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LES RELENTS DE MEURTRE OEDIPIEN DU PERE CESAIRE ET LEUR NARRATIVISATION DANS L’ŒUVRE DE P. CHAMOISEAU
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

Auteur : Cheikh KASSE [1]

Le nom Césaire est écrit avec une telle occurrence dans les textes des écrivains créolistes que cet effet en texte devient un signal structurel fortement suggestif de l’intérêt qu’il suscite dans le délimitage constitutif du courant de la créolité, de la constitution de l’approche anthropologique du monde antillais. L’effet-Césaire constitue un pivot essentiel, un point d’adossement pour constituer le manifeste-programme, Eloge de la créolité [2]. En en faisant aussi un embrayeur romanesque, la volonté scripturaire de Chamoiseau joue sur une confusion possible entre personne et personnage pour réaliser un effet-personnage qui, pour autant qu’il joue de l’atténuation, constitue un outil de déboulonnage de l’icône qu’il représente dans l’imaginaire antillais. Cet article cherche à cerner les raisons qui président à une telle entreprise dont la réalisation se fait par le biais de l’essai et de la narrativisation. Il s’attellera, aussi, à identifier les procédés discursifs qui lui sont afférents et qui supportent, de façon biaisée mais explicite, l’argumentaire de ce que certains ont appelé le meurtre à relent oedipien.

1. LA CONSTITUTION DE CESAIRE EN TOPOS SYMBOLIQUE

L’héritage africain a été, pour les écrivains du mouvement de la créolité, la part la plus louangée. L’incandescence poétique du texte césairien et sa préoccupation de prescrire à partir de l’histoire christique du nègre ont donné une valeur de fondement primal à leur quête identitaire. La reconnaissance réelle de la part inaugurale de la parole césairienne dans la formation scripturaire de Chamoiseau et dans la constitution de son statut d’écrivain créole est manifeste dans Ecrire en pays dominé. Il évalue le poids de Césaire dans son itinéraire en ces termes :

« L’impact du chant poétique d’Aimé Césaire fut sur moi progressif. Cahier d’un retour au pays natal, les armes miraculeuses, Cadastre, Ferrements... de lectures en relectures ma négritude césairienne se déploya. Une poésie-tambour, violente, solennelle, qui me nommait Nègre en faisant de moi un fils de l’Afrique perdu aux Amériques. Elle dénonçait le colonialisme. Elle dressa réquisitoire contre l’Europe des marchands et soudards et contre les maîtres blancs du monde./.../ Je récitais ces vers comme des prières ésotériques, des vocalises vibratoires qui enthousiasment des souches inertes en moi/.../ » [3].

Cette posture filiale de Chamoiseau vis-à-vis du poète est entonnée, non sans une certaine trempe poétique révélatrice de son influence. Avec Raphaël Confiant, Jean Bernabé, il avait déjà célébré cette reconnaissance en des termes où l’éloge met en exergue la dette à valeur identitaire. Ainsi, dans Eloge de la créolité [4], ils reconnaissent la part historico-littéraire du cri poétique césairien prolongeant celui de la cale et acceptent d’en faire un point nodal initial dans le processus de réappropriation de leur personnalité reconquise. Ils y précisent sans fard et de façon explicite que la négritude césairienne fut leur baptême.
Césaire légua, donc, puissamment l’Afrique, la part non blanche férocement amputée [5] au moment des écritures doudouistes, mimétiques des canons occidentaux. Il fit aussi don de réponse aux besoins d’origines. Chamoiseau conçoit la cale comme le lieu de descente pour une initiation chez Césaire qui, d’ailleurs, a engendré sa renaissance. Dans Lettres créoles, Chamoiseau et Confiant décrivent la plongée de Césaire dans la cale-tombe-matrice qui lui permet de renaître neuf de son identité : « Il /Césaire / descend, descend, se laisse engloutir au plus profond de ce « trou noir », puis en un puissant sursaut, le voici qui remonte, le voici « avancer par escalades et remontées sur le flot pulvérisé... ». Force et vie l’assaillent, « et voilà toutes les veines et veinules qui s’affairent au sang neuf » [6].

