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IBRAHIMA KEBE. ART BRUT OU ART NAIF ?
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Ethiopiques n°82.
Littérature, philosophie, art et pluralisme
1er semestre 2009

Auteur : Abdou SYLLA [1]

Des personnages drôles, parfois loufoques ou simplement cocasses, un traitement plastique bizarre, des attitudes et des postures énigmatiques, voire coquines, etc., ont fait dire et écrire que l’art de Kébé est un art naïf. Une certaine critique prétend en effet que l’art de Kébé est un art naïf. L’artiste affirme, lui, que son art est un art brut. Manier le verbe et les concepts autorise-t-il les critiques à formuler une telle prétention, et donc à avoir raison sur celui qui, lui, manie le pinceau ?
Certes, la vanité de la critique est connue depuis fort longtemps et déplorée. De quel droit et sur quelle autorité peut-elle fonder sa prétention à discourir et à décliner des jugements, à décerner des satisfecit et à décréter des sanctions ? Malgré les travers, de plus en fréquents de nos jours, la critique paraît toujours indispensable, car comme l’écrivait Roger Bastide (cf. Art et Société, 1977) :

« La critique d’art paraît tirer sa vocation de ce que l’on demande à l’art de ne pas être accessible à tous, d’exiger non seulement un certain degré, mais aussi une certaine qualité de culture, d’être fermé au vulgaire, ouvert aux seuls initiés ».

Art naïf ou art brut ?

Même si l’expression art naïf n’a été utilisée qu’en 1885 pour caractériser l’art du peintre Henri Rousseau, dit « Le Douanier Rousseau », lors de la première édition du Salon des Indépendants, dont l’art n’était ni conforme aux préceptes de l’Académie, ni adepte des recherches abstraites et était plutôt caractérisé par l’insuffisance technique, et que depuis lors bien d’autres arts ont été dits naïfs (cf. la peinture de l’Ecole de Poto-poto de Brazzaville au Congo, les Naïfs d’Abengourou de Côte d’Ivoire, les arts de Chéri Samba, de Sinaba, de Clem Clem Lawson,etc.), le prototype de l’art naïf, au Sénégal comme ailleurs en Occident et dans le monde, est la peinture sous verre.
Depuis lors et partout, la peinture sous verre est synonyme d’insuffisance technique, entendez dont la technique de création est rudimentaire et dont le praticien n’a reçu aucune formation ou est autodidacte ou est formé sur le tas. En conséquence, l’élaboration des formes et des figures est généralement maladroite, simpliste ou carrément infantile. De ce point de vue technique, la peinture sous verre et l’art naïf sont caractérisés par la non maîtrise des techniques de création ; ce qui apparaît manifeste dans les images et les figures, à travers les irrégularités et les disharmonies.
En outre, dans bien des cas, art naïf signifie également art populaire, c’est-à-dire dont l’auteur, issu du petit peuple, destine son œuvre au petit peuple des villes et des campagnes. Enfin, en raison du matériau utilisé, le verre, qui se détériore facilement, la peinture sous verre est considérée comme un art fragile.
Toutes ces caractéristiques ont toujours et partout participé à déprécier cet art, perçu comme non digne d’intérêt scientifique et relégué souvent dans le folklore. L’art des icônes comme l’art des vitraux, ainsi que la mosaïque et la peinture sous verre ont été très peu étudiés.

Ce profil et ces caractéristiques s’appliquent-ils à Kébé et à son art ?

