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DISCOURS LITTERAIRE ET ANCRAGE LOCAL : LES MODELISATIONS TOPIQUES DANS FER DE LANCE DE BOTTEY ZADI ZAOUROU
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Ethiopiques n°80
La littérature, la philosophie, l’art et le local
1er semestre 2008

Auteur : Pascal Fobah EBLIN [1]

Ordinairement, depuis la Négritude jusqu’à nos jours, les exégètes de la littérature africaine tout comme les écrivains eux-mêmes postulent l’immersion des écrivains dans la culturalité africaine. Si les uns étendent de manière indifférenciée cette immersion dans l’africanité à l’échelle de toute la culture traditionnelle, les autres en restreignent le champ géographique en le spécifiant à une aire culturelle précise, à travers l’identification à une icône traditionnelle :

« Si l’on veut nous trouver des maîtres, il serait plus sage de les chercher du côté de l’Afrique » [2].

« Moi, j’ai été éduqué vraiment au strict plan traditionnel. Et lorsque je crée, je crée selon le modèle des gens comme Dibéro qui ont été des maîtres au vrai sens le plus strict du terme » [3].

Ces déclarations qui dressent un horizon de réception (d’attente) du littéraire africain justifiable d’un rapport d’intrication des champs scripturaire et culturel local posent que l’expérience littéraire locale informe l’activité créatrice et que l’activité créatrice elle-même n’est pas hors de l’expérience littéraire collective. Elles montrent qu’univers de l’écriture et connaissances du monde relèvent de territoires connexes. Par là, on en déduit que les productions littéraires dans l’espace africain indiquent un certain niveau de savoir sur son monde par l’écrivain. Mais ce savoir sur le monde ne se limite pas au donné culturel. Il peut aussi s’étendre au domaine historico-social et aux éléments physiques de la sphère géographique. C’est la découverte de la portée de cet enracinement de la pratique littéraire dans le local que visent ces réflexions.
Le local, nous le posons comme topos, c’est-à-dire un lieu commun qui, selon la littérature aristotélicienne dont il est issu, appartient au domaine des savoirs communément admis et partagés [4]. Comme lieu commun, le topos induit un ancrage doxique référable à une communauté humaine spécifique. Il se constitue par ouï-dire ou par expérience et, là, il est le fruit d’actes de perception ou de cognition collectifs. Dans notre théorisation, nous l’appréhendons comme domaine de savoirs de tous ordres établis comme autorité incontestée dans les échanges entre individus. C’est ce sens opératoire que nous retenons. Comme autorité incontestée, le topos peut être général, c’est-à-dire partagé par les communautés africaines prises dans leur totalité, ou particulier, en tant qu’il appartient au champ de connaissances d’une catégorie spécifique d’Africains, attachée à un espace territorial précis. Il s’agit donc d’un topos épistémique. Pour élucider le fondement doxal du littéraire africain par rapport à un espace territorial précis, nous nous appuierons sur Fer de lance de l’écrivain ivoirien Bottey Zadi Zaourou. L’exemplarité de ce poème tient au fait que son enracinement dans le local est distinguable aussi bien au niveau de la forme, du contenu, de la généricité que de la structuration énonciative. Il s’agira, en analysant cette œuvre, d’établir le lien de consubstantialité qui existe entre production discursive et savoirs sur le monde. Il s’agira aussi de déterminer la valeur littéraire et pragmatique de l’appropriation du local par le poète, en tant qu’elle est constitutive de la jouissance esthétique déclenchée à la réception. L’orientation de cette étude se veut stylistique et poétique : elle cherche à déterminer les constituants du séduire textuel axés sur le local.

1. LE TOPOS ENONCIATIF DU DEDOUBLEMENT DISCURSIF

Fer de lance est un poème différent de ce que l’on sait ordinairement de la structuration énonciative dans le texte poétique. C’est un texte différent par le régime énonciatif exposé et, peut-être, unique en son genre dans l’espace poétique francophone africain. Le poète admet ne pas y parler seul, mais en complicité avec un poète secondaire nommé « Dowré ». Son texte n’est donc pas un discours solitaire mais le fruit d’un duo. Cette structuration énonciative est fondamentale. Elle indique une prise de parole à tour de rôle ou simultanée des deux acteurs du discours. La présence du poète secondaire dans la matérialité textuelle est une constante du poème de B. Zadi Zaourou écrit sur une période de 27 ans, depuis la publication du livre 1 en 1975 aux éditions P. J. Oswald. La réalité du dédoublement énonciatif et la simultanéité de la situation énonciative sont suggérées par l’itération textuelle du pluriel associatif « nous » :

« Prends garde que je ne m’égare
Dowré
Longue encore la nuit qu’il nous faut blanchir et les foules nous écoutent
qui vibrent au chant flué de ma gorge (Livre 1, p. 38).

