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AIME CESAIRE : UN SAINT LAÏC OU LA CANONISATION D’UN HERETIQUE ENGAGE
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

Auteur : Guilioh Merlain Vokeng NGNINTEDEM [1]

La célébrité d’Aimé Césaire est sans nul doute l’une des principales sources de tous les problèmes posés par son œuvre. Mort le 17 Avril 2008 à l’âge de 94 ans, l’immense écrivain et intellectuel martiniquais est considéré comme l’auteur d’une œuvre en laquelle toute une génération reconnaît d’emblée l’image la plus adéquate du monde moderne. Poète, dramaturge, philosophe et homme politique, Aimé Césaire est l’un des principaux porte-étendards de l’homme noir dans le monde et son envergure littéraire et politique en fait de nos jours une des grandes figures du XXe siècle. Homme de paroles, le Césaire de la poésie, le philosophe et le prophète de la négritude, le penseur en somme, se confond avec le Césaire du théâtre, dans lequel on trouve en quelque sorte une galerie de bâtisseurs sur les champs des ruines. De la sorte, Aimé Césaire est un homme de création, de fidélité et de témoignage. Constamment habité par la hantise de témoigner des combats interminables de son peuple pour sa liberté et sa dignité, il a fini par entrer dans une sorte de « cathédrale littéraire ». Ainsi, son premier texte, Cahier d’un retour au pays natal ? connaît une destinée singulière et universelle pour autant qu’elle inspire les intellectuels du monde entier.
On l’aura constaté, Aimé Césaire est devenu une légende que la brillante double carrière littéraire et politique tente de classer au rang des Saints. Cet inlassable iconoclaste a fait le tour du monde pour éveiller la mémoire et l’espoir des opprimés, avec sa célèbre proclamation : « Ma boucle sera la bouche des malheureux qui n’ont point de bouche. Et ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ». Cet homme de vouloir, c’est-à-dire de l’action et de l’engagement collectif, s’est institué chantre de l’universalité, éveilleur de conscience et rassembleur des volontés sincères, tout en réunissant le patrimoine culturel du monde noir. Aimé Césaire est un monument historique que la mort a soustrait de l’histoire. De ce point de vue, Césaire n’est-il pas devenu une momie en entrant dans la sphère de la temporalité ? Comment comprendre Césaire si on le situe dans la logique de l’anhistoricité ? Pour répondre à ces interrogations, il convient tout d’abord de creuser aux sources vives de la négritude afin de présenter Aimé Césaire comme une grande figure de l’histoire dont l’anticonformisme est des plus tenaces.

1. AU COMMENCEMENT DE LA NEGRITUDE : SURREALISME ET MARXISME COMME SOURCE D’INSPIRATION CESAIRIENNE OU L’ICONOCLASME TACITE

Le mouvement de la négritude fut lancé en France au cours des années trente par un groupe d’étudiants africains et antillais réunis autour d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Léonard Sainville, Birago Diop, Ousmane Socé. S’inspirant du mouvement de la négro-renaissance en vogue aux Etats-Unis depuis 1903, et développé par Du Bois, Langston Hughes, Claude Mac Kay, Jean Toomee et bien d’autres, ces jeunes intellectuels colonisés s’engageaient à défendre l’héritage culturel du monde noir et à restituer au Nègre sa dignité. Pour Aimé Césaire, le principal artisan de ce mot, « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acception de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ». [2]
L’entrée en scène de ces jeunes intellectuels fut marquée en juin 1932 par la publication manifeste de Légitime défense sur la politique d’assimilation culturelle. L’Etudiant Noir revendiquait la liberté créatrice du Nègre en dehors de toute imitation de l’Occident. Rompant avec La revue du monde noir dont l’orientation était particulièrement conformiste, le groupe Léro proclamait son refus des valeurs périmées du capitalisme et du christianisme et affirmait vivement son adhésion au marxisme et au surréalisme. Dans le seul numéro de la revue qui parut, on pouvait ainsi lire : « Nous nous dressons ici contre tous ceux qui ne sont pas suffoqués par ce monde capitaliste, chrétien, bourgeois dont à notre corps défendant nous faisons partie » [3]. Dans Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire pousse d’ailleurs un cri mêlé de détresse et de révolte : « Ecoute le monde blanc/ horriblement las de son effort immense/ Ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures/ Ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique/ Ecoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites/ Ecoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement/ Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs. / Lieu, le rejet du christianisme comme agent ou allié du colonialisme. Et enfin l’attaque dirigée contre la civilisation européenne pour la brutalité et le cynisme avec lesquels elle a enchaîné et exploité le Nègre, tout en proclamant de sublimes principes de liberté et d’humanitarisme » [4].
Cette révolte fut prolongée dans la revue L’Etudiant Noir, organe d’expression de la négritude. Il s’agit là d’une vaste action dont il est d’ailleurs malaisé de cerner tous les contours, tant les contributions étaient diverses. La Révolution surréaliste, organe d’expression du mouvement, fut le principal support de cette littérature subversive et réactionnaire. Ainsi, le surréalisme et l’anticolonialisme devaient désormais faire chemin ensemble. A en croire André Breton,


