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LES OEUVRES DE FICTION DES ECRIVAINS FRANCAIS D’AFRIQUE NOIRE ET LEURS TITRES
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Ethiopiques n°79
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2007

Auteur : David MBOUOPDA [1]

Le titre d’une œuvre est autre chose qu’une simple étiquette. Il est le premier guide du lecteur qui approche l’œuvre. Il manifeste l’effort de l’auteur et du texte pour orienter la réception. Il doit être, pour ce faire, ce que Rainier Grutman nomme « élément central du péritexte » (2002 : 599). Dans une étude intitulée « Le titre choc initial » et contenue dans son livre Le théâtre contemporain dans le monde, Paul Ginestier distingue trois types de titres : les titres mystérieux (ambigus ou énigmatiques), les titres noms et les titres fonctionnels. Au-delà de ces différentes catégories, la titrologie des œuvres françaises exotiques et depuis 1950 nous apparaît plus complexe. Non seulement le titre prend de nos jours souvent la forme d’une phrase sans verbe voire d’un syntagme nominal, mais encore il dépasse en rôle celui du simple catalogage et devient une réclame ou une matière de jeux. La nature de certains titres se gonfle donc d’un paramètre culturel qu’il faut analyser.
Qu’ils soient des titres noms, des titres informants ou énigmatiques, ils contiennent en leur matrice des indices fixant l’auteur français en Afrique noire ou traduisant son style de formation en pragmatique et en esthétique littéraires et son idéologie.

1. LES TITRES-NOMS

Le titre-nom pose a priori un problème culturel. Il faut au lecteur une certaine connaissance de la civilisation qui attribue les noms. Il faut aussi être à même de déterminer la signification du patronyme et de dégager son incidence sur l’intrigue de l’œuvre. Ces titres se confondent généralement soit avec le nom du héros, soit avec le cadre où se déroule l’action. Les romans de Paule Constant accordent une grande place à ces titres-noms. Il s’agit de deux œuvres romanesques, Ouregano (1980) et Balta (1983). Le premier nom est tiré de l’univers culturel de l’Afrique de l’Ouest. Ouregano est le nom d’un cercle administratif d’Afrique noire, à la fin de l’époque coloniale. L’auteur y fait une analyse psychologique d’une petite communauté blanche perdue dans cet « enfer d’un huis clos équatorial ». Le deuxième nom, Balta, désigne l’un des héros de l’œuvre, car à côté de ce jeune Noir, Paule Constant a choisi son compagnon Lucien Favre, un jeune coopérant français. Ils font chemin ensemble. Mais leur fin tragique confirme que l’auteur fait montre d’un complet pessimisme quant à l’éventuelle entente entre Africains et Occidentaux. Ce qui est troublant en cette fin du deuxième millénaire après cinq siècles de contact Afrique-Europe.
A côté de ces titres-noms, peu nombreux parmi les écrits français, quelques autres titres accompagnent ce nom d’une caractérisation. Tel est le cas de l’œuvre de Kindengve N’djok, Kel’lam, fils d’Afrique dont la parution remonte à 1958, et de Azizah de Niamkoko publié en 1959 par Henri Crouzat. Les différents noms de héros (Kel’lam, Azizah) sont ici enrichis de compléments. Dans le premier titre, le nom d’homme, Kel’lam est suivi d’une détermination qui le situe en Afrique. D’ailleurs le titre de l’œuvre et le nom emprunté par l’écrivain sont très révélateurs en langue Bassa’a (Cameroun). Kel’lam signifie « Jour heureux », mais le concept, quand il est utilisé comme formule de politesse, prend le sens de « bonne journée ». Il est donc certain que ce fils de l’Afrique noire doit lui ouvrir des portes pour un lendemain, un nouveau « jour heureux ». Dans la même lancée, N’djok c’est « l’éléphant » et Kindene désigne le verbe « couvrir » (la marmite). Et littéralement Kindengve N’djok, ce pseudonyme de l’auteur, Jean Marie Carret, prend le sens de « éléphant qu’on tente d’enfermer dans une marmite ». Il est clair que nul ne peut réussir une telle opération. Autrement dit, J.M. Carret par son récit réussira l’impossible en sortant des ténèbres, de l’anonymat. Ce roman, Kel’lam est un compte rendu somptueux d’une aventure intérieure, relatée avec force et nourrie par une aventure en soi, hors de soi, irriguée par l’inlassable découverte du pays Bassa’a entre 1932 et 1956, le temps de la prêtrise au Cameroun. Ce livre n’est en tout qu’un déferlement d’expériences, d’informations, d’illuminations, d’images, de visages et de paysages, un arsenal de révolte et de révélations.
Dans le deuxième cas, Azizah de Niamkoko, il s’agit d’une fille métisse à la recherche de ses racines. Le nom Niamkoko renvoie aux réalités géographiques en Afrique de l’Ouest. NIAMKOKO est la contraction de NIAMEY + KONAKRY + COTOUNOU. Tout comme dans l’œuvre, Kobilonou (P. 105) est la combinaison orientée de Konakry - Abidjan - Lomé - Cotounou. Ce caractérisant rappelle à la fois les rapports entre Noirs et Blancs en terre africaine et l’étendue du problème, d’autant plus que les colons blancs faisaient des enfants dans la région avec des femmes noires telle Azizah et les abandonnaient ensuite. Ces enfants assez nombreux ne savaient pas exactement à quel camp ils appartenaient, car du côté des Noirs, ils étaient rejetés et du côté des Blancs ils n’étaient pas reconnus comme tels.
Ces exemples de titres à noms caractérisés traduisent une volonté d’union et de synthèse, une volonté d’adapter en terre africaine des valeurs éclatantes, généralisantes liées à la toponymie. C’est une globalisation très saillante.
Quelques autres titres imagologiques portent des noms de lieux juste pour compléter une idée. On pourrait citer entre autres Sang d’Afrique (1963) de Guy des Cars, L’Afrique aventureuse de Jean Michonet (La Mémoire du fleuve, 1984) de Christian Dedet, Ma Passion africaine (1997) de Claude Njike Bergeret et L’Afrique de mes fauves (1968) de Jean d’Orgeix. Ces quatre titres appartiennent surtout à d’autres catégories telles que celles des titres informants.