Louons-le, Dowré !
Six poils hésitent sur la lèvre d’en haut ! (Livre 2, p. 88).

Troublons gaîment Dowré
des vers de terre le sommeil stupide
des canaris de fétiches le sommeil stupide » (Livre 3, p. 150).

La force illocutoire de ces énoncés tient à l’exposition de la complicité entre le poète principal et son double. Ainsi s’explique l’emploi surabondant des verbes factitifs dans les échanges entre ces deux instances discursives : ils traduisent, de par la modalité jouissive qui les structure, les actions à accomplir par Dowré.
Le dédoublement énonciatif en œuvre dans Fer de lance est un emprunt à la pratique littéraire locale. Pendant les soirées poétiques, dans le milieu traditionnel, l’artiste principal communie avec l’auditoire, mais par l’intermédiaire du poète secondaire que B. Zadi Zaourou appelle « l’Agent rythmique » [5]. La parole poétique s’accomplit ainsi dans un circuit ternaire délimité par le poète principal, l’agent rythmique et l’auditoire. L’auditoire n’est pas intégré activement au circuit de la parole, mais goûte goulûment à l’échange dialogué entre les deux poètes. Cet échange, tel qu’il est affiché dans la surface discursive (du poème), est un dialogue virtuel. Le dédoublement énonciatif présenté n’en est donc pas véritablement un. C’est une mise en scène poétique destinée à déclencher une forme particulière de jouissance esthétique attachée au régime énonciatif.

2. TOPICITE DE LA CODIFICATION GENERIQUE

La codification générique qui structure le poème relève de pratiques littéraires communément admises et partagées dans l’espace culturel bété [6] qui sert d’arrière-fond à l’activité scripturaire. En effet, le discours est informé par des marques de généricité provenant des genres pratiqués dans le milieu traditionnel. Ces emprunts, dont la ligne esthétique se réclame de l’art de la parole orale, se situent à trois niveaux génériques : la parole anthroponymique, le didiga et le wyégweu. L’entremêlement de ces genres dans l’espace discursif génère un entremêlement de formes textuelles ; chaque genre enrichissant l’espace textuel par des constantes formelles spécifiques.

2.1. La parole anthroponymique

C’est un type d’art de la parole caractérisé par la célébration dithyrambique d’un individu. Parce qu’elle vise à mettre en relief les qualités de tous ordres de la personne célébrée, la parole anthroponymique puise sa littérarité dans le procédé de la nomination. L’arrangement syntaxique de ce procédé repose sur des syntagmes nominaux structurellement récurrents ou sur des énoncés équatifs supportés par le verbe statif « être » :

_ « Badè-Moum’Koussa
Grand sacrificateur du saint lieu Nawa
Ô Bottey de haut lignage Dôbwa de Yacolo à Dakolo
Fils aîné de l’ancêtre Bada de Tagbayo
Bada qui éventra la mère pour s’assurer du sexe de l’enfant
Bada qui dépeça une mouche et qui de la peau de la mouche
paya le tribut exigé en réparation de ce crime de sang (p. 129).

Dis-leur que je suis la liane sacrée
Fille du Poème et fils du soleil
La parole de toute beauté, Zaboto
Une goutte du fleuve insondable de la parole des ancêtres
Dis-leur aussi que je suis le Nommo » ! (p. 140).


Le sujet célébré dans tous ces énoncés est le poète lui-même.

