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Ethiopiques n°46-47
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série 3ème et 4ème trimestre 1987 - volume 4,

Auteur : Ascension BOGNIAHO

Le fait littéraire oral est commun à tous les peuples d’Afrique noire. Cette littérature appartient aux traditions orales et en constitue un des domaines importants. On la définit généralement comme un bel usage du langage non écrit ou de la parole afin de montrer un fait social, culturel. D’une telle définition se dégagent trois données fondamentales et constituantes de la littérature orale : - le langage non écrit ou la parole, - son bel usage,- et le fait culturel. La parole, l’esthétique et le sujet réunis déterminent évidemment un art non gratuit. En effet, la littérature orale est bifonctionnelle, profane et sacrée, dimensions au sein desquelles se répartissent d’autres fonctions propres et circonstanciées. En l’absence d’écriture, la parole est tout dans les sociétés de l’oralité. Outre son rôle communicatif, elle est entreprise et action, représente un creuset où tout fait culturel peut se consigner ; elle est exorcisation et libération. Des études [1] diverses d’ethnologues, de philologues et de linguistes, de sociologues et littéraires ont depuis longtemps consacré l’importance de la parole pour l’Africain en particulier, au sein des civilisations de l’oralité en général. Le recoupement de ces études montre la parole au début, pendant et à la fin de toute action humaine. Elle a permis à l’homme de nommer le monde afin de l’utiliser à son service pour s’exhausser vers un ailleurs que seule son imagination organise. Aussi, beaucoup de groupes humains conçoivent-ils au Bénin la parole comme une divinité qui re-crée et anime le monde visible, l’organise, et tente de camper l’invisible à travers une imagerie, fruit de la mentalité. La parole est donc essentiellement pouvoir. En tant que telle, elle s’apprend, se prend, exerce dans des limites et avec des normes prescrites par la société. Nul ne saurait donc dénier à l’éthique sociale son influence sur elle. Pourtant, elle peut y passer outre pour devenir, à l’instar du pouvoir ; un avatar de tyran. La parole part donc de l’homme, entre en l’homme, demeure en lui pour y mourir, ou en ressort pour se propager, ou bien encore elle part de l’homme, entre en contact avec ses homologues divines qui la répercutent vers l’homme sous une forme efficace.
Tous ces divers types de parole déjà sus-envisagés en filigrane convergent à l’homme qui y répond par des réactions plus ou moins adéquates ou par des états. Ce caractère réactif de la parole dérive de sa forme c’est-à-dire de sa « manière d’être », également de la « manière de faire » du parleur. La conjonction de ces éléments dans un dosage pertinent et équilibré détermine l’esthétique de la parole au Bénin, sa littérarité. Ainsi, cette esthétique vise-t-elle à atteindre une certaine beauté formelle et utilitaire, association de la parole et de l’éthique respectée ou non.
Il ressort de cet ensemble de considérations que la parole en littérature orale au Bénin est codifiée et s’appréhende à travers une typologie riche au sein de laquelle des différences sensibles s’observent. Ces formes et types lui confèrent une multitude de caractéristiques. Et c’est en cela que l’on s’accorde pour dire que la parole au Bénin en particulier, en Afrique en général est « une mais multiple ». [2].

Les catégories et types de parole littéraire

L’examen de quelques langues béninoises : Fon/, / IMaxi/, /Wemεgbe/, /Gun / et dérivées atteste l’existence de plusieurs catégories de parole liées ou n différents modes de délivrance. Fille d’une langue, la parole dans son entité se désigne par un vocable naturel à la langue, inné. Ce vocable fonctionne en signe dont la perception implique le signifié qu’est la parole. Mais l’acte emprunte aussi deux organes pour son exécution : la bouche, la langue. Une troisième réalité, la voix, son ou bruit obtenu par activation des cordes et tissus spéciaux facilite également son existence. Alors, par un jeu de métonymie les langues assimilent la parole à ses éléments là dont les champs sémantiques explorés révèlent trois grandes catégories de parole littéraire au Bénin.
Elles sont marquées chronologiquement par la vérité, l’ésotérisme, l’irréflexion, ensemble de critères pertinents et suffisants de différenciation.