Chamoiseau reconnaît le legs de ce chemin de restitution identitaire. Ses propos sont explicites sur l’effet-Césaire dans son cheminement initiatique d’appropriation de sa personnalité. Les deux trajets se superposent pour les mêmes visées ontologiques. Il en fait état dans Ecrire en pays dominé :

« Passons vite sur l’horreur de la cale. Mais, gardons-en l’idée, juste pour comprendre que j’y ai connu un sans-fond de morts et d’inouïes renaissances /.../ Il m’était facile de rêver la cale. Cette horreur m’avait été hurlée par les chantres de la négritude. Mais il me fallut de la patience pour incliner dans le lent dispersement, là où la mort et la vie recombinent d’autres nuits et d’autres soleils » [7].

La part césairienne dans la quête identitaire de Chamoiseau est attestée par ces aveux de taille. L’acceptation filiale est singulièrement valorisée à travers la figure initiatique du père dans une dimension sacrificielle. Cet aveu n’a pas empêché l’assomption de divergences qui vont constituer, en grande partie, les bases fondatrices du mouvement de la créolité.

2. LES RELENTS OEDIPIENS D’UN MEURTRE

Pourtant, dans le même ouvrage, Chamoiseau et Confiant posent la question de la clause générationnelle en termes d’angles de vision et de paradigmes nouveaux induits à chaque génération pour positionner son objet dans une nouveauté dialectique. La tâche de faire émerger la ligne éditoriale d’une littérature ou plutôt d’une oraliture plus soucieuse d’une réécriture de l’histoire oblitérée est concomitante à une obligation de faire passer au crible critique les écritures antérieures dont celle de la Négritude. Ainsi, un certain nombre de ruptures ont consacré la célébration d’un commencement radical.
Les divergences d’approche proviennent justement du fait que la Négritude est confinée en cri relayant celui de la cale. La critique faite à la négritude, à la poésie de Césaire en particulier est de ne pas avoir saisi la transmutation qui s’opère du cri de la cale au silence. Dans Tracées Antillaises, Chamoiseau et Confiant écrivent sans ambages :

« Il est préférable d’aborder la question, nous semble - t - il sous l’angle de nos ruptures. La Négritude en contact l’ordre colonial nous restituer à quelque chose dont nous avions même perdu l’écho : le cri, le cri originel, surgi des cales du bateau négrier et à la vibration duquel vient s’enraciner notre littérature. Mais ce cri nous fut restitué de manière insuffisante, comme symbolique, car la Négritude ne dénouera pas le silence qui a succédé ce cri. (Souligné par nous) Elle ne pouvait pas. Il aurait fallu, pour ce faire, suivre cette tracée du silence dans les méandres du système d’habitation, épouser les balbutiements africains s’évanouir de la diversité ethno-culturelle, et habiter la parole nocturne inédite, qui s’élève dedans la plantation. En clair pour dénouer ce silence, il aurait fallu ne pas rompre avec le conteur. Or, de la pratique du conteur, la Négritude ne prend pas le relais » [8].


Le conteur apparaît, alors, dans le lieu caraïbéen, comme le porteur d’un silence-parole. Il est un marron intellectuel, qui avec l’argile verbale qu’est le magma linguistique créole-français toléré par le Blanc, dit le cri de la cale, le désespoir de la vie de plantation. Dans ses textes oraux, le fantastique réside dans le jeu complice de l’obligation de noyer l’énoncé par l’énonciation pour mieux faire passer l’énoncé hors de toute censure du béké. Ce conteur, un nègre, de plantation en plantation, avec une gamme linguistique plus élargie, mieux maîtrisée, produit une oraliture qui structure l’imaginaire du nègre de la case à la plantation, puis de la plantation à « L’en-ville » [9]. L’écrivain devient, pour Chamoiseau, un Marqueur de paroles. Cette catégorie littéraire renvoie à cette rupture épistémologique d’avec la négritude qui n’a pu saisir l’opportunité de continuer le cri par le biais du conteur.
Un autre point de divergence fondamentale est la question de l’Afrique. Césaire chante la mère Afrique en des termes idylliques dans Ferrements :

« Je vois l’Afrique multiple et une
Avec ses bourrelets, ses nodules,
un peu à part, mais à portée
du siècle, comme un cœur de réserve
verticale dans la tumultueuse péripétie
et je redis : Hoo, Mère !
 » [10].

