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ORPHEE NOIR ET LA NEGRITUDE COMME OUBLI DE LA LOI DU CANNIBALISME CULTUREL, ET IGNORANCE DE L’IDENTITE CULTURELLE COMME RAPPORT A L’AUTRE
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE 2ème semestre 2009

Auteur : Paulin HOUNSOUNON-TOLIN [1]

Nous assistons toujours, après plus de 60 ans d’indépendance [2], à des apologies non dénuées de raison mais incessantes des valeurs culturelles, des us et coutumes des peuples africains. Souvent, ce sont ceux qui ne peuvent plus vivre ces valeurs qui les chantent sans cesse au point de ne rien reconnaître de positif à la colonisation du continent noir. Nous verrons, à ce sujet, la mise en garde de Jean-Paul Sartre. Aujourd’hui même, certains intellectuels pensent que le Développement durable, terme en vogue et très galvaudé par les mass-média du continent noir, doit passer par la décolonisation culturelle à travers des programmes d’éducation de type nouveau et fondés sur les valeurs traditionnelles.
De tels propos pourraient laisser croire, de notre point de vue, que la colonisation n’aurait non seulement rien apporté de positif au continent noir, mais ne ferait même pas partie de son patrimoine culturel et historique.
Or, se représenter ainsi les choses pourrait cacher une grave ignorance : celle de la Loi de l’Anthropophagie ou du Cannibalisme culturel(le). C’est pourquoi nous proposons donc de réfléchir ici sur l’actualité de la question de la Loi universelle du Cannibalisme culturel, en d’autres termes, de l’Anthropophagie culturelle inévitable. Cette réflexion partira du mythe d’Orphée et de la Négritude comme Orphée noir pour essayer de définir d’abord la Loi de l’Anthropophagie culturelle. Elle donnera ensuite quelques exemples de peuples et de religions ayant profité, ou profitant encore aujourd’hui, de la bonne tenue à la table du Cannibalisme culturel. Notre propos axera enfin la réflexion sur la question de la secondarité culturelle et sur comment tout projet de décolonisation culturelle, qui ne tiendrait pas grand compte de cette Loi de l’Anthropophagie culturelle, serait de la myopie intellectuelle, voire de l’Orphée noir avec ses conséquences négatives et délétères sur l’affirmation des identités africaines.

1. NEGRITUDE COMME DE L’ORPHEE NOIR ET DE L’IGNORANCE DE LA LOI UNIVERSELLE DU CANNIBALISME CULTUREL

1.1. Du mythe d’Orphée

Le Petit Larousse 2003, Grand format, présente Orphée comme un personnage de la mythologie grecque. Il est poète et musicien. Doué d’un génie exceptionnel, il est capable de charmer même les bêtes sauvages. Il descendit aux Enfers pour chercher Eurydice, son amante mordue mortellement par un serpent. Il parvint à charmer les gardiens du séjour infernal et obtint le retour d’Eurydice dans le monde des vivants. Mais interdiction lui était faite de regarder son amante avant d’avoir franchi le seuil des Enfers. Orphée, oubliant cette condition d’importance capitale, regarda Eurydice et la perdit ipso facto pour toujours.
Inconsolable, il fut tué par les Bacchantes, furieuses de son amour excessif. C’est ce mythe d’Orphée qui a donné naissance au courant religieux appelé Orphisme face auquel la volonté sénatoriale romaine de conservation du culturellement à soi, par une politique de décolonisation culturelle par celle de l’acte même de l’éduction, connut un échec sanglant. Rome, le gigantesque empire des Césars, a donc été l’une des premières nations au monde à échouer face à l’invasion des modes de vie étrangers [3].
La conjonction d’‘’Orphée’’ et de ‘’noir’’, opérée par Jean-Paul Sartre, vise justement ce manque d’appréciation herméneutique du juste milieu entre l’absorption et la distanciation qui fit perdre à Orphée son amante et le conduisit à son tour à sa propre perte. Car, comme l’a bien vu Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : « ... une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole ».
La Loi universelle du Cannibalisme culturel et le vent de la mondialisation font d’ailleurs que la possibilité pour une civilisation, disons plutôt pour une culture, de se replier sur elle-même, n’existe pratiquement plus et semble relever d’une myopie intellectuelle et politique. C’est pourquoi nous aimerions montrer ici comment la Négritude pourrait être considérée comme une rhétorique convenable à une époque donnée, et également comment, face à la mondialisation et à la Loi universelle du Cannibalisme culturel, nous sommes à l’heure de la rhétorique du marketing culturel de l’Afrique. Même si l’on ne considère pas la culture comme une marchandise à vendre. Et, dans cette entreprise, certains acquis de la colonisation pourraient se révéler d’une grande utilité rhétorique.