2. LES TITRES INFORMANTS OU REALISTES

Jean Pierre Makouta Mboukou, l’auteur de Introduction à l’étude du roman négro-africain de langue française, estime que les romans qui se donnent le souci « d’expliquer et de parler aux Nègres d’Afrique » portent généralement des titres clairs : « ... Les romanciers choisissent avec soin le titre de leurs œuvres. Celui-ci en effet n’est pas indifférent ; il résume en un, deux ou plusieurs mots, l’œuvre toute entière. Tout comme son contenu, le titre du roman est profondément réaliste, c’est-à-dire qu’il vise déjà la nature réelle de « l’objet » en évitant de l’idéaliser » (1980 : 226).

« Ainsi pour le cas Kel’lam, fils d’Afrique, on comprend que Kel’lam signifie BON VOYAGE en langue Bassa’a. Kel partir et lam bien. Donc Kel’lam est un enfant dont le destin est heureux. Ses jours sont placés sous de bons auspices (en Bassa’a). L’affirmation de Makouta Mboukou n’est nullement un abus. Elle peut s’appliquer aux titres des écrits des français africanisés. Le lecteur doit uniquement se référer à la culture de l’auteur. Au total, le titre réaliste tient une bonne place sur les couvertures des récits français ».

Les noms communs suivis ou précédés d’une caractérisation constituent le nœud de nombre de titres informants au premier degré. Le caractérisant peut être un adjectif, un participe, un autre nom complément, une particule ... On pourrait insérer dans cette catégorie ces titres de roman français : L’Etat sauvage (1964) de Georges Conchon, Je suis mal dans ta peau (1969) de Gilbert Cesbron, Petits Blancs, vous serez tous mangés (1970) de Jean Chatenet, Le continent maudit (1982) de Jack Thieuloy, Reviens, Afrique (1984) de Alain Nueil, La sagesse de mon village (2000) de Claude Njike Bergeret...
Ces titres esquissent généralement les contours de l’action. Ainsi, avec Georges Conchon, prix Goncourt 1964, le « fantasme africain » saluait son label, présent dès le titre : L’Etat sauvage. Ce roman est l’occasion d’une ravageuse observation de la communauté blanche dans un Etat nouvellement indépendant d’Afrique noire. Le mépris réciproque des populations apparaît au romancier comme une aubaine pour tenir en haleine le lecteur. Chez Jean Chatenet, la cible du roman est désignée dès le titre : Les Petits Blancs. Leurs fantasmes tournent autour de l’anthropophagie complaisamment présumée des indigènes, tandis que le titre de Jack Thieuloy, Le continent maudit, porte des connotations historiques ou fatalistes. L’Itinéraire de Jack Thieuloy en Afrique (Lusaka, chutes du Zambèze, Gaborone, Bulawayo, Johannesburg, ruines de Zimbabwe, Kapiri M’poshi, Dar es salam, Malawi, Zanzibar, Tabora, Kilimandjaro, Lac Victoria) peut faire de ce livre un utile témoignage et constituer l’occasion d’éprouver le regard d’un écrivain français sur des régions rarement visitées par ses confrères. Mais partout ailleurs, Thieuloy pratique avec frénésie le tourisme sexuel et constate que le pédophile est parfaitement en sécurité, muni de sa tendresse... de son argent. Pornographe besogneux, il pratique une péroraison sur le « métissisme » qui signerait la fin du racisme et constituerait un remède pour le sous-développement et l’excessive pauvreté en général.
Certains de ces titres nous invitent néanmoins à la réflexion. On se demandera bien ce que Reviens, Afrique a de singulier. C’est un roman plein d’amalgames foireux, de notations hâtives, méprisantes ou faussement extasiées. La complaisance avec laquelle l’auteur s’attarde sur les besoins masochistes ou sadiques de ses personnages blancs ne suffit pas à donner à Alain Nueil quelque talent.
Le plus intéressant dans la quête de l’altérité qui est ici perçue comme étrange, fascinante, excitante ou redoutable serait de voir comment les titres expriment les expériences des communautés africaines noires. Ceci apparaît dans les us et coutumes, la force de l’Afrique noire autant que les expriment les titres de Eric de Rosny Les yeux de ma chèvre (1981) et de Claude Njike Bergeret La sagesse de mon village (2000). Cela peut apparaître aussi dans la désignation du milieu, Le petit train de la brousse (1982) de Philippe de Baleine ou dans l’expression du choc des cultures L’étendard du prophète (1989) de Philippe Laburthe - Tolra. L’étendard du Prophète développe la conquête islamique menée par les tribus peules. Des personnages imaginaires se mêlent aux personnages historiques entre l’an 1267 de l’Hégire et 1851 de notre ère dans le Nord-Cameroun et le Nigeria, encore au stade précolonial.
Il est à noter que ces différents titres, quelques réalistes qu’ils soient, n’expriment pas singulièrement le contexte et l’expérience africaine. L’une des rares exceptions serait le titre de Claude Bergeret Ma passion africaine, qui retrace d’emblée la vie à la chefferie Bangangté, au collège protestant de Mbo et dans la plantation au bord du fleuve Noun entre 1974 et 1997. Les autres titres expriment surtout des expériences communes à l’Afrique noire ou au continent en général.