Césaire reconnaît le « pays d’avant », l’Afrique originelle, comme la seule part identitaire fondatrice.
Pour Chamoiseau, comme pour les autres membres fondateurs de la créolité, la négritude césairienne a distillé l’illusion d’une mythique Afrique donnée comme le socle de l’identité nègre. Mais les processus historiques d’emmêlement des races, des cultures, des religions sur un registre « diversel » sur la terre caribéenne, selon eux, ne valident pas la défense césairienne d’une racine unique référentielle à l’Afrique qui est donnée en une vision phantasmatique. La catégorie de racine-rhizome est, seule, symptomatique d’une prise en compte réelle de ce maelström, de ce tissu kaléidoscopique d’identités africaine, amérindienne, européenne et indienne. Toute histoire est, certes, atypique mais celle de la Martinique a une touche singulière. Glissant emploie le concept de « digenèse » [11] pour signifier l’impossibilité d’une genèse unique. Raphaël Confiant résume l’histoire du Nouveau monde, des îles Caraïbes, en un « bouillon de cultures » selon une métaphore de biologie en termes de nomination des premières civilisations qui se sont entrechoquées sur ces îles, pratiquement au même moment, selon des logiques reconnaissables : « L’Amérindienne, vite éliminée (mais pas totalement effacée, « désapparue » comme dit Glissant et non « disparue »), l’Européenne, conquérante, brillante et l’Africaine, vaincue et humiliée. Trois types d’humanité, trois imaginaires, trois destins » [12]. Cet argument est valide pour Chamoiseau qui l’utilise pour ne pas faire de la référence à l’Afrique un topos essentiel. C’est ainsi que cette dernière est donnée par un personnage anonyme dont la représentation fictive se fait sous la forme d’une évocation renvoyée à un temps trop éloigné pour être capable d’être actualisée. Congo est un personnage dans Solibo magnifique dont la participation aux grèves agricoles lui avait valu d’être un marginalisé. Il n’obtint plus du travail chez les békés. Il se résolut à fabriquer des râpes. Il est renvoyé à une filiation damnée. Chamoiseau évoque, par lui, une image très lointaine de l’Afrique qui est figurée en traces presque invisibles dans l’imaginaire antillais :

« Ses clients l’appelaient Congo, son père ayant été de ces nègres transbordés au pays bien après l’esclavage. Leur pureté africaine avait semblé une tare face à nos métissages, et l’on disait « Congo » avec autant de mépris que l’on prononçait « nègre » [13].

Les traces de l’Afrique sont données sous la forme d’un palimpseste presque illisible.
Si Aimé Césaire se sentait, comme le dit Lucas, « Congo » [14], il est possible de découvrir le détour, comme procédé pour dire l’innommable Césaire. Ce gommage de l’Afrique est plus caractéristique et plus repérable dans Texaco [15]. Le père de Marie-Sophie Laborieux lui conta l’enterrement de la mère de Ninon surnommée l’Africaine. Chamoiseau s’en sert avec la visée d’un enfouissement dont la valeur est un rejet/refoulement. Ses propos ne présentent pas un litige de sens sur le très faible poids de l’Afrique dans l’imaginaire des écrivains créolistes :

« La mort de l’Africaine ouvrit un nouveau temps./.../On l’enterra dans je ne sais quoi./.../ Seul, désormais, ce retourné de terre décoré de calebasses attestait que sa mère lui provenait d’Afrique. Vaste pays dont on ne sait hak » [16].