« le surréalisme a partie liée avec les peuples de couleur, d’une part parce qu’il a toujours été à leurs côtés contre toutes les formes d’impérialisme et de brigandages blancs [...] d’autre part, parce que les plus profondes affinités, qu’elles visent l’une et l’autre à supprimer l’hégémonie du conscient, du quotidien, pour se porter à la conquête de l’émotion révélatrice » [5].

Ainsi, le mouvement du surréalisme cristallise la révolution mentale qui s’est opérée en Europe dans les années vingt et qui se caractérise par un divorce entre l’homme et la société. Ce divorce est à la fois intellectuel, moral, spirituel et philosophique. En effet, les écrivains veulent enfin rompre avec les hypocrisies sociales qui minent quotidiennement l’homme et définir un nouvel idéal.
On le voit, les premiers poètes noirs de Paris, ceux de la négritude, trouveront un grand soutien dans l’idéologie surréaliste. Richard Laurent Omgba stipule d’ailleurs qu’ « il faut dire que l’option révolutionnaire surréaliste convenait parfaitement à leur situation, eux qui rêvaient de tout détruire et de tout recommencer » [6]. Jacqueline Henry Leloup renchérit en de termes clairs et précis : « Suffoqués par le monde capitaliste, chrétien, bourgeois et par cet abominable système de contrainte et de restriction, d’extermination de l’amour et de la limitation du rêve » [7], ces poètes de la génération de la négritude déclarent ostensiblement la guerre à la civilisation occidentale. Dans cette logique, le surréalisme leur fournit « les armes miraculeuses » dont ils ont besoin pour le combat. « Ces armes, écrit encore Omgba, sont celles du verbe, de la parole éruptive et incantatoire, de la révolte et de la révolution » [8]. Surréalistes et marxistes s’intéressent donc à ces « poètes de la nuit » [9] selon l’expression de Jean Paul Sartre.
Ainsi, avec le mouvement surréaliste, la poésie de la négritude subit une véritable révolution esthético-stylistique. Sur le plan verbal, le surréalisme permet aux « poètes de la nuit » dont parle Jean-Paul Sartre de se libérer des oripeaux de l’écriture occidentale et d’exprimer pleinement leur nature. De ce point de vue, Cahier d’un retour au pays natal en est une illustration emblématique. Richard Laurent Omgba pense d’ailleurs que « Césaire y crée un nouveau langage, une nouvelle syntaxe, une nouvelle poésie en général qui lui permet d’exprimer les sons de la forêt, le bruissement du vent, les grondements de l’eau, le délire du sorcier » [10]. La poésie de Césaire est abrupte, vraiment tant par le style que par le ton et les thèmes. Un style à la syntaxe torturée qui, de plus, utilise à profusion des symboles très personnels et bien subtils parfois à élucider. Cette révolution syntaxique et verbale correspond bien évidemment, de l’avis de Omgba, « à l’idéal de l’écriture automatique qui est l’expression de la nature profonde, de l’instinct, de l’irrationnel » [11]. Sur le plan symbolique, cette réorientation esthétique est symptomatique de révolution intellectuelle et culturelle du colonisé qui rejette la raison occidentale pour revendiquer et assumer sa folie, selon les propos de Césaire lui-même : « Raison, je te sacre vent du soir/ Bouche de l’ordre de ton nom ?/ Il m’est corolle de fouet/ Beauté je t’appelle pétition de la pierre. / Mais Ah, la rauque contrebande de mon rire/ Ah !mon trésor de salpêtre ! Parce que nous vous haïssons vous et votre raison, nous vous réclamons de la démence précoce, de la folie flamboyante, du cannibalisme tenace » [12].
Ce droit à la folie qu’avaient déjà revendiqué les surréalistes est un thème majeur et récurrent de la littérature africaine. Dans cette littérature, « la folie est perçue non seulement comme une révolte contre les structures logiques qui régissent le monde occidental, mais aussi comme un mode de participation mystique au monde et comme expression d’une vérité inavouable et inacceptable » [13]. Il n’est donc pas étonnant de voir les poètes proclamer leur folie et l’exprimer sous toutes les formes. Césaire par exemple revendique à la fois « la folie qui se souvient/ La folie qui hurle/ La folie qui voit/ la folie qui se déchaîne » [14]. Dans une étude minutieuse de l’influence des surréalistes sur les poètes de la négritude, Jacqueline Henry Leloup montre, dans son article intitulé « Surréalisme et poésie de la négritude : influence et rencontre ? », comment « surréalistes et poètes se rencontrent dans la même révolte [...] Aux poètes africains des années trente, le surréalisme apparut comme un puissant frein à l’assimilation culturelle, mais aussi comme le moyen de se révolter contre toutes les civilisations de leurs oppresseurs et de réaliser leur propre révolution » [15]. C’est peut-être dans cette optique qu’André Breton définit le surréalisme comme « une révolte absolue, une insoumission totale, un sabotage en règle, un humour et un culte de l’absurde et dans son intention première, le procès de tout, toujours à recommencer » [16]. Dans cette perspective, Césaire, pour davantage se liguer contre la civilisation occidentale, brandit, sous un ton ironique, aux yeux de l’Europe coloniale la geste de l’histoire coloniale :