Et l’Orphée noir de Jean-Paul Sartre, que nous analyserons maintenant, semble, de notre point de vue, aller dans ce sens. Il nous recommande de savoir reconnaître les acquis positifs de la colonisation et non seulement d’en faire bon usage, mais de les considérer, ainsi que les acquis négatifs de la colonisation, comme faisant partie intégrante de notre histoire et de notre patrimoine culturel.

1.2. Négritude comme de l’Orphée noir

Ce que craint Jean-Paul Sartre [4], philosophe existentialiste français, est le sort d’Orphée qui, voulant sauver son amante Eurydice, oublie les exigences élémentaires de la nature. Cet oubli lui a fait perdre justement celle qu’il aimait aveuglement, comme s’il n’y avait dans sa représentation que lui et son amante.
Les différents peuples sont comme des individus. Ils ne peuvent pas, dans le monde d’aujourd’hui, sauver leurs valeurs culturelles sans tenir compte de la modernité et des lois dynamiques impondérables, et donc incontrôlables, qui meuvent tout groupe d’individus, toute ethnie et toute société. Et Jean-Paul Sartre visait la Négritude qui servait de point d’appui à nombre d’intellectuels africains.
La Négritude, Mouvement des intellectuels africains et noirs - dont Léopold S. Senghor et Aimé Césaire furent des représentants très actifs -, puisqu’elle est tout et rien de particulier, ne peut se réaliser que dans la poésie dans laquelle les rêves les plus sublimes et les rêveries les plus idiotes sont permis et s’enchevêtrent [5].
Il y a une distance abyssale entre le monde poétique, où les rêveries les plus idéalistes, les plus idylliques et les plus romanesques sont possibles, et les réalités existentielles du genre humain. En poésie, comme en rêverie d’ailleurs, tous les possibles se présentent toujours comme des compossibles de toute évidence. Mais, dans les grandes énigmes de l’existence humaine, la plupart des possibles ne sont souvent pas compossibles [6]. Ceux qui le sont naturellement, et de toute évidence, peuvent même cesser de l’être pour plusieurs raisons ou contingences imprévues.
Jean-Paul Sartre n’a pas manqué de dire aux évangélistes, annonciateurs de la Bonne Nouvelle de la Négritude, le danger de ruiner tout leur acquis européen par une apologie qui ne montre en fait que ce sont justement ceux qui ne vivent, et ne peuvent même plus vivre lesdites réalités de l’Afrique traditionnelle, l’Afrique des valeureux ancêtres, qui les chantent non sans raison, mais malheureusement sans arrêt.
Ce serait donc ridiculiser les sociétés noires que de vouloir les cantonner, aujourd’hui, et à l’heure de la mondialisation, à leurs valeurs et savoirs traditionnels endogènes par une politique bien consciente de négation des acquis de la colonisation. Ce refus n’est pas une volonté masquée de sous-estimer le mérite des savoirs et connaissances ancestraux.
Mais, tout en reconnaissant leur mérite, on peut se méfier du postulat d’une épistémologie particulière et propre au continent noir [7].
Car la décolonisation culturelle et éducationnelle se ridiculiserait en opposant, par exemple, les énoncés suivants : « Vous dites qu’il fait 45° C, nous, nous disons simplement qu’il fait très chaud ».
En effet, celui qui dit « il fait 45° C », a également la possibilité de dire au même endroit qu’ « il fait très chaud ». Mais par son « il fait 45° C », il apporte une importante précision qui témoigne de l’évolution des sociétés, des connaissances et des mentalités. Il montre que la modernité n’est pas un vain mot, d’une part, et, d’autre part, que les sociétés dites modernes sont passées pratiquement par les mêmes phases d’évolution, à bien des égards, que la plupart des sociétés de traditions orales contemporaines.
Le passé explique le présent, aide à le comprendre en général. D’ailleurs la compréhension du passé en général, et en matière d’analyse de questions éducatives, en particulier, semble être une démarche pédagogique recommandable aux peuples et à ceux qui regrettent certains pans de leur passé culturel et veulent s’en débarrasser par une politique de décolonisation culturelle et éducationnelle par la renaissance, si c’en est vraiment une, des vertus traditionnelles et ancestrales.
Or, le cannibalisme culturel, de notre point de vue, est pour chaque peuple ce qu’est l’enculturation, processus d’apprentissage et de formation propre à l’homme, pour chaque homme. Le même cannibalisme culturel nous fait comprendre qu’une culture n’est jamais originale, car les peuples sont depuis toujours engagés dans une relation d’inter-échanges, et toute culture se nourrit de celles qui l’ont précédée ou avec lesquelles elle a quelque commerce.

