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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

Auteur : Jean Baptiste BIGIRIMANA [1]

Homme-et-poète-et-militant-et-politique, je te salue, fils de l’Humanité, noble Mugabo [2] de partout, illustre Mushingantahe venu tout droit du ventre des pyramides millénaires, pétri d’ubuntu et d’éternité. Né Césaire au milieu de ton île martiniquaise, tu meurs Aimé de tous ceux de la planète bleue que tes paroles cathartiques ont touchés dans l’être, gravant sur leurs pots d’or les lettres de même nom de ton appel au noble combat pour un humanisme universel.
Muntu-siège-et-créateur de la Négritude, forgeron de la pensée fondamentale du Nègre,
Muntu-Nègre fondamental des temps modernes,
Muntu-redresseur des torts commis contre les Nègres par la bêtise humaine, Muntu-éveilleur de leur conscience.
Oracle des temps nouveaux pour l’opprimé, je me permets de te tutoyer, non par manque d’égards, loin s’en faut, mais parce que le « vous » seigneurial, dans la portion de culture où le destin m’a jeté, est un produit importé ; cependant que le « Sir-Urazirikanye » en usage au temps dynastique burundais ne s’applique point à un illustre combattant de la liberté comme toi, qui abhorrais les circonvolutions condescendantes des hommages et n’adorais rien au-dessus de ta pensée omnipotente ; mais aussi toi si dignissime, resté pourtant si proche, à fraterniser près des pauvres gens que nous sommes. Et puis, tu ne le sais sans doute pas : pendant que les manuels scolaires de ta métropole de patrie, forgée au forceps de ton combat, t’ignorent magistralement par la volonté nuisible des tenants de la théorie des races supérieures, les premières leçons de littérature qui ont alimenté ma jeunesse sur les flancs du lac que tu as chanté, le Tanganyika, non loin du Nyiragongo cracheur du feu éternel comme ta poésie métamorphique, au fond de ma « lointanité » burundaise, ces leçons aux accents critiques d’un cri anti-raciste, venu comme d’un alter ego de tous les Noirs de partout et de tous les temps, ces leçons esthétiques de vie, dis-je, ont fait de toi plus qu’un maître un voisin, un membre de ma famille, un compatriote, un plus-que-proche.
Mais te voilà, ton Cahier de la vie fermée ad vitam aeternam, te voilà de retour par un aller sans retour, au bout du petit soir...", ce tiède petit soir du 17 avril 2008, un soir pas comme les autres, mais toujours de chaleur et de peurs ancestrales...", te voilà rentré dans le ventre éternel de ton pays natal. Notre pays natal à tous, dans le trou noir -ah pan négritude cosmique quand tu nous tiens !- d’où j’espère que tu continues de veiller sur la renaissance, non de ton seul sous-groupe racial, mais bien sur toute la race universelle, puisqu’il n’y a qu’une race humaine, celle du muntu universalis dont tu as été le chantre quatre-vingt quatorze ans durant. _ Mêlant dramaturgie historique et tragique et lyrisme saisissant, te voilà bouclant ta boucle vitale au terme d’un parcours exceptionnel de quasi un siècle de lutte, à un an près comme ton devancier et ami, l’immortel Senghor. Tu n’as pas eu les honneurs de l’immortalité au sein de la prestigieuse institution de Richelieu, mais le monde ne t’en est que plus reconnaissant et tes idées durablement pérennes. L’écho de ton nom résonnera sempiternellement dans le maat à jamais éveillé du muntu négro comme de tous les bantu humiliés et offensés, pour l’émancipation desquels tu as voué ton œuvre poétique, ton engagement politique et ton passage chez les Terriens. Ces mêmes Terriens désormais pareils et mêmes à qui tu lègues la volumineuse poésie, qui fut l’humus nourricier de ton militantisme politique, tandis que la politique était la muse de ton talent poétique.