« Nous, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes du Ghana avec huit cents chameaux, ni docteurs à Tombouctou [...] ni architectes de Djenné, ni madhis, ni guerriers [...] Je veux avouer que nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselles, de cireurs de chaussures sans envergure, mettons les choses au mieux, d’assez consciencieux sorciers et le seul indiscutable record que nous ayons battu est celui d’endurance à la chicotte...  » [17].

Dès lors, le surréalisme devient anarchisme et dans son credo anarchiste, André Breton affirme concis et péremptoire : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule » [18]. Autant dire qu’il tend véritablement vers le nihilisme, comme le disait Camus. Le même Camus, dans L’homme révolté, l’appelait déjà, en 1951, « l’évangile du désordre » [19]. Dans cette logique camusienne, Césaire serait un homme révolté ou, disons mieux, un évangéliste du chaos. En réalité, pour Césaire, il n’y a pas de hiatus entre les mots et les actes, la littérature d’un côté et la vie pratique de l’autre. Il s’est entièrement voué à « cette unique race » lorsqu’il écrit : « Faites-moi rebelle à toute vanité mais docile à son génie/ Comme le poing à l’allongée du bras/ Faites-moi commissaire de son sang/ Faites-moi dépositaire de son ressentiment/ Faites de moi un homme de terminaison/ Faites de moi un homme d’initiation/ Faites-moi l’exécuteur de ces œuvres hautes/ Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » [20]. C’est d’une profession de foi qu’il s’agit, d’un engagement fondamental pour l’existence entière et sans retour possible. Enfin, témoignage universel, il le dit clairement : « Si je m’exige bêcheur de cette race/ Ce n’est point pour haine des autres races/ Préservez-moi mon cœur de cet homme de haine pour qui je n’ai que haine ». Il apparaît en toile de fond que sa négritude n’est que la postulation agressive de la fraternité, cette fraternité qu’il ne cesse d’espérer, d’annoncer, de prophétiser comme une terre promise. On comprend alors Jacqueline Henry Leloup lorsqu’elle note fort heureusement que le surréalisme a été, pour les jeunes intellectuels colonisés en quête d’idéal et d’identité à l’instar de Césaire, « un puissant moyen à la fois de libération et de repersonnalisation » [21].
On l’aura donc deviné, cette négritude que Césaire « mesure au compas de la souffrance » n’est pas seulement un pur schisme verbal, mais aussi et surtout une arme de combat. Ainsi peut-il déclarer : « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour/ ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre/ ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale/ elle plonge dans la chair rouge du sol/ elle plonge dans la chair ardente du ciel/ elle troue l’accablement opaque de sa droite patience ».
En somme, comme le précise Omgba, « le surréalisme a également permis l’éclosion d’une littérature prophétique, annonçant un monde nouveau, reconstruit sur les ruines de l’ancien, avec les valeurs plus humaines et plus justes » [22]. Ce monde consacre « la réalisation de l’homme intégral » [23] et apparaît comme « la résolution [...] de ces Etats, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue... » [24]. Aimé Césaire aura dès lors réussi à traduire à travers son écriture et son discours fortement corrosif l’image de la révolte pour enfin sortir le Nègre de « la raque de l’histoire ». Aimé Césaire, poète, dramaturge, créateur, devient pour ainsi dire une véritable figure historique dont la « mythisation » [25] passe nécessairement par la sanctification d’un anticonformiste incompris et par l’admiration des figures mythiques.


