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EDOUARD GLISSANT, LES INDES ET LE SEL NOIR : L’HISTOIRE DANS LA VALLEE DE LA MEMOIRE
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

EDOUARD GLISSANT, LES INDES ET LE SEL NOIR : L’HISTOIRE DANS LA VALLEE DE LA MEMOIRE

Auteur : Kouakou Dongo David ADAMOU [1]

Tzvetan Todorov mentionne dans un article intitulé « La mémoire devant l’histoire » que

« La référence au monde par le langage se fait selon deux modalités : la dénomination et la description. D’une part, on identifie des segments spatio-temporels ; de l’autre, on les qualifie par leurs attributs ou les actions dans lesquelles ils se trouvent engagés. Ces deux modalités de la référence se réalisent à travers les deux grandes fonctions grammaticales, celle du sujet (ce dont on parle) et celle du prédicat (ce que l’on en dit) » [2].

Cette analyse des modalités du discours, au-delà des observations sur le thème et le prédicat, pose le problème du référentiel et de la subjectivité. La dénomination, en effet, comme le mentionne Todorov lui-même, fait grand cas « de noms propres (partie du discours réservée à la seule dénomination), de dates et de lieux qui permettent de situer les événements avec précision, de chiffres » [3]. Ce genre de discours privilégie la fonction référentielle. L’impartialité et l’impersonnel guident l’expression. L’auteur alors fait œuvre d’historien, se soumettant volontiers à la rigueur de la vérification des événements racontés, et usant le moins possible de qualificatifs pouvant engager sa propre sensibilité. Il se soucie du consensus. En revanche, la description engage davantage la sensibilité de l’auteur. La manière de relater les faits vaut plus que les faits eux-mêmes. Dans ce cas, le rapport de l’auteur aux événements racontés est personnel, subjectif.
A travers Les Indes et Le sel noir [4], le poète martiniquais Edouard Glissant nous place à un angle authentique de ces deux modalités de la référence au monde par le langage. Dans le discours, le dénoté et le connoté s’imbriquent pour construire cet univers à mi-chemin entre l’existant et le non existant. Le réel est mis à l’épreuve de la fiction et fait advenir un monde autre. Le poète semble relire l’histoire selon d’autres perspectives qui sont ou celle de l’impensable, ou celle de la rébellion contre la réalité universelle que suppose l’histoire.
Dans Les Indes, Glissant décrit le voyage entrepris par Christophe Colomb qui aboutit le 12 octobre 1492 à la découverte du Nouveau Monde, les Amériques. Il fait également mention des rapports entre le nouvel arrivant et les Indiens, l’exploitation économique du Nouveau Monde, son peuplement et celui des îles avec la traite négrière.
Parlant de Le sel noir, Jean Louis Joubert dit qu’il « (...) propose comme un inventaire du monde, de Carthage à l’Afrique et aux îles » [5]. C’est une œuvre, en effet, qui est un voyage à travers le temps et l’espace de lieux marqués par des drames.
On peut retenir que les deux œuvres sont fortement marquées par la fonction grammaticale du sujet. La dénomination, en effet, se note par l’évocation de dates, de noms de personnes historiques et de lieux. Le souci est grand pour l’auteur de rendre témoignage ou de prendre à témoin le lecteur.
Cependant, cette forte référence à l’histoire n’empêche pas un discours également dominé par la fonction grammaticale du prédicat. L’organisation des textes, les qualificatifs adjoints aux noms des personnes et des lieux, le choix porté sur le genre poétique donnent aux discours une dimension épique. Jean Louis Joubert dit à cet effet que

« (...) les grandes épopées classiques, de l’Iliade à la Chanson de Roland, aussi bien que celles nées hors d’Europe, comme la geste africaine de Soundyata ou le Popol Vuh des Amérindiens, ont été reçues comme des textes fondateurs, célébrant la genèse de communautés (celles que Glissant appelle « ataviques ») qui ont perpétué leur identité dans la filiation des générations » [6].


Il semble cependant qu’au-delà de l’influence exercée sur Glissant par des textes fondateurs, le poète s’approprie des faits qu’il oriente selon sa propre sensibilité. Lui importe alors sa vision personnelle, non pas la dimension universelle de l’histoire. Celle-ci qui, au demeurant, a constitué le point de départ du discours, est refoulée à la périphérie._ Plus rien alors n’est acquis à l’histoire. Ses cloisons tissées par le consensus autour d’une vision universellement acceptée sont débordés par une mémoire diffractée. L’universel se détériore par la réorientation de la perception initiée par le poète. Ainsi, la pensée monolithique cède le pas au divers. Ce dernier terme, selon Victor Segalen, « signifie l’effort de l’esprit humain vers une relation transversale sans transcendance universaliste » [7]. Le divers instaure, pour ainsi dire, le principe d’autonomie, d’indépendance, d’égalité entre les différents éléments en contact.
Pour Edouard Glissant, le divers fonde la créolisation qui est la mise en contact d’éléments hétérogènes. Dans son livre Introduction à une poétique du divers, il explique que cette

« (...) créolisation exige que les éléments hétérogènes mis en relation « s’intervalorisent », c’est-à-dire qu’il n’y ait pas de dégradation ni diminution de l’être, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur, dans ce contact et dans ce mélange » [8].

Le poète parle de créolisation et pas métissage parce que

« (...) l’on pourrait calculer les effets d’un métissage. On peut calculer les effets d’un métissage de plantes par boutures ou d’animaux par croisements, on peut calculer que des pois rouges et des pois blancs mélangés par greffe vous donneront à telle génération ceci, à telle génération cela » [9]. A contrario, et comme le fait observer Joubert,

« Le tourbillon du monde, l’emmêlement des cultures conduisent à des résultats échappant à la prédiction. Grâce à cette déconstruction-recomposition du chaos-monde, le Divers s’invente perpétuellement » [10].

