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Ethiopiques n°80
La littérature, la philosophie, l’art et le local
1er semestre 2008

Auteur : Amadou Guèye NGOM [1]

De toutes les créations, l’Homme demeure le seul être capable de détruire ou soumettre les autres créatures mais également la seule que toute autre peut détruire. De l’infiniment grand au microbe invisible, tout peut lui être fatal.
Et face à Dieu, qu’il ne cesse de défier et contredire, l’homme, cet obstiné, n’est même pas à l’abri de ses propres créations. Ni de son toit qui lui croule dessus ni de ses avions qui s’écrasent, de ses bateaux qui font naufrage. La minuscule aiguille si utile le fait saigner ou l’éborgne, s’il n’ y prend garde.
Jamais pourtant l’araignée ne s’étrangle avec ses fils malgré leur complexité et le trou de mère taupe ne s’affaisse non plus sur ses petits. La pluie et le vent arrachent nos barrages, en épargnant ceux du castor ; les mêmes furies dévastatrices qui tordent nos orgueilleux pylônes électriques laissent intact le fragile nid de brindilles du moineau, jusqu’à l’envol des oisillons.
L’Artiste, c’est donc lui, Là-haut, Maître des Cieux et de la Terre. Lui qui a su guider le doigt de l’homme du paléolithique à exprimer son humanisme sur les parois d’une grotte, inspirer Michel Ange sous la voûte de la Chapelle Sixtine, eût le premier l’idée du numérique, en multipliant et faisant se reproduire des espèces vivantes, sans éprouver le besoin de se répéter. Chacune de ses créations représente un chef d’œuvre unique... Qui se perpétue !
Ce préambule aux airs de messe dominicale ou de sermon du Vendredi vise à démystifier cette fausse nouveauté qu’on appelle « le numérique » et dont le principe repose tout simplement sur la codification dans la multiplicité. C’est l’ADN propre à chaque organisme dont les données sont inscrites dans des programmes appelés aujourd’hui « logiciels », assignés à des fonctions précises. En d’autres termes et pour autant qu’on veuille paraître moins mystérieux, le numérique est un registre de données fonctionnelles. L’anglo-saxon, plus pragmatique, préfère le terme digital, vocable dont les latins ne se sont souvenus que pour ficher des spécificités anthropomorphiques.
Le numérique résulte d’un procédé et d’une finalité ; toutes les expressions artistiques d’aujourd’hui en subissent l’impact ou la contamination : littérature, peinture, sculpture, cinéma, musique. Le numérique a même permis l’éclosion de nouveaux supports : art net, art sensoriel, art interactif. La liste s’allonge au gré des délires qui - admettons le - se traduisent souvent par de géniales folies comme celle des MarsWalkers, photographes, vidéastes, électro-informaticiens dirigés par Alexandre Berthier et de Karl-Otto von Oertzen. Ils se définissent « artistes qui font des images sans savoir pourquoi », archivent de l’information numérique pour ensuite se demander « pourquoi le vivant tend à disparaître tandis que son archivage ne cesse de croître ». Du brouhaha, en somme.


Ces mutants se proclament polyvalents, polyglottes, poly-pluridisciplinaires. Heureux qu’ils n’aient pas la prétention de sauver le monde. Ils se contentent de photographier, numériser, programmer. C’est-à-dire « googliser », néologisme en vogue. On leur donnera crédit, tout de même, d’avoir inventé « les graffitis lumineux » éphémères et sans tache qui cèdent la place aux cauchemars des municipalités sur les édifices publics.
« Faire l’historique d’un problème, c’est le résoudre à moitié », rappelait inlassablement Léopold Sédar Senghor.
Dans l’énoncé du numérique dont le principe est décrit plus haut, on n’évoque presque jamais Rodin à qui il arrivait, après avoir esquissé ses modèles, de les faire sculpter par un « praticien ». Ce dernier reproduisait l’œuvre du maître sous sa direction.
L’on sait également que le moulage du bronze, l’exécution d’une gravure nécessitent souvent l’association d’un artiste et d’un artisan pour transcrire. Le même commerce de compétences existe entre le cartonnier et le licier dans une manufacture de tapisserie. Comprenons par là que tout ce qui peut se reproduire à partir d’un moule, d’un schéma est numérique parce que susceptible d’être multiplié.

