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LA NOTION DU NORD DANS TROIS ROMANS SAHELIENS
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Ethiopiques n°82.
Littérature, philosophie, art et pluralisme
1er semestre 2009

Auteur : Kaoum BOULAMA [1]

L’espace est une dimension fondamentale du récit. Il y est le plus souvent thématisé sous forme d’entité géographique réelle ou imaginaire. Dans tous les cas, il reste un cadre de domiciliation des actions des personnages. Mais dans certains romans, il arrive que la spatialité soit totalement gommée ou réalisée en termes d’orientation géographique. Dans ce dernier cas, les écrivains se servent parfois des points cardinaux pour asseoir leur topologie. Un point qui retient l’attention dans la présente étude est le nord. Communément, dans la configuration nord-sud, le nord représente le maillon fort et demeure l’orientation géographique associée aux pays nantis où les questions de développement ne sont plus une préoccupation. A l’inverse, le sud regroupe les pays africains pauvres, déshérités, fortement endettés autant que frappés par une profonde crise de développement.
Dans les romans du corpus, en revanche, cette configuration prend toute une autre signification. Le nord est un espace désertique où les conditions climatiques sont extrêmement difficiles contrairement au sud plus attrayant. Mais le nord au Sahel n’est pas un simple point cardinal. Il joue un rôle très important dans la symbolisation de l’espace. Ainsi, dès qu’on évoque le nord, on pense à un lieu d’aridité, de sécheresse, de soleil ardent, bref un lieu où les conditions de vie sont à la limite du supportable. Pour bien illustrer cette symbolisation, une interrogation de la littérature et des pratiques nigériennes peut s’avérer édifiante. Soffo Barmou (1980) évoque l’Areewa, expression haoussa signifiant le nord. Même s’il n’établit pas de rapport avec le nord (point cardinal), on peut cependant aisément opérer un rapprochement puisque la description qu’il en fait laisse entrevoir des similitudes intéressantes :

« Géologiquement le pays Mawri (l’autre nom de l’Areewa) repose sur un continental terminal. L’axe de son synclinal, d’orientation générale nord-sud, est occupé par une vallée sèche, le Dallol Mawri. Le relief se résume en un vaste plateau dans lequel des vallées se fissurent et s’élargissent de plus en plus vers le sud » (Soffo Barmou, 1980 : 15).

Plus loin, il ajoute : « La sécheresse augmente au fur et à mesure que l’on monte vers le nord » (idem. : 17). De même, « la végétation arborée diminue progressivement du sud au nord » (idem. : 19). Ces caractéristiques sont les mêmes que celles du nord qu’évoquent les romanciers. C’est en cela que ce motif littéraire est totalement intégré dans les représentations mentales et dans le vécu quotidien. Ainsi, on peut parler du Nord du Niger, du Nord du Mali, du Tchad, ou de la Mauritanie, sans que le signifié ne change. En plus, au-delà des limites du Sahel, le nord garde parfois les mêmes caractéristiques. Ainsi, le Nigeria a son nord, tout comme le Cameroun, la Côte-d’Ivoire, le Togo, qui présentent tous des similitudes climatiques et sociales.
Ce symbolisme du nord ressort davantage dans les pratiques de certaines sociétés nigériennes. Chez les sociétés à confession musulmane, le nord renvoie à la gauche, symbole de valeur inférieure. En effet, le jour du jugement dernier, tout croyant, dont les œuvres ne sont pas agréées, va avoir ses récompenses dans la main gauche et se voit destiné à l’enfer (Coran, sourate 69, Verset 25 et suivants). Au contraire le sud reste plus valorisant, car celui dont les œuvres sont acceptées reçoit ses résultats dans la main droite et rentre directement au paradis (Coran, sourate 69, verset 19 et suivants).
La notion du nord reste donc une donnée fondamentale dans les romans étudiés dont il convient d’abord de cerner toutes les implications. Dans l’imaginaire collectif sahélien, le nord couvre toute cette région en bordure du grand Sahara. En effet, dans la répartition géographique des Etats sahéliens, la plupart partagent le Sahara dans leur partie septentrionale. Jacques Giri présente le Sahel en ces termes :

« Ces Etats, s’ils sont confrontés à des problèmes communs, ne sont pas tous dans la même situation. La géographie les a pourvus différemment : le Niger et la Mauritanie sont dépourvus de provinces soudaniennes et s’étendent en revanche sur de vastes zones désertiques. Mali et Tchad ont d’aussi vastes zones de désert à l’intérieur mais incluent des régions soudaniennes plus arrosées... » (Giri, J., 1983 : 13).