Ainsi, la poétique du divers qui est la créolisation s’ouvre sur le chaos-monde, le chaos étant la brume sur la vitre des rencontres et des mélanges qui empêche de voir ou de deviner le résultat de cette mise en contact. C’est pourquoi la créolisation débouche sur l’imprévisibilité.
Il semble possible, sur la base de cette poétique du Divers, d’entreprendre une lecture des deux œuvres Les Indes et Le sel noir.
Il s’agira de montrer que l’histoire, momie des faits passés, est remise au goût du jour, revivifiée à travers la perception de l’écrivain et projetée dans l’avenir. L’écriture se présente alors comme une vallée, un vaste champ de la subjectivité où l’histoire, sortie de ce réduit qu’est la vision universelle et impersonnelle, prend vie. La poétique du Divers appliquée ici revient à analyser les deux recueils de poèmes comme des œuvres de mémoire, c’est-à-dire des textes qui s’inspirent de faits historiques qu’ils débordent pour viser l’inédit. Cela suppose que sur le plan syntagmatique, le sujet est un élément de l’histoire, vérifiable, consensuel, impersonnel parce que vérité universelle. En revanche le prédicat, c’est-à-dire ce qui est dit du sujet, la manière de le dire est un autre discours qui fait du premier sujet un sujet autre. Le sujet, finalement, ne peut pas être, il doit advenir. L’étude, en définitive, essaiera de montrer comment le discours poétique aspire le référent extralinguistique du sujet pour l’intégrer dans l’énoncé et lui donner un sens qui ne peut être que celui du texte.

1. DE L’EXTRALINGUISTIQUE AU DISCOURS

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Les Indes et Le sel noir peuvent être présentés comme des recueils de poèmes dans lesquels l’auteur semble convertir les éléments auxquels réfère le discours en éléments purement linguistiques sans référents extratextuels. L’histoire se dissout ainsi dans le poème pour être resémantisée. Glissant nous place alors dans un processus d’appropriation du monde. Les textes s’analysent ainsi comme une diversification de la compréhension de l’histoire. Les thématiques abordées, relevant de faits historiques, sont observées dans un autre angle qui les soustrait de la référence absolue pour les soumettre à une autre perception. On peut noter, à cet effet, deux éléments : la structure des textes et le discours.
A propos du premier axe, on retient la fragmentation des textes en ce qu’il convient, à la suite de Jean Louis Joubert, d’appeler escales de la parole [11]. Escales parce que les œuvres fonctionnent comme une visite de différents archipels à la surface des eaux. Cette structure archepellique offre une pluralité de visions et d’univers, réinventant ainsi le big bang qui désagrège le cosmos en plusieurs points cardinaux. Le UN unipolaire cède le pas au Divers. Ainsi, le morne qui apparaît comme la tour au-dessus de laquelle le regard soumet et contrôle l’espace se dissout dans la vallée qui sépare les différents archipels. Il y a là une aventure dont nulle ne sait l’issue, étant entendu qu’aucun regard transcendantal ne domine le parcours.
Dans le second axe, le rapport entre le thème et le prédicat organise un autre discours qui contredit la conception universelle du sujet qui est, en réalité, un élément de l’histoire. L’universellement connu s’enfle, sous la plume de Glissant, jusqu’à la boursouflure pour donner un autre visage qui est un autre sens. On assiste là également à une aventure de l’écriture.

1.1. Du morne à la vallée

Les œuvres sont comme de larges édifices renfermant plusieurs pièces. En effet, les différentes escales commencent chacune par un texte introductif (la porte d’entrée) qui se dilate et s’ouvre sur l’ensemble des fragments (les différentes pièces). Ceux-ci, par leur nombre, supposent une diversité. On voit comme la destruction d’un regard englobant et transcendantal au profit d’un parcours plus large et offrant plusieurs pistes. La partie visible est donc cette vallée semée de plusieurs morceaux de textes qui affichent chacun son autonomie, mais dont l’ensemble en réalité participe au sens commun du texte introductif. On retrouve ici la métaphore du rhizome, image chère à Glissant. La racine rhizome s’oppose à la racine unique en ce sens que s’y greffent plusieurs autres racines qui instaurent une diversité, mais dont la vertu est de rendre la plante plus stable. En outre, « (...) le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines » [12].


La structure des deux œuvres obéit à celle de la racine rhizome. Les Indes et Le sel noir sont constitués d’escales de la parole. Pour Les Indes, on en note six, intitulées L’APPEL, LE VOYAGE, LA CONQUÊTE, LA TRAITE, LES HEROS, LA RELATION.
Chaque escale, également, est un ensemble de fragments de textes numérotés en chiffres romains. Il faudra noter, en revanche, que cette numérotation ne discontinue pas, du premier fragment au dernier de l’ensemble du texte. On peut lire dans cette numérotation continue une volonté de solidarité des différents sens édifiés par l’ensemble des escales, le TOUT-MONDE. Les Indes est composé de LXV (soixante cinq) fragments. Ceux-ci se répartissent comme suit :

L’APPEL : du n°I au XVIII, soit 18 fragments (p.109-118)
LE VOYAGE : du n° XIX au XXXII, soit 14 fragments (p.119-127)
LA CONQUÊTE : du n°XXXIII au XLII, soit dix fragments (p.129-138) LA TRAITE : du n°XLIII au LII, soit dix fragments (p.139-147) LES HEROS : LIII au LXIV, soit 12 fragments (p.149-157) LA RELATION : LXV (p.159.165).