Ce profil de l’autodidacte, auteur d’art naïf, est très différent de celui de Kébé, qui a reçu une solide formation à l’école nationale des beaux-arts de l’Institut national des arts du Sénégal, de 1974 à 1979, période cruciale dans l’évolution de cette structure nationale de formation artistique, pendant laquelle elle a entamé son processus de professionnalisation, grâce à une réforme hardie qui portait sur différents domaines (niveau et mode de recrutement, contenus des programmes, jurys et diplômes).
Malgré donc les apparences, Ibrahima Kébé est en passe de devenir un vétéran dans le monde des arts plastiques sénégalais contemporains, puisqu’il boucle cette année 2009 ses 30 ans de pratique artistique, donc de vie professionnelle. A cet égard, cette formation lui a permis d’accéder au statut classique de tout artiste moderne, issu d’une institution officielle d’Etat reconnue. Depuis lors, il poursuit son labeur, avec constance et détermination, sans tambour ni trompette. Il peut ainsi exposer régulièrement, chaque année, individuellement ou en groupe, au pays ou à l’étranger.
Chez Kébé, plusieurs constantes peuvent être décelées. Il peint certes depuis lors, mais avec les mêmes couleurs, avec le même traitement, des sujets et des thèmes identiques. Constante donc de la palette. Constante de l’expression. Constante de la thématique. Au cours de cette formation, outre l’influence incontestable de certains de ces maîtres, auprès desquels il s’est initié et a appris à maîtriser les techniques de création picturale (cf. peinture, dessin, anatomie, etc.), celle de Pierre Lods, formateur français affecté à l’école des arts, se révèle de nos jours encore déterminante. Non seulement il a été suivi pas à pas, pendant toutes ces années de formation, par celui-ci, mais encore il lui a fait vivre une expérience décisive, qu’il exploite toujours dans sa pratique actuelle.
Il s’agit de l’expérience des pommes de terre, menée pendant toute l’année 1974. Chaque matin, en effet, Pierre Lods lui donnait de l’argent en lui demandant d’aller acheter des pommes de terre, en le chargeant ensuite de les découper. Cette activité routinière, et sans doute fastidieuse, lui permettait de créer des formes variées et de connaître des formes très diverses. Des formes aux multiples dimensions.
Conséquence : dans sa pratique, Kébé crée toutes les formes imaginables, passant pour un virtuose des formes, dans toutes les gammes : rondes, allongées, géométriques, courbées, couchées, inclinées, en l’air, etc. (cf. Biennale des Chats, 2008, peinture sur papier mâché, pleine de dessins de chats, en noir et blanc, dans toutes les positions).
Cette première expérience des pommes de terre est révélatrice de la démarche et de la plastique de Kébé, qui, au lieu d’imiter les réalités observées, exploite en vérité les images et souvenirs des formes emmagasinées dans sa mémoire visuelle, en les réactualisant à l’occasion ; mais alors, la mémoire visuelle ne fait que l’aider à créer des formes en lui rappelant des exemples.
Plus tard, sur le modèle de cette expérience, il provoquera et vivra d’autres expériences similaires : celle des chats en 1998/1999, qu’il accueillait dans son atelier du village des arts et qu’il nourrissait de beignets ; là également, tous les matins, il recevait ces chats et les nourrissait, en les observant vivre et évoluer, etc. ; dans cette expérience aussi, il découvrait et emmagasinait des formes ; l’expérience des moutons en 1999/2000, qu’il allait observer dans des quartiers et des concessions disposant d’enclos de moutons, est de la même veine ; il en est de même de l’expérience des prostituées, en 1999/2000, qu’il allait observer dans les boîtes de nuit et autres lieux fréquentés par les belles de nuit.
La thématique, dans l’art de Kébé, est ainsi constante : l’homme et la femme certes ; mais surtout la femme et l’enfant ; et aussi les chats et les moutons, les prostituées. Ces personnages et ces animaux, qui peuplent, depuis fort longtemps, l’imaginaire de Kébé, correspondent à des séquences précises dans sa vie ; ils ont ainsi une histoire et leur compagnonnage se poursuit dans son art. C’est pourquoi, prostituées, moutons et chats sont souvent présents dans les œuvres et dans l’art de Kébé. Cependant, il ne s’agit jamais de portraits et copies conformes de ces êtres et animaux observés antérieurement.
Ainsi, contrairement aux apparences, Kébé n’est pas un portraitiste, ni un artiste du quotidien, qui observerait les êtres et animaux et réaliserait leurs portraits en peignant en face d’eux, ni un artiste qui reproduirait les scènes de la vie sociale. Ses personnages, comme ses animaux et ses scènes sont ses propres créations dans lesquelles il n’y a nulle recherche de la ressemblance et du réalisme parfait. Au contraire Kébé se contente souvent de l’essentiel et va à l’essence des êtres et des choses ; des esquisses et des ébauches suffisent parfois.
Sur telle œuvre, Petite famille, 1999, acrylique sur toile, comportant quatre personnages, seuls les bustes apparaissent et tout l’art réside dans le traitement des cous, des visages et des têtes. A l’évidence, de telles personnes n’existent pas. L’expressivité est dans ces quelques éléments, à travers lesquels l’artiste inscrit son signifié : le regard, la posture de la tête et du cou. On remarquera que les bras ne sont pas représentés. Dans cette autre œuvre, de la même génération : Adolescents, 1999, acrylique sur toile, l’artiste met toute l’expressivité sur les longs cous et la fraicheur des regards des deux adolescents ; et c’est à peine qu’un bras de chaque adolescent est esquissé.
Quand, dans Fille mère I, 1996, acrylique sur toile, seul le buste est présenté et l’expression concentrée sur les yeux, dont le regard et la blancheur ainsi que la moue de la bouche, traduisent la détresse, dans Fille mère II, 1999, acrylique sur toile, les personnages de la mère et de la fille sont intégralement représentés, avec cependant un bras de chaque personnage atrophié ; l’inclination de la tête et du visage de la mère, comme la posture des deux personnages expriment également la détresse qu’elles vivent.
Ailleurs, dans Fille de joie, 2000, acrylique sur toile, la joie est représentée par l’éclat du regard, la blancheur des yeux et la moue joyeuse de la jeune fille, figurée par un buste, ainsi que les bijoux qu’elle porte (boucles d’oreille et collier au cou).
Dans Fille égarée, 2000, acrylique sur toile, le long cou tendu et le regard perdu suffisent à dire l’égarement de la jeune fille. L’artiste se contente parfois de peu pour dire ce qu’il a à dire, comme dans La Signare, 2000, acrylique sur toile, la vêture dans laquelle la robe et le foulard de tête sont assortis (rouge vif), une écharpe négligemment jetée sur l’épaule et un drapeau tenu à la main droite, un panneau derrière la jeune femme et son inscription, indiquent qu’il s’agit d’une jeune femme moderne et métisse des quatre communes du Sénégal.