Il faut cependant nuancer cette thèse de Jacques Giri, car le Niger dispose de zones soudaniennes même si celles-ci occupent un espace assez limité. C’est le cas des régions de Gaya à l’extrême sud et de Magaria au centre-Est du pays. Ce sont ces vastes zones désertiques que les romanciers désignent par le nord. Les différents éléments descriptifs le présentent d’abord en tant qu’entité très déshéritée par rapport au sud : « La sécheresse du Sahara a-t-elle probablement (sic) poussé les habitants à émigrer de plus en plus vers le sud plus humide ? » (Grandes Eaux Noires : 71).
Dans les romans qui font l’objet de cette étude, le nord apparaît sous plusieurs formes. Toiles d’araignées, premier roman du Malien Ibrahim Ly (L’Harmattan, 1985), réserve une place de choix à l’espace. En effet, l’auteur accorde un grand intérêt à la description d’un des lieux le plus en vue, le nord appelé aussi « le Lahara ». Cette expression est une déformation du vocable arabe al ahira signifiant l’au-delà, l’autre monde. Dans les religions révélées, l’au-delà forme le second monde après la vie sur terre, là où Dieu rendra le jugement dernier en envoyant les croyants au paradis et les mécréants en enfer. Ce qui caractérise cette seconde vie, c’est le châtiment exemplaire que le Tout-Puissant réserve aux mécréants. L’enfer est donc un lieu où la sanction est toujours exemplaire et les souffrances atroces et éternelles. C’est à ces caractéristiques que pense certainement Mandé Diarra quand il désigne le nord par « Lahara ». Par ailleurs, « Lahara » est un paronyme de Sahara. En effet, il y a comme un jeu, un simple déplacement de lettre par lequel la lettre l remplace la lettre s. Il est donc probable que par « lahara » Mandé ait voulu faire une allusion ironique à cet espace connu aussi pour son aridité, le Sahara.
Dans Le Prix de l’âme et Chronique d’une journée de répression, deux romans du Malien Moussa Konaté, le nord est désigné par le « Grand Nord ». La première œuvre citée est le premier roman de l’auteur (Présence Africaine, 1981). Là, le « Grand Nord » et le village de Wilimano se confondent, ou plutôt le second est situé au cœur du premier : « Je me dirige vers le Grand Nord, c’est là-bas que se trouve Wilimano » (Le Prix de l’âme : 137). C’est pour cette raison que dans l’analyse, l’un sera pris pour l’autre puisque l’identité commune permet de les confondre.
De même, dans Chronique d’une journée de répression (L’Harmattan, 1988), le nord renvoie au “Grand Nord” ; ce lieu s’apparente, de par ses caractéristiques, au grand Sahara situé dans la partie septentrionale de l’Afrique. Ici, l’auteur insiste sur l’immensité qui crée tant d’illusions : illusion d’être libre puisque l’espace semble démesuré, infini et immaîtrisable.
D’une manière générale, la notion du nord embrasse deux aspects essentiels dans les romans étudiés. D’une part le nord désigne une aire géographique qui se distingue par ses composantes climatiques ; d’autre part il évoque une réalité sociopolitique qui l’associe à la prison. C’est ainsi que se rencontrent dans le nord des prisons célèbres marquées par des conditions de vie déshumanisantes dont des nuits excessivement fraîches et des jours extrêmement chauds. Le froid et la canicule informent donc l’identité du nord.


1. LE NORD COMME AIRE GEOGRAPHIQUE

Trois éléments caractérisent le nord : le soleil, la sécheresse et le vide qui renvoient tous à un espace désertique et désolant. En effet, aussi bien « le Lahara » que « le Grand Nord » se distinguent par la manifestation très sévère de ces phénomènes naturels.