Le sel noir propose sept escales. Les différents fragments qu’elles renferment sont, comme dans l’œuvre précédente, pourvus de numéros, en chiffres romains. La première escale Le premier jour (XII fragments, p.171 - 180), la deuxième escale Carthage (XII fragments, p.181-190), la troisième escale Gabelles (dix fragments, p.191-199), la quatrième Afrique (un seul long fragment est non pourvu de numéro, p.201-209), la cinquième Plaies (XII fragments, p.211-221), la sixième Le grand midi (sept fragments, 223-231), la septième Acclamation (quatre segments, p. 233-238).
On s’aperçoit, au vu de ce qui précède, que la numérotation est l’un des éléments fondamentaux qui participent à la construction d’un sens à l’architecture des deux œuvres. Cela impose qu’un mot soit dit à l’endroit de l’escale Afrique, seule partie de Le sel noir non pourvue de numéro et non fragmentée. Ce long texte, composé de vingt-deux quintiles et d’un distique, apparaît comme la racine principale sur laquelle se greffent les autres racines. Cela, pour deux raisons fondamentales. D’abord, le continent africain est reconnu comme le berceau de l’humanité. Ensuite, il est le point de départ de cette fragmentation - douloureuse à l’origine parce que relevant de la déportation - qui a constitué pour le descendant d’esclave, la Caraïbe. L’Afrique est, en effet, la terre d’origine de celui que Glissant définit comme

« le « migrant nu », c’est-à-dire celui que l’on a transporté de force sur le continent et qui constitue la base de peuplement de cette espèce de circularité fondamentale qu’est pour moi la Caraïbe » [13].

Ainsi, la Caraïbe constituée d’un ensemble d’îles s’alimente, pour Glissant, à la source du sein maternel de l’Afrique. La théorie de la créolisation elle-même s’inspire de cette Afrique et de l’image d’esclaves embarqués sur des négriers différents pour séparer et empêcher de communiquer entre eux des hommes et des femmes qui appartiennent à la même tribu. Mais, une fois sur les plantations, les divers peuples constitués des heurts des séparations forcées parleront le créole qui est, selon Glissant, « une langue composite, née de la mise en contact d’éléments linguistiques absolument hétérogènes les uns par rapport aux autres » [14]. L’hétérogénéité des éléments constitutifs de la langue, et surtout la force imprévisible ayant entraîné la création de cette langue fondent la théorie de la créolisation qui est la somme de tous les possibles. Le paysage de la langue créole est, pour tout dire,

« Une rencontre d’éléments culturels venus d’horizons absolument divers et qui réellement se créolisent, qui réellement s’imbriquent et se confondent l’un dans l’autre pour donner quelque chose d’absolument imprévisible, d’absolument nouveau (...) » [15].

L’escale Afrique est donc le décor de ce continent africain qui est la racine principale, le lieu de départ de cette humanité fragmentée, mais également cette géographie mentale vers laquelle reviennent s’agripper les amarres de toutes ces humanités « (...) accablées sous la chape d’une pensée monolithique (...) » [16]. Il semble donc que l’architecture particulière de l’escale Afrique dans Le sel noir obéit à la place fondamentale qu’occupe le continent dans l’univers de Glissant. Sur le fond, cette escale semble - comparée aux précédentes - le texte le plus gai. La symbolique du sel y est, en effet, développée avec moins d’amertume. Le poème finit sur une note d’espoir.
On peut, à cet effet, lire les deux dernières strophes, c’est-à-dire le dernier quintile et le distique :

« Afrique Afrique Ô plus joyeuse ô strophe beauté drue
Moi je rêvais, en toi l’homme nouait son lourd exil
Maintenant j’ai quitté l’épaisseur pour le plat visage
Les gypses pour le fer et le corail pour le poisson
Voici, la masse est nue, voici au sable l’Africaine

Et elle prend le sel dans ses cheveux beau geai beau fruit
Et peut-être enfin le cueillerons-nous tous, ô peut-être
 », p. 208-209.

Si parlant de l’Afrique la note est plus optimiste, c’est, semble t-il, parce que le texte a été publié dans sa première version en 1960, période à laquelle les pays africains accédaient pour la grande part à l’indépendance. Ce fut, pour les intellectuels, une lumière d’espoir pour un continent qui a été longtemps asservi.
S’agissant des autres escales, le sens semble le même. En effet, chaque escale peut être considérée comme une île régie par une autorité organique qu’est le texte introductif. Le fragment marqué d’un numéro a une identité certes autonome du fait du sceau du numéro, mais est comptable de l’ensemble des idées exprimées par les fragments des textes qui forment la même escale.
Les deux œuvres présentent chacune un fait général que le poète compartimente, dissèque. Il y a dans la structure archipellique des œuvres une lecture fragmentaire des faits. Glissant propose à la place d’une perception englobante, raide et univoque, un regard plutôt souple, divers qui prend en compte la sensibilité de tous les peuples concernés par l’histoire.


2.2. De la référence absolue aux déictiques

On entend par référence absolue l’objet ou la réalité extralinguistique que désigne l’acte de la communication. Dans les deux œuvres, les références absolues sont constituées par les faits historiques et les lieux nommés. Ces éléments réfèrent à des objets, des espaces, des personnes, des événements ayant eu cours ou qui existent toujours. Les déictiques supposent, quant à eux, ce que Kerbrat-Orecchionni définit comme

« les unités linguistiques dont le fonctionnement sémantico-référentiel (sélection à l’encodage, interprétation au décodage) implique une prise en considération de certains des éléments constitutifs de la situation de communication, à savoir

- le rôle que tiennent dans le procès d’énonciation les actants de l’énoncé,
- la situation spatio-temporelle du locuteur, et éventuellement de l’allocutaire » [17].

Le rapport de la référence absolue aux déictiques ne s’analyse donc qu’à travers ce processus de passage d’un élément extralinguistique au discours. A cet effet, on note que l’espace de l’écriture dans Les Indes et Le sel noir est un lieu de conversion. On assiste ici à un jeu de la référence. Glissant saisit les référents extralinguistiques, les dote d’attributs, en fait de purs éléments linguistiques, pour enfin se les approprier totalement dans un sens qui déroge à toute interprétation universelle. Le poète semble ainsi passer de l’histoire à la mémoire. On ne peut, à cet effet, entreprendre une étude énonciative des œuvres sans revenir à la structure des livres. Il ne s’agira plus seulement d’observer le squelette, l’architecture des textes. Il faudra considérer les textes introductifs dont on sait qu’ils fonctionnent comme les portes d’entrée des différents édifices archipelliques.
Au titre des Indes, nous avons six textes introductifs. Le premier s’intitule L’APPEL.