Avec délectation et admiration, j’imagine tes nuits blanches passées au Quartier latin, hiver comme été comme automnes à forger, par la seule force de ta pensée débordante, l’avènement des jours moins sombres pour les Noirs, ne connaissant que le printemps pour seule saison. Je sais qu’il en est né Tropiques et Présence Africaine, ensuite le Cahier, le Discours... Vivement qu’ils fassent des petits. Par ton oeuvre immense, multiforme et foisonnante qui en a germé, ceux des tiens qui savent déchiffrer les hiéroglyphes modernes ont pris conscience qu’ils sont loin d’être passés à côté de l’Histoire, mais sont plutôt plus que jamais déterminés à se la réapproprier. Merci d’avoir contribué à rendre la dignité à ceux qui ont le nez si écrasé et les cheveux si crépus qu’il était presque impossible de les plaindre ; à eux qu’un « D »-ieu si bon n’avait pas donné d’âme, tu as inculqué la conscience et la fierté d’homme-debout. Leur échine courbée par des siècles de mea culpa et les corvées les plantations de cannes à sucre et autres « zana-inkoko-zana-amasoro » [3] se redresse, tels des baobabs mordant la vie à pleines dents et humant l’air de la nouvelle ère renaissante, dans le firmament de l’Histoire.
Grâce à toi nous savons que « nègres nous sommes, nègres nous resterons » ; non comme des êtres figés dans un nombrilisme improductif, hermétiquement recroquevillés dans les ghettos multiséculaires où les assassins du simili ont inventé hiérarchie et supériorité des couleurs, oubliant que le Noir est la couleur sans couleur, puisque c’est la couleur primitive. Haro sur ce racisme veule et aveugle et irrationnel qui a engendré l’esclavage-réification de l’être et la colonisation-déification du maître. Même Dieu a été convoqué au chapitre puisque le leur était le seul révélé, et nous les seuls exclus du jardin mythique qu’arrosent Pishôn, Gihôn, Tigre et Euphrate ; et donc aussi exclus de la jouissance du bdellium de l’onyx.
En créant la Négritude, tu as revêtu les habits oints à la fois de prophète et de sauveur. Qui d’autre peut nous sortir de tous les bantoustans terrestres : du pays des KKK, de la Nouvelle-Orléans où même un déplacement d’air chrétien -puisqu’il s’appelle Katrina, n’en a cure, du HLM du 13e, et de tous les banlieues et les apartheids du monde où des gens de la couleur primitive sont ravalés et parqués et vautrés, tels de vulgaires bâtards, accidents de la création ? Qui d’autre peut nous remettre debout comme fer (guhagarara-bwuma), comme des ficus-debout, la tête dans les étoiles de l’avenir, répondant présent au rendez-vous de la civilisation du donner et du recevoir qu’a chantée ton ami Senghor, parti lui aussi trop tôt et qui, comme toi, nous manque tant, vous chantres de cette Négritude devenue conscience d’un peuple ?
Se découvrir Nègre ne suffit pas, nous dis-tu ; encore faut-il s’assumer sans complexe, sans trahir son être pour soi, sans être l’homme "des fidélités trahies". Aussi ton existentialisme devient-il un humanisme triomphant, né et nourri de la condition même dont il cherche à s’affranchir. Il est aussi conquérant, mais sans envoyer les autres au bagne, réalité du reste inconnue dans la tradition de tes ancêtres.
Avec toi et tous les éveilleurs du monde noir, à l’instar de W. Soyinka, nous savons que Négritude rime avec Tigritude. Nous avons appris que notre être-au-monde n’est pas offert sur un plateau d’argent. Notre moi hic et nunc tel qu’il a vécu, notre identité afrocentrée, comme dirait Théophile Obenga, un disciple de Cheickh Anta Diop, monument de la conscience noire et maillon primum inter pares de la lignée des grandes figures kemet, notre « kémétité », dis-je, se pose en s’opposant à l’entreprise nihiliste et dévastatrice des négriers et autres néo-colonisateurs que tu as combattus de toutes les forces de ton esprit et ton intelligence, et qui malheureusement sont toujours à l’œuvre.
Te voilà disparu et je dis que tu pars trop tôt, car ils sont toujours là, pas seulement dans la verdoyance (pardon pour le barbarisme, mais n’as-tu pas aussi « inattendument » créé « verrition » ?) des îles Caraïbes, en Haïti et ailleurs, pas seulement sur les mille collines des Grands lacs africains et partout sur le continent mère de la saga humaine, mais aussi en Tchétchénie, au Tibet, en Palestine, chez les rescapés descendants des peaux rouges et les Papoues, dans le maintien de la peine de mort et la faim qui tenaille des milliards d’individus, bref partout où des « hommes-hyènes et des hommes-panthères » continuent de faire bombance au détriment des « homme-juif-cafre-hindou-de-Calcutta-de-Harlem-qui-ne-vote-pas » et autres « femmes-famine-insulte-et-torture » et tutti quanti.