Le langage plastique de l’artiste apparaît ainsi sobre mais incisif et recourt à des éléments percutants ; la couleur et la forme sont utilisées ici à bon escient, avec mesure et de manière appropriée.
Cependant, Kébé ne peint pas seulement que des bustes de personnages et ne se contente pas toujours d’ébauches ou de formes incomplètes ou atrophiées. Il peint également des personnages entiers, dont tous les membres et toutes les parties des corps sont figurés. La série d’œuvres de la même année 1997, de la collection de la Galerie Ephémère (Montigny-le-Tilleuil, Belgique) le confirme : Femme au chat, Trois Personnages sur fond rouge, Le Mouton de Tabaski, Couple.
Sauf, dans la dernière œuvre, Couple, dans laquelle seul le buste de l’homme est visible, dans toutes les autres œuvres les personnages sont entiers, mais Kébé introduit de la fantaisie dans les formes, parfois grossies, ou dans les postures et positions des membres, dans les regards en biais parfois, les moues, dans l’homme du couple qui est couché.
Dans cette série, comme à l’accoutumée, les œuvres sont pleines de couleurs, vives et chaudes à la fois. Kébé y allie le rouge et le jaune, le noir et le blanc ; tantôt le jaune est plus prégnant (cf. Le Mouton de Tabaski), tantôt c’est le rouge qui prédomine (Trois personnages sur fond rouge).
Généralement, Kébé colorie toute la surface de ses toiles, comme pour produire, volontairement, une magie de couleurs. Dans Trois personnages sur fond rouge, avec un fond très rouge, Kébé peint trois personnages aux couleurs différentes (jaune chez l’un, bleu chez le second, beige chez le troisième et des couleurs communes aux trois : le noir, le blanc et le marron).
Dans Le Mouton de Tabaski, sur fond jaune moutarde, le personnage est campé au milieu de la toile et assis sur un banc noir, tout de rouge vêtu, et portant son mouton de Tabaski tout blanc ; les couleurs contrastent certes mais sans que cela choque ; il en est de même des combinaisons de couleurs des autres œuvres de cette série.
A cet égard, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Kébé se démarque nettement de la palette de l’Ecole de Dakar, tout en utilisant sensiblement les mêmes couleurs : le rouge, le noir et le blanc. A la différence des artistes de cette école, Kébé a l’art d’adjoindre et de combiner avec ces couleurs vives des couleurs tendres, comme le vert, le marron, le jaune, etc. Et pourtant, au bout du compte, le même kaléidoscope se trouve dans ses œuvres, une myriade de couleurs, comme dans la palette de l’Ecole de Dakar, créant des images agréables et joyeuses. Ce qui a fait écrire Victor Emmanuel Cabrita : « Ses œuvres peuvent éclairer les salles les plus sombres, les espaces les plus ternes ».
Ainsi, bien qu’ayant baigné dans l’ambiance de l’Ecole de Dakar et ayant été formé par les mêmes maîtres de cette école, Kébé n’appartient pourtant pas à cette école. Son art est en effet différent, tant par les formes, la palette que par l’écriture ; nul schématisme et nul géométrisme chez Kébé ; ni réalisme parfait ni ressemblance absolue à telle ou telle réalité ; au contraire, fantaisies formelles et écriture particulière et originale ; palette colorée et gaie.
Ce qui précède montre amplement que l’art de Kébé n’est pas un art naïf ; car il s’agit d’un artiste qui maîtrise son sujet et ses techniques de création, qui réalise des images et des formes avec beaucoup d’expertise et de fantaisie. Au plan technique, sa préférence va depuis longtemps à la technique de peinture à l’acrylique, qui lui donne entière satisfaction et avec laquelle il obtient les mêmes résultats que ceux de la peinture à l’huile ; avec cependant l’avantage que l’acrylique n’est pas novice pour la santé ; ainsi, depuis le début des années 90, la plupart de ses œuvres sont peintes à l’acrylique.