« 1492. Les Grands Découvreurs s’élancent sur l’Atlantique à la découverte des Indes. Avec eux le poème commence. Tous ceux aussi, avant et après ce Jour Nouveau, qui ont connu leur rêve, en ont vécu ou en sont morts. L’imagination crée à l’homme des Indes toujours suscitées, que l’homme dispute au monde. Ceux qui partirent d’Espagne et du Portugal, convoitant l’or et les épices ; mais soldats et mystiques aussi. Le chant nomme le père Labat, jacobin et corsaire ; puis ce nègre prophète qu’il fit fouetter à sang, lequel avait vu grandir sur la mer, avant qu’ils eussent paru, les bateaux ; et nomme Toussaint Louverture, esclave et libérateur d’Haïti...
Mais il ne faut anticiper sur l’histoire : voici le port en fête, l’aventure qui se noue ; le rêve s’épuise dans son projet.
L’homme a peur de son désir, au moment de le satisfaire
 », p. 109.

On retient, comme relevant de l’histoire, la date 1492, année de la découverte de l’Amérique. On a aussi des noms, le père Labat, Toussaint-Louverture, Espagne, Portugal, Haïti, les Indes. Ces éléments énoncés sont des référents extralinguistiques à portée universelle. Cependant, on relève ici qu’ils sont chargés d’affects qui les soustraient du champ historique.
D’abord la date. 1492, associée à Jour Nouveau, est le point de départ de deux événements : la conquête des Indes et la naissance du poème : Avec eux le poème commence. Du premier événement au second, on passe de l’extralinguistique au discours. Glissant situe l’impersonnel, c’est-à-dire la date, comme le point de l’œuvre personnelle qui est l’activité poétique. La poésie est l’aventure jumelle de la conquête des Indes. Faire de 1492 le commencement du poème, c’est pour Glissant refuser de concevoir son activité poétique comme une conséquence de la conquête, mais plutôt comme son équivalence, c’est-à-dire une aventure humaine, avec ses succès et ses défaites. La suite du texte le mentionne : « L’imagination crée à l’homme des Indes toujours suscitées, que l’homme dispute au monde ». Il retire de fait à la date sa portée historique pour lui donner un sens qui n’est que celui de son texte. Les Indes deviennent un élément générique qui se prête à toute quête. Par ailleurs, la poésie comme aventure fait du poète non pas un objet, mais un acteur. Glissant ne subit pas l’histoire, il en est également l’un des acteurs.
En second lieu, on a des noms de lieux. Ce sont Atlantique, Indes, Espagne, Portugal, Haïti. Ces éléments, qui sont en réalité des référents absolus, n’échappent pas au processus de conversion. Par le cotexte, ils n’appartiennent plus à la réalité extralinguistique, mais au discours. En effet, aux noms cités sont associés des subjectivèmes, traces du locuteur qui s’approprie l’objet nommé. Le verbe « s’élancent », qui a pour objet Atlantique, présente celle-ci non comme une voie, mais comme une proie. L’Atlantique est une victime des Grands Découvreurs. Le verbe est alors connoté d’une appréciation qui implique le locuteur.
Au sujet des Indes, suscitées par l’imagination, on peut dire qu’elles sont devenues une géographie mentale, non plus l’espace réel. L’Espagne et le Portugal sont vus comme des lieux de départs de conquérants étourdis et passionnés. On ne peut, en effet, comprendre le sens de ces lieux désignés qu’à travers ce vers :

« Tous ceux aussi, avant et après ce Jour Nouveau, qui ont connu leur rêve, en ont vécu ou en sont morts ».

Ce vers est un cotexte dont la vertu est de circonscrire la signification d’un terme à l’intérieur du texte. L’extra-texte devient donc impuissant et l’élément nommé appartient au discours. Haïti également ne trouve son sens que par le biais du lexème libérateur, lui-même qualificatif de Toussaint-Louverture.
Les autres textes introductifs ont le même fonctionnement. Celui relatif aux escales, LE VOYAGE, LA CONQUÊTE, LA TRAITE, LES HEROS, regorge de subjectivèmes qui trahissent l’univers objectif qui semble être au centre des textes.
Peut-être faut-il relever ces termes évocateurs de la subjectivité affective qui traduisent l’implication totale du locuteur dans le texte. Ce seront les mots marqués en gras dans les textes.

LE VOYAGE

« La peur. Durant les trois mois (une éternité) qu’ils furent sur l’infini de l’océan, ces marins connurent l’ambiguïté ; ils connurent que le Nord, asile de l’aiguille, est double. Que ne souffrirent-ils pas ? (...). Elle rend digne d’un sable nouveau cela qui n’est d’abord que ténèbres entre la Demeure et la Connaissance : l’inépuisable voyage. (...) Le 12 octobre 1492, l’ancre fut jetée, face aux forêts, sous un soleil qui éclatait », p.119.

Pour LA CONQUÊTE, on a :

« Convoitèrent jusqu’à en mourir, (...). Ils saccagèrent l’espace, dans leur fureur cupide et follement mystique. Tragique chant. (...) L’assassin déchaîné », p.129.

LA TRAITE

« La traite. Ce qu’il n’effacera jamais de la face de la mer. Sur la rive occidentale de l’Afrique, les marchants de chair font provision. Pendant deux siècles le fructueux trafic, plus ou moins avoué, fournit les Îles, le Nord de l’Amérique, et à non moindre proportion, le Centre et le Sud. C’est un massacre ici (au réservoir de l’Afrique) afin de compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le chant de mort. Un langage de déraison, mais qui porte raison nouvelle. Car aussi le commencement d’une Unité, l’autre partie d’un accord enfin commué. C’est l’Inde de souffrance, après les Indes du rêve. Maintenant la réalité est fille de l’homme vraiment : née des contradictions qu’il a vécues et suscitées », p.139.