Chamoiseau montre comment le souvenir de l’Afrique s’est effiloché au point de tendre vers un effacement. L’espace nouveau de déportation saturé d’humiliations et de souffrances, confronte le nègre aux conditions d’une renaissance où les réinvestissements des capacités antérieures ne sont pas forcément de prise. Pour Françoise Simasotchi-Bronès, l’Afrique est aussi éloignée que l’est le paradis perdu de la culture judéo-chrétienne chez un homme moderne [17].
Cette approche différentielle, d’ordre anthropologique et historique des réalités, est scellée dans cette boutade au centre de l’Eloge de la créolité [18] dont l’ambition déclarée des auteurs est de codifier une nouvelle démarche scripturaire créole capable de porter l’entreprise d’écrivains dont la visée est d’être des renifleurs d’existence.
Il s’agit, plus pour le mouvement de la créolité, de s’appuyer sur le réel que le concept de diversalité supporte que d’ensemencer un idéal, un universel généralisant, comme le fait la négritude à propos du dialogue des cultures.
Un autre aspect d’achoppement a été le rapport à la langue. Césaire est peint comme celui dont les emplois scripturaux sont monoglossiques. Jean Bernabé est catégorique parce qu’il ne concède pas à Césaire le recours au créole comme une dominante. Il écrit : « Il s’agit même d’une monoglossie opérant en amont, du côté de la langue haute (en français) et dans la frange la plus châtiée de la langue haute » [19]. Personne ne reproche à Césaire l’emploi du créole. Mais, nul ne peut aussi conférer à ses textes une caractéristique diglossique.
Chamoiseau, dans Ecrire en pays dominé, décline les rapports entre les généralités du mouvement de la Négritude conditionnant l’imaginaire d’une « Afrique irréelle dont l’inconsistance pouvait s’accommoder d’un rapport aliénant à la langue du colonisateur » [20].
En revanche, pour Chamoiseau, le frottement des langues, l’irruption du créole forcent l’écrivain à l’élaboration de son langage à partir de ce magma de langues, de cette argile verbale ainsi constituée. Il ne s’agit pas, alors, du français basique dont se sert Césaire même si ses textes sont infusés de quelques emplois créoles. Cette concession est faite à partir des traces d’emploi créole dans La Tragédie du roi Christophe [21]. Le dramaturge s’y emploie à le manifester dans quelques chansons et quelques répliques de personnages. Pour les écrivains de la créolité, une des questions majeures est bien celle du rapport du créole à la langue française. Chamoiseau formule son entreprise de langue en ces termes :


« Plutôt que de réinventer la langue française, la créoliser, je me suis dit : « Sois libre, prends cette langue française comme un outil, ne sois pas respectueux, parce que tu n’es pas en train de rédiger une dissertation, tu es simplement en train de t’exprimer. Prends cette langue et surtout sois toi-même » [22].

Ce choix scripturaire est nettement le contraire de celui qu’il note chez Césaire dans Lettres créoles [23] où il est question du poète qui joue d’égal à égal avec les plus férus dans l’usage de la langue française.
Enfin, la dimension politique de Césaire est aussi un point de controverse. Il est l’artisan de la départementalisation de la Martinique. Chamoiseau, dans Ecrire en pays dominé, souligne par une instance énonciative déléguée à Jojo le vieux guerrier sa péjoration de la politique de Césaire qui s’exprime ainsi : ... ah, Césaire, je clamais ses poèmes en menant des assauts. Je ne retiens rien de sa politique, mais ses poèmes m’ont transporté [24]. L’astuce argumentaire de caractérisation de Césaire, homme politique, est décelable malgré l’appréciation valorisante de sa poésie. Ce point de vue est partagé avec Confiant qui relève que sa poésie et sa vision politique se contredisent. Dans Ferrements, l’Afrique est appelée « mère », « terre » [25] et pourtant, dans son discours du 26 février 1946 [26] , la France est, pour lui, la « mère- patrie ». Il est idéologiquement et politiquement critiqué comme l’artisan de la départementalisation. Chamoiseau ne cache pas sa déception et l’impute à l’histoire réelle du pays. Le traumatisme consécutif à la départementalisation se passe durant sa période poético-négriste [27]. Il l’évoque en termes de processus à contre- courant de l’effervescence révolutionnaire de cette période. Le procès sans fard de la départementalisation est conséquemment celui qui est fait à Césaire. Il la pourfend en ces termes :