3. Sidy SECK.- Piraterie1 et 2, 2008, œuvre numérique, collection de l’artiste.

4. Sidy SECK.- Piraterie 3 et 4, 2008, œuvre numérique, collection de l’artiste.

Notre allusion ou référence aux beaux-arts se justifie par rapport aux alliages ou alliances parfois contre nature qu’on trouve aujourd’hui dans les expressions artistiques des disciples de Marcel Duchamp qui donna naissance à ce « n’importe quoi » qui, selon le critique d’art André Rouillet, fait éprouver au spectateur que ce n’est pas du « n’importe comment » produit par « n’importe qui » pour être vu « n’importe où. »
Chez ces nouveaux mages culturels, toute révolution commence nécessairement par l’irrespect, la rupture de tout contrat social, le déni du savoir et la profanation jusqu’au sacrilège des ismes aussi bien en art qu’en religion. Ainsi virent le jour Performances , «  Happenings  », Installations à vocation de ne jamais s’inscrire dans la durée mais de provoquer et disparaître.
L’outrecuidance ira jusqu’à organiser des vernissages, inaugurer des galeries, sans la moindre œuvre d’art sous le prétexte enivrant que c’est le public qui doit faire l’événement.
Ce genre d’expédients artistiques fut dénoncé par l’auteur des « « hyperréalités » et « simulacres », le sociologue français Jean Baudrillard, décédé il y a juste un an. Dans une élégante ironie, il jugeait l’art contemporain si nul que les artistes qui s’y adonnent revendiquaient eux-mêmes cette nullité qui contraindrait les gens à « donner de l’importance et du crédit à tout cela, sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose. L’art contemporain joue de cette incertitude, de l’impossibilité d’un jugement de valeur esthétique fondé et spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre... » (Libération, 20 Mai 1996).
Ces artistes d’un genre nouveau estiment rendre compte de leur vision du monde en s’appropriant les inventions techniques de l’outil informatique associé à d’autres éléments, dans la mission auto-assignée d’exprimer l’art en concept et non en émotion.


C’est ainsi que le néon conclut un mariage d’intérêt avec la toile qui accouche des rejetons ferreux pendant que la volage petite souris, fille à papa Ordi, flirte sans retenue avant d’abandonner ses virus en guise de petits.
Revenons à notre propos...
L’Art étant consubstantiel avec la vie, les artistes s’inspirent de leur environnement et se servent des outils de leur temps. C’est par ces accessoires qu’ils peuvent exprimer les particularités post-modernes et les transcender pour établir un dialogue avec les générations à venir. Par voie de conséquence, les artistes de chaque époque croient développer un langage unique qui aurait été inaccessible à leurs prédécesseurs et ne présentera pas plus d’intérêt à leurs successeurs.
Internet, instrument des vingtièmes siècles est devenu le support presque automatique de l’art d’aujourd’hui. Ainsi, presque toutes les productions exposées dans les galeries ou les musées d’art contemporain n’ont rien d’artistique - sens conventionnel - même si elles satisfont des collectionneurs et permettent à des fonctionnaires incultes de pavoiser en distribuant aides et subventions à l’art.
Les arts numériques se singularisent par leur caractère hybride et interdisciplinaire. On le constate notamment dans tout ce qui s’identifie sous le label anglo-saxon : Mixed media qui englobe la vidéo, l’électronique via Internet, le téléphone multifonctionnel.
La différence entre l’artiste plasticien traditionnel et les praticiens du numérique réside dans les outils : palette et pinceaux deviennent infographie, logiciel de couleurs. Fini le chevalet ou la planche à dessin. Le poète d’antan pétrissait ses mots dans ses émotions ; celui d’aujourd’hui se confie à la souris qui lui suggère des choix d’adjectifs, de noms et de verbes. L’architecte qui rêvait de ses formes les compose « digitalement ».
Dans le domaine du cinéma, certains réalisateurs trouvent leur compte dans les logiciels numériques lorsque le budget repérage s’avère exigu ou que la Jane du film risque de perdre ses couleurs à la vue d’une bestiole des marais. Un simple générateur plante le décor adéquat, parfois plus vrai que nature. Ce genre de performance ou supercherie - c’est selon - ne prête pas à conséquence, tant qu’elle ne franchit pas les limites de la fiction romanesque. Il en va autrement lorsqu’il s’agit d’altérer ou falsifier des événements historiques. Par des effets spéciaux, il est possible de montrer la Reine d’Angleterre donnant l’accolade à Aline Sitoé du Sénégal. Les perspectives qu’ouvrent de telles prouesses peuvent être appréciées différemment selon qu’elles servent à inspirer un idéal ou manipuler négativement des consciences.
Le numérique va plus loin en étendant son pouvoir de domination sur des domaines considérés, depuis mille ans, comme relevant de l’esprit. Prenons par exemple le jeu d’échecs, subtil mélange entre le sport, l’art et la science. Pendant longtemps, le joueur d’échecs a symbolisé le rempart de l’intelligence humaine face à la machine. Echec et mat ! Les deux grands maîtres de ce magnifique jeu de stratégie, Gary Kasparov et Vladimir Kramnik et dont les prestations sont honorées à plusieurs millions de dollars se sont faits humilier par Deep Blue et Deep Fritz banals softwares (logiciels), vendus dans le commerce à 50 euros, mais capables de configurer 8 à 10 millions de combinaisons par seconde. Surhumain !
Dès lors, on peut se demander, toujours avec André Rouillet : « Un art peut-il se concevoir hors du geste et de la dextérité d’un artiste ? L’art est-il compatible avec un déficit d’homme, avec le transfert à une machine d’une partie du processus artistique ? »
La parade des artistes numériques consiste à vouloir redéfinir la beauté sur des bases intellectuelles. L’idée avait déjà germé avec la démarche eschatologique ou «  Esthétique du déchet  » inspiré par le sculpteur César, au début des années 20.