LES HEROS

« Du sourd travail qui emplit trois siècles, il est dit maintenant ce que le monde ne voulut pas qu’il se dise : un lourd combat y fut la seule marque du temps. Ainsi, pour évoquer l’épopée obscure - Delgrès lutta jusqu’à la mort contre des forces très supérieures en nombre et armement. Peut-être son exemple soutint-il la volonté de - Toussaint : lui aussi mort pour cette cause, et dont le lieutenant le plus fameux est bien - Dessalines : de terrible mémoire... Mais sur ces Indes déchirées, quel miracle, ou quelle nécessité plutôt a posé sa main laborieuse ? ... », p.149


Les différents éléments soulignés traduisent tous une idée de la démesure. Les monèmes éternité, infini, inépuisable, éclatait, emplit, force très supérieures, de terrible mémoire sont autant de qualificatifs, de descriptions et des commentaires qui donnent au prédicat plus d’importance dans le discours que le thème. Le regard du poète sur la traite négrière, ses causes et ses conséquences, les rapports entre les Indiens et les conquérants est orienté de telle sorte qu’il met l’expression du regard au centre du discours. Les sujets sur lesquels porte ce regard semblent occuper une place secondaire. La subjectivité qui anime les propos réoriente le sens de tous les thèmes abordés et empêche une signification extralinguistique. L’histoire de la conquête des Indes et de la traite négrière prend ici une allure qui est celle de la célébration, non pas celle de la narration. Glissant semble passer de l’histoire à la mémoire.

3. DE L’HISTOIRE A LA MEMOIRE

Il faut entendre par la mémoire ce discours qui est à mi-chemin entre le récit objectif que sont l’histoire et les mémoires qui, selon les termes de Georges Gusdorf, sont « un récit d’un personnage fait par lui-même de sa vie (...) » [18]. L’histoire est explicitement impersonnelle. Les mémoires sont autobiographiques. La mémoire, elle, est le regard d’un individu sur l’histoire. Ce regard n’est personnel que dans la mesure où certains subjectivèmes permettent d’identifier la forte présence de l’auteur. Ces subjectivèmes mettent en lumière de la part de l’auteur ce que Glissant appelle « (...) la relation personnelle ou collective à l’Histoire (...) » [19]. La mémoire est donc une représentation. Elle est donc faite de réel et de virtuel et vise l’inédit. A ce sujet, elle déborde non seulement l’histoire, mais aussi la réalité pour se prolonger dans une vision du possible. Glissant donne à voir dans les deux recueils de poèmes ce fonctionnement de la mémoire. Prenant appui sur des faits de l’histoire, le poète construit un univers qui passe les bornes des éléments auxquels réfère le discours. Le souci est de faire éclater l’universel, d’exploser les certitudes et d’ouvrir sur l’inédit. Le discours alors est célébration, à deux niveaux. Célébrations des faits et de la parole. On lit comme un mouvement escaladant qui part des réalités historiques vers l’ineffable.

3.1. Du réel au virtuel

L’écriture de Glissant fonctionne comme la construction d’un univers immanent au texte. Certes, des faits réels sont évoqués. Ils sont même la substance des énoncés, leurs sujets. Seulement, il y a discours au sens où celui-ci se confond à la parole qui est le fait de l’encodeur. On remarque, en effet, que le regard personnel de l’énonciateur est dominant au point de rendre aphone la voix de l’histoire. On a vu, au sujet des INDES, que le projet de la conquête du Nouveau Monde commence avec la naissance du poème. L’aventure de la voile et celle du verbe sont jumelles pour ainsi dire. Il faut se référer à quelques fragments des différentes escales. D’abord le premier de l’escale Appel.

« Sur Gêne va s’ouvrir le pré des cloches d’aventures.
Ô lyre d’airain et de vent, dans l’air lyrique des départs,
L’ancre est à jour !...
Qu’on la tarisse ! au loin d’une autre salaison.
O le sel de la mer est plus propice ici que l’eau bénite
de l’évêque,
Cependant que la foule fait silence ; et elle entend la suite
de l’histoire...
ville, écoute ; et sois pieuse ! Religion te sera faite dans
nos cœurs
qui avons su l’émoi et la boussole, et d’autres œuvres
sur la voile
 », p. 111.

L’idée générale du texte est l’annonce d’un voyage au départ de Gêne, ville italienne, l’un des symboles de la chrétienté. Plusieurs mots du texte définissent ce paradigme de l’église. On note eau bénite, cloches, évêque, pieuse, Religion. Le voyage est, lui, défini par aventures, départs, ancre, loin, boussole, voile, mer.
Cependant, on se rend vite compte que le lecteur a affaire non pas au voyage, mais à un récit. Un conteur, devant une foule, dit une histoire, celle d’une aventure sur la mer. La réalité n’est plus dès lors extratextuelle. Ne vaut, en effet, pour la foule et le lecteur, que la parole du conteur qui rend compte de l’histoire. Finalement, la ville de Gêne, seul référent absolu, devient une référence cotextuelle dans la mesure où elle n’est plus que ce que le poète en dit. Le destinataire ne faisant par lui-même aucune expérience personnelle de la localité, il ne peut en avoir qu’une opinion transtextuelle, c’est-à-dire celle de l’émetteur du discours. La subjectivité est donc à l’œuvre, qui met l’encodeur au centre de l’énoncé.
On retient, à cet effet, la fonction émotive. Les nombreuses envolées qui jalonnent le texte traduisent la forte implication de l’auteur dans son discours. Il faut retenir trois éléments.
On est sensible à ces vers qui sont plutôt un chant

« Ô lyre d’airain et de vent, dans l’air lyrique des départs,
O le sel de la mer est plus propice ici que l’eau bénite
 ».

Il y a aussi les différentes exhortations

« Qu’on la tarisse ! au loin d’une autre salaison.
ville, écoute ; et sois pieuse ! Religion te sera faite dans
nos cœurs
 ».