2. AIME CESAIRE : UNE FIGURE HISTORIQUE AU MIROIR DES FIGURES MYTHIQUES

Pour parler d’Aimé Césaire, cet anticonformiste dont l’envergure politico-littéraire et la posture intellectuelle du refus en font une des grandes figures historiques du XX siècle, il convient d’abord et avant tout de citer ces vers de son plus récent recueil de poèmes intitulé Moi, laminaire, par lesquels il se définit lui-même le plus complètement et exactement : « J’habite une blessure sacrée/ J’habite des ancêtres imaginaires/ J’habite un vouloir obscur/ J’habite un long silence/ J’habite une soif irrémédiable » [26]. Ces vers au relent autobiographique présentent Césaire comme un homme de conviction et de l’audace. En effet, ce qui définit Aimé Césaire, c’est d’abord une certaine fidélité à l’histoire, l’exigence du droit à la mémoire, le refus du silence sur les blessures du passé : la traite négrière, l’esclavage et l’oppression coloniale dont les séquelles aujourd’hui encore ne sont pas totalement gommées.
Né à Basse-pointe en Martinique le 25 juin 1913, Aimé Césaire, ce brillant étudiant, bénéficie d’une bourse d’études pour aller étudier en France. C’est d’ailleurs au lycée Louis Le Grand qu’il rencontre cette autre grande figure de l’histoire du siècle passé : Léopold Sédar Senghor, futur poète et premier président du Sénégal indépendant. Bien plus, c’est de cette époque qu’Aimé Césaire lui-même date la prise de conscience de sa « Négritude », même si ce concept pertinemment philosophico-littéraire n’existait pas encore. Senghor sera aussi son initiateur dans les domaines des arts et lui fera découvrir la musique noire américaine et ses rythmes. Cette influence à la fois senghorienne et américaine place Césaire dans une position idoine de pouvoir mûrir ses idées afin de se ceindre les reins. Reçu à l’école normale supérieure de la rue de l’Ulm, Césaire devient, en 1934, le président de l’Association des étudiants martiniquais. Ce sera son tout premier mandat, signe avant-coureur d’une longue et brillante carrière politique. C’est ainsi qu’en 1945, au crépuscule de la seconde guerre mondiale et à l’aube de grandes batailles de décolonisation, il rejoint son île de la Martinique. Après quelques années d’enseignements à Fort-de-France, il est élu député du parti communiste en 1944. C’est là, en 1946, qu’il arrache à l’Etat français la départementalisation de la Martinique, mettant fin de fait au statut de colonie qu’avait jusqu’alors l’île au regard de l’administration française. Ce faisant, la Martinique voit également ses habitants, et, de façon fort symbolique, accéder au statut de citoyen français, la politique devenant pour ainsi dire le substratum de l’investissement du poète Césaire. Aimé Césaire fait de Fort-de-France une grande métropole, redonne à la Martinique son intrépidité et son lustre et aux Martiniquais de grandes raisons de vivre dans l’espérance. Toutefois, le Césaire politique ne tue pas l’écrivain Césaire, puisque les années suivantes verront paraître coup sur coup Soleil cou coupé, La tragédie du roi Christophe, Une saison au Congo,et Moi, laminaire qui poursuivent la quête poétique entamée par Cahier d’un retour au pays natal. On peut le deviner, Aimé Césaire raffole des figures historiques et mythiques qu’il a taillées à sa propre et juste mesure. C’est par exemple son théâtre où défile une galerie de bâtisseurs sur les champs des ruines : les deux héros mythiques du rebelle et de caliban, qui encadrent les deux grandes figures historiques du Roi Christophe et de Patrice Lumumba, creusent jusqu’à la mort les fondations de leur nation toute neuve à Haïti et au Congo. Dans ce processus de « mythisation » [27], on trouve quelques figures mythiques, mais aussi historiques qui sont devenues des mythes littéraires. C’est dans cette optique que nous allons étudier ces deux grandes figures historiques que sont le Roi Christophe d’Haïti et Patrice Lumumba du Congo, qui sont passés de leur vivant à la mythologie. Dans cette logique, Nicole Ferrier Caverivière considère qu’