1 • Première catégorie : la parole vraie - la bonne parole - la parole sensée - la vérité

Cette catégorie porte les marques de l’intelligence dont l’esprit, l’idée, l’imagination constituent les manifestations patentes. La mémoire joue le rôle d’adjuvante de l’intelligence et de l’imagination. Elle permet d’emmagasiner une certaine expérience de la parole pendant que l’intelligence en collaboration avec l’esprit et l’imagination crée. On rencontre ici donc toutes les facultés qui aident à créer dans la libre expression du génie individuel d’une part, et qui d’autre part contribuent à pérenniser la tradition à travers la répétition plus ou moins fidèle. L’on divise cette catégorie en types :


1.- La parole sensée

La parole sensée est ramassée, courte mais pas frustrante car riche de significations. Sa compréhension exige le plus souvent une communauté de fonds culturel entre le délivreur et le récepteur, une saisie directe des situations mises dans une analogie déductive. Ces situations se donnent l’une par rapport à l’autre comme le cliché, l’ombre fixée, l’apparence par rapport à l’objet réel. D’où on peut affirmer que cette compréhension est une recherche, une fouille mentale dans laquelle l’intelligence est fortement sollicitée. Ce type de parole traduit un certain pragmatisme, des réalités issus de l’observation et de l’empirisme quotidiens conceptualisés par une mise en forme savante. La parole sensée est celle de l’ancien, du sage ; on la retrouve sous les formes du proverbe, de la devinette, de l’adage, des maximes et sentences. /Tokan no wε vi na gbε kan do/ : l’enfant continue l’oeuvre du père.

2.- La parole lourde, pesante, la grande parole

Ainsi appelée à cause de sa durée, de sa longueur et de la densité de sa signification, la parole lourde énonce une vérité soit relative à l’éthique d’une société précise, soit universelle. Elle se plie bien facilement à une datation. Le plus souvent localisée dans le passé, elle prend les caractères de l’histoire, de la légende, du mythe. L’expérience montre aujourd’hui qu’elle voyage dans le temps et même peut se retrouver dans des aires géographiques et historiques autres que celles où elle a vu le jour. Ces nouvelles formes s’appellent des variantes ou des versions. Le Pagne Noir de l’Ivoirien Bernard Dadié est bien devenu au Bénin La calebasse perdue ou la Cuillère ou la Cruche brisée, ou encore L’Orpheline, vice versa. Prise dans le présent, elle devient témoignage sur le passé et exemple à suivre ou à éviter. Ce type de parole dans les sociétés à traditions orales est comme une école où le peuple s’informe et se forme. Il se fait souple et s’adapte, obligé de rendre compte du passé et du présent pour les générations à venir. Hormis la vérité, ces deux types possèdent d’autres qualités en commun :
- ils sont agréables
La forme seule engendre cette qualité, car elle se présente telle qu’on se plaît à écouter, à entendre ces paroles. L’audace syntaxique y paraît bien forte puisqu’elles acceptent en elles des tournures, des constructions, génies de la langue, qui, loin de se donner comme des fioritures participent à l’acte de la parole pour un embellissement naturel. On observe enfin que ces paroles marquent une adéquation entre leur contenu et la situation illustrée.
- ils sont piquants, « brûlants »
La vérité touche l’être au profond de lui ; souvent, elle demeure en lui précieusement. Sa formulation requiert un certain courage.
- ils sont posés et réfléchis
Les langues qualifient ces types de parole de « paroles assises » car elles sont justes, apportent à l’individu un apaisement en même temps qu’elles établissent la concorde entre lui et les autres.
- ils sont enfin plaisants et savants.
Ici, la parole revêt une forme particulière, expression d’un agrément social et de société, d’un exercice de dilettantes en même temps de culture sélecte. C’est presque l’acte propre à « l’honnête homme » [3] dans les sociétés de l’oralité. Beaucoup de vérités sont dites dans ces joutes verbales sans animosité. Et la parole se communique sous une forme allusive, volontairement nonchalante, en utilisant la circonlocution. Proverbes, casse-tête et anecdotes y abondent pour forcer à l’activité mentale, également au rire dédramatisant qui pourtant ne masque pas la vérité. Mais ne peuvent comprendre que ceux qui sont versés dans l’art de la parole, des « happy few » . Certains individus la supportent mal soit qu’ils ne comprennent pas soit qu’ils ne se maîtrisent pas ; alors ils se fâchent et cela dégénère parfois en rixes. D’autres, moins impulsifs, abandonnent. / kan awalε / ou /doalisa / :+ou-plaisanter. Il est donc certain que le domaine oral dans cette manifestation comme dans d’autres dispose de ses intellectuels maniant avec dextérité et bonheur, esprit, imagination, puis expérience afin de conceptualiser le donné concret.