Enfin l’exclamation

« L’ancre est à jour !... ». Ces trois éléments ont pour commune vertu d’enrober le message par la touche de l’encodeur. Celui-ci se fond dans l’objet de son discours. Ainsi, la frontière entre le thème et le prédicat s’amenuise ou s’efface au point de faire du prédicat lui-même le cadre d’un autre thème.
En réalité, et comme il est mentionné plus haut, ce qui importe véritablement c’est moins le voyage historique entrepris depuis Gênes que le récit de ce voyage fait par un encodeur qui en a une expérience particulière. Du coup, l’histoire cède à la célébration qui est, elle, émotive. On peut voir ici un processus de conversion de l’histoire à la mémoire. Or la mémoire est exclusive puisqu’elle est une interprétation.
En effet, quand ce qu’on dit d’un thème crée un thème autre que le premier, il y a, semble t-il, un mouvement qui part d’un référent extralinguistique, et qui fait de lui un référent contextuel avant de le fondre dans l’indicible d’un univers qui n’appartient qu’à l’encodeur. A preuve, la ville de Gêne, sous la plume de Glissant est un symbole. Le départ des conquérants du Nouveau Monde vaut moins que le récit de ce départ. Mieux, le récit de ce départ n’est pour tout dire que l’annonce de la naissance de l’activité poétique. On se rappelle ces propos liminaires dans le texte introductif de l’escale : « 1492. Les Grands Découvreurs s’élancent sur l’Atlantique à la découverte des Indes. Avec eux le poème commence », p. 109.


On retiendra alors que tout ce qui suivra comme discours sur les différentes odyssées des conquérants du Nouveau Monde est l’exaltation de la matière poétique. La poésie de Glissant est animée de la turbulence des aventures de la conquête du Nouveau Monde, simplement parce qu’il est lui-même le résultat de ces aventures. Continuer à cheminer par la poésie, c’est sans doute refuser le débarquement. Mais, c’est sûrement ouvrir une autre aventure au-delà de la première qui débouche sur l’inconnu. A ce propos, deux autres fragments, III et V, sont essentiels.

III

« Il dit ; et la plage ne sait, à ce début, de quelle écume
se fera
Sacre ou ravage ? Nul ne sait, pieds nus sur le sable nu,
De quelles Indes voici l’approche et la louange, ou quel ce capitaine
(Aveuglé de vents ou de diamants ?)
Que la voix sur la plage somme encore de partir, libérant
la boucle d’amarre ?
- Mais cette science est plus profonde
 », p. 112.

V

« Il n’est pas temps encore. La nuit de foi pourtant, ou
même nuit des profondeurs
Déjà devient sel de la mer, et non, complices du lévite,
saumures sales
Qui enivrent la chair et folle jettent l’âme à la cime des mâts, ô douleur !
Devers la hune, devers le sable, par-dessus cet océan, si
haut !
Comme pour arracher, de chaque plaie, l’épais maïs de
l’inconnu
 », p. 113.

Les différents questionnements, qui marquent ces passages, et le mot inconnu qui ponctue le dernier fragment expriment à quel point l’activité poétique chez Glissant est une aventure. On voit là les traits caractéristiques de la poétique de la créolisation.
Les interrogations passionnées qui marquent les différents passages connotent une vague inquiétude, marque d’une réminiscence. Il y a comme la quête à l’intérieur de lui-même d’une voie disparue ou d’une voix éteinte. Les retrouver semble pour le poète indispensable à la définition de son identité. La créolisation apparaît comme cette quête de la trace qu’on peut définir comme les restes, le fond culturel inaltérable laissé par l’ancêtre. Pour le caribéen créole, l’ancêtre est nécessairement divers. Cette diversité est elle-même inhérente à cette langue créole composite. On observe alors que la poétique de la créolisation est ce cheminement de l’écriture, cette aventure d’une poésie qui erre, et d’escales en escales vise l’inconnu. Car, Christophe Colomb lui-même savait-il jamais que son projet de découverte des Indes serait la découverte des Amériques avec, pour conséquences, toutes les convoitises associées à l’exploitation du Nouveau Monde : le massacre des Indiens, la traite négrière et une nouvelle configuration de la planète ? Toute aventure est donc pour ainsi dire un saut dans l’inconnu.
Sur le plan de l’écriture, l’aventure poétique est concomitante au voilier. Ou peut-être en est-elle son corrélat invisible et imprévisible. L’aventure qui part de Gêne en 1492, consignée dans les livres d’histoire, ignorait qu’elle dénouait aussi les amarres d’un navire poétique qui lui survivrait. Le réel historique Gêne est resémantisé et n’appartient plus à l’espace objectif. Il appartient désormais à l’univers poétique. On est en présence d’un mouvement escaladant qui part d’un contexte historique pour se dissiper, par le canal de l’écriture, dans un avenir indéchiffrable. On s’aperçoit dès lors que chez Glissant, une poétique de l’inconnu est souveraine. Toutefois, elle ne l’est pas dans un sens qui est celui de la démission. Le refus d’une norme commande l’imprévisibilité, c’est-à-dire un processus indépendant dont nul n’est maître. Par là même, la vision du monde du poète est celle de l’inédit.

3.2. De l’inédit

Glissant, en s’appropriant et en soumettant l’histoire aux aléas de l’inconnu, ne professe aucunement le désordre. Le chaos chez lui s’analyse dans l’imprévisibilité des rencontres d’éléments non prévus à cet effet. Toutefois, ces différents éléments, de prime abord hétérogènes les uns aux autres, s’adaptent à leur nouvelle condition et mobilisent les ressources nécessaires à l’équilibre de l’ensemble. La vision de Glissant se conçoit donc dans une perspective dynamique. Rien n’est qui doit rester tel. Tout doit advenir. C’est pourquoi l’inédit reste le point focal de cette poétique de la créolisation. A ce propos, il semble important d’établir les nuances entre les concepts qui actualisent l’idée de rencontre. Il s’agit de créolité, métissage et créolisation.
Le premier terme, créolité, peut s’analyser comme un processus achevé. Dans le livre Eloge de la créolité [20] cosigné par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Rapahaël Confiant, le terme paraît définir l’identité d’un peuple insulaire qui réclame son droit à l’autochtonie. Le terme ainsi délimite un territoire et se prête à l’aboutissement d’un processus. Il y a de la négation de l’autre dans la créolité. Jean-Louis Joubert fait remarquer que

« Glissant reproche à la théorie de la créolité de ne s’attacher qu’au résultat et au contenu (ce que sont devenus les pays de langue créole), et finalement de viser une essence créole, tandis que la créolisation s’affirme comme acte, comme processus, comme ouverture sur l’imprévisible » [21].