- Le wyégweu

Le wyégweu est une poésie élégiaque, profonde et bouleversante enfantée par la douleur. Il est d’origine funéraire mais peut être dit en d’autres circonstances (en période de guerre ou lors d’un procès). Celui qui le dit s’en sert pour manifester sa peine. C’est un poème qui, dans le milieu traditionnel, est proclamé sans accompagnement musical ce qui constitue une différence notable avec les autres genres du terroir bété. Il a pour objectif, à travers les modulations mélodiques dont se sert l’artiste, d’émouvoir le public en faisant ressortir l’image du disparu. On le rencontre dans le tissu discursif à travers l’évocation des « ombres fortes [7] » et de bien d’autres personnes :

« Il dansait au mépris des tueurs sur son passage embusqués
Une ombre épaisse barrait sur sa gauche les voies du salut
Sur sa droite régnait l’ardente lumière qui mène au tombeau
Irrésistiblement les sirènes de malheur surent l’attirer
Vers les abîmes d’où l’on ne revient jamais
Mort pour mort
Il est donc bien mort l’héroïque enfant de ma sève » (p. 42).

Dans cette séquence textuelle, le poète pleure la mort de Kwamé N’krumah, le père du panafricanisme, chassé du pouvoir en 1966 par un coup d’Etat militaire. Plus loin, dans le livre 2, il qualifiera clairement son chant de wyégweu :

« Fer de lance
Beau losange d’acier neuf
Va ton chemin
Ô mon wyégweu punitif » (p. 99).

- Le didiga

« Didiga » est un mot emprunté à la langue et à la tradition orale bété. Il n’a, selon B. Zadi Zaourou qui l’a fait connaître à la communauté universitaire, aucun équivalent substantival ni en bété ni en français [8] . La traduction littérale qu’il propose de ce terme est une absurdité sémantique qui en dit long sur la nature mystérieuse et insaisissable du genre : « Les cannes à sucre de l’ordure » [9]. On pourrait, cependant, l’assimiler à un type particulier, local, du genre fantastique à cause du fait qu’il repose sur « l’irréductibilité aux lois objectives de la logique ». Son support instrumental est le dôdô, un instrument parleur connu en Afrique sous le nom d’arc musical.
Le didiga est, à l’origine, un art conçu par les chasseurs bété qui fait le récit de leurs randonnées en forêts et de leurs nombreuses aventures insolites. « Il est, [au plan poétique], la résultante du merveilleux, du mythique, de l’épique, du mystérieux, du poétique musical, de l’initiation profane et sacrée » [10].
Au niveau du matériel langagier, ce genre se caractérise par la libération des mots de toute logique linguistique connue et par la création d’images insolites. Celles-ci choquent l’entendement humain et, plus précisément, la pensée conceptuelle issue du saussurisme. Cela rend problématique la caractérisation du monde textualisé. Ainsi s’explique le fait que certains énoncés qui parsèment le poème semblent ne pas avoir de sens par rapport au contexte qui les entoure :
« Qui donc ferait écho à ma voix si tu n’y parvenais TOI
Dowré ?
Mon piège aérien qui se referme sur un buffle
Didiga !
Mon père accouche d’une fillette armée de pied en cape.
Pour ma survie.
Didiga » ! (p. 27).

Les trois textes qui composent le poème sont ponctués, en certains endroits, de noyaux de didiga. Ceux-ci sont composés de paroles impensables, inexplicables logiquement ; d’où la présence en ces endroits du mot « didiga ».
Les formes génériques qui viennent d’être relevées induisent un horizon de réception fondé sur le local, sur le paradigme de l’esthétique de l’oralité bété. On ne pourrait les déterminer autrement parce qu’elles constituent des particularités régionales érigées en objets scripturaires par la volonté du poète.