2. ACCEPTION ET ORIGINE DU TERME CANNIBALISME CULTUREL

Le passé d’une culture ne peut paraître entièrement rose que pour ceux qui connaissent mal, très mal cette culture. Le passé d’une civilisation n’est jamais innocent aussi bien dans ses rapports avec ses propres citoyens qu’avec les autres peuples. En d’autres termes, cela vaut autant pour elle-même que pour ses rapports de défense, de conquête et d’impérialisme ou de colonisation. Mais les historiens des Peuples et Civilisations sont mieux placés pour en débattre et en parler.
Ce qui nous intéresse ici est l’anthropophagie que commettent depuis toujours les différents peuples et les diverses civilisations dans le domaine culturel. Hegel fit remarquer que « Nous faisons comme les sauvages, qui tuent leurs vieux parent » [8].
Franz von Baarder eut à préciser ce que le grand métaphysicien allemand entendait signifier par sa formule : « Tous les hommes sont naturellement anthropophages » [9]. Quant à Rémi Brague, il comprend et Hegel et Franz von Baarder au sens de « toute culture se nourrit de celles qui l’ont précédée... » [10].


La formule de Rémi Brague n’est pas que belle. Elle se vérifie au sujet de toutes les civilisations. Le gigantesque Empire des Césars a émergé des ruines de la civilisation étrusque. C’était même un véritable long processus de génocide culturel [11].
L’Egypte pharaonique n’échappe pas non plus à l’anthropophagie universelle. Certains anciens Grecs ont soutenu l’antériorité des Ethiopiens, c’est-à-dire des Nègres sur toutes les autres races. Cette idée circulait depuis le VIIe siècle avant Jésus-Christ, et Agatharcide l’a attribuée aux Physiciens [12]. Pour Diodore de Sicile : « Le sens attaché aux figures sculptées et le type des lettres égyptiennes seraient également empruntés des Ethiopiens » [13].
Toute culture se nourrit de celles qui l’ont précédée. Tous les hommes sont anthropophages en tuant leurs vieux parents. Et Franz von Baarder croit savoir ce que les hommes font des dépouilles de leurs vieux parents en disant que « tous les hommes sont naturellement anthropophages ».
Rémi Brague, reprenant Franz von Baader, précise :

« Toute culture se nourrit de celles qui l’ont précédée. Encore faut-il savoir se tenir à table. Or il est de ce point de vue remarquable que l’Europe ait tiré de ce cannibalisme peut-être inévitable, et dans lequel elle ne s’est pas mieux comportée que toute autre civilisation puissante, de quoi susciter une réflexion critique sur soi-même » [14].

Nous pouvons donc considérer le cannibalisme culturel comme un phénomène universel. Et comme nous l’affirmions un peu plus haut, il est bien pour chaque peuple ce qu’est l’enculturation pour chaque l’homme. On le retrouve à l’origine du Judaïsme et à la base du fondement doctrinal de Saint Augustin.