Quels numériques pour l’Afrique ?

Des transports attelés aux supersoniques, l’Euraméricain doit son avancée technologique au simple fait qu’il a évolué à partir d’acquis conservés puis transmis et qui se perfectionnent au fil des siècles. Entendu comme outil, procédé ou application et non culture de masse, le numérique peut servir autrement l’Afrique subsaharienne de tradition orale. Dans cette partie du continent, on a coutume de dire qu’« un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Or, on agit peu pour recueillir et conserver nos « mémoires vivantes », selon le terme de l’UNESCO, avant que ne périssent le savoir-faire ancestral, les connaissances et autres informations gisant sous les contes et légendes délaissés au profit des séries télévisuelles étrangères.
Comme du temps de l’esclavage, le troc de nos âmes physiques et spirituelles se perpétue à coups d’éclats : miroirs d’hier devenus les reflets kaléidoscopiques des fulgurances numériques d’aujourd’hui. Il semble paradoxal que l’Afrique, un des berceaux de ce patrimoine libellé « Arts premiers », n’ait point réussi à imposer au monde d’autres formes d’esthétique, en dehors de celle décalquée par les cubistes. Quelle place nos universités accordent-elles à l’enseignement des humanismes négro-africains ? En faculté de droit, le code napoléonien est mieux connu que le bréviaire de conduite bantou ou sahélien.
N’est-il pas venu le moment de transcrire et de vulgariser enfin les manuscrits de Djenné, de Tombouctou sur des supports CD et DVD ? Tant il est vrai, comme le soulignait Cheikh Anta Diop, qu’on ne peut pas « vivre en dehors des nécessités de son époque. »
Il ne s’agit pas, bien entendu, d’un regard contemplatif, mais plutôt de la visite introspective d’un patrimoine susceptible d’échafauder le futur.
De cette frénésie contemporaine qui transforme l’homme en instrument de son propre outil, il est concevable de craindre la disparition, à plus ou moins brève échéance, des métiers d’art et d’artisanat, seules richesses que l’Afrique pourrait encore troquer si elle prenait le pari de les assumer, sans complexe. Nous éviterons, ainsi, les risques de génocide culturel qui se profile dans une mondialisation tous azimuts et sans discernement.
La parade ? « Assimiler, sans être assimilé... » Pourvu que le grain ne meure !

BIBLIOGRAPHIE

ROUILLE, André, La photographie : entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005.
BAUDRILLARD, Jean, « Le complot de l’art : illusion, désillusion, esthétique ».
SENGHOR, Léopold Sédar, Liberté I. Négritude et Humanisme, Paris, 1964.
DIOP, Cheikh Anta, Nations nègres et culture, Paris, Présence africaine, 1954.


[1] Floride




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