II - La deuxième catégorie : la parole importante, secrète et chère.

La marque dominante de cette catégorie de parole est le mysticisme.
En effet, les types de parole concernés, exceptées peut-être certaines réalisations, font tous référence à la vie sacrée, secrète, liturgique, aux croyances du Béninois. Ils traduisent soit le désir de l’homme de dominer, d’apprivoiser la nature en s’alliant aux forces bienfaisantes ou malfaisantes qu’elle recèle, soit l’aspect perfide de cet homme, illustré dans des actes de nuisance. Les types de cette catégorie sont :

1.- La prière - l’incantation généalogique et cérémonielle.

La profération de ce type s’observe particulièrement au cours des cérémonies et sacrifices en l’honneur des divinités claniques ou topiques, publiques ou privées, les /Vodun/, au cours de certaines cérémonies funéraires, enfin au cours des manifestations inhérentes à des relations sociales marquées par la colère, la violence et la frustration, relations dans lesquelles on en appelle aux divinités de toutes sortes pour aider à faire justice. Ainsi, ce type se subdivise-t-il en deux embranchements :
- la prière et la bénédiction
- la malédiction

a) La prière, la bénédiction

Paroles lithurgiques solennelles ou signes de gratification de l’ancien au jeune, les prières et les bénédictions visent à obtenir le bonheur pour l’homme, les hommes. Elles sont mélange de supplications, de demandes, d’objurgations et de paroles génésiaques louangeuses, car il faut flatter, magnifier, parfois supplier pour fléchir le divin donateur. Et puisque l’origine de la divinité se perd dans l’origine des temps, certaines de ces prières adoptent une forme incantatoire et magique, seule caractéristique susceptible de leur permettre de voyager vite pour atteindre la divinité et la décider. Cela s’appelle utiliser le langage d’une divinité, entrer en contact. Elles s’accompagnent soit de sacrifice : libation d’eau et de liqueur, offrande de produits, de victimes, soit de la salive de l’ancien discrètement soufflée dans les mains du jeune. Les pratiques de scarification du corps dans les couvents, chez les prêtres ou chez des tradipraticiens, l’absorption de certaines potions ou poudres, l’aspersion des maisons et de leurs habitants, de la tombe, à l’aide de mixtures de feuilles rituelles s’accompagnent aussi de ces prières et bénédictions pour consacrer, laver d’une souillure ou pour demander la protection, la guérison aux divinités concernées. Certains/Vodun/ qui procèdent par la possession de leur prêtre aident les humains à bien faire les prières. Lorsque le prêtre possédé entre en transe, il utilise un langage double : un peu d’une langue accessible à tous et beaucoup de paroles incantatoires de bénédiction qu’un initié traduit.
La prière et la bénédiction constituent une quête de bonheur à travers la consécration de la personne et sa protection. Ce qui est vrai pour l’individu l’est pour la collectivité.


b) La malédiction

Si les bénédictions travaillent au bien-être de l’individu ou du groupe, les malédictions, de deux sortes, appellent le malheur à l’homme.