2.1. A l’origine du judaïsme, le cannibalisme culturel : dépouiller les Egyptiens pour enrichir les Hébreux

(Exode XI, 2 et XII, 35-36)

D’après l’auteur de l’Exode XI, 2 et XII, 35-36, Yahvé eut à donner en personne l’ordre aux Hébreux, avant la Pâque, c’est-à-dire leur sortie d’Egypte, de voler aux Egyptiens leurs objets d’or et d’argent et de les emporter avec eux. En d’autres termes, les Hébreux, avant leur nouvelle aventure, leur installation sur la Terre promise - ce Pays où le miel coule sans arrêt et comme un fleuve, le Pays du bonheur absolu où le bien n’a nullement besoin de la présence du mal avant de pouvoir révéler toute sa splendeur naturelle -, reçurent de leur Dieu l’ordre grave de dépouiller les Egyptiens pour pouvoir s’enrichir eux-mêmes.
Il ne s’agit pas, pour les ascendants du futur roi David des Hébreux, d’une simple aventure à issue incertaine, mais plutôt d’une nouvelle naissance. Et, vu l’importance capitale de ce départ d’Egypte, qui légua à l’humanité, mais d’abord au Judaïsme et au Christianisme, les deux Pâque(s), Pâque juive et Pâques chrétienne, on peut en déduire que ce vol recommandé par l’auteur de nous et de tout ce qui existe, constitue un pan indispensable des fondements des doctrines du Judaïsme et des différentes et diverses versions du Christianisme.
Ce vol, le dépouillement des Egyptiens en vue d’enrichir les Hébreux, recommandé dans l’Exode XI, 2 et XII, 35-36 par l’auteur de nous lui-même, jouera un grand rôle dans la constitution de la pensée du Christianisme naissant, surtout dans sa version catholique. Des milliers d’années après cette fameuse recommandation de dépouiller les Egyptiens, pour favoriser la naissance et l’épanouissement du peuple juif, les chrétiens du Moyen-Âge recevront la même recommandation sous la même forme.
La seule différence ici est qu’il ne s’agit plus de dépouiller une nation très ancienne, très expérimentée et très riche surtout sur le plan religieux, pour favoriser la mutation d’une peuplade nomade en un peuple étatisé. Mais il s’agit ici de dépouiller le Paganisme très riche en pratiques religieuses et surtout en matière de cogitation sur les choses et les réalités divines et humaines.
Dépouiller le Paganisme, dans tous ses états, pour enrichir le Christianisme et la Pensée chrétienne, sera l’une des attitudes des premiers chrétiens face au Paganisme. L’autre attitude est celle du rejet total du Paganisme et qui ne nous intéresse pas ici.
Mais la première attitude, qui a été une recommandation ferme de Saint Augustin et fondée sur l’Exode XI, 2 et XII, 35-36 aura le dessus. Tandis que l’adoption même du grec, du latin et du mode de questionnement gréco-romain, comme langues et mode d’évangélisation et de propagande, révèlera le dépouillement d’une culture pour enrichir une autre comme une loi universelle.
Il s’agit de dépouiller une doctrine en vue de fonder et d’enrichir une autre [15] : le Christianisme et sa Pensée doctrinale déclinable en Théologie, Philosophie chrétienne, Anthropologie chrétienne, Morale ou Ethique chrétienne, Pensée sociale de l’Eglise, etc. C’est ce que nous verrons maintenant avec Saint Augustin.

2.2. Flagrant délit de cannibalisme doctrinal chez Saint Augustin : dépouiller le paganisme pour enrichir la pensée chrétienne

(De Doctrina christiana, II, 40, 61)

L’importance du système propre de Saint Augustin, de son orientation philosophique et l’impulsion spirituelle qu’il a communiquée à la pensée chrétienne, tient pour une très grande part aux richesses des dépouilles arrachées au désastre de la Cité antique. Ces dépouilles constitueront une part fondamentale de l’héritage culturel du Moyen-Âge. Comme le dit si bien Edouard Jeauneau :