3. UNE FORME DU CONTENU DE NATURE DOXIQUE

Tout texte est une unité complexe des niveaux sémiotiques du contenu et de l’expression articulés, chacun, en forme et substance. Comme telle, il admet la répartition quadripartite suivante : substance de l’expression, forme de l’expression, forme du contenu et substance du contenu. Selon Georges Molinié, c’est « sur toutes ces composantes que s’établit l’aire du stylistique » [11]. Mais, dans nos réflexions sur l’ancrage doxique du texte de B. Zadi Zaourou, nous nous limiterons à un examen de la forme du contenu à travers laquelle peut être appréhendée l’impression exercée par le monde environnant sur le scripteur. En effet, la saisie de la forme du contenu, au niveau du travail interprétatif, débouche sur la découverte des mécanismes de textualisation du contact perceptif avec le monde environnant. Le fonctionnement de cette composante sémiotique du langage est décelable à travers les thèmes, les motifs, les isotopies, les figures microstructurales de second niveau [12] . Ces éléments la marquent structurellement et donnent accès à l’arrière-fond sémantique véhiculé.
Pour nous, le processus énonciatif de construction du mondain (l’extériorité sémiotisée, indiquée par le langage) s’appuie également sur les topoï épistémiques. Ceux-ci président aux opérations cognitives qui meublent l’espace discursif et sont sous-jacents aux structures langagières. Ce sont à la fois des constituants du dire (des éléments de la textualité occurrente) et du dit (des éléments du niveau sémantique) qui interviennent au niveau présupositionnel du langage [13]. Et, comme présupposés, les topoï font référence à des informations localisées dans le domaine extratextuel. On les abordera donc en s’inspirant des acquis de la pragmatique [14]]] et, plus précisément, de la pragmatique topique de Georges-Elia Sarfati qui « postule une relation directe entre l’expérience sensible du monde et la formation des conditions du sens. Celle-ci se saisit à travers les configurations topiques sous-jacentes aux formations discursives spécifiques ». La théorie de G-E. Sarfati est énoncée dans « La sémantique : de l’énonciation au sens commun. Eléments pour une pragmatique topique » [15] et dans « De la philosophie et l’anthropologie à la pragmatique : Esquisse d’une théorie linguistique du sens commun et de la doxa [16] ».
L’acception linguistique du terme que nous lui empruntons en fait « une raison communicative commune (...) sous-jacent[e] aux processus énonciatifs ». Il s’agit d’une approche pragma-sémantique des topoï qui, tout en les affichant comme « des évidences supposées partagées par l’ensemble de la communauté » [17] de référence de l’auteur, les érige en éléments de contenu doxiquement constitués. Ils délimitent un champ de l’expérience humaine et appartiennent à la communauté épistémique [18] qui conditionne les relations discursives entre le poste de l’émission et celui de la réception. Parce que « tout texte est du discours émis et reçu » [19], le topos épistémique permet de penser l’interaction entre le littéraire et l’expérience sensible du sujet énonçant. Il est un outil pragma-sémantique permettant de caractériser le savoir sur le monde environnant comme constitutif de la signification linguistique. Il structure ainsi le champ textuel en tant qu’arrière-fond de l’échange verbal.
« A l’encodage, nous dit Sarfati, les topoï sont ressentis comme des évidences qui induisent au décodage un effet de reconnaissance » [20]. Ils traduisent une relation dynamique du sujet énonçant avec son milieu et conditionnent la production et la compréhension des énoncés parce qu’ils sont chargés d’une intention communicative appartenant au domaine des processus inférentiels. Ils induisent pragmatiquement un acte de langage informatif qui, du fait de l’économie sémantique inhérente au discours poétique, postule que le récepteur est capable de les retrouver comme des évidences et d’interpréter convenablement leur présence dans l’énoncé. Les élaborations sémiotiques des sujets proviennent ainsi des découpages qu’ils font dans la réalité. Et le sens textuel dépend de la saisie de ces découpages. C’est ce qu’évoque Catherine Détrie, même si elle va au-delà de la seule saisie des découpages opérés dans la réalité :

« (...) le sens d’un mot, tel que le locuteur va le construire, mais aussi tel que l’interlocuteur (ou le lecteur) va tenter de l’appréhender est tributaire de nombreux faits d’ordre différent : notre savoir encyclopédique, notre compréhension du cotexte, notre maîtrise de la situation extralinguistique » [21].

En faisant du topos un élément de la forme du contenu débouchant sur le sens textuel présupposé, on établit un rapport de consubstantialité entre la production discursive et les lieux communs épistémiques : les usages linguistiques sont investis de la connaissance du monde du sujet énonçant que la compétence topique de l’interprète permet de retrouver. La théorie des formes sémantiques topiques est une sémiotique des faits de perception et de cognition textualisés en discours. Elle accorde, par là, une place centrale au considérant non linguistique des informations extérieures au langage (composant pragmatique) dans l’interprétation des énoncés qui se pose alors comme une interprétation doxique. La puissance heuristique du concept topique tient à ce qu’il permet de penser l’effet jouissif du littéraire par rapport aux éléments de contenu de nature doxique. Les formes sémantiques topiques n’ont pas un signifiant privilégié. Elles peuvent être lexicalisées ou être issues d’un processus de syntagmatisation. L’approche topique du texte de B. Zadi Zaourou offre une nomenclature diversifiée. Celle-ci s’origine dans un micro-espace régional ou dans un espace national plus grand.

