HOMMAGE A AIME CESAIRE
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Ethiopiques numéro spécial.
Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

Auteur : Tahar BEKRI [1]

Dans son bureau à l’Hôtel de ville où il nous reçoit, l’émotion est perceptible sur tous les visages. Aimé Césaire fêtera dans quatre jours ses quatre-vingt-treize ans. Nous sommes quelques écrivains et universitaires du Sénégal, du Bénin, du Cap Vert, du Burkina Faso, de Tunisie venus le saluer et célébrer son amitié avec Léopold Sédar Senghor. Il nous accueille avec chaleur, un à un et reçoit nos cadeaux avec gentillesse et sympathie. Il est souriant. Le bureau est rempli d’œuvres d’art africain, de masques, de peintures, d’objets, de livres. C’est un bureau de poète, non un cabinet administratif. Je lui offre un de mes recueils et me présente en tant que Tunisien. Le titre du livre ne lui échappe pas malgré sa faible vue. Il me dit qu’il va le lire avec plaisir. Il n’entend pas bien et nous devons lui parler à l’oreille. Muriel, sa nièce, l’aide avec beaucoup d’affection. Elle lui lit le courrier qui lui est adressé, notamment, une lettre apportée par un messager du président du Sénégal. Il appelle régulièrement une secrétaire pour ranger les cadeaux et la correspondance. Il s’assoit enfin et nous sommes en face de lui, nous buvons ses paroles. Malgré son grand âge, ses souvenirs sont précis, ses paroles incisives, ses gestes alertes. Il est heureux de nous parler de son amitié avec Léopold Sédar Senghor et de rappeler leur rencontre au Lycée Louis Le Grand en 1931. L’accolade que lui a donnée Senghor a scellé leur amitié. Ce fut le début de leur engagement en faveur de la négritude. Quelque chose manquait à la Martinique, l’Afrique perdue, disait-il, et cela il l’a trouvé chez Senghor. Ensemble, ils fonderont L’Etudiant noir, Boulevard Jourdan. Avec eux, le Guyanais, Léon Gontran Damas. Aimé Césaire rappelait aussi comment leur défense de la négritude n’avait aucune haine et s’inscrivait dans l’appel au respect des valeurs humaines fondamentales. Attachement aux valeurs ancestrales africaines, condamnation du colonialisme, affirmation identitaire mais ouverture à la culture universelle. Tel leur intérêt à l’étude du latin et du grec. Dans leurs luttes, ils n’ont jamais renié leur identité africaine ou antillaise.
Je suis en face d’Aimé Césaire, je l’écoute attentivement, ses propos sont un témoignage qui eût gagné à être enregistré pour réajuster certaines polémiques concernant la négritude, les rapports entre l’Afrique et les Antilles, le français et le créole, propos parfois déformés ou repris de seconde main. Son visage rassurant inspire une bonté humaine. C’est un homme fidèle aux origines africaines lointaines qu’il ne manque pas de rappeler. Il affirme la dignité des Noirs avec sagesse. Et la virulence de son écriture ne paraît guère quand il parle. Assis dans son fauteuil en osier avec élégance, son regard est communicatif, son verbe coule d’une voix limpide. Mes amis d’Afrique noire sont très impressionnés en face de cette légende vivante. Je saurai dans la journée qu’ils avaient, grâce à Senghor, étudié les œuvres de Césaire dans leurs programmes scolaires. Certains apprennent par cœur de longs passages du Cahier d’un retour au pays natal et me les réciteront. Pendant que je l’écoute, je pense à Tunis, au début des années soixante-dix, lors de la contestation estudiantine, où nous lisions ses poèmes à la Maison de la culture Ibn Rachiq, où nous répétions avec lui : « Et elle est debout la négraille ». Combien de fois ai-je lu son Cahier, salué la dignité du poème ? Grâce à Aimé Césaire et Frantz Fanon, je prenais conscience du drame des Antilles, de l’histoire de l’esclavage, des luttes contre l’humiliation des peuples. Avec Césaire, je découvrais comment le poème pouvait relever la tête d’un peuple, lui restituer sa fierté. C’étaient les années où nous avions, professeurs et étudiants, fondé à la Faculté des lettres du 9 avril le Cercle des études africaines et antillaises, grâce à un professeur antillais, Jean Barnabé, que j’aurai le plaisir de revoir en Martinique, chez lui, où j’étais venu un jour de 1998 dans la ville du Lamentin, lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, parler de la révolte des Zendjs, ces Noirs qui se sont rebellés contre le Califat abbasside, en 869. A Tunis, c’étaient les années où les étudiants fauchés fauchaient à la librairie Clairefontaine les livres de Frantz Fanon et d’autres livres publiés par François Maspero, où nous traduisions en cachette les poèmes de Pablo Neruda et de Nazim Hikmet. Pendant qu’Aimé Césaire parle, les lieux s’entremêlent dans ma tête, les souvenirs défilent, la poésie vogue d’une mer à l’autre. Je suis à des milliers de kilomètres de Tunis, heureux d’être en train d’écouter un poète comme je l’imaginais, digne, attaché avec grandeur et fidélité à l’Afrique. Et s’il a dénoncé l’esclavage, défendu de toutes ses forces la négritude, gardé la flamme vivante toutes ces années, jusqu’à refuser de recevoir un ministre de la France, désireux de la reconnaissance des bienfaits de la colonisation, c’est pour que la dignité humaine prime sur le reste. Auteur du Discours sur le colonialisme, comment pouvait-il accepter ce mépris ? Quand Aimé Césaire a fini de parler, est arrivé le moment des photos, un rituel. A chacun son tour pour poser avec lui. Il y a un photographe officiel. La fatigue gagne le poète, nous nous levons pour lui dire au revoir. En partant, je demande si je peux l’embrasser et il me dit fraternellement : Vive la Tunisie !

Fort-de-France, Martinique, 22 juin 2006


[1] Poète (Tunisie), Maître de conférences à Paris X-Nanterre. Ce texte est extrait de Le Livre du souvenir, Tunis, Eds Elyzad, 2007.




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