« L’idéal culturel que le Moyen-Âge reçoit d’Augustin s’exprime en une image biblique, celle même qu’invoque l’auteur de De Docrina christiana (II, 40, 61). Selon le livre de l’Exode (XI, 2 et XII, 35-36), en effet, les Hébreux, avant de quitter l’Egypte, reçurent de Dieu l’ordre de dérober aux Egyptiens des objets d’or et d’argent et de les emporter avec eux. Ainsi doit faire le penseur chrétien : emprunter aux auteurs anciens, pour les intégrer à la sagesse chrétienne. Ainsi fit Augustin lui-même. En devenant chrétien, moine, évêque, l’ancien rhéteur n’entendait pas renoncer aux valeurs qu’il avait jusque-là servies, à cet idéal culturel - qui avait été celui de Cicéron et de Quintilien - où sagesse et éloquence se composent harmonieusement. Il fallait seulement christianiser tout cela. Or cet idéal sera d’une part importante du Moyen-Âge (...) Augustin ne se contente d’ailleurs pas d’emprunter aux païens les formes littéraires dont se revêtait leur pensée. C’est sur le terrain même de la pensée que doit s’appliquer le précepte de l’Exode : dépouiller les Egyptiens pour enrichir les Hébreux. Les philosophes que dépouilla Augustin furent principalement les néo-platoniciens : il lut leurs écrits, en particulier certains livres de Plotin et de Porphyre traduits par Marius Victorius. ‘’Il me tomba entre les mains, écrit-il, quelques livres des philosophes platoniciens, traduits du grec en latin, dans lesquels je lus, non pas en mêmes paroles, mais dans un sens tout semblable, appuyé d’un très grand nombre de raisons, que le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu...’’ Ces lignes des Confessions (VII, 9) seront inlassablement invoquées par les platoniciens médiévaux et par ceux de la Renaissance (...) » [16].


En dehors de cette attitude consciente de dépouillement du Paganisme pour enrichir le Christianisme, surtout la Pensée chrétienne, la réalité d’ordre épistémologique, historique et sociale du terrain à évangéliser favorisait, de façon naturelle, cet état des choses. Il y a d’abord la ténacité des vieilles pratiques religieuses des païens. Et enfin l’adoption du grec, du latin et du mode de questionnement gréco-latin comme langues et approche pédagogique d’évangélisation et de propagande ne pouvait que favoriser tout naturellement ce cannibalisme doctrinal de la Pensée chrétienne [17].
Toute culture, comme toute doctrine, est donc entachée d’emprunts, de phénomènes venus d’autres cultures, d’autres doctrines, d’ailleurs. D’où la question de l’identité culturelle et doctrinale implique le rapport à l’autre.

3. DE LA SECONDARITE CULTURELLE ET DE L’IDENTITE CULTURELLE COMME APPORTS A L’AUTRE

La question de la secondarité culturelle ne nous préoccupe pas particulièrement. Nous l’évoquons ici parce qu’elle corrobore la réalité du cannibalisme culturel. Mais nous l’évoquons également pour porter à la connaissance de certains collègues africains le débat que mène Rémi Brague à ce sujet et que nous jugeons d’actualité.
La position de Rémi Brague, liant la question de la secondarité culturelle à celle de l’identité culturelle de l’Europe qu’il juge impossible à poser de façon indépendante, mérite, nous semble-t-il, d’être portée également à la connaissance de certains intellectuels et hommes politiques du continent noir.
Car il nous paraît impossible de poser aujourd’hui la question de l’identité culturelle africaine de façon indépendante, sans tenir compte, par exemple, des acquis négatifs aussi bien que des acquis positifs de cette colonisation du contient noir. On peut même se demander si, avant la colonisation, ce qu’on pourrait qualifier de culture africaine constituait vraiment un bloc homogène d’une part, et, d’autre part, si elle n’était pas déjà entachée de phénomènes venus d’ailleurs, surtout de ce même monde occidental ?
Pauvre Europe ! Il fallait peut-être demeurer Erèbe, c’est-à-dire le Pays des ténèbres, et se trouver aujourd’hui à la place de l’Afrique [18]. Pour Rémi Brague, c’est une banale évidence que toute culture est seconde. Même une culture acquise dès l’enfance, ce qui la fait apparaître toute naturelle, est seconde. Une culture n’est jamais innée, mais toujours acquise. Même au niveau collectif, toute culture est héritière de celle ou de celles qui l’a ou l’ont précédée [19]. Cet angle de lecture amène Rémi Brague à soutenir :

« De la sorte, la question de l’identité culturelle de l’Europe ne peut pas se poser de façon indépendante. Elle est indissociablement liée à celle du rapport de l’Europe aux autres civilisations, antérieures et ou extérieures à elle. Pour l’Europe, le rapport à soi passe par le rapport à l’autre » [20].