Le métissage, quant à lui, explique certes la rencontre et l’alchimie, mais exclut l’imprévisibilité. En effet, comme dit Glissant lui-même
La créolisation a sur la créolité l’avantage d’être en construction perpétuelle. Aussi est-elle, sur le plan de l’écriture, le processus de soumission de faits réels ou historiques au flux de la mobilité. Le sel noir a sans doute le même traitement. Tous les lieux évoqués sont mis en instance de signifier au-delà de ce qu’ils sont. La présentation du texte à partir de quelques-uns de ses éléments essentiels permettra, sans doute, de dévoiler ce que le texte a d’inédit. On retiendra la dédicace, les escales Premier jour, Carthage.
Le texte rend hommage à la mer. La dédicace, à cet effet, mentionne un certain nombre d’éléments qui traduisent la conception que le poète a de l’océan.

LE SEL NOIR : 1960

« À la mer

Pour le sel qu’elle signifie
Encore une fois splendeur et amertume. Détresse des lumières
sur l’espace. Profusion. Le thème, pure idée, se noue d’écumes,
de salaisons. Monotonie : rumeur inlassable que le cri frêle.
Il est - au delta - un fleuve où le mot s’amasse, le poème
- et où le sel se purifie
 », p.169.

Le texte tout entier, par ce mot introductif, est dédicacé à la mer. Celle-ci est présentée comme la métonymie du sel. Cela, à différents niveaux. On note, de façon évidente, le premier niveau : l’eau marine est faite de sel et d’eau. Si les prochains niveaux d’explication retiennent davantage notre attention, c’est parce qu’ils débordent le cadre littéral, pour se doter de diverses connotations qui mettent en relief non pas tant le thème, mais le prédicat. Certes, le thème sel est au centre du discours. Mais il n’est pas le sel qu’on sait. Ce sel-ci a une histoire particulière, donc des attributs supplémentaires. Ces attributs se définissent à travers les prédicats. On note donc que ce sel est splendeur et amertume. Détresse des lumières sur l’espace. Profusion. On peut identifier dans les mots précédents quatre étapes majeures liées à la conquête du Nouveau Monde : L’idée de la conquête (Splendeur), la douleur pour le conquérant de s’arracher de sa terre natale (amertume), l’incertitude pendant le voyage (détresse des lumières), la joie de mouiller enfin et la découverte du nouveau monde (Profusion).
La réorientation vers d’horizons non encore connus ou impensables a ceci d’inédit qu’il n’est pas jusqu’à la plus petite idée du texte qui ne veuille déroger à l’Histoire. Dans la première escale, par exemple, l’idée développée rompt avec l’ordre qui avait cours. L’Histoire se pose en objet passif qui apprend du conteur. De même, la parole est refusée à ceux qui en avaient le monopole. Ce texte qui introduit la première escale Le premier jour est assez révélateur de cette démarche atypique qu’est la créolisation.

Le premier jour

« Le conteur mesure sa parole dans l’éclat démesuré. Il va, par solitude même, chanter la terre, ceux qui la souffrent. Il n’offre la parole à tels qui s’en enchantent, s’y exaltent mais aux corps brûlés par le temps : halliers, peuples contraints, villages nus, multitude du rivage.
Quand, ce sage marin, mesuré diseur, son chant l’achève, le recommence. Il vient, enfant, dans le premier matin. Il voit l’écume originelle, la première suée de sel. L’Histoire qui entend
 », p.173.

On retient du texte introductif de la première escale l’image d’un conteur qui annonce sa particularité : celle de la parole au service non pas du plaisir, mais de la douleur. Le conteur qui chante la terre choisit un camp, celui de ceux qui souffrent. Peut-être est-on obligé de remarquer déjà dans le tissu langagier (il faut entendre les mots du discours) l’expression même de l’archipel qui se lit dans l’unicité du pluriel. On lit, en effet, ce dialogue ou cette interaction entre le pluriel et le singulier. Dans les termes, on note : « Le conteur mesure sa parole dans l’éclat démesurée » (la mesure dans la démesure). La singularité de la mesure fait écho dans les monèmes comme « solitude, sage marin, mesuré diseur, enfant, premier matin, écume originelle, première suée ».
Le pluriel contenu dans « l’éclat démesuré » trouve, lui, écho dans « les corps brûlés, peuples contraints, multitude du rivage, recommence » (qui renferme l’idée de retour perpétuel).
Cette cohabitation du singulier et du pluriel dans un sens qui est celui d’une conjugaison de deux nombres offre des perspectives d’un univers autre. L’Histoire ne doit plus attendre d’être une norme, elle doit écouter la mémoire. L’individu, dans sa singularité, émerge au-dessus de cet agrégat de faits auxquels l’historien croit devoir donner une dénomination globale qui convienne aux drames individuels. L’individu, dans sa singularité, est une des îles qui composent cet archipel humain. C’est pourquoi il convient d’en avoir non pas un regard englobant, mais mémorielle. L’activité poétique apparaît alors à Glissant comme un parcours, un voyage.
Dans nombre de fragments de cette escale, on note le verbe descendre ou redescendre. On pourrait analyser cet emploi comme un refus du sommet, le morne, où le regard embrasserait faussement une totalité. Descendre, redescendre, c’est substituer à cette domination théorique du regard, l’expérience de la marche. On lit :

I

« La boue des mornes descend rougir les coutelas ».

II

« L’aube vacille, ah il est beau de redescendre ».

III

« Les hommes descendront la rue de boue ».

IV

« L’officiant récite son savoir, et la terre vire en effet, et
Les feuilles se voient d’en bas dans leur sombre verdeur
 ».