- Les topoï culturels

L’actualisation discursive des topoï culturels procède de formes expressives lexicales qui orientent la topicité vers des instruments de musique des terroirs bété et akan de Côte d’Ivoire (p.54-55), des pratiques religieuses, culinaires typiquement ivoiriennes (p.150) et vers bien d’autres domaines que le cadre restreint de ce travail ne permet pas d’énumérer dans le détail. Nous n’illustrerons nos propos qu’avec les topoï de la réaction émotionnelle reconnaissables dans un milieu de réception ivoirien. Ce sont des expressions idiomatiques interjectives empruntées aux aires linguistiques bété, baoulé et akyé qui les textualisent :

« Les diseurs de symboles ?
Mes rivaux ?
Okpô ! » (p. 21).

«  Prends garde à l’arme que tu tiens : elle s’irriterait
des ronces qui rendraient incommode ton chant
Le chant de vérité
L’immense pluie qu’il me faut libérer pour la survie de _ce peuple sevré
Yééké
Yééké yékélééé ! » (p. 66).

_ « Qu’elle me pardonne, Galao.
Yaako
Yaakoyaako ... » (p. 79).


Mépris, indignation et compassion constituent le champ notionnel des interjections utilisées. Leur intervention dans un contexte linguistique qui se réclame du français aurait rendu le texte incompréhensible si l’auteur n’avait pas pris soin d’indiquer leur signification dans les notes infrapaginales. A travers ces interjections locales, le poète fait la promotion des langues africaines.

- Les topoï des micro-espaces géographiques ivoiriens

Le champ expérientiel est orienté, à ce niveau, vers des éléments du relief, des lieux saints régionaux et vers des villes et villages ivoiriens. Ces topoï géographiques sont appariés à des lexicalisations par des noms propres de lieux :

« Badè-Moum’Koussa
Grand sacrificateur du saint lieu Nawa
Ô Bottey de haut lignage Dôbwa de Yacolo à Dakolo
Fils aîné de l’ancêtre Bada de Tagbayo » (p. 129).

« Et ma mère me vient de Grand Zatry le bourg immense si
traître à lui-même et naïf jusqu’à la nausée ! » (p. 134).

Les termes Yakolo, Guidoko, Nawa, Dakolo, Tagbayo et Grand Zatry orientent la topicité vers des lieux communs du sud-ouest ivoirien (sanctuaire, villes et villages).

- Le topos socio-historique
Les représentations historico-sociales discursivées appartiennent au domaine du vécu des Africains et des Ivoiriens. Mais nous ne nous intéresserons qu’au vécu des Ivoiriens à cause de la problématique dans laquelle s’inscrit cet article. Dans la séquence qui exemplifie la discursivation de l’actualité sociopolitique ivoirienne, la coalescence topique constituée du topos mensuel, du topos de la gémellité, du topos religieux de la sainteté (christique, mariale et des âmes glorieuses), du topos martial, du topos kabbalistique du bonheur et du topos de la virginité connaît un emploi caractérisant. Les valeurs d’origine des topoï ne sont pas actualisées : il y a subversion de la forme doxale. Cette décontextualisation des topoï participe d’une duplicité énonciative fondée sur la textualisation d’une appréhension dysphorique de la réalité socio-historique ivoirienne. C’est une stratégie de la feinte énonciative et du dire à demi qui requiert la contribution du récepteur informé dans l’élucidation du sens :

« Octobre Décembre
Honte aux deux mois sorciers de ma terre d’ébur
Le saint-mois d’octobre-mois-maudit
Décembre-mois-maudit-mois-béni
Les mois jumeaux qui fusillèrent mon pays
Et lui volèrent l’oiseau bleu de sa virginité » (p. 155).