Nous pensons donc que ce qui est vrai pour le rapport à soi de l’Europe, et qui est un rapport devant passer nécessairement par autrui, l’est également pour tout peuple, tout continent et surtout pour l’Afrique. Nous ne pensons pas que le rapport à soi de l’Afrique puisse se représenter convenablement sans aucun parallélisme avec certains pans de l’histoire du contient avec lequel elle est en contact depuis la plus haute Antiquité gréco-romaine, avant les fameuses Traite négrière et Colonisation du continent noir.
D’après le même Rémi Brague, il existe des cultures sans renaissances. Pour la simple raison que ce qui devait renaître ayant été toujours là, ne peut connaître peu ou prou de ruptures. Or, sans rupture, il serait impossible de parler, sans contredit, de renaissance [21]. La rupture avec le passé se révèle ainsi donc souhaitable intellectuellement, car elle seule peut engendrer de véritables renaissances et susciter une réflexion critique pouvant aller dans ce sens.
Par ailleurs, le patrimoine culturel et identitaire d’un peuple comprend tout ce qu’a embrassé et embrasse encore son histoire, aussi bien positivement que négativement. Et, comme tout homme, tout peuple a intérêt à ne pas perdre les leçons de tout ce qui lui est arrivé ou lui arrive de façon positive ou et encore de façon négative.

CONCLUSION

L’Afrique a une bonne tenue à la table du Cannibalisme culturel Le Cannibalisme culturel a donc toujours été inévitable pour toutes les cultures. C’est ce qu’il convient de retenir des gloses de Franz von Baarder et de Rémi Brague de la fameuse idée de Hegel selon laquelle « nous faisons comme les sauvages, qui tuent leurs vieux parents ». Ce n’est donc pas à l’heure de la « Globalisation à outrance » que le Cannibalisme culturel, ou l’Anthropophagie culturelle, se révèlerait moins vrai(e) et ipso facto non plus d’actualité.
La question ne doit pas se poser dans le dessein de savoir si l’Afrique est capable ou pas de ce Cannibalisme culturel qui non seulement est inévitable, mais encore qui seul pourrait enrichir positivement nombre de ses us et coutumes et, au besoin, les rendre universels.
Il ne s’agit pas non plus de penser que c’est une étape obligée pour elle. Le Cannibalisme culturel est permanent et se trouve à l’origine de toutes les cultures du monde. Il est temps donc pour l’Afrique d’ouvrir les yeux pour en prendre suffisamment conscience et en tenir grand compte.
C’est par leurs forces que certains éléments culturels se font incorporer par le vent de la Globalisation. C’est également par leurs forces intrinsèques qu’ils peuvent résister à certaines formes de colonisation négative, ou s’acculturer positivement. Nous avons les exemples de l’Espagne, qui a connu huit siècles de domination arabe, du Japon, de la Chine, de l’Inde, etc.
L’Afrique doit savoir et pouvoir se tenir à la table du Cannibalisme culturel qui est naturel et inévitable. Tout projet de décolonisation culturelle qui ne tiendrait donc pas grand compte de cette Loi, cosmique et universelle, de l’Anthropophagie culturelle, risquerait fort de ruiner inutilement les acquis positifs de la colonisation, notamment ceux qui pourraient favoriser l’exposition et l’affirmation des identités africaines.
L’Orphée noir de Jean-Paul Sartre, qui voit dans la Négritude un terrain favorable à la poésie où les rêves les plus sublimes et les rêveries les plus idiotes peuvent s’enchevêtrer, est une interpellation et une mise en garde allant dans ce sens. Il est toujours d’actualité et mérite d’être re-lu et d’être pris davantage au sérieux.
Nous n’oublions pas que Jean-Paul Sartre visait en particulier sesamis Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Et nous pensons aujourd’hui qu’il a été intellectuellement, moralement et politiquement franc et honnête envers eux.
Orphée noir est un discours de vérité à l’Afrique et qui n’a pas été apprécié à sa juste valeur, comme L’Afrique noire est mal partie de René Dumont [22].

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[1] Université d’Abomey-Calavi, République du Bénin

[2] Alors que les Dragons de l’Asie, qui ont été également colonisés, ont mis à peine quinze ans pour devenir des Nations développées, une certaine classe d’intellectuels et d’hommes politiques africains continue toujours de culpabiliser la colonisation comme le seul facteur de la situation peu enviable du continent noir.