Peut-être est-ce là la descente de l’intellectuel dans la douleur des siens. On retiendra, en revanche, que Glissant refuse le confort d’idées reçues des autres pour se lancer dans la conquête ou l’exploration d’un autre espace du savoir. La trace, comme lieu source pour l’historien, est revisitée. L’esprit, cette fois n’est pas de construire une vérité universelle. Il s’agit de revivifier ces faits passés et permettre à chacun des acteurs de prendre la parole.
La première cité visitée est Carthage, ville tunisienne conquise et détruite par les Romains. La mer y est vue sous le visage paradoxal de complice du bourreau et de lieu purificateur.


Carthage

« L’arôme, de la mer, qu’on répand sur la ville conquise. Chacun
oublie le premier sel qu’il goûta : voici qu’il trafique cette
essence. Le monde - et aujourd’hui plus encore on voit mainte
Carthage violée - alimente cette flamme en lui de reconquérir,
de tuer. La mer docile est son complice.
Un peuple vient ; on lui allouera sa mesure de sel sur le
labour des plaies. Libre enfin il lamente sur les cendres. Le
sel à jamais s’est mêlé au sang des victimes et aux pierres
blessées qui firent œuvre d’homme », p. 183.

L’escale est composée de douze fragments. L’idée centrale reste celle d’un sel amer, c’est-à-dire d’une mer qui a servi de moyen pour une conquête impérialiste.

« Déjà le sel aux mains des fossoyeurs. La lie, non plus
l’arôme, de la mer, qu’on répand sur la ville conquise
 ».

On remarque que Carthage sort de son histoire particulière pour donner son nom à tous les autres faits où une cité libre a subi les assauts d’une conquête impérialiste. Peut-être un certain engagement militant du poète explique t-il cette dépersonnalisation du drame de Carthage quand Glissant donne son image aux autres atrocités. Il n’empêche, en revanche, que retrouver Carthage hors de la géographie tunisienne, c’est fonder plus solidement cette mémoire sur des espaces inédits.

En conclusion, il semble que la poétique de la créolisation procède de deux éléments fondamentaux. Le premier est l’aventure, le second est l’inconnu. A propos du premier, on peut noter que l’écriture est chez Glissant un voyage dans une vallée où aucun regard transcendantal ne permet de dominer le parcours et définir un itinéraire. Il y a là comme une quête de l’écriture elle-même qui se cherche un sens ou un objet neuf. C’est ainsi que le référent extralinguistique est aspiré à l’intérieur du texte, dépouillé de ses attributs et resémantisé. On est ici dans un jeu d’immanence textuelle qui est une réappropriation du sens ou une célébration du sens selon la propre sensibilité du poète. Cette poétique du regard intérieur est aussi une célébration de la mémoire dans la mesure où du sens commun au sens personnel d’un mot, on passe de l’universel au local qui est le passage de l’Histoire à la mémoire. S’agissant de l’inconnu, on peut dire qu’il répond à un refus des lieux communs et à une activation de l’impensable. Peut-être Glissant refuse-t-il le dictat d’une vision monolithique détenue par ceux qui s’arrogent le droit d’écrire l’Histoire. On reconnaîtra, en revanche, que cette poétique de la créolisation n’est pas le confort des idées reçues et l’orgueil des conceptions à imposer. Elle établit, à chaque trait de la plume, un abîme qui est un terrain vierge, lieu de tous les possibles. En effet, si écrire c’est établir un réseau de relation avec un lecteur potentiel, le destin du texte échappe à son créateur dès lors qu’un destinataire en prend possession.

BIBLIOGRAPHIE

BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la créolité, Paris, Gallimard, 1989.
GLISSANT, Edouard, Poèmes complets, Paris, Gallimard, 1994.
- Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996.
- Mémoires des esclavages, Paris, Gallimard/La Documentation française, 2007.
GUSDORF, Georges, Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991.
JOUBERT, Jean-Louis, in Edouard Glissant, Paris, Adpf, 2005.
KERBRAT-ORECCHIONNI, Catherine, L’énonciation : de la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 1997 (3ème édition).
TODOROV, Tzvetan, « La mémoire devant l’histoire », in Terrain, n° 25 - Des sports (septembre 1995), [En ligne], mis en ligne le 07 juin 2007. URL : http://terrain.revues.org/index2854.html. Consulté le 09 novembre 2008.


[1] Université de Cocody, Abidjan, Côte d’Ivoire

[2] TODOROV, Tzvetan, « La mémoire devant l’histoire », in Terrain, n°25 - Des sports (septembre 1995), [En ligne], mis en ligne le 07 juin 2007. URL : http://terrain.revues.org/index2854.html. Consulté le 09 novembre 2008.

[3] Ibid.

[4] Ces deux œuvres, corpus de cette étude, sont réunies dans les Poèmes complets, Paris, Gallimard, 1994. Les références seront celles de la présente édition.

[5] JOUBERT, Jean-Louis, in Edouard Glissant, Paris, adpf, 2005, p.33.

[6] JOUBERT, Jean-Louis, in Edouard Glissant, Paris, adpf, 2005. p.33.

[7] SEGALEN, Victor, cité par JOUBERT, Jean-Louis, in Edouard Glissant, op. cit., p. 39.

[8] GLISSANT, Edouard, Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 19.

[9] GLISSANT, Edouard, Introduction à une poétique du divers, p.19.

[10] JOUBERT, Jean-Louis, Edouard Glissant, Paris, adpf, 2005. p. 40.

[11] JOUBERT, Jean-Louis, Edouard Glissant, Paris, Adpf, 2005. p. 40.

[12] GLISSANT, Edouard, op. cit., p.59.

[13] GLISSANT, Edouard, op. cit., p.14.

[14] Ibid., p. 20.

[15] Ibid., p. 15.

[16] GLISSANT, Edouard, op. cit., p. 21.

[17] KERBRAT-ORECHIONNI, Catherine, L’énonciation : de la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 1997, p.36.

[18] GUSDORF, Georges, Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991. p. 10.

[19] GLISSANT, Edouard, Mémoires des esclavages, Paris, Gallimard/La Documentation française, 2007, p.22.

[20] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la créolité, Paris, Gallimard, 1989.

[21] JOUBERT, Jean-Louis, op. cit., p. 41




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