- La malédiction en tant que pouvoir naturel

C’est la malédiction des géniteurs contre leur progéniture. Elle fonctionne comme une contre-prière du parent pour attirer le malheur sur la tête de son enfant. Dans les familles au Bénin, ceux qui peuvent tenir lieu de géniteurs et qui sont membres de la proche famille (les tantes et les oncles) usent de ce droit naturel, inné, lorsqu’il se sentent réellement humiliés, frustrés par des attitudes coupables de leurs enfants. Dans ce cas, le géniteur en appelle aux organes génitaux, à son sang, au sang post-natal, il invoque les peines endurées, les sacrifices consentis dans l’éducation de son enfant, pour sa vengeance. Une telle malédiction se donne sans colère et dans l’équité sinon, elle ne prend pas.
Il arrive parfois qu’un homme se maudisse lui-même en invoquant la divinité ou l’animal totémique dont il relève pour que ce dernier déverse sur lui les châtiments réservés à des gens de son espèce. On entend souvent prononcer ces paroles à des personnes accusées à tort ou qui pensent ainsi. On se sert aussi d’autres divinités pour se maudire. Cette attitude se veut une expression d’innocence, un cri de pureté.

- La malédiction de réparation, « l’ordalie »

Lorsqu’un frustré ignore son malfaiteur et que le tort porte préjudice à l’être au plus profond de lui-même : privation par vol, honneur bafoué, faux témoignage anonyme etc... la victime a recours à une divinité de son choix pour l’aider à démasquer et à châtier le coupable. Elle peut proférer la malédiction elle-même si elle en connaît les rites et les paroles, le cas échéant, elle fait appel aux spécialistes.
Dans un autre cas, l’accusé connaît son accusateur. Les antagonistes « boivent la divinité » /nu vodun/, sorte de communion au poison magique devant punir le vrai coupable. La préparation publique du poison, son absorption sont ponctuées de paroles diverses : incantations cérémonielles, panégyriques divins, prières de toutes sortes, la liste des malheurs souhaités. En somme, toute la littérature orale sacrée, exception faite des contes et chansons funèbres, se classe dans ce type de parole.

2 - La dénomination - la généalogie -

Donner un nom à son enfant représente pour le Béninois un acte responsable par lequel il fixe le passé, le présent, envisage l’avenir. Très proche de la parole de l’ancien par son extrême brièveté, il s’en démarque à bien des égards, mais surtout par sa fixation sur le temps. C’est l’expression de vérités universelles, guides de la vie. Issu de la mentalité du Béninois, le nom la traduit et en est le cliché. Aussi embrasse-t-il tout le champ réel et psychique de l’homme, sa vie publique, privée, ses joies, ses peines, ses souhaits, les objets et les animaux qui l’entourent et partagent le monde avec lui. Certains phénomènes naturels servent aussi de noms et fonctionnent parfois comme des repères temporels. Le nom est donc un livre dont le père, la mère, une tante ou un oncle écrit un coin de page et dont l’enfant lui-même, la vie et la société se chargent d’en terminer l’écriture. C’est enfin une histoire, une vie exprimée avec ses hauts et ses bas, une attente, un conseil, une philosophie et une morale, un tempérament, un programme, un projet, un souhait fortement exprimé, une victoire etc... C’est pourquoi tous les mots, les radicaux de taxinomie par l’homme du monde visible et invisible sont utilisés dans la dénomination. Les plus usités sont /Gbε/ : la vie, /Sε/ : dieu, /Ku/ : la mort, /Ako/ : la famille /Hinnu/ : la tribu, /Vi/ : l’enfant, /To/ : le père etc...
La généalogie que certains appellent à raison peut-être panégyrique n’est pas la louange pour de la louange ; c’est l’égrenage des réelles qualités originelles et généalogiques de quelqu’un. Ces qualités relatives à une histoire clanique peuvent être perçues autrement ailleurs. Lorsqu’au cours des salutations, l’ancien égrène la généalogie d’un jeune de son clan, il souhaite par cet acte que le jeune ait à présent les multiples exemples de qualités issus de leur société et qu’il cherche à les imiter pour une éternelle illustration du clan.
_ Voici un exemple de généalogie collectée dans la région Sud-Est du Bénin, chez les /Wemεnu/ :