[3] Voir MEULAU, M., Le monde et son histoire. Le monde antique, t. II, Civilisation d’Extrême-Orient. Le monde des Barbares. Rome, de la conquête de l’Italie à l’épanouissement de la civilisation impériale. Vers un autre monde. Paris, Bordas/ Laffont, 1965, 608 p., p. 165-166 et suivantes.

[4] Le texte même de Jean-Paul SARTRE intitulé « Orphée noir » est une préface (ou une sorte de) à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar SENGHOR, Paris, PUF, 1948 [5e éd. 1985], 277 p. et se trouve aux p. IX-XLIV.

[5] Ibid., p. XLIII.

[6] Terme relatif, employé particulièrement dans le système du philosophe allemand Gottfried Wilhelm LEIBNIZ. Tous les possibles ne sont pas compossibles, c’est-à-dire tels qu’ils puissent être réalisés à la fois dans le même monde. D’après Léon ROBIN, ce mot peut avoir été créé sur le modèle de confatal de Chrysippe. Le confatal est ce qui est nécessaire en même temps qu’un autre terme. « L’hésitation dès qu’elle est, comme le diraient les Stoïciens, « confatale » à la résolution, ne se comprend plus ». (HAMELIN, Essai, ch. V, § 2, A, b ; 2e éd., p. 423), voir LALANDE, André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1991, 17e éd.

[7] Voir notre article à ce sujet, Ethiopiques, n° 70, Dakar, 2003.

[8] HEGEL, Jenenser realphilosophie, Hambourg, éds. Holffmeister, 1967, p. 202, n. 3. ; Voir Rémi BRAGUE, Europe, la voie romaine, Paris, Gallimard, 1999, 260 p., p. 176.

[9] BAARDER, Franz von cité par Rémi BRAGUE, op. cit., p. 176-177.

[10] BRAGUE, R., Ibid., p. 177.

[11] KELLER, Werner, Denn sie entzüdeten das light, Traduction française de Guy BALLANGE sous le titre Les Etrusques, Paris, Fayard, 1992, démontre dans cet ouvrage que ce sont les Etrusques qui ont apporté la lumière à l’Erèbe, le Pays des ténèbres selon les Phéniciens, l’Europe d’aujourd’hui, et non les Grecs et les Romains. Pour lui, l’histoire de l’Europe reste à récrire en grande partie (IV-477 p., III.).

[12] MVENG, Engelbert, Les sources grecques de l’histoire négro-africaine depuis Homère jusqu’à Strabon, Paris, Présence africaine, 1972, 227 p., p. 197.

[13] SALL, Babacar, Racines éthiopiennes de l’Egypte ancienne, Paris, L’Harmattan, 1999, 452 p., confirme que l’antériorité nègre est bien une antériorité ‘’éthiopienne’’. Il ne remet pas en cause les affirmations des anciens Grecs à ce sujet.

[14] BRAGUE, Rémi, op. cit., p. 177.

[15] Voir TIBILETTI, C., Stoïcisme et les Pères, in Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, t.2, Paris, Cerf, XXIV-1281-2641 p., p. 2327-2331.

[16] JEAUNEAU, Edouard, La philosophie médiévale, 3e éd., Paris, PUF, Que sais-je ? 1975, 127 p., p. 7-8.

[17] Voir TIBILETTI, C., Stoïcisme et les Pères in Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, t.2, déjà cité, mêmes pages.

[18] Car tout se passe comme s’il y a un refus concerté de la part de certains intellectuels et hommes politique d’interroger l’évolution des peuples circumméditerranéens qui eurent à léguer à l’Occident sa culture actuelle, pour se rendre compte que les aléas de l’histoire, de l’existence humaine, ont orienté et façonné les us et coutumes de l’Europe. Même l’invasion des Barbares, qui a été une destruction du gigantesque Empire des Césars, a eu des conséquences également positives sur l’évolution socioculturelle, religieuse, politique et scientifique de ce continent. La Civilisation présente, c’est-à-dire la Culture, et la Culture passée, c’est-à-dire la Civilisation, de l’Europe, procède de la Culture gréco-romaine, héritière de l’Orient, de la Culture judéo-chrétienne, de la Culture barbare et de la Culture arabe, etc.

[19] BRAGUE, Rémi, op. cit., p. 157.

[20] Id., ibid., p. 183.

[21] BRAGUE, Rémi, op. cit., p. 159-160.

[22] DUMONT, René, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1973, 256 p.




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