Le nord comme lieu de soleil ardent

Selon certaines traditions grecques, Apollon ou le soleil est le dieu du bien et du beau, garant de l’ordre et du respect de la loi. Il apporte la félicité, soulage les consciences troublées et donne le repos (Encyclopédie de la mythologie, 1962 : 25). Il vient au secours de l’homme en péril, son protégé ; en témoignent les nombreux titres élogieux tels que Sminthée (exterminateur des rats), Pythios (tueur de pythons) et Paian (le guérisseur).
Dans la littérature grecque, Apollon est aussi perçu positivement. En effet, dans L’Iliade (Frédéric Mugler, 1997) d’Homère, c’est lui qui provoque la peste dans le camp de l’ennemi par ses puissantes flèches ainsi que l’altercation fatale entre Agamemnon et Achille. Au total, le dieu grec, le soleil, est un dieu complet, mais ce qui fait sa particularité, c’est le fait qu’il est détenteur des lumières, sources de toutes les beautés.
Dans la mythologie africaine, le soleil est considéré comme le père qui est au-dessus de nos têtes, qui nous surveille, et nous punit au besoin. Cet aspect transparaît dans la description du dieu égyptien du soleil, Ra ou Rê. Dans toutes les thèses théologiques égyptiennes, il est le plus souvent sous forme humaine avec une tête de faucon surmontée d’un disque solaire. Les croyances religieuses de l’Egypte ancienne considèrent Ra comme le créateur et père fondateur de l’humanité. C’est pourquoi les mythes africains du soleil ont toujours cherché à accroître son prestige en lui associant d’autres dieux : Rê Atum, Amur-Rê, Rê dans Osiris, Osiris dans Rê, etc. Tous ces substantifs font du soleil le dieu suprême, le dieu primordial à qui on attribue toute création :

«  Aussi toutes les créatures te manifestent-elles leur reconnaissance, car tu es Ptah-Tenen, le créateur entre les créateurs, qui, à l’intérieur d’Esna, a amené à l’existence tout ce qui est ; celui qui a nourri le jeune être à l’intérieur du sein maternel, jusqu’à ce que vienne le temps propice...Il a donc façonné les hommes, mis au monde les dieux, il a fait les animaux petits et grands, il a créé les oiseaux, les poissons et toute la gent rampante ; et il a fait frétiller, à son ordre, dans l’eau du Noun, au sortir de deux cavernes, les poissons afin de nourrir hommes et dieux, au juste moment... » (Daumas, F., 1970 : 42).

Cette adoration du Dieu soleil rappelle à certains égards la fête du soleil à l’occasion du solstice d’hiver pendant lequel l’astre est vénéré et honoré dans des chants populaires :

« Nous honorons le Dieu Soleil,
En ce jour de naissance,
Brille sur nous,
Réchauffe-nous de tes rayons,
Vois ces feux de joie allumés en ton honneur ».

