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AIME CESAIRE : POÈTE SUBVERSIF
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

Auteur : Guillaume SURENA [1]

Le jeudi 17 avril 2008, un arbre géant s’est effondré. Son nom : Aimé Césaire. C’est un combattant illustre de la cause des peuples noirs qui s’en est allé après des décennies de remise en cause de l’espace planétaire du colonialisme, avec pour seule arme, miraculeuse il est vrai, la parole poétique.
C’est Sigmund Freud, autre génie du XXe siècle, qui nous avait déjà indiqué que le poète est toujours en avance sur nous, qu’il devait être écouté par nous et qu’il était notre meilleur guide pour suivre les vicissitudes du destin des pulsions. Mais qui s’occupe vraiment de la poésie, à l’heure où la prose journalistique a reçu le droit (droits de l’homme oblige !) de s’appeler littérature ?
La poésie d’Aimé Césaire n’est pas une poésie d’effusion, mais bien, comme il l’a dit, un « moyen de détection », « un moyen de révélation »... « comme accès aux forces profondes... ». La tâche qu’il s’est donnée, c’est l’exploration de son monde interne ; car, dit-il encore, « c’est le voyage au bout de soi qui permet d’accéder à l’autre et de connaitre l’ailleurs ».
Aimé Césaire est né à la Martinique, qu’il a qualifiée de « calebasse d’île » dans laquelle « tournent en rond »... « Quelques milliers de mortiférés ». Cela s’est passé le 26 juin 1913, dans la commune de Basse-Pointe, sur la côte Nord-Atlantique de l’île, harcelée par « la grande lèche hystérique de la mer ». Au moment où Césaire va naître, il y a seulement onze ans que le pays a vécu la plus grande catastrophe naturelle de son histoire : l’éruption du volcan de la montagne Pelée, en 1902. Catastrophe naturelle mais avant tout catastrophe humaine : 30 000 personnes vivant en voisins, à Saint-Pierre, la plus grande ville des petites Antilles, moururent en quelques secondes. Cet événement a touché chaque famille martiniquaise. La place que cette éruption occupe dans l’esprit des générations suivantes jusqu’ aujourd’hui est immense : le sentiment d’impuissance de ce peuple déjà accablé par la mémoire de l’esclavage... La présence du volcan dans l’œuvre de Césaire doit être perçue comme un effort pour transcender cette réalité impitoyable.
Quand Césaire se rend en France, en 1931, pour le Lycée Louis-le- Grand afin de suivre des études qui feront de lui un normalien, il fuit littéralement la Martinique. Le pays est colonial au plus haut point. Quelques milliers de Blancs, les fameux créoles, possèdent tout sur le plan matériel, mais aussi sur le plan symbolique. La grande majorité noire est dépossédée de tout, même de sa simple humanité, ne connaissant même pas son nom et « à quoi [son] nom [l’] appelle ». Une soldatesque endiablée, comme l’a bien vu Claude Lévi-Strauss lors de son passage, s’assure que rien ne mette en danger l’ordre établi.
Quand Césaire quitte son île, en 1931, il étouffe dans ce monde où être noir, c’est-à-dire à l’image du diable, fait partie des péchés capitaux. Le grand objectif était, pour chacun, de se blanchir, de se rapprocher par le savoir de la situation des Blancs, de cacher sa noirceur et même de cracher dessus. La grande ambition politique qui animait le pays depuis 1789 était de devenir citoyen français, l’assimilation.
Quand Césaire arrive en France, en 1931, il rencontre Léopold Sédar Senghor, c’est-à-dire l’Afrique. Avec Senghor, il découvre le mensonge essentiel de l’Occident : Afrique = barbarie. Grâce à Senghor, il apprend désormais que l’Afrique possède une civilisation, mieux encore, que l’Afrique est la civilisation au plus haut point.
Cette découverte installe, au plus profond de lui, un drame qui a failli lui faire perdre la raison, en le poussant vers une dangereuse quête des origines, l’obligeant à remanier sa propre histoire personnelle. Sommé de répondre à la seule question qui vaille : « Qui suis-je ? », il se découvrit nègre. Pour un Martiniquais de cette époque, il s’agit d’une révolution copernicienne. Dès lors, s’ouvrit devant Césaire l’urgence de remonter la pente, par les moyens que sa formation intellectuelle lui offrait : la poésie. Pas n’importe quelle poésie. La poésie qui ose tout remettre en cause, celle des recherches « frappées d’interdit », celle qui « jette son cœur au feu », celle qui donne son « adhésion à tout ce qui poudroie le ciel de son insolence », celle qui ose « être éternellement neuve ». C’est ainsi que la poésie césairienne a couronné la révolution de la poésie moderne, initiée par Rimbaud, l’éternel jeune Arthur qui le premier s’est défini comme « une bête, un nègre », Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Stéphane Mallarmé avec son projet insensé de refaire la langue.
Dès lors, Césaire fonda avec le Guyanais Léon Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le mouvement de la négritude... Tout ce travail intérieur, depuis son arrivée en France en 1931, accouchera en 1939 d’un poème qui n’en est que la pointe émergée : Le Cahier d’un retour au pays natal. Breton qualifiera ce livre de « plus grand monument lyrique de ce temps ». Jamais Breton, qui n’a pas été dans sa vie un laudateur, n’a eu à faire un tel éloge à qui que ce soit. La rencontre, hasard objectif typiquement surréaliste, eut lieu entre Césaire et Breton. Breton n’a pas fait de Césaire un surréaliste, il ne l’a pas capté pour son mouvement, il l’a découvert surréaliste et pour cause, ils sont dans la même filiation littéraire. Césaire a, par la suite, toujours reconnu la stimulation que la présence de Breton à la Martinique représenta pour lui.