3. LES TITRES ENIGMATIQUES

Comme nous le relevions plus haut, L’écrit imagologique français a, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, intensifié la recherche dans l’amélioration du contact politique, social, culturel et économique France-Afrique. Il n’a pas négligé l’élaboration des intrigues. On dépasse ici ce qu’on pourrait nommer avec Roland Barthes « Le degré zéro » (1964) pour assister à des créations de véritables « écarts rhétoriques » que le lecteur doit décoder. La figure de style la plus exploitée est alors la métaphore qui suppose la modification du contenu sémantique des termes. Il s’agit de véritables distorsions du matériel lexical. On peut distinguer ici des titres à métaphores poétiques, religieuses, zoologiques avec des degrés d’insertion dans des régions d’Afrique assez diversifiées.
Le titre poétique est par essence énigmatique comme tout l’univers de la poésie d’ailleurs. Le roman français nous en propose deux, dont les connotations romantiques sont évidentes. Il s’agit de Le Tombeau du soleil (1986) de Philippe Laburthe-Tolra, Les gosses, tu es comme... (1976) de Bruno Mann. Le premier se transporte hors de notre cadre temporel. C’est une chronique qui se situe entre 1807 et 1845. Alors que Napoléon soumet l’Europe, qu’Anglais et Français poursuivent la conquête de l’Afrique commencée il y a 200 ans, les Bandzo, petite société lignagère du Cameroun prospère loin des turbulences du vaste monde dont ils ignorent tout. Venus des plaines du Nord, ils ont pénétré la forêt équatoriale, conquis les peuples qui l’habitaient. Ils sont à l’apogée de leur expansion. Mais la découverte de biens inconnus jusqu’alors, sel, pagnes et fusils va amorcer leur déclin. L’auteur Ph. Laburthe-Tolra est anthropologue et il donne dans son récit vie, chair, sang et âme aux théories anthropologiques dont on sent qu’elles charpentent tout le texte.
Quant au deuxième titre, même s’il cache une histoire où l’œil, l’ouie et le cœur vont s’exprimer en terre africaine, il laisse transparaître cette citation de François Rabelais : « Comme assez sçavez que Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau... ». Bruno Mann tient le rôle de l’attentif, celui qui collectionne les signes pour parvenir à une proximité vive et franche, joyeuse et grave. Il vécut en Afrique noire de 1953 à 1973. Il connaît la débrouillardise et la curiosité insatiables des enfants et sa plume est l’interprète absolument fidèle de cette avidité à s’emparer de toutes les bribes de la conversation qu’est la vie de tous les signes produits, exhibés, supputés. Palabres, famille, paysages, voilà ce que ce roman plein de sentiment profond, de la valeur de la vie nous livre comme trésors de surprises.
Même si dans le roman qui est, selon Kleber Haedens, « le plus indépendant des genres littéraires » (1964 : 12), il subsiste le paradoxe de la création de l’imaginaire, du « jeu » d’une part et du témoignage de la vérité, de l’enracinement d’autre part, l’exploitation d’un cadre singulier par le romancier peut apporter un supplément de dignité et de responsabilité à l’œuvre.
Comment donc les titres des œuvres françaises depuis 1950 reflètent-ils le paysage, les mœurs, l’histoire, la société de l’Afrique noire contemporaine ? Ces écrivains partent-ils des constats sur le terrain pour exprimer des idées personnalisées ou liées à l’histoire du contact France-Afrique afin d’envisager des réformes sûrement à l’occidental ?
L’exploitation de figures inspirées de la flore et de la faune peut donner une image du contexte qui les inspire. C’est ce qui justifie ce programme sur les images fauniques dans les titres de ces œuvres. Les noms des plantes sont généralement utilisés respectivement pour les titres de recueils de contes et de poésie. Puisque les animaux sont des personnages - actants - tandis que l’image se renforce pour ce qui est de la poésie. Dans notre champ de recherche, des titres imagés exploitent des termes fauniques ou floristiques. On note Les Yeux de ma Chèvre de Eric de Rosny, La mémoire du fleuve de Christian Dedet mais surtout Les Flamboyants (1976) de Patrick Grainville. Noir, or ou sang, vert massif : telles sont les couleurs de l’Afrique centrale surgissant sous la plume enflammée de P. Grainville. Il y a la forêt primordiale, la sylve, des Ludies et des Lubies, un peuple qui fascine l’empereur et que celui-ci broye et malaxe sans vergogne ni lassitude dans l’exaspération du pouvoir absolu. Le roman décrit le spectre des désirs et des dégoûts que soulève le totalitarisme chez le Roi Tokor qui l’exerce et chez ceux qui le subissent, le combattent ou l’approchent. Chez Grainville, tout ce qui pendouille autour du pouvoir absolu est enluminé pour se voir mieux dénoncé. Et Tokor Yali Yulmata sera détrôné par son frère le Colonel Lalaka.