Ku ax o vi [4]
Ku galanu
Ku glegan
E Konu bo sala hunhun
Axavi na ayi xu n n’
Ku kpo
Ku yεba
Ku mεdji
Avun du m do muxoxonu
etc.
Salut, toi Prince !
Toi venu de Gla
L’illustre parmi les illustres cultivateurs
Grand propriétaire terrien, salut !
Ton rire résonne dans le village,
Et le fait vibrer
Ton maintien, 0 prince, est pareil à celui de la mer.
O toi panthère !
Toi descendant de yèba
Et de Mèdji, Salut
Toi à l’esprit vindicatif
Tel le chien qui n’oublie jamais l’offense...
etc.
Et cette chanson du nom et des origines se poursuit aussi enjouée que révélatrice, car si attribuer un nom est une responsabilité, le porter en est une aussi. Le nom marque toute une vie, c’est une vie.


3 - L’incantation

Mes informateurs affirment unanimement l’existence de deux noms pour chaque élément de la nature : - un nom génésiaque secret donné par la nature ; il réveille et met en branle nombre de vertus en ces éléments. Ainsi, le fer, le feu, l’arbre, l’oiseau et même l’homme répondent-ils à un nom que le profane ignore /Dj gbegni/ : nom du jour de la création. La connaissance de ces noms, résultat de recherches personnelles, de révélation, confère à l’homme un pouvoir sans limite, pouvoir originel qu’il partagerait avec la nature. Tous les éléments obéissent à ce nom. Alors, l’initié peut s’en servir pour se protéger ou pour nuire.
- Un nom attribué par l’homme, sans pouvoir, nom populaire. L’incantation serait donc l’évocation de noms originels de choses, de plantes, d’animaux etc... auxquels l’on donnerait des ordres ponctuels.
Il en existe de deux sortes : L’incantation de bienfaisance Elle amène le bonheur, le succès, conjure le mauvais sort, soulage le malade et chasse le malheur. Arme défensive, elle protège contre les agressivités naturelles et celles venant des hommes. L’usager peut la répéter autant de fois qu’il le désire afin de prolonger l’effet. Elle est donc essentiellement bénéfique à l’homme.

-L’incantation de nuisance

Elle s’appréhende comme une arme offensive dont un individu se sert pour contrer et attaquer ses opposants, qu’ils soient d’origine naturelle ou humaine.
Ces trois grands types de parole requièrent pour leur exécution des spécialistes, des initiés ou des gens chevronnés mus par un désir expressif et de transcendance. Leur profération renvoie ou à un monde transcendantal à l’homme, à une projection ou à un passé, à un présent à fixer dans les mémoires. Les caractéristiques communes à ces types sont :
- ils sont opaques ou ésotériques
En effet le profane ou le non averti ne peut les comprendre ni les utiliser. Vous pouvez entendre un nom, être capable de le décomposer sans pour autant réussir à l’expliquer dans le sens précis où le donateur l’a attribué.
- ils sont génésiaques-cosmogoniques, génésiaques-tribaux. Ces paroles saisissent et évoquent l’origine des êtres et des choses.
- ils sont enfin magiques :
- ils sont magiques adjuvants ou
- ils sont magiques opposants.
Même le nom, toujours d’après mes informateurs, représente une force magique soit adjuvante soit opposante. En effet, il marque très fortement le porteur et infléchit sa vie dans la direction de la signification profonde du nom. C’est une incantation sur laquelle aucune autre incantation n’a d’emprise, c’est la destinée.