L’interrogation du substrat doxique (socio-historique) de cette séquence donne ce qui suit. Au mois de décembre 1999, plus précisément le 25 décembre, jour de Noël, la Côte d’Ivoire connaît le premier coup d’Etat de son histoire. Le Général Robert Guéi évince du pouvoir le président démocratiquement élu et s’installe dans son fauteuil. Près d’un an plus tard, les élections du 22 octobre 2000 aboutissent à des troubles graves suite au refus du Général Président de reconnaître sa défaite. Les partisans de son adversaire, l’actuel Président de la République, Laurent Gbagbo, descendent dans la rue et réussissent, malgré les tirs des militaires, à le chasser du pouvoir. La Côte d’Ivoire venait d’entrer dans la spirale des violences post-électorales puisque, quelques jours plus tard, suite à l’occupation des rues par les partisans d’Allassane Dramane Ouattara [22], on découvre dans les environs du quartier populaire de Yopougon un charnier d’une cinquantaine de corps. Ces événements dramatiques ont troublé profondément la quiétude des Ivoiriens et ont fait de la Côte d’Ivoire un pays instable. B. Zadi Zaourou traduit, dans cette séquence, son évaluation de ces événements politiques violents. Tout le livre 3 de Fer de lance ne se justifie, d’ailleurs, que par cette thématique dysphorique de l’instabilité politique.

CONCLUSION

A ce point de synthèse, l’on retient que ce sont des ensembles énonciatif et sémio-poétique qui caractérisent l’ancrage dans le local de l’œuvre de B. Zadi Zaourou. La topicité des formes sémantiques, des espèces génériques et de la relation énonciative entre le poète principal et le poète secondaire tient à ce qu’elles sont reconnaissables dans un milieu de réception donné, plus précisément ivoirien. Avec les formes sémantiques topiques, on découvre que l’expérience sensible formatée par le milieu local et la socialité ambiante a une fonction de médiation dans la production du sens discursif. Les pratiques génériques traditionnelles et la rhétorique discursive de l’échange entre deux poètes trouvent, elles, leur intérêt dans la saveur poétique qu’elles apportent au texte. Toutes les trois constituent une zone de rencontre supposée entre les instances productrice et réceptrice ivoiriennes parce qu’elles dessinent un horizon de réception fondé sur le local. En effet, l’activité lectoriale met le récepteur en contact avec une tournure phrastique (mot ou syntagme), une pratique générique ou une structuration énonciative qui lui rappellent, au décodage, du déjà connu situé à des niveaux culturel, géographique, socio-historique et esthétique. Le miroitement du local dans ce quadruple aspect a un effet d’éblouissement du lecteur pour emporter sa conviction. Il a une visée de manipulation à effet de l’impressionner. Si l’on formule le pacte scripturaire par rapport au local, l’on peut dire que celui institué par l’œuvre de B. Zadi Zaourou est mou, c’est-à-dire agréable, en tant qu’il exploite la sensibilité littéraire, linguistique et les connaissances socio-historiques et culturelles du récepteur-lecteur. L’orientation pragmatique des topoï est ainsi esthétique.
Le discours poétique, en stylisant des univers reconnus et partagés, déclenche, pour le lectorat ivoirien, le mode réceptif impliqué qui est, selon G. Molinié [23], la mesure de la jouissance esthétique. « L’intrusion actoriale à l’intérieur de la surface verbo-discursive », par la présence d’univers reconnus et partagés, déclenche, en effet, « un type d’émotion où se mêlent à la fois connaissance, reconnaissance, trouble et plaisir intimes ». Il est ainsi créé une attente non déceptive de la textualité affichée. Ce n’est, cependant, pas le cas pour le récepteur-lecteur non informé qui, ne parvenant pas à saisir l’esthétisation du doxique (surtout dans les œuvres poétiques caractérisées par l’économie sémantique), pourrait affubler le texte d’un caractère hermétique. Toute érection du texte en objet littéraire, toute délectation de la jouissance esthétique se trouverait alors bloquée. L’existence d’une communauté culturelle (prise dans un sens large comme domaine de connaissances partagées) entre la production et la réception est donc indispensable pour la survie de l’œuvre littéraire comme objet de lecture.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1. Corpus

ZADI ZAOUROU, Bottey, Fer de lance (version intégrale), Abidjan, NEI/Neter, 2002.

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- La guerre des femmes suivie de La termitière, Abidjan, NEI/Neter. 2001.