La vénération du soleil est même devenue un rituel célébré par des festivités grandioses. C’est le cas du Yule chez les Wiccan, dans lequel le soleil est présenté comme une Déesse bienfaisante : « J’allume ce feu en ton honneur, Grande Déesse, Tu as extrait la vie de la mort, la chaleur du froid, le soleil vit à nouveau, la lumière va croissante. Bienvenue à toi, Dieu solaire aux éternels retours ! Je te salue Dieu mère ». Dans ces croyances, de par ses attributs, le soleil atteint le statut de Créateur suprême. Il est au-dessus de tous les hommes et de tous les dieux : « Pères des Pères, la Mère des Mères, l’être divin qui commença d’être au commencement... » (Daumas F ; 1970 : 42). Les théologiens l’identifient aux dieux les plus puissants qui s’imposent à tout le monde. Il est le plus puissant de toutes les divinités : « Les autres dieux se réjouissent de sa présence et s’inclinent devant sa divinité » (idem. :44).
Dans les sociétés Mawri « où l’islam a pénétré le plus tardivement et où l’animisme est encore très puissant » (C. Piault : 9), la croyance à certaines divinités de la nature est assez remarquable. C’est ainsi que dans ces sociétés, le soleil est une divinité appelée Râna. Il est tentant d’y déceler un souvenir de la mythologie égyptienne du dieu Râ vu plus haut, le suffixe « na » étant l’adjectif possessif « mon ». En somme, Râna pourrait se lire comme mon « dieu le soleil ». Cette similitude peut aisément s’expliquer suite aux recherches de Cheikh Anta Diop qui a démontré dans Nations Nègres et Culture une très grande parenté entre les langues de l’Egypte antique et les langues africaines.
Tous les qualificatifs du soleil évoqués ici se recoupent avec ceux attribués à Dieu le Tout-Puissant. C’est sans doute tout ce fond de la mythologie grecque et des pratiques africaines que tente d’exploiter Ibrahim Ly. Ainsi dans Toiles d’araignées, le nord est décrit comme un lieu où le soleil est ressenti plus durement. Au « Lahara » plus qu’ailleurs, le soleil est de type spectral trop chaud et plus brillant que la moyenne, le maître incontesté des lieux : « La bête était également le soleil. Aveuglé par sa puissance, il avait fini, comme tout dictateur, par le désert. Plus personne à commander » (Toiles d’araignées : 333). Il constitue l’une des menaces sinon le principal bourreau à craindre au « Lahara ». Il a un pouvoir absolu sur les êtres et nul ne peut s’y soustraire : « Le soleil, pour tout régenter, avait supprimé tous les intermédiaires. Le grain de sable ne s’opposait pas, il ne produisait même pas une ombre » (ibid.). Paradoxalement, le pouvoir du soleil ne s’impose pas par la force puisqu’il n’y a aucune résistance, il est reconnu de fait et c’est pour cela que sa brutalité paraît sans objet : « Le pouvoir solaire devenait tout à fait stérile, tout à fait ridicule, insignifiant » (ibid.). Chaibou Oumarou (2005 : 42) montre également cette puissance du soleil dans son étude du chant du griot traditionnel Ali Na Maliki. A travers un vers récurrent, ce chanteur démontre que la puissance solaire n’est pas à la portée du commun des mortels : « a hand can not hide the sun » (« la paume de la main ne peut cacher le soleil » ; notre traduction). En effet, Ali Na Maliki fait ressortir, à travers ce vers, la puissance et le pouvoir du chef Abdullahi sur ses administrés. Il devient l’incarnation terrestre de ce soleil qui s’impose aux humains. A l’instar de tout le Sahel, où on considère une journée sans soleil comme un événement, au nord, les jours sans soleil sont inexistants. Cette permanence au « Lahara » est une donnée incontournable. Ainsi les rares jours d’ellipse du soleil sont craints par les populations sahéliennes qui se livrent, le cas échéant, à des séances de prières collectives pour demander le pardon de Dieu. Le soleil n’est donc pas un simple décor innocent : il est totalement intégré dans le vécu quotidien. Cette évocation du soleil s’apparente au solstice d’été où le soleil est toujours à son apogée, et les croyances populaires ont fini par transformer cela en mythe. En effet, selon celles-ci, c’est cela qui provoquera la fin du monde par le feu.
Comme « le Lahara » de Toiles d’araignées, le « Grand Nord », dans Le Prix de l’âme, se singularise par un soleil ardent et insupportable : « Seul un soleil de plomb embrasait l’air et les champs, seule la chaleur torride tremblait à ras de sol où miroitaient comme une multitude de pépites d’or » (Le Prix de l’âme : 50). L’adjectif « seul » permet d’insister sur la suprématie du soleil dans ces lieux. En effet, à Wilimano et au « Grand Nord », seul son règne s’impose de facto : « Le soleil ne tolérait aucune présence autre que la sienne : il lessivait tout germe de vie nouvelle et, avec lui, tous les espoirs » (idem. : 51). Le narrateur fait ressortir le caractère ardent du soleil qui anéantit toute autre forme d’existence et la comparaison avec l’enfer permet de marquer cette ardeur légendaire au « Grand Nord » : « C’est le soleil de l’enfer, sept fois plus ardent que le feu des hommes » (idem. : 91). Pour mieux souligner cet aspect, l’écrivain se sert d’un leitmotiv, une sorte de refrain qui rythme le texte : « Le soleil brille et brûle » (idem. : 127). Cette expression récurrente montre la prégnance du soleil au « Grand Nord » plus qu’ailleurs. C’est le « Soleil de l’enfer », feu redoutable réservé à tous les infidèles. Cela rappelle aussi le « Lahara » avec tous ses qualificatifs.
La représentation du soleil coïncide donc avec celle de la mythologie africaine du soleil où l’astre est le père qui régente ses enfants terrestres. Au « Grand Nord » comme au « Lahara », l’astre lumineux est en effet la figure paternelle qui commande et embrasse tout. Cette image solaire rappelle également les solstices, deux moments de l’année au cours desquels le soleil atteint ses positions les plus méridionales et septentrionales. Le grand astre incandescent devient insupportable quand il passe au zénith, à midi. Il chauffe et brûle tout sur terre, si bien que les croyances ont fini par transformer les solstices en fêtes religieuses ou fêtes du feu, une sorte de mythe célébré depuis la nuit des temps. Au cours de ces festivités, les manifestants simulent les rayonnements solaires à un feu ordinaire qu’ils essaient de braver en dansant tout autour. L’astre est alors honoré comme un dieu tout- puissant à cause de sa lumière incandescente. Chez les Wiccan, ce néo-paganisme anglo-saxon, les solstices coïncident avec la manifestation du Dieu mâle double : le Roi de chêne (Oak King) amènerait la lumière et la chaleur au solstice d’hiver tandis que le Roi du houx (Holly King), le froid et la noirceur au solstice d’été. Dans la mythologie occidentale les solstices incarnent finalement la fin du monde : le solstice d’été provoquera la fin du monde par embrasement tandis que celui d’hiver par déluge.