III - La troisième catégorie : la parole qui ne ressemble pas à la parole

Les caractéristiques de cette dernière catégorie, disparates d’essence, mélangent l’intelligence et l’irréflexion. Elles provoquent des sentiments divers sur le récepteur : le dégoût, la colère, le mépris, la surprise, etc... L’auteur non impliqué s’en émerveille parfois. Cette catégorie se compose essentiellement de trois types :

1.- La parole insensée

Signe d’immaturité ou d’inconscience, la parole insensée se perçoit dans son ensemble comme un acte gratuit et étonnant de vacuité. L’impulsivité du proférateur s’oppose d’emblée à la réflexion, à la modération et à la sagesse alors que le vide sémantique, pourtant paradoxal dans l’acte de la parole (car toute parole a un sens) est généré par l’impertinence, l’inadéquation du propos à la situation. Ainsi, malgré le sens apparent ou même profond d’une telle parole, la société peut décréter sa nullité. Mais elle se reconnaît par un ensemble de caractéristiques fondamentales :
- elle est impolie c’est-à-dire peu soignée d’abord sur le plan formel avant de porter entorse à l’éthique sociale : c’est ici que l’usager peut encourir des risques du fait d’une utilisation intempestive.
- elle est vide, insipide et morte, puis nauséabonde ; la société l’exècre donc. Au total, la parole insensée est une parole quelconque.
Cependant, si la « déraison » peut naître d’un caractère impulsif inné ou de circonstance, elle peut être aussi délibérée. Le type suivant en témoigne.

2 • La mauvaise parole

La mauvaise parole constitue un type riche au sein duquel se classent de pseudo sous types, ses avatars.
Son contenu surtout lui confère ce qualificatif. C’est le mode d’enclenchement et d’expression des relations intersubjectives tendues, des oppositions et inimitiés, des rivalités, des émulations. On la rencontre sous des formes courtes mais denses en significations (les répliques), sous des formes de durée relativement longue. Dans l’un ou l’autre des cas, le degré de l’élaboration formelle affiche la rude contribution de l’intelligence et de l’imagination. Et par moments, faisant oublier l’adjectif négatif « mauvais », elle se donne comme création où l’inspiration et l’expérience se conjuguent pour imprimer dans la fiction la texture indiscutable du réel, du vécu. Pour créer ce réel ou cette illusion du réel, le locuteur part d’un noyau de réel, d’un simili réel ou d’un réel emprunté d’ailleurs. Ce type de parole s’illustre dans les insultes, les injures, surtout dans les chansons phobiques ou d’adversité o/x zun bo zun mε/ acheter des injures pour injurier, faire fi de la réalité concernée pour en utiliser une autre d’emprunt. On assimile volontiers ce type de parole au quolibet ou l’épigramme.
L’on qualifie aussi de mauvaise parole tout propos qui vient rompre l’accord, l’entente préétablis ou qu’un groupe tente d’instaurer. C’est donc une parole déplacée, hors contexte parfois, mais perçue comme significative ici et maintenant. On dit à tort que c’est la manifestation de la bêtise. Dans son ensemble, la mauvaise parole est amère ; l’interlocuteur ne peut l’avaler sans réagir, car elle pique, frustre. Enfin, elle est nue à cause de sa forme directe, des termes crus qui la jonchent et de son article qui fait passer la « réalité achetée » pour l’objet concerné.