« Ainsi la départementalisation nous stérilisa. Entre deux pulses différenciateurs, nous devenions autres. Nous désertions nos aptitudes intimes. Nous nous amputions des entrelacs de nos diversités pour une greffe dévote des valeurs du centre. Les effets d’une domination (décrite par Albert Memmi ou Frantz Fanon) nous traversaient raides : complexes divers, désir de se blanchir, troubles mentaux, dévalorisation, brutalités internes, dépersonnalisations invalidantes, mimétismes, drives et dérives. Mais ils se déployaient sans violences coloniales » [28].

L’énumération des effets désastreux, l’argument personnalisé (Memmi, Fanon), l’indication de la figure sournoise de cette domination révèlent la charge de la péjoration totale de la départementalisation.
La figure controversée de Césaire sur des aspects centraux comme l’Afrique, le problème de la langue en termes de monoglossie ou de diglossie, la départementalisation ne l’a pas épargné d’une configuration narrative en effet-personnage

3. LA PEINTURE DU CESAIRE REEL PAR UN CESAIRE FICTIF : PROCEDES ET EFFETS DE SENS

Dans le processus de déboulonnage de l’icône Césaire, sa mise en fiction est symptomatique d’un procès volontaire dont un procédé est le détour parce que Chamoiseau cherche à dire et procède comme s’il ne dit pas. La confusion volontaire personnage-Césaire et personne-Césaire ne relève point d’une superstition littéraire, mais d’une intention de parer à toute critique de parricide, derrière l’argument servi en exergue au roman stipulant que toute ressemblance est pure coïncidence. La simple nomination de Césaire-personnage joue sur « l’effet de réel » pour valider le procès qui lui est intenté. La subtilité de la pratique du détour est visible dans l’effacement du romancier, par le bais de l’emboîtement des instances narratives. Chamoiseau gomme sa voix en l’attribuant à divers personnages. Ainsi, il fera dire de Césaire par le père de Marie-Sophie Laborieux, Esternome : C’est un mulâtre [29].
Il insinue dans l’assomption d’Esternome son désir de jouer du crédit de sage de ce dernier pour casser l’euphorie que Césaire suscite dans la communauté noire. Le détour apparaît dans le fait de se cacher derrière le personnage à des fins de persiflage. En réalité, Césaire est noir et le déclarer mulâtre prend une valeur métaphorique très péjorative. Chamoiseau dévoile la part bourgeoise de Césaire cantonné, pourtant, à la litanie de sa race. Mais, la pratique du détour se double aussi d’une pointe d’ironie. Marie-Sophie Laborieux critique, avec beaucoup de sagacité et de dérision, Césaire, père de la départementalisation. Elle affirme :

« C’est du sieur Alcibiade que j’appris l’idée de l’assimilation, mais c’est Aimé Césaire, notre Papa Césaire, qui en porta le projet jusqu’au Parlement de France, et nous obtint, à la barbe des békés, d’être des départements français » [30].


