutanke ; il a popularisé le peekaan, vaste chant épique glorifiant le clan des Subalbe (pêcheurs) et qui se chante notamment à l’occasion de la Fête du Caïman ou Fiifiire. Cf. SY, Amadou Abel, Seul Contre Tous, Dakar, NEA, 1978.

[17] Ñiiri : plat à base de mil typique du Fuuta.

[18] Jaga : petites boules faites avec de la farine de pépins de pastèques et qui accompagnent le couscous au haako, le haako étant une sauce à base de certaines feuilles (feuilles de ñebbe : haricot) par exemple.

[19] Mumi (singulier mumru) : épis de petits mil que l’on grille et dont on consomme les grains chauds.

[20] Maayo- mawngo : littéralement le « grand fleuve » désigne le Sénégal par opposition au Doué, bras du même fleuve, long de plusieurs kilomètres et coulant de Podor à Winnding, près de Galoya (localités situées dans le département de Podor).

[21] BERLIOUX, Etienne-Felix, André Brüe ou l’origine de la Colonie française du Sénégal, Paris, Guillaumin et Cie, 1874.

[22] Haalpulaar (pluriel Haalpulaaren) : celui qui parle le pulaar, langue soudano-sahélienne de l’ouest, peut être originaire du Moyen-Orient selon certaines théories.

[23] Deenya ?ke (Deenya ?koobe au pluriel) : nom de la tribu peule, puis de la dynastie auxquelles appartiennent Koli Tengella Ba et ses successeurs. Ce nom vient de Deeni, village peul du Maasina, dans l’actuelle République du Mali. Le terme est devenu inséparable de Koli et de sa descendance.

[24] Cf. TOURE, El H. Seydou Nourou et BOCOUM, Hamady, « Mécanismes d’accumulation, de différenciation et de dépendance (VIIe-XIXe siècle) », in Mélanges d’archéologie, d’Histoire et de Littérature offerts au doyen Oumar Kane, UCAD, Presses Universitaires de Dakar, 2000, p.151.

[25] BARRY, Boubacar, « Le destin des hommes du Fleuve Sénégal du XVe au XIXe siècle », in Revue de l’Association Sénégalaise des Professeurs d’Histoire et de Géographie, n° 2, mars 1987, p.26.

[26] http://www.thecanadianencyclopedia.....

[27] PARAVY, Florence, « Mésaventure d’un Peul exemplaire », in Jeune Afrique, n°1607, 16-22 octobre 1991.

[28] Le dingiral est la place publique au centre du village, où, le soir venu, les jeunes des deux sexes se retrouvent pour divers jeux, veillées de contes, séances de lutte ou concours de chants improvisés. LAM mesure à juste titre l’importance du dingiral lorsqu’il définit sa fonction sociale : « Tout natif du Fouta a laissé une partie de son cœur dans ce coin de terre » (La Fièvre..., p.8).

[29] DIONNE, René, La littérature régionale aux confins de l’histoire et de la géographie, Sudbury, coll. Ancrages, 1993.




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