Le nord, un espace de sécheresse fatale ?

La thématisation du soleil est liée à l’évocation d’une famine généralisée au nord. Ici, la sécheresse est vécue au quotidien et s’installe durablement. Cette évocation s’accompagne naturellement de celle de la sécheresse puisque la chaleur dégagée a pour conséquences immédiates l’assèchement des lieux. L’une d’entre elles est la famine qui sévit partout et réduit tout au silence. Tous les esprits sont focalisés sur la tyrannie de la faim : « Le ventre coule, le ventre criaille, on dirait un bruit d’enfer. Mais non, toi seul entends ton ventre parler ; et comme toi, chaque Wilamanois entend son ventre murmurer » (Le Prix de l’âme : 144). Au « Grand Nord », la sécheresse est exacerbée et la misère paroxystique. La nature ne peut rien offrir aux hommes qui sont devenus austères, peu solidaires et finissent par se confondre avec elle :

« Wilamano est devenu peu à peu si égoïste, peu à peu si inhumain. Le temps n’est plus où l’on partageait, où l’on disait : “frère, viens manger”...Elle s’en va donc en miettes, la vieille fraternité noire qui se crut un jour éternelle » (Le Prix de l’âme : 145-146).

Le thème de la solidarité pendant les périodes de famine revient souvent dans la littérature sahélienne. Ainsi, Issa Daouda (2005 : 116) l’évoque dans un poème anonyme zarma :

« Harey ka « La faim est là
Harey ka La faim est là
Dooni ban Finie la chanson
Gaani ban Finie la danse
Kaladay mundi Que de larmes
Amma mundi si Mais les larmes ne peuvent
Harey kaa Eradiquer la faim
Harey ka La faim est là
Care diyan ka L’heure de la solidarité a sonné
Harey ka La faim est là
Ni hayni gura din Ton grain de mil
Sa tugu in ma’kaama Ne le cache pas, mangeons-le...
Din du kulu ay du Si tu en gagnes, j’en bénéficierais
Hal ay du mo ni wane » Si j’en gagne, c’est aussi pour toi ». (notre traduction).