Le détour et l’ironie opèrent ensemble pour réussir la mise en place d’une raison de méfiance à l’égard de Césaire. La nomination, la reprise personnalisée à la première personne du pluriel condensent la caricature d’un Césaire paradoxal, chantre de la négritude et artisan de l’assimilation.
La caricature, comme procédé, est aussi utilisée dans une dissimulation proche de la calomnie pour élever Césaire au rang de mythomane de la culture et de la langue françaises. Ti-Cirique avait écrit à Césaire fictif plus de deux mille sept cents demandes d’emploi pour Annette Bonamitan, née Sonore [31]. Devant l’absence de réponse, il inventa la stratégie de mailler la lettre d’extraits de texte, de Victor Hugo, de Lautréamont et de bien d’autres. La Mairie a répondu positivement. Le rapport arithmétique deux mille sept cents sur une lettre est subrepticement mis en place par le texte. Césaire serait plus sensible à la poésie française qu’à la misère de Sonore évoquée par deux mille sept cents lettres dont l’effet d’exagération est sans doute irréfutable.
Le sarcasme de Chamoiseau est plus réel dans l’épisode où la narratrice raconte la rencontre de quelques citoyens avec Césaire-Maire dans sa résidence personnelle. Pour l’atteindre, le moyen de Marie Sophie est de chatouiller son orgueil poétique en déclamant un extrait de Cahier d’un retour à un pays natal [32]. La rencontre est évoquée sous les termes de la fascination qu’exerce le poète en ces mots : « Et soudain, bondieu seigneur, nous vîmes Césaire, assis là, au bout du petit matin » [33].
Le recyclage de la formule anaphorique « Au bout du petit matin » dans le texte de Chamoiseau prend une allure d’enfermement du texte de Césaire dans son seul effet rythmique et par extension semble le confiner dans une certaine inefficience sociale. La narratrice révèle : « Au bout du décompte de nos misères (Il devait entendre les mêmes chaque jour à la mairie), il leva les mains et signifia ne pas pouvoir grand-chose /.../ » [34]. Chamoiseau fait tracer implicitement une diagonale entre Au bout du petit matin, formule magico-poétique de Césaire, et au bout du décompte de nos misères, écho assourdissant de la réalité des gens de Texaco. Ainsi, il construit chez le lecteur le paradoxe entre un Césaire-immense poète et un Césaire-politicien incapable. Il renforce cette vision en révélant un certain narcissisme de Césaire devant la récitation d’un extrait de son œuvre par Marie-Sophie Laborieux. La narratrice raconte :

« - Dis- moi, Madame Laborieux, vous avez lu le Cahier ou c’est juste une citation que...
- Je l’ai lu Monsieur Césaire
- Il ne dut pas me croire
 » [35].

L’apostrophe de l’héroïne par la fonction éponyme du terme Laborieux est teintée de la volonté scripturaire, idéologique de Chamoiseau d’opposer le bourgeois Césaire à la prolétaire Marie-Sophie Laborieux.
En fait, Chamoiseau fait le procès de Césaire en l’indiquant et en le dérobant en même temps. Les essais et les romans [36] fourmillent de textes équivoques sur Césaire. Les reproches sont voilés, teintés aussi de prétendues raisons que le poète aurait de penser et d’agir par rapport à des situations engageant le peuple martiniquais. Sur la départementalisation, il écrit :

« 1946. Césaire, devant formuler ses vœux politiques, verra la misère des champs de cannes, l’analphabétisme, les tares urbaines diverses, l’œil rouge des nostalgiques de l’esclavage. Il éprouva aussi le manque de résistances vraies où auraient dû s’accumuler des poses de différenciation collective et d’autorité ultérieure » [37].

Pourtant, tout juste après l’étalage des arguments d’un réalisme politique irréfutable, il en sape les fondements théoriques en évoquant comment l’anticolonialisme a transmuté en une assimilation aux valeurs occidentales. Le procédé concession-réfutation se double de l’usage d’un style intervenant dont l’effet d’ordre perlocutoire sur le lecteur est bien recherché par Chamoiseau pour l’amener à adopter son point de vue.
Chamoiseau est fils de Césaire, dans la posture paradoxale d’un héritier hanté par des comptes à sens œdipien, à régler avec un père. La filiation est traversée de part en part par des délires de désir de meurtre dont le réel est l’ensemble des indications, des dévoilements des éléments justifiés d’un procès et leur dissimulation au même moment où leur opacification par les différents jeux de leur mise en texte.