Obéissant aux lois immuables de la création, ton corps fatigué et meurtri par un siècle d’une existence de questionnements et d’action vient de nous quitter certes, mais ton « maat » éternel issu d’Ausar lui-même, oignant nos êtres fragilisés par les agressions historiques, doit rester parmi nous. Rester, car des hommes-or-et-pétrole-et-profit-à-tout-prix continuent de tuer à n’importe quel moment par des coups de... canon en Iraq et en Afganistan ; ils tuent parfaitement, ils massacrent sans vergogne et rendent des jugements sibyllins à Guantánamo et dans d’autres tribunaux de vainqueurs, sans avoir de compte à rendre à personne, sans avoir d’excuses à présenter à personne. Tels des damnés de la terre, des bantu-Rwando-Burundo-congolo-universels continuent de tomber, comme jadis les Vietnamiens, les Arméniens et autres Indiens, tels des homme-pogrom, des moins que chiot et mendigot fauchés sur l’autel de l’incivilisation. Ici ils paient le prix fou de l’or noir ou de l’or tout court qui s’en sont venus à se raréfier, là-bas ils sont donnés en pâtures aux chacals de la finance mondiale qui se ruent au Far Est et partout, à la recherche du colombo-tantalite et autres minerais stratégiques pour la construction spatiale et autres engins de mort. Les « gueule de flic » et autres « gueule de vache..." guettent toujours dans le coin du Nyiragongo et sur les dunes du Sahara. Ils ont même essayé de tuer le Remords, mais la loi Toubira a veillé au grain. Seulement voilà, d’autres ont réussi à faire enterrer Savorgnan de Brazza, le cousin des Diogo Cam et autres René Caillé... dans la terre téké qu’il a déviergée et dévergondée.
Irrationnelle et aveugle, même la dame anglaise a fermé les yeux devant la face hideuse de la soupe pleine de Hottentot au Sud, et des Pygmées de partout, des Twa, des Baluba, des Kikuyu, des Hutu et des Tutsi du berceau de l’homme d’Oldoway, des Bambara, des Akan et des Peuls de Côte d’Ivoire. Etc. Des hommes-insultés-et-piétinés. Pourtant des hommes premiers gardiens du feu sacré de la vie avant tous les zeus. Des hommes et des femmes. On a même inventé de nouvelles « Arche de Noé » pour embarquer les enfants aux ventres bombés, non par la maladie, mais par l’inconscience et l’égoïsme du monde, des gosses soi-disant du Darfour vers des maisons ... laboratoires et mouroirs de là-bas au lointain. Vas-y savoir pourquoi, mais il se murmure que cette contrée désormais militarisée, comme ailleurs dans la cité éternelle du monde, se trouve un mélange alchimique eau-pétrole-droits-de-l’homme-mines-démocratie, un nouvel élément chimique dont seuls les nouveaux Mendeleiev-géostratèges connaissent covalence, masse atomique, et j’en passe.
Nous voilà orphelins, car tu pars trop tôt, avant que l’ébola et le VIH/SIDA, le chômage, les radeaux de fortune traversant le rocher de Gibraltar et le bleu azur de la Méditerranée, comme jadis l’Atlantique, y déversant malgré eux le gros de leur chargement humain, les leaders portés aux commandes des peuples par le bout du canon ou la volonté géostratégique des maîtres et que sais-je, avant que tous n’aient bien intériorisé, ingéré et digéré la portion magique de ton discours curatif d’une négritude debout.
Erigé par l’Histoire au rang des autres Sphinx noirs qui ont prouvé la vertu du pardon et de l’union qui fait la force, tout comme N. Mandela serrant la main de ses geôliers, tu nous laisses l’agréable héritage de la main tendue vers l’autre. Un élan vers l’autre sans assujettissement, dans un acte consentant et jouissif. Tu nous as dit que l’éveil à la conscience de Nègre, sa grandeur et sa singularité, même grandies de la révélation éblouissante du savant et nègre fondamental sénégalais sur l’origine négro-africaine de la civilisation égypto-nubienne et j’en passe, ne sont point une fin en soi, le but ultime n’étant pas notre-être-au-monde in presentiae ou par opposition, mais bien une existence per se.
Garant des contradictions créatrices, tu as été quelquefois mal compris pour avoir presque bradé l’autonomie de ton île martiniquaise contre les « avantages » matériels de l’assimilation à la nation française. L’ouragan "voum rooh oh" du bateau ivre de la globalisation en cours, et qui emporte tout sur son passage, ne vient-il pas confirmer que la défense de la singularité est loin d’être synonyme du refus de l’altérité, ou, comme tu aimais le dire toi-même, que la créolité n’est qu’un département de la négritude ? J’ajoute que celle-ci n’est à son tour qu’un des départements de notre commune Humanité qui n’est la propriété de personne si elle n’est à tout le monde.
Repenser l’axiologie universelle, changer la vie, modifier le destin de tous les Roi Christophe du monde, dissiper la peur dont le ventre de tous les humiliés et offensés de la terre est rempli, voilà un discours qui éclaire notre chemin, des mots décochés telles des langues de feu, des flèches miraculeuses, que dis-je, des armes de construction massive contre les démolisseurs des empires nègres et autres. Partant, il m’apparaît que créolité, négritude, humanité, c’est le même combat ! Comment, en effet, pourrait-on trouver et justifier une différence substantielle entre une goutte d’eau, de rosée ou de pluie, de mer ou de source et l’eau de l’océan ? Ton œuvre aux accents de l’universel semble dorénavant répéter aux générations successives que nous devons tous être, sinon personne ne sera, personne ne survivra à la confrontation du combat évolutif de l’humanité vers son point oméga ! « Je suis et naviguons ensemble » devrait être la rengaine issue de ta négritude, appelée à rythmer la vie des civilisations, en lieu et place de « je suis et tu suis ou le bateau continue sans toi ».