C’est justement pendant les périodes difficiles qu’on reconnaît ses meilleurs amis selon l’adage populaire. Ce sont des moments de détresse pendant lesquels se renforcent les liens de fraternité et de solidarité. Car quand ceux-ci s’effritent, les hommes deviennent vulnérables et on assiste à une perte totale de repères : la faillite des valeurs identitaires devient frappante et les personnages textuels ne se reconnaissent plus face à ces épreuves quasi quotidiennes. Les axiologies définissant les conditions d’une amitié, d’une fraternité et d’un humanisme exceptionnel se dégradent de jour en jour. La mort trouve alors une porte déjà défoncée et va progresser au « Grand Nord » avec un rythme incroyable : « La route est jonchée d’ossements [...]. Les ossements parsèment le bord de la route » (Le Prix de l’âme : 139). A Wilimano

«  La mort abattait maintenant les bêtes comme une faucille tournoyant dans une rizière. Il en crevait dans les collines, il en crevait dans la brousse, il en crevait dans les concessions. Elles s’étalaient, les pattes en l’air, le ventre ballonné ; sur des terres sèches comme du roc et fendillées » (idem. : 121).

L’hostilité de la nature suscite des questions déchirantes qui restent sans réponse. Les solutions sont rares voire inexistantes. Et le narrateur de s’interroger : « Où peut-on s’enfuir sur cette terre ? » (idem. : 122), car le « Grand Nord » s’uniformise dans l’inhospitalité et toute fuite semble reconduire au point de départ. Ainsi, les propos des personnages frôlent la résignation : « C’est la fin du monde... c’est la fin du monde » (idem. : 148). Le « Grand Nord » dicte son impitoyable loi aux êtres, axée sur l’aridité et ses avatars : le soleil, l’hostilité, la sécheresse et la famine. Tous font partie de la vie de ce lieu : la mort, l’effondrement des liens de solidarité, le découragement sont des conséquences fâcheuses de la sécheresse. Une autre caractéristique marquante de la vie au « Lahara » et au « Grand Nord » est le sens du vide.

Le nord comme un vide infini

Le « Lahara » est aussi cette étendue désertique du Sahara, l’un des plus grands déserts au monde avec une superficie d’environ 9 000 000 de km2. C’est cet espace immense qui intéresse le romancier quand il compare le nord au « Lahara ». Ce qui caractérise cette partie du nord, c’est l’absence de vie, de cette vie grouillante remarquable au Sud. A l’image du Sahara où la vie humaine ne semble possible que dans les oasis et les points d’eau (M. Vautier et J. Secchi, 2005 : 11), au « Lahara » l’espace est infini et demeure totalement vide. Cette immensité dévastatrice effraie. L’’auteur de Toiles d’araignées contemple le nord comme un lieu vide, mais en réalité il existe quelques vivants, même si leur présence est complètement absorbée par l’immensité : « toutes les identités s’étaient fondues en se substituant à l’infini » (Toiles d’araignées, 333). Au « Lahara », le vide engloutit tout et tout finit par devenir vide : « Au Lahara, c’était la table rase. Les murs étaient nus. Pas un graffiti. Pas un oreiller. Pas un être debout » (idem. : 334). L’imaginaire est tellement marqué par le vide que toute forme de vie, aussi insignifiante soit-elle, devient intéressante, et retient l’attention : « Toute vie était une originalité, comme tout caillou, tout brin d’herbe, tout volume » (idem. : 333). Le vide, par sa présence même, est une provocation. Toute existence vaut un événement : « Dans l’immensité désertique, toute vie, même végétative, attire irrésistiblement. Tout bruit est un appel et suscite un grand intérêt » (idem. : 337). Tout devient de fait insignifiant puisque anéanti par ce vide. En effet, que représentent une personne, un caillou dans cette immensité désertique du nord ? Ils sont appelés de toute façon à disparaître. Dans le décor du « Lahara », le vide est la norme ; tout le reste relève de l’inhabituel. Toiles d’araignées présente cette dimension du « Lahara » comme une persécution naturelle : « Ici la nature nous offre tout : des fruits en abondance, une eau limpide, de l’ombre fraîche. Là-bas, elle nous ôtait tout » (Toiles d’araignées : 327). L’opposition ici/ là-bas renvoie à la dichotomie sud/nord. Si au sud la nature rassure par sa clémence, au nord, elle inquiète par sa stérilité et se confond avec le vide envahissant. Nonobstant l’hostilité de cette nature, l’homme a toujours tenté d’exploiter un tant soit peu l’espace nordique.