« Un mythe est une histoire, une fable symbolique simple et frappante, résumant un nombre indéfini des situations plus ou moins analogues. Le mythe permet de saisir d’un seul coup d’œil certains types de relations constantes, et de dégager du fouillis des apparences quotidiennes [...] L’histoire peut aussi être directement la matière de grands mythes littéraires, ceux que l’on nommera politico-héroïque » [28].

Si Aimé Césaire multiplie des allusions au Roi Christophe et à Patrice Lumumba, c’est que ces figures mythiques appartiennent à la mémoire des Antillais et des Africains comme des bâtisseurs. Tout comme Césaire, Christophe est un homme d’action. Dominé par l’idéal pour la survie de son peuple, il veut que celui-ci le suive vaille que vaille :

« Messieurs, pour l’honneur et la survie de ce pays, je ne veux pas qu’il puisse jamais être dit, jamais être soupçonné dans le monde que dix ans de liberté nègre, dix ans de laisser-aller et de démission nègres suffiront pour que soit dilapidé le trésor que le martyr de notre peuple a amassé en cent ans de labeur et de coups de fouet. Aussi bien, qu’on se le dise dès à présent, avec moi, vous n’avez pas le droit d’être fatigués » [29].

Il est certes dictateur, mais il veut atteindre ses objectifs pour son peuple. Il ordonne la construction de la citadelle, symbole de la liberté nègre retrouvée, démontrant encore une fois sa détermination et sa fougue : « Il n’est donc pas question d’accorder le moindre repos à qui que ce soit » [30]. Aimé Césaire lui-même, dans un entretien accordé à De Préville, décrit la signification de cette figure mythique qu’est devenu le Roi Christophe. A l’en croire

« On sent chez l’homme un idéal supérieur, son ambition dépasse sa personne pour atteindre la collectivité, sa race. Son goût de luxe est réel, mais c’est surtout pour hausser ses compatriotes. S’il veut instaurer la royauté, c’est pour sacrer son peuple à ses propres yeux et aux yeux du monde. Il organise une noblesse, donne des titres, empruntant pour eux comme cela avait été fait en France, les noms des villages créés par les colons : Limonade, plaisance, Dondon, Trou-bonbon, pour qu’ils prennent conscience de leurs obligations et responsabilités » [31].

On a vraiment la nette impression qu’Aimé Césaire s’est inspiré de ce Roi pour définir et tracer sa ligne politique. C’est peut-être cette tendance idéologique qui explique l’admiration de Césaire pour ce Roi devenu une divinité. Le roi Christophe est donc le symbole de la divinité que Césaire a recréé pour l’humanité tout court. De ce point de vue, Nicole Goisbeault écrit :

« Par-delà le motif littéraire utilisé comme indice d’une quête d’authenticité caractéristique des poètes de la Négritude, cette référence permet de dévoiler les instances mystiques d’une conception de pouvoir héritée de la tradition africaine, où le politique et le sacré interfèrent constamment » [32].

Christophe, tout comme Césaire, est une figure mythique. On comprend aujourd’hui que ce mythe qu’est devenu Césaire peut prendre l’aspect d’une protestation par les colonisés de l’Afrique contre la société occidentale.
Figure historique devenue figure mythique, Aimé Césaire et son œuvre restent vivants dans le cœur de ses compatriotes martiniquais, dans l’esprit de ses lecteurs, dans la diaspora noire qu’il aura contribué à éveiller à travers ses positions dures et constructives.