4. LES PARADIGMES D’UNE LECTURE DES ŒUVRES DE LA NEGRITUDE ET DE CREOLITE

De Césaire à Chamoiseau et aux autres écrivains créolistes, il y a ce que Glissant nomme « l’inlâchable question de la race » [38] et du rapport que cette dernière a eu avec d’autres. La racine unique dont le nom métaphorique est Afrique est contestée au profit de la racine-rhizome. La Pierre-monde dont Chamoiseau stipule qu’elle supporte le devenir du monde comme un nœud alchimique des races, des langues, des cultures fait rupture un peu avec l’universel généralisant de la négritude et fait écho à la vision de Glissant qui écrit : « Etre en même temps l’arbre fou d’ici et l’oiseau si multiple de là-bas » [39]. Mais l’acte primal de restituer l’identité amputée est aussi glorieux. Il ouvre la trace de la quête. A ce niveau, la clause générationnelle prend sens. Le mouvement créoliste continue le travail de reconstitution et de réappropriation de la vraie histoire en faisant découvrir, après le cri de la cale, le silence qui couve bruit et terreur de la plantation, la parole du conteur, la résistance du nègre marron qui s’y joue, la continuation et la fixation de l’errance avec les conquêtes des mornes, de « l’en-ville ». Mais il faut noter que le triptyque négritude-antillanité-créolité se lit comme un phénomène continu et discontinu opérant par ruptures et inventant des nouveautés entamant une nouvelle posture d’existence au monde face aux replis identitaires et aux communautarismes exacerbés. La diversalité est alors le mode d’existence pour échapper au chaos d’une civilisation dont le moteur est l’uniformisation. René Depestre fait remarquer le cheminement idéologique et littéraire de l’aventure de la créolité adossée à l’antillanité et à la négritude à partir de trois textes fondateurs :


« A mes yeux trois textes majeurs, comme trois grands lois du vaudou, montent dans la parole du marronnage de la Martinique. Ils s’étagent librement sur les fusées esthétiques de trois générations. Ils éclairent de manière magiquement complémentaire les tenants et les aboutissants, le chahut et le roulis de la créolité en travail dans le roman et la poésie

- Poésie et connaissance (1994) : Aimé Césaire
- Le discours antillais (1981) : Edouard Glissant
- Eloge de la créolité (1989) : Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant
 » [40]. La remarque de Depestre, sans nier les différences d’approche, met le paradigme essentiel de la continuité comme voie de lecture positive de ce lent mouvement de réécriture de l’histoire véritable et reconstitution de l’imaginaire qui lui est conséquent.
La question du rapport de l’écrivain créole à la langue française est complexe. Césaire crée sa propre argile verbale en pétrissant la langue française au rythme des pulsions de son corps à retrouver son identité. Chamoiseau a décidé de « s’inspirer de la langue créole, /de/ la laisser apparaître, saisonner dans la langue française » [41]. La coquetterie des textes de l’un comme de l’autre est irréfutable et confirme l’impossibilité d’un jugement si l’on sait, avec R. Barthes, que le style est un secret qui est « un souvenir enfermé dans le corps de l’écrivain » [42].
Sur certains aspects, donc, il y a, chez Chamoiseau, au cœur de la reconnaissance d’une certaine filiation césairienne, une subversion du subjectif politique de la sphère poétique. Sinon, pourquoi Chamoiseau ne comprend-il pas comme J. Bernabé que la créolité est une continuité de la négritude et son accomplissement et son dépassement plus réels dans les domaines du langage et de l’exploration identitaire [43].