Ecrivant à ce sujet, Sartre a sans contredit raison de penser que pour tous les Nègres que l’Humanité a enfantés, un retour orphique, quelque nécessaire fût-il, dans les abysses de leurs racines civilisationnelles ne doit pas signifier refus de l’autre soi-même ou racisme anti-raciste. Il s’agit bien au contraire d’une occasion de partager, un processus de s’encrer dans les pieds de ce passé mythique pharaonique qu’ont chanté nos poètes, à dessein de nourrir une tête résolument tournée vers la modernité ou la post post-modernité universelle. Et n’en déplaise à E. Glissant, il faut caresser l’espoir que bientôt nous ne vivrons pas tous dans une « colonisation bien réussie », mais une mixité culturelle et civilisationnelle accomplie et respectueuse des valeurs de chacun et qui, pour la force des choses, en un processus irréversible, unira tous les Nègres du monde, c’est-à-dire les oubliés des cinq points cardinaux de l’univers, faisant manger à la même table de la civilisation les descendants des empires ou des dynasties pharaoniques, Mandingue, Samurai, Gao, Mali, Soudan, Monomotapa, Zulu, Xia, Romain, Inca et Maya... jusqu’aux confins des Marsiens ... et autres êtres cosmiques.
Fondé et institué comme une nouvelle ascèse religieuse, ton humanisme nouveau nous conjure d’aimer l’Homme, tout homme et tout l’homme. C’est là, non une poésie ou une philosophie de l’absurde à la Camus, mais bien un sens donné à la vie. Sous les projections des lumières de ta Négritude, l’essai d’Addis-Abeba, malmené depuis une quarantaine d’années par des mercenaires véreux et des ventriotes insatiables, doit se laisser transformer et imprégner du désir irréfragable d’indépendance totale, totalisante et irréversible, telle celle inviolée des montagnes d’Abyssinie et l’esprit d’unité fondatrice des Pharaons d’à côté. Car ta Négritude n’est pas un combat solitaire.
Otant de nous la tentation de l’absurde, tu as été le poète du sens de la vie. Des siècles après Erasmus, ta vision d’un homme universel accompli, le Nègre y compris, c’est la trame essentielle de ton oeuvre. Améliorer le destin des Nègres se découvrant une humanité, ainsi que celle de ces autres semblables, rehausser la qualité de la condition humaine que tu ne décris pas à la Balzac, mais choisis comme moteur du combat de la vie, voilà la mission que tu assignes à l’Humanité. Le point commun avec tous les illustres écrivains de partout, mais qui, avec toi, revêt un accent particulier lié au destin de l’homme noir, c’est la mise en exergue de notre commune et universelle humanité. Ta vie et ton œuvre furent un cri de rage contre l’injustice, un cri de révolte contre la chosification de l’homme noir, une voix de ceux sans qui la terre ne serait pas la terre. Ton homme noir est devenu si humain dans ton combat qu’il s’est confondu avec l’homme universel, un peu comme pour combler le vide laissé par des sauts vertigineux que les voleurs de l’Histoire ont fait faire à Kemet, comme pour faire revenir la flamme de l’humanité à ses origines. Sois-en remercié.
Ne connaissant ni frontières du temps ni celles de l’espace géodésique, tes origines à toi et à nous « translated men » des temps modernes, ce n’est pas seulement l’Afrique mythique spoliée qui, bien souvent, n’a d’existence, pour les générations présentes, que dans leurs imaginaires et fécondes nostalgies. Ce n’est pas seulement l’Afrique qui chante et danse. Tes origines, c’est aussi cette Afrique traversée par le feu consumant de l’esclavage, de la colonisation, de la religion négative du nihilisme spirituel qui dompte et/ou tue, ainsi que la néo-colonisation au visage de caméléon. Aussi le combat, le vrai, non violent et indolore, porte-t-il noms réhabilitation de l’image et de la place de l’homme noir et de la mémoire africaine dans le concert des nations, procès jamais fini de la colonisation et les affres des ratés de la décolonisation et du néocolonialisme, l’exil cyclique et massif, la clochardisation, la paupérisation et la nomadisation des enfants nègres d’Afrika et d’ailleurs.