[1] Université de Bouaké (Côte d’Ivoire)

[2] SENGHOR, L. S., « Postface à Ethiopiques », in Poèmes, Paris, Seuil, 1964, p. 156.

[3] Propos de Bernard ZADI ZAOUROU lors de la « Table ronde avec Pacéré Titinga » organisée par Frédéric Grah Mel, in Fraternité-Matin n°4853 du 30 décembre 1980, p. 19.

[4] L’approche topique énoncée ici ne s’inscrit pas dans le cadre logico-verbal des procédures argumentatives (de l’argumentation rhétorique), mais dans un cadre idéologico-verbal référable à la doxa à travers ses différentes manifestations dans la textualité occurrente. Le doxique est le soubassement du topique, (des lieux) nous dit Georges MOLINIE (cf. « Préjugé, doxa et légitimité », in Critique et légitimité du préjugé (XVIIe-XXe siècle) sous la direction de Ruth AMOSSY et Michel DELON, Bruxelles, Eds de l’Université de Bruxelles, « Collection de philosophie politique et juridique », 1999, p. 52).

[5] Cf. ZADI ZAOUROU, B., La parole poétique dans la poésie africaine : domaine de l’Afrique de l’ouest francophone, thèse d’Etat, Tome I, Université de Strasbourg I, 1981, p. 555 et suiv.

[6] Les Bété sont un peuple localisé au centre ouest de la Côte d’Ivoire. Ils appartiennent au grand groupe Kru.

[7] Cette expression désigne tous ceux que le poète considère comme les dignes fils d’Afrique morts pour la cause de la race noire : Toussaint Louverture, Dessalines, Chaka, Babemba, Béhanzin, Samory Touré et ses Sofas, Patrice Lumumba, etc.

[8] ZADI ZAOUROU, B., « Postface : Qu’est-ce que le didiga ? », in La guerre des femmes suivie de La termitière, Abidjan, NEI/Neter, 2001, p. 125.

[9] Id., ibid.

[10] Id., ibid., p. 131.

[11] MOLINIE, Georges, « Le champ stylistique », in L’information grammaticale n°70 de juin 1996, p. 22.

[12] MOLINIE, Georges, Sémiostylistique : l’effet de l’art, Paris, PUF, 1998, p. 12 et 29.

[13] Les topoï appartiennent, en tant que savoirs sur le monde, au domaine des présupposés existentiels de l’activité discursive. Le présupposé est une unité de contenu qui constitue une inférence inscrite dans l’énoncé indépendamment de son contexte énonciatif (cf. MAINGUENEAU, Dominique, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Dunod, 1997, p. 78 et 82).

[14] [[La pragmatique est une théorie du langage qui repose sur le postulat que tout énoncé est chargé d’une intention communicative et que son interprétation déborde largement le niveau de l’information linguistique, impliquant des processus codiques (constitués par des phénomènes internes au langage) et des processus inférentiels (faits d’éléments extérieurs au langage). Cf. BRACOPS, Martine, Introduction à la pragmatique. Les théories fondatrices : actes de langage, pragmatique cognitive, pragmatique intégrée, Bruxelles, De Boeck et Larcier, 2006, p. 17 et suiv.

[15] En ligne sur http://www.revue_texto.net/Inedits/Sarfati/Sarfati_Semantique.html.

[16] En ligne sur http://www.formes-symboliques.org/a....

[17] Cf. KERBRAT-ORRECHIONI, C., L’implicite, Paris, A. Colin, 1998, 2e éd., p. 29-30.

[18] Ensemble des connaissances-croyances partagées par les agents impliqués dans un procès de communication. (Cf. BEYSSADE, Claire, Sens et savoirs : des communautés épistémiques dans le discours, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998, p. 66-67).

[19] MOLINIE, G., Sémiostylistique, p. 47.

[20] SARFATI, G. E., « La sémantique : de l’énonciation au sens commun », note n°54.

[21] DETRIE, Catherine, Du sens dans le processus métaphorique, Paris, Honoré Champion, 2001, p. 15.

[22] Ancien Premier Ministre d’Houphouët Boigny (le premier président de la Côte d’Ivoire) et opposant à Henri Konan Bédié et à Laurent Gbagbo.

[23] MOLINIE, G., Sémiostylistique, p. 157-162.




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