Dans Les yeux de ma chèvre, Eric de Rosny, prêtre jésuite, présent au Cameroun pendant près de vingt cinq ans, va s’intéresser aux pratiques cliniques « des guérisseurs traditionnels » de Douala, qui vont lui ouvrir les yeux pour soigner les malades qu’il faut laver du sang des chèvres sacrifiées.
Dans l’œuvre de Christian Dedet, La mémoire du fleuve, sous-titré L’Afrique aventureuse de Jean Michonet, titre qui nous en dit long, L’Afrique sort de la colonisation. Jean Michonet, conseiller du Président Léon Mba au Gabon, présente une Afrique en ressources d’abord naturelles telles que la forêt, l’hydrographie, ensuite humaines et enfin zoologiques. Cette Afrique, malgré tout cela, devient progressivement l’ombre d’elle-même, déchirée par la civilisation occidentale et molestée par les affres de ses propres guerres intestines. Somme toute, c’est une Afrique déjà parsemée de vices. C’est pourquoi l’auteur parle d’une « Mémoire du fleuve », symbole pourtant de l’espoir. Il est le compagnon de Michonet, et il a vécu jusqu’au bout l’aventure des deux composantes raciales (Blanc et Noir) de la région sans en renier aucune.
Sur le plan de l’inspiration religieuse, d’autres écrivains par leurs titres s’insèrent dans les mythes occidentaux et les croyances africaines, même si c’est pour les détruire et les dénigrer au fil de leurs récits. Ainsi en est-il de Le Dieu noir (1987) de Philippe Le Guillou. Cet auteur raconte dans son roman le pontificat d’un pape zaïrois au début du vingt-et-unième siècle. Il met en scène un univers désaxé par les terrorismes, les haines, l’exaspération des contradictions entre le monde riche et le monde pauvre. Lorsque le cardinal quitte le Zaïre après la mort du pape Jean XXIV, vers le conclave qui le fera successeur de Pierre, il va s’entendre dire par l’archevêque de Paris : « Nous avons fait la preuve de notre indignité... l’occident est mort. Je souhaite que toi, Léopold, tu puisses reprendre en main l’Eglise » (1987 : 353). Mais entre les lignes du récit, il n’y a rien que le mépris chassé et qui revient au galop comme le naturel, c’est-à-dire l’efflorescence inopinée de l’inconscient raciste du romancier changeant son fusil d’épaule pour rassurer son lecteur le plus torve : la cible est bien toujours l’homme nègre, pape ou pas.
Le titre du roman de Bernard Weber, Le Père de nos pères (1998), évoque bien la bible et singulièrement la Genèse où Adam est désigné comme étant le premier homme sur terre. Mais le contenu du roman nous amène plutôt en Afrique de l’Est où a été découvert le crâne le plus ancien du monde. Des hommes de science expérimentent leurs théories. Quant au titre de Romain Gary, Les Racines du ciel (1956), tout en évoquant la hargne avec laquelle les éléphants sont abattus en masse, pour leurs défenses d’ivoire, le roman est l’expression d’un cri de protestation d’un humaniste. C’est un récit ample et grave, une épopée lyrique et dramatique qui valut à Romain Gary le premier de ses prix Goncourt en 1956. Les Racines du ciel continuent aujourd’hui d’exprimer une nécessaire et active inquiétude pour la survie du monde dans le monde, et pas seulement dans les parcs zoologiques.
Au total, il y a un besoin, à partir des titres, d’informer en créant le suspense. On varie les procédés de titrologie. Par des patronymes, des toponymes, des thèmes, des images plus ou moins claires les écrivains français à travers les titres de leurs œuvres révèlent leurs expériences, leurs cultures, leurs connaissances de l’Afrique noire ou la double incidence de la tradition et de la modernité sur l’individu et la collectivité, sur l’Autre et l’ailleurs.
Le romancier français dans l’Afrique post-coloniale cerne-t-il la marche de l’histoire ? Se retourne-t-il vers le passé ou a-t-il plutôt tendance à se projeter vers l’avenir en s’appuyant sur des schèmes collectifs qui structurent l’imaginaire ? Le critique Georges Lukacs, dans Problèmes du Réalisme, écrit :