Art brut ?

L’artiste lui-même explique ce qu’il entend par/dans cette expression ; il dit aussi art instinctif. Il qualifie son art d’art brut, en ce sens que lorsqu’il peint, il ne réfléchit pas sur les choix à faire, sur la ou les couleurs à choisir ; il prend la première couleur à portée de main ; il ne cherche donc pas, il prend ce qu’il trouve et avec, il sort ce qu’il y a en lui, instinctivement, spontanément, sans réfléchir à ce qu’il doit faire ; il peint directement ; ensuite seulement il reconsidère ce qu’il a fait, il revoit tout ; et alors, il rectifie, il ajoute ou supprime, il peaufine, etc.
Une perception furtive pourrait faire croire que les personnages dans l’art de Kébé sont des figurations, des reproductions de personnes ; mais un regard attentif, scrutateur, verrait en réalité des créations. Car Kébé ne copie pas le réel, ne pratique pas l’imitation ; son art n’est pas un art figuratif, recopiant les réalités vues ou observées.
Contre la première impression Kébé oppose une boutade : « Mes personnages n’existent pas, ils ont existé ou existeront ». En effet, dans la réalité, il n’a jamais existé une personne avec un tel cou, une telle tête ou tel autre membre du corps. Dans ces formes et ces images, l’artiste combine et allie élégance et humour, à travers des cous longs et minces, des bustes allongés et des formes disproportionnées, comme pour s’amuser. Kébé excelle dans l’art de la disproportion, par fantaisie. Il aime créer des formes disproportionnées, dont les cous allongés, pour introduire l’élégance dans les formes, cependant sans référence aucune à l’histoire de l’art ou à la tradition africaine (cf. les poupées ashanti aux longs cous minces). Il s’agit là d’une écriture particulière, une manière spécifique, propre à l’artiste ; et qui a fini par s’asseoir, par s’imposer et devenir un style, le style de Kébé.
Dans cette écriture, l’artiste atrophie des membres, n’en figure pas d’autre, varie les attitudes et les postures, souvent de manière inhabituelle, crée des formes bizarres, plus grosses que nature ou chétives, en abondance parfois, seules ou en groupes ; réalise des personnages aux couleurs chatoyantes ou éclatantes. Magie des formes et magie des couleurs à la fois. Toutes les œuvres de Kébé sont pleines de formes et de couleurs.
Il a peint ainsi depuis fort longtemps ; depuis trente ans maintenant ; et dit être satisfait de ce qu’il fait. Et dans les arts plastiques sénégalais contemporains, son art et ses créations sont reconnaissables, différents et uniques. Constance donc, mais dans laquelle l’artiste sait varier et diversifier les sujets et les thèmes, les images et les formes, les attitudes et les postures ; il n’y a jamais de ressemblance, jamais deux œuvres identiques.
Il n’a donc pas besoin de recourir à d’autres techniques ni de pratiquer ces nouveaux procédés si fréquemment utilisés dans les arts plastiques contemporains et appelés collage et adjonction, couture et grattage, installation, etc. L’artiste reconnaît :

« J’ai conscience de ne pas changer. Je n’ai pas besoin de changer mon expression. Je peux bien faire de l’abstraction. Pourquoi changer ? J’ai conscience d’avoir une originalité dans ma vie et mon art, que je dois préserver. Aujourd’hui, dans l’expression artistique, il y a beaucoup de déviances, de mutations. Tout cela est dû à un manque d’inspiration » (cf. Entretien du 16/02/09).