Du métissage et de la civilisation hybride et mosaïque ont proliféré, non du choc des cultures et des civilisations, mais des rencontres et du partage humains et qui souffrent déjà terriblement de ton départ. La mémoire du commerce triangulaire et de la colonisation, celle des diverses conquêtes et des politiques de la tabula rasa qui les a accompagnés, hier et aujourd’hui, doivent puiser dans ta Négritude universalisante pour réconcilier le savoir-vivre, le « vivre-ensemble » et les identités plurielles faites de la condition du Nègre et des qualités universelles auxquelles nous assigne plus que jamais l’éclatement des frontières. Car si tous les hommes naissent libres, égaux et fraternels en dignité et en droits, ils n’en sont pas moins individuels et dissemblables. Et le « tous » en français, et donc aussi en France, car la francophonie n’est qu’illusion politique sur laquelle tu n’insistes même pas, est un ensemble mathématique et grammatical dans lequel sont inclus tous les « quelques-uns » et « autres » de partout.
Au regard de l’Histoire, les envolées lyriques et l’action politique qui ont caractérisé ton œuvre et ton combat, que dis-je, notre combat, non sans rappeler le rythme véhément et envoûtant du tam-tam cadencé déchirant agréablement le calme des fêtes africaines, ainsi que le jazz endiablé qu’évoque ton ami Léon Gontran Damas, sans oublier le battement code-ésotérique des ngoma sacrés de tes ancêtres, ont les allures d’une litanie liturgique qui, par la mélodie de ta Négritude, sonne comme une incantation envers le Dieu unique d’Akhenaton. Ce même Dieu que Moïse nous a subtilement emprunté, au sortir des plaies égyptiennes. Oui, par un rythme vivant et essoufflé de ta syntaxe de mots quasi idéogrammatiques, la teneur sémantique de tes mots hapax-et-dits-hermétiques aux non initiés, tu sais parler en langues des dieux ; et le verbe de tes tables de lois universelles nous a parlé, illuminant le destin des générations qui te suivront. Et ils ont dit : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».
Mais ne nous laisse donc pas dans le désespoir. Nous ne pouvons que te promettre que nous nous garderons de « nous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse... ». Où que tu sois dans le repos de ton caveau éternel, demeure la mentule de Dieu pour continuer à engendrer les mots dont a besoin la révolution humaine mondiale ; sois l’éternel noctiluque fendant et fécondant l’obscurité toujours dense des nuits noires et nègres d’ici et d’ailleurs.
En te rendant hommage comme à un digne fils volé à l’Afrique par les pirates négriers, je ne sais si tes ancêtres sont partis de Calebars, d’Elmina, de Gorée ou de Zanzibar... Mais si le système métropolitain de Starko te refuse le Panthéon, je forme le vœu que les descendants de tes ancêtres les Pharaons sachent ériger une grande pyramide moderne où tu devrais reposer aux côtés d’autres illustres bâtisseurs de la civilisation pour laquelle tu as vécu. En attendant cet ultime service à ton endroit, les moins traîtres parmi eux devraient au moins rapidement t’ériger des monuments dans les îles et sur le continent, graver ton nom sur les frontons et enseignes des rues et des collèges-et-lycées-pépinières de la nation universelle de demain..., histoire de laisser planer tes mannes sur les lieux de leurs origines et de leur avenir. Car après tout, si toute l’Humanité terrestre en venait à imploser, tel un soleil cosmique, ne retournerait-elle pas dans son trou noir du Gondwana « Kemet » ? Alors vite qu’elle s’envolent elles aussi, tes mannes, vers des stations galactiques du parachèvement de l’universel !