CONCLUSION

Tout compte fait, Aimé Césaire est l’une des dernières légendes du XXe à disparaître. Il a réussi à travers ses lauriers littéraires et politiques à inscrire son nom au panthéon des « immortels ». « Tête de proue » du grand combat nègre, Aimé Césaire a jeté les bases philosophiques du concept de « négritude » qui est « une arme de combat pour la décolonisation » [33]. Profondément influencé par le surréalisme et le marxisme, il a adopté ces options idéologiques pour « transformer le monde, particulièrement le monde occidental, capitaliste, nationaliste et colonisateur et ce par tous les moyens » [34]. Le parcours lustré et singulier de ce grand homme en fait une grande figure de l’histoire qui a pertinemment participé à l’émancipation et à la repersonnalisation de la race noire. C’est au nom de ce combat victorieusement mené qu’il appartient désormais à la mémoire collective des Antillais et des Africains comme figure historique devenue un mythe. Indéniablement, le Roi Christophe et Patrice Lumumba occupent une place prépondérante dans son imaginaire puisqu’il s’agit là de deux figures emblématiques qui l’ont inspiré.

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[1] Université de Dschang, Cameroun

[2] Aimé CESAIRE cité par C. LEGUM in Panafricanism, London, Pall Mall press, 1965, p.151.

[3] Légitime défense n°1, p.1.

[4] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983.

[5] BRETON, André, Manifeste du surréalisme, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 1990, p.74.

[6] OMGBA, Richard Laurent La littérature anticolonialiste en France de 1914 à 1960, Paris, L’Harmattan, 2004, p.211.

[7] LELOUP, Jacqueline Henry, « Poésie et surréalisme », in Annales de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines, n°8, Yaoundé, 1977, p.190.

[8] OMGBA, Richard Laurent, op. cit., p.211.

[9] SARTRE, Jean-Paul, Introduction à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor, p.250.

[10] OMGBA, Richard Laurent, op. cit., p.211.

[11] OMGBA, Richard Laurent, op. cit., p.211.

[12] CESAIRE Aimé, op. cit., p.127.

[13] OMGBA, Richard Laurent, op. cit., p.211. Lire aussi Ibrahima SOW, Structures anthropologiques de la folie en Afrique noire, Paris, Payot, 1978. « Le fou, en Afrique noire, participe du divin. Il est celui qui dit la vérité, qui seul a le courage de tutoyer ou de rudoyer le chef ».

[14] CESAIRE, Aimé, op. cit., p.127.

[15] LELOUP, Jacqueline Henry, op. cit., p.196.

[16] BRETON, André, op. cit., p.74.

[17] CESAIRE, Aimé, op. cit., p.37.

[18] BRETON, André, op. cit., p.74.

[19] CAMUS, Albert, cité par Jean-Paul CLEBERT, Dictionnaire du surréalisme, Paris, Editions du Seuil, 1996, p.513.

[20] CESAIRE, Aimé, op. cit., p.54.

[21] LELOUP, Jacqueline Henry, op. cit., p.214.

[22] OMGBA, Richard Laurent, op. cit., p.213.

[23] DUPLESSIS, Le surréalisme, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1991.

[24] BRETON, André, op. cit., p.24.

[25] BRUNEL, Pierre, Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Edition du Rocher, 1988, p.14.

[26] CESAIRE, Aimé, Moi, laminaire, Paris, Seuil, 1982, p.27.

[27] BRUNEL, Pierre, Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Editions du Rocher, 1988, p.14.

[28] CAVERIVIERE, Nicole Ferrier, « Figures historiques et figures mythiques », in Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Editions du Rocher, 1988, p.597.

[29] CESAIRE, Aimé, La tragédie du Roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1970, p.29.

[30] Ibid.

[31] MBOM, Clément, Le Théâtre d’Aimé Césaire, Paris, Editions Fernand Nathan, 1979, p.65.

[32] GOISBEAULT, Nicole, « Mythes africains », in Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Editions du Rocher, 1988, p.48-49.

[33] SENGHOR, Léopold Sédar, Liberté III, p.90.

[34] CLEBERT, Jean-Paul, Dictionnaire du surréalisme, Paris, Seuil, 1996, p.515.




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