Il s’en tient également à ses matériaux de prédilection : la toile et le papier, mais pas le verre ; plus souvent la toile que le papier. Très récemment, il a entrepris de peindre sur du papier mâché. Dans l’exposition : Pouvoirs de Femme, 2009, Village des Arts, plusieurs œuvres ont été créées dans ce matériau. Il y crée des œuvres fortes, dans lesquelles transparaît sa maîtrise du dessin et du graphisme ; généralement en noir et blanc, elles permettent à l’artiste de créer les formes les plus fantaisistes, dans toutes les dimensions et orientations, etc.
Le titre de cette exposition n’est pas innocent. Non pas « Pouvoirs des femmes », ni « Pouvoirs de la femme », mais « Pouvoirs de femme », pour ne pas singulariser, pour rendre hommage à la femme, à la gent féminine dont il salue et magnifie en même temps le dynamisme, la créativité et les conquêtes. Elle est, dit-il, présente désormais partout ; elle a conquis de nouveaux domaines ; elle s’est imposée dans divers secteurs. En vérité et à bien regarder les choses, c’est elle qui détient les pouvoirs ; et nul besoin, pour s’en convaincre, de revisiter l’histoire. Car, en première comme en dernière instance, c’est elle qui possède et exerce véritablement les pouvoirs.
L’hommage qu’il lui rend dans cette exposition, il le fait de manière délicate, sans ostentation, même si elle est quasi-omniprésente dans les tableaux ; elle n’y est pas toujours seule ; elle est mise parfois en situation, présentée dans différents statuts et représentée par diverses catégories : de la vendeuse aux adjas, de la reine à la patronne du patron, de la dame de cœur à la voyante, de Madjiguène à la belle de nuit, etc. Dans une profusion de formes et de couleurs !

3. Ibrahima KEBE, Madjiguène, 2009, acrylique sur toile, 147x93cm, collection de l’Artiste.

4. Ibrahima KEBE, La belle Sénégalaise au miroir, 2009, acrylique sur toile, 115x100cm, collection de l’Artiste

Dans l’art de Kébé, il est possible de déceler deux niveaux de « signifié », selon l’expression chère au défunt Iba NDiaye Djadji. Le premier est celui de la plastique et de l’esthétique, qui définit l’art de Kébé ; celui des formes et des couleurs ; ce niveau est unique ; aucun autre artiste, dans les arts plastiques sénégalais contemporains, ne fait comme lui, ne crée de telles formes avec de telles couleurs. Dans ce premier niveau, l’artiste produit non seulement de la beauté dans ses œuvres, mais également l’élégance.
Le second niveau est celui des attitudes et des postures, à travers lesquelles Kébé institue une seconde forme de langage dans son art et par quoi il met, imprime et introduit l’humour ou l’ironie, la détresse ou la joie dans son art, donc les sentiments et la vie affective.
L’art de Kébé exprime en effet des sentiments, tout à la fois joie, tendresse, affection ou peur, angoisse, égarement, etc. Là, ce sont les œuvres, les images et les personnages qui expriment les sentiments. Mais, en même temps, images, personnages et œuvres suscitent et inspirent des sentiments au spectateur, sentiments de joie ou de chagrin ou de pitié, etc.
Il est rare, voire exceptionnel, qu’un artiste traduise la vie affective à travers la couleur et la forme, donc dans ses images et ses créations, par l’expressivité des visages, par les postures et les attitudes, par les comportements ou les moues, etc. « Humain », a-t-on dit ! Trop humain !

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Catalogue. - Terre d’Empreintes, Sénégal, Montigny-le-Tilleuil, 2004, 32 p.
POPESCU, Ioana et PEZERIL-DEWALEYNE, Fanny, Sénégal/Roumanie. Dialogue sur le Chemin du Verre, Semetria, 2006, 83 p
Press Book de Ibrahima Kébé.
RENAUDEAU, Michel et STROBEL, Michelle, Peinture sous verre du Sénégal, Paris/Dakar, Nathan/NEA, 1984, 107 p.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar, IFAN




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