N’a-t-il pas dit, l’autre poète, que les morts ne sont jamais morts ?
A fortiori les illuminés poètes comme toi,
Nous te voulons à jamais près de nous,
Comme un fil d’arianne dans les ténèbres encore denses
De la libération universelle

Toi la chanson même de la Négritude
Composée sur des airs d’éternité
Eïa ! Pour toi l’aède, à travers le gémissement initial de la multitude
Des enfants nègres de partout promus à l’éternité
Eïa à toi, dans les feuilles bruissantes
Du Kaïlcédrat royal des savanes ancestrales
Eïa pour tes paroles éternelles et puissantes
Portant nos espoirs plus haut que les cathédrales
Eïa ! Pour le penseur d’une Négritude non atone
Qui « troue » le monde qui l’emprisonne
Dans l’assujettissement morbide et condamnable.
Eïa ! Pour la Négritude qui plonge dans la chair rouge sol-air des combats ultimes
Pour enfanter des lendemains chantants et sublimes
Eïa ! Négritude action et solidarité durable
Pour la planète bleue qu’on assassine
Négritude salvatrice qui nous enracine
Dans l’espérance retrouvée d’une téléologie divine

Auprès des esprits toujours vivants de nos ancêtres
A toi le repos éternel !
A toi la reconnaissance sans fin des habitants galactiques
Appelés par ta Négritude à la fraternité universelle

Le scintillement des myriades d’étoiles
Qui t’accueillent au panthéon cosmique
Qu’il luise jusqu’à nous à jamais
Pour continuer d’illuminer les sentiers de nos vies
Que tu as si magistralement tracés.


[1] Université Catholique de Leuven, Belgique

[2] Du singulier : u-mugabo et a-bagabo au pluriel, plus qu’un mot (homme vir vs femme), ce concept signifie en kirundi (langue bantu et nationale du Burundi), ‘homme accompli, réunissant toutes les qualités. Dans cette acception, il est du même champ sémantique que umushingantahe, terme désignant couramment le notable, l’homme intègre, pacifique, sage chargé notamment de régler pacifiquement les conflits dans sa société. D’une base verbale, gushinga (fixer ou planter), à laquelle est adjoint le mot intahe (une baguette généralement en ficus), le terme umushingantahe (pl. abashingantahe) signifie littéralement « celui qui plante la baguette ». C’est ici que la relation avec le poète disparu prend sens, puisque cette baguette de justice est utilisée pour cadencer la parole et en souligner l’importance dans l’arbitrage des conflits. Le concept est lié à équité, justice, sagesse, ainsi que toutes les valeurs et qualités supérieures que l’homme puisse atteindre et qu’un chercheur burundais, A. Ntabona, attribue à « un homme responsable du bon ordre, de la tranquillité, de la vérité et de la paix dans son milieu. Et cela, non pas en vertu d’un pouvoir administrativement attribué, mais de par son être même, de par sa qualité de vie, que la société voulait reconnaître à sa personne en lui conférant une investiture » (voir Adrien NTABONA, « Le concept d’Umushingantahe et ses implications sur l’éducation de la jeunesse d’aujourd’hui au Burundi », in Au Cœur de l’Afrique, t.XXV, n°5,1985.

[3] Littéralement : « Apportez poulets et beurre », ce slogan du colonisateur belge signifie donnez-nous tout ce que nous désirons avoir sinon c’est la chicotte !




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