« Un écrivain nationaliste prend d’abord pour objet la scène où se déroulera l’action. Donc, avant de se soucier des personnages ou des événements, il étudiera le monde qu’il veut décrire pour y trouver tout ce qu’il peut. Une fois ce matériel rassemblé, c’est ce matériel même qui fournira la forme du roman » (1976 : 6-7).

C’est dans cette optique qu’un écrivain comme Kindengve N’djok, Bruno Mann ou Claude Bergeret devait pour écrire Kel’lam ou Les Gosses, tu es comme..., ou La Sagesse de mon village, vivre et étudier la société Bassa’a, l’Afrique noire ou le village Bangangté. Duranty, quant à lui, estime que :

« Le réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère, du milieu social, de l’époque où on vit parce qu’une direction d’études est purifiée par la raison, les besoins de l’intelligence et de l’intérêt du public, et qu’elle est exempte de tout mensonge, de toute tricherie... » (cité par Cogny, 1976 : 4)

Les missions de témoignage et de reportage que s’assignent la plupart des écrivains français sont une réalité qu’il faut examiner minutieusement. Tout sera fondé sur la distinction à faire entre l’individu et la collectivité, entre l’auteur et l’ailleurs. L’évolution de la société occidentale, estime-t-on, a particulièrement cultivé les sentiments individualistes tandis que l’esprit de groupe reste prédominant dans la collectivité africaine. Pour la critique psychologique et sociologique adaptée à cette étude, il ne fait pas de doute que celle-ci à travers la fiction, a cerné en priorité le groupe africain face aux préjugés occidentaux. Car une œuvre romanesque ayant pour cadre l’Afrique noire n’aura de valeur et de sens que parce qu’elle dépasse l’individu pour décrire la destinée collective : une famille, un village, un clan, une tribu, une nation, une région, une race et amorcer une solution pour un développement durable. Comme ces titres thématiques et non rhématiques comme le diraient les linguistes, exaltent le profit de se confronter à l’Autre qui a d’autres modes de pensée et de comportement, leur étude approfondie aboutit à des aveux d’incompréhension et à une quête existentielle.


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[1] IUT-Fotso Victor de Bandjoun, Cameroun




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