2. LE NORD COMME PROJET DE TRANSFORMATION HUMAINE

Le nord est sociologiquement bien ancré dans l’imaginaire collectif, en raison de certaines pratiques qui s’y font. Dans les romans cités, le symbolisme du nord s’ajoute à la représentation populaire. En effet, les pays sahéliens comme le Niger et le Mali ont souvent choisi, sous les régimes d’exception, de situer au nord les prisons les plus redoutées. Tel est le cas du « Lahara », évoqué par Ibrahim Ly dans Toiles d’araignées. Ce lieu est appelé aussi la prison de la « Grande Dame » et s’apparente à la prison du « Grand Nord », évoquée dans Chronique d’une journée de répression et dans Le prix de l’âme. Dans ces prisons, aux rigueurs de la nature s’ajoutent les pénibles conditions d’incarcération. Ici, les réalités de détention sont très rudes. Ce sont des endroits redoutés par les prisonniers puisqu’ils représentent un lieu de mort certaine : « Nous savions tous que nous allions à une mort certaine » (Toiles d’araignées : 326). Ceux qui sont envoyés au nord se résignent, car « la mort au Lahara est un gentleman. Elle tue un détenu tous les soirs dans un ordre préétabli, connu de tous » (idem. : 335). Dans le meilleur des cas, « on en revient paralysé, impotent » (Chronique d’une journée de répression : 138). La thématisation de la mort rappelle cette métaphore de Monénembo dans Les Crapauds-brousse : la mort est une machine qui broie les hommes et les installe dans une psychose généralisée. Ces lieux de détention font aussi penser à certaines prisons célèbres des régimes dictatoriaux en Afrique. C’est le cas du Camp Boiro, sinistre geôle de Sékou Touré (Ardo Ousmane Ba 1986), où parler et périr se confondent (Alsény Réné Gomez, 2007). Dans ce camp militaire de la garde présidentielle plus de cinquante mille personnes ont péri. C’est également l’exemple de la célèbre prison d’Afrique du Sud où fut incarcéré Nelson Mandela qui, aujourd’hui, a une double signification : c’est le lieu qui a abrité l’un des prisonniers le plus célèbre du monde, mais aussi et surtout un bagne mondialement connu pour toutes les tortures abjectes.
Le nord est redouté d’abord pour ses conditions climatiques insupportables ensuite pour l’attitude des pénitenciers qui sont plus que cruels. La torture, la mort et la disparition sont le lot quotidien des prisonniers. Ainsi, Kassim, un des personnages de Moussa Konaté, comme Diouldé dans Les Crapauds-brousse, « avait disparu pour toujours » (Chronique d’une journée de répression : 142). Les conditions de vie difficiles des bagnards atteignent un seuil si critique que ces événements deviennent finalement très banals. Il n’y a pas de règle qui vaille, si ce n’est celle des geôliers : « Le soldat était dieu tout- puissant devant lequel, à chaque rencontre, le forçat, pour saluer, devait se prosterner front contre terre » (Toiles d’araignées : 330). Aux conditions climatiques insoutenables s’ajoutent donc les desiderata des gardes. L’homme devient ennemi de l’homme mais aussi le seul témoin de son existence : « L’homme est le pire ennemi de l’homme ». Au « Lahara » « l’arbitraire était absolu, la soumission totale » (idem. : 333). La torture y est souvent un jeu auquel se livrent allègrement les soldats : « Bien souvent, le soir quand nous nous reposions des fatigues de la journée, deux soldats s’approchaient de nous, la mine sévère. L’un nous demandait de nous lever, l’autre exigeait que nous restassions couchés. Nous ne savions que faire, car il était impossible de ne pas désobéir » (idem. : 333-334). Faire souffrir l’autre est un jeu, mais parfois un simple plaisir pour les geôliers au « Lahara » : « Le geôlier pouvait tuer et tuait souvent parce qu’il s’ennuyait » (idem. : 333). Ces comportements des pénitenciers sont liés à l’hostilité même de l’endroit. En effet, la nature du climat joue négativement sur la valeur humaine. Au nord les hommes sont nerveux et hystériques à cause de la forte chaleur que leur fait subir le soleil. Les exactions des geôliers peuvent donc s’expliquer par cette situation de tensions permanentes exercées par la nature. Ils se défoulent le plus souvent sur les pauvres prisonniers pour se décongestionner.
L’isolement est un autre élément caractéristique des prisons du nord. En effet, la solitude que vivent ces détenus est une autre torture morale qui nécessite une force pourrésister : « Au milieu des soldats[...]Kassimrevoitenespritsafemme et ses enfants, bientôt veuve et orphelins, son père, sa mère et trois compagnons morts qu’il abandonne pour toujours » (Chronique d’une journée de répression : 139). Seul face aux soldats du « Grand Nord » sans cœur, Kassim se sent abandonné sans secours ; il se réfugie alors dans le rêve susceptible de faire oublier l’instant présent. Au « Grand Nord », on finit toujours par sombrer dans le découragement ou la résignation. Cet espace est totalement fermé, et il est impensable de songer à une quelconque évasion. Le conseil du jeune lieutenant à Kassim va dans ce sens : « Acceptez tout simplement votre nouvelle situation » (idem. : 138). Ainsi, dans les romans de Moussa Konaté, le nord est comme une épée de Damoclès. Dans l’une comme dans l’autre œuvre, ce lieu est singulier. Le romancier le transforme en un endroit d’actions pénibles et devient pour les survivants, une véritable école, parce que tout personnage le visitant est soumis à des épreuves qui vont le transformer positivement.
Ces prisons font penser à deux pénitenciers célèbres qui ont marqué l’imaginaire au Mali et au Niger ; il s’agit respectivement de la prison des salines de Tombouctou (Mali) et de celle de Dao Timi (Niger). Elles constituent des lieux privilégiés de violation des droits de l’homme. Le « Lahara » pourrait donc être l’allégorie romanesque d’un de ces bagnes. Les prisons du nord sont connues pour leurs conditions de détention sévère et les romanciers ne se privent pas de le souligner avec force détails.