3. Le mensonge

Il existe deux types de mensonge dans les sociétés étudiées : le mensonge négatif, synonyme de la délation, du faux témoignage, du rapport, est mal vu dans la société. On peut le classer dans les propos insensés, liés au bavardage congénital.
Le mensonge didactique est le propre du beau-parleur, du diseur de bonnes aventures. Cet homme à l’esprit inventif et ingénieux est un virtuose et un professionnel de la parole. Il peut montrer séance tenante et en les donnant pour vraies, une idylle, une odyssée, une légende ou une épopée des temps modernes. S’inspirant généralement de canevas de récits existants, il laisse libre cours à son imagination, à son intelligence et à ses autres aptitudes pour transformer la fiction en vécu, pour grossir et embellir ou pour grossir et enlaidir le vécu. C’est le lieu de dire que la littérature orale est aussi un mariage heureux entre la réalité et la fiction. La société consommatrice qui n’est pas dupe se laisse guider, instruire par ces histoires.
Depuis quelques décennies prenant en compte les acquis de la rencontre des cultures, certains peuples du Bénin cultivent les saynètes, mises en scène humoristiques de la vie quotidienne au village. Ces pièces orales, véritable « commedia dell’arte », profilent des personnages portant les mêmes noms que des habitants du village. Et le village rit en traitant les acteurs de « menteurs » parce qu’ils dévoilent les secrets des foyers, de tous les foyers.
Au terme de cette investigation, on convient bien que la parole est à la fois une véritable divinité qui possède l’homme, et un moyen efficace à son service. En effet, par la parole, l’homme recrée le monde, la nature visible et invisible ; ce faisant, il entre en contact avec eux afin de les dominer ou de s’allier à eux pour son bonheur personnel, pour celui de la société, ou pour semer le malheur. La parole, dans ces ramifications, est donc action, entreprise. De ce point de vue, sa sociologie bien complexe fait qu’elle est contrôlée ; et dans nombre de cas la parole requiert des spécialistes... Tout parleur en Afrique, au Bénin en particulier, est un spécialiste, car portant en lui les tabous de la parole et ignorant les domaines où il n’a pas été initié, il n’utilise que le registre langagier à lui réservé par sa situation.
Cependant, la parole prise dans son rôle premier de communication vise un double but : toucher et plaire. Pour toucher, elle développe nécessairement un sujet intéressant le récepteur. Ce sujet peut exprimer une expérience personnelle, collective ; il peut être un rappel du passé pour édifier le présent, un présent à fixer, une projection, un fait imaginé, inventé. Le rapport du parleur au sujet, le traitement du sujet par lui déterminent l’intention, l’objectif du sujet. Et cet objectif, pour sa part, motive et justifie fortement la forme du message. Ainsi, chaque message revêt-il une forme particulière, spécifique que j’appelle forme parlée ou type de parole. Dès lors, l’on peut diviser la parole en deux grandes entités distinctes ; - la parole ordinaire, quelconque, sans intérêt esthétique et plus ou moins pourvue de sens, - la parole littéraire, véhicule d’un contenu utilitaire à travers une forme remarquable. Et l’addition de cette forme à la manière de faire du parleur dans une délivrance de la parole littéraire soulève une double problématique, celle de l’esthétique et des genres littéraires oraux.


[1] CALAME-GRIAULE (Geneviève) - Ethnologie et langage la parole chez les Dogon, Gallimard 1965, PARIS
- « L’an de la parole dans les cultures africaines » in Présence Africaine n° 47 3° Trimestre 1963, PARIS.
ZAHAN (Dominique) - La dialectique du verbe chez les Bambara, Armand Colin, 1967, PARIS.

[2] A. Raphaël NDIAYE, « La parole chez les Sereer », in Notre librairie n° 18 octobre-décembre 1985 page 19.

[3] L’honnête homme dans les sociétés de l’oralité ressemble à l’honnête homme voltairien du 18e siècle français. Il est moyennement cultivé sans prétention, sans spéculations : il est juriste, médecin, historien, sociologue, chroniqueur traditionnel.

[4] Extrait d’un ensemble de recherches sur lesquelles je travaille en ce moment en vue de faire connaître la poésie des généalogies dans certaines ethnies du Sud-Est du Bénin.




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