BIBLIOGRAPHIE

BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1989.
BERNABE, Jean, « De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée », in Etudes françaises, vol. 28, n°2-3, 1992.
CESAIRE, Aimé, La tragédie du roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1963.
- Ferrements, Paris, Editions du Seuil, Paris, 1960.
CHAMOISEAU, Patrick, Solibo magnifique, Paris, Gallimard, 1988.
- Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.
- Notes bibliographiques caraïbes, n°48, février 1988, cité par D. Perret, La créolité espace de création, Martinique, Ibis rouge Editions, 2001.
CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Lettres créoles, tracées antillaises et continentales de la littérature, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti, 1635-1975, Paris, Hatier, 1991.
CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992.
GLISSANT, Edouard, Faulkner, Mississipi, Paris, Gallimard, 1998.
CONFIANT, Raphaël, Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, Paris, L’Harmattan, 1993.

Webographie

RafaelLucas, http://www.mondesfrancophones.com/e...


[1] FASTEF, UCAD, Sénégal

[2] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1989.

[3] CHAMOISEAU, Patrick, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p.54.

[4] Op. cit.

[5] CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Lettres créoles, tracées antillaises et continentales de la littérature, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti, 1635-1975, Paris, Hatier, 1991, p.169.

[6] CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Lettres créoles..., op. cit., p .162.

[7] CESAIRE, Aimé, Ferrements, Paris, Editions du Seuil, 1960, p.122-124.

[8] CESAIRE, Aimé, Ferrements, op .cit., p .127-128.

[9] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p.42.

[10] CESAIRE, Aimé, Ferrements, op. cit., p. 84.

[11] CHAMOISEAU a récupéré le terme de Glissant et l’emploie dans Ecrire en pays dominé, op.cit., p.97.

[12] CONFIANT, Raphaël, « Créolité et francophonie, un éloge de la diversalité », in Potomitan en ligne http://www.potomitan.info/articles/...

[13] CHAMOISEAU, Patrick, Solibo magnifique, Paris, Gallimard, 1988, p.191.

[14] Cité par Rafael LUCAS. Cf.http://www.mondesfrancophones.com/e...

[15] Idem.

[16] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 134.

[17] SIMASOTCHI-BRONES, Françoise, Le roman antillais, personnages, espace et création : fils du chaos, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 28.

[18] Idem.

[19] BERNABE, Jean, « De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée », in Etudes françaises, vol.28, n°2-3, 1992, p.33.

[20] CHAMOISEAU, Patrick, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p.60.

[21] CESAIRE, Aimé, La tragédie du roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1963.

[22] CHAMOISEAU, Patrick, Notes bibliographiques caraïbes, n°48,février 1988, cité par D. PERRET, La créolité espace de création, Martinique, Ibis rouge Editions, 2001, p.146.

[23] Idem.

[24] CESAIRE, Aimé, Ferrements, Paris, Editions du Seuil, Paris, 1960, p.54.

[25] Ibidem., p. 84.

[26] Cf. CONFIANT, Raphaël, Aimé Césaire, Une traversée paradoxale du siècle, Paris, Stock, 1993, p. 160.

[27] CHAMOISEAU, Patrick, Ecrire en pays dominé, Paris Gallimard, 1997, p. 216.

[28] Ibidem., p 324.

[29] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 276.

[30] Ibidem., p. 274.

[31] Ibidem., p. 26.

[32] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1939.

[33] Ibidem., p. 402.

[34] Ibidem.

[35] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit., p.402.

[36] Dans le cadre de cet article, il n’a pas été analysé la construction et l’effet de Césaire-personnage dans Chronique des sept misères de CHAMOISEAU.

[37] CHAMOISEAU, Patrick, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 219.

[38] GLISSANT, Edouard, Faulkner, Mississipi, Paris, Gallimard, 1998, p.11.

[39] Ibidem., p. 302.

[40] DEPESTRE,René,« Les aventures de la créolité », in Ecrire la parole de nuit, Paris, Folio, Essais, 1994, p.170.

[41] Cité par Delphine PERRET dans La créolité espace de création, op. cit., p.144.

[42] BARTHES, Roland, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Editions du Seuil, 1972, p. 13.

[43] BERNABE, Jean, « De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée », in Etudes françaises, vol, 28, n°2-3, 1992, p. 37.




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