Une fois le Cahier... » lancé, le travail de critique de la langue française pour la reconstruire à son usage, ne s’arrêtera plus... jusqu’à la mort. Césaire ne peut être compris si on ne saisit pas son engagement politique. Il n’y a pas de contradiction absolue entre sa poésie et son action politique. A celui qui ne comprendrait pas sa démarche politique, il a toujours dit que la clé se trouvait dans sa poésie. Césaire a fait le choix -que je qualifie de révolutionnaire - d’assumer la réalité martiniquaise, d’assumer pleinement les contradictions d’un peuple fier mais qui a toujours douté de ses aptitudes à se constituer en Etat.
Au sortir de la seconde guerre mondiale, par hasard, hasard surréaliste, il devint le maire de Fort-de-France, à la tête d’une liste du Parti Communiste qui n’avait aucune chance de gagner. Et puis, élu député de la Martinique avec mandat impératif de ramener la loi de l’Assimilation, c’est lui qui présenta, en 1946, le rapport qui a transformé les vieilles colonies de la Réunion, de la Guyane, de la Guadeloupe, de la Martinique en départements français. Ceci, dans le dessein d’obtenir les mêmes lois sociales que les Français.
Cette revendication est en contradiction avec ce qu’il prophétisa dans sa poésie. Plus encore, il ne peut pas ne pas savoir l’incompatibilité entre la démarche surréaliste et les orientations politique et culturelle des staliniens du P.C.F. Mais la vie ne se joue pas en termes de tout ou rien ; il faut beaucoup travailler pour faire une réalité de ce propos rempli d’orgueil : « Je commanderai aux îles d’exister ». Ce faisant, Césaire instillera, de façon dialectique, la force contraire, pendant dix ans, dans cette réalité : l’anti-assimilationnisme et le sentiment national martiniquais. Le développement des luttes concrètes pour la libération nationale des peuples d’Asie, des Amériques et d’Afrique a fait le reste.
En 1956, il rompra avec le Parti Communiste français, dénonçant cette tendance ancrée, en France, à droite comme à gauche, de vouloir faire pour nous et souvent à notre place, dans tous les domaines. Il dénoncera, dans sa célèbre lettre de démission à l’adresse de Maurice Thorez, les crimes du stalinisme et prophétisera la disparition d’un régime qui fut à ses yeux la trahison du socialisme. Il y affirmera le droit à l’initiative historique des peuples noirs.
Assumant comme toujours les faiblesses et les contradictions du peuple martiniquais, il ne s’engagera pas sur le chemin de l’Indépendance. Il proposera un troisième terme entre l’Assimilation et l’Indépendance : l’Autonomie. Dès lors, c’est un combat inachevé, pour préserver, contre « la décomposition périphérique », « l’indubitable corps ou cœur sidéral », afin de donner consistance à l’idée nationale si fragile dans notre île.
Toute l’œuvre poétique et théâtrale de Césaire aura pour tâche de transcender cette réalité qu’il appelle : « ...cette maldonne à franchir étape par étape à charge pour moi d’inventer chaque point d’eau ».
L’œuvre de Césaire n’est pas finie, elle vient seulement de commencer. Elle est lancée pour l’éternité. Elle nous a permis de regarder trois siècles de crimes « conjurés contre nous ». Elle a stoppé le processus d’auto-dévalorisation de nous-mêmes. Mais les rechutes sont là, car les exigences esthétique et éthique de la poésie de Césaire nous appellent à beaucoup de renoncements. Le ressentiment contre lui perdurera malgré les manifestations de reconnaissance affichées lors de ses obsèques.
Césaire n’est un poète de panthéon. Il y a en France et dans le monde suffisamment de versificateurs sans talent et d’académiciens boutonneux pour ces pieuses places. Il y a mieux à faire. N’a-t-il pas écrit ces mots qui s’appliquent si bien à lui, à propos de Paul Eluard :

« Pour conserver ton corps
Grimpeur de nul rituel
Sur le jade de tes propres mots que l’on t’étende simple
 »

Le destin des peuples noirs, sur tous les continents, est lié à cette œuvre. A l’heure où le monde est en train de se réorganiser avec la brutalité que l’on voit, l’œuvre de Césaire est une boussole pour tous les Nègres : noirs, jaunes, blancs.
Ce n’est pas une poésie régionale qui s’est engagée là. C’est une poésie universelle qui intéresse tout être humain. C’est une poésie subversive qui nous appelle tous à ne pas

« Croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur
car la vie n’est pas un spectacle,
car une mer de douleurs n’est pas un proscenium,
car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse...
 »

Puissions-nous assumer cette promesse en toute circonstance ! Eia, pour Aimé Césaire l’auteur intellectuel des subversions inéluctables de l’Avenir proche !


[1] Psychanalyste, Fort-de-France.




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