CONCLUSION

D’une manière générale, le nord dans les romans étudiés est à la fois une réalité géographique et géopolitique qui se double d’un symbolisme populaire. Cela correspond à une constellation métaphorique aux connotations globalement négatives. Le nord ne serait-il pas simplement un trope, symbole maître de toutes ces dictatures sahéliennes pour se débarrasser de leurs opposants politiques ? C’est au nord que se retrouvent tous ces lieux d’incarcération célèbres qui ont marqué l’imaginaire populaire des deux pays. C’est aussi ce que les romanciers essaient de faire revivre à travers le « Lahara » et le « Grand Nord ». En somme au-delà de son existence en tant que point cardinal, le nord est également une réalité socioculturelle.
Il s’agit aussi d’un élément clé de l’intertextualité littéraire dans ces œuvres. En effet, la notion du nord y est reconnaissable à travers ces thèmes prégnants : lieu de soleil ardent, de tortures, de solitude, etc. Qu’on le désigne par le « Lahara » ou par le « Grand Nord », cet espace permet de réunir un pan de l’imaginaire collectif sahélien malgré sa diversité.
Aujourd’hui, la notion du nord a pris toute une autre dimension au Mali et au Niger. Il est désormais l’espace privilégié des rébellions et du terrorisme international qui s’en servent comme refuge tactique et stratégique. Si les dictatures de ces pays l’ont transformé en prison pour « corriger » les opposants, les différentes rébellions s’y organisent pour s’attaquer aux pouvoirs en place. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un espace fortement ancré à la fois dans les pratiques politiques et dans l’imaginaire populaire sahéliens.

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[1] Université Abdou Moumouni de Niamey - Niger




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