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JOURNAUX RURAUX DE COMMUNICATION
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Ethiopiques n°46-47
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série 3ème et 4ème trimestre 1987-volume 4

Auteur : Amadou Kamir DOUMBIA

Depuis plus d’une décennie, les pays du tiers-monde et plus particulièrement les gouvernements africains accordent dans leur politique de développement de la communication une place prépondérante à la presse rurale. Par opposition aux autres moyens de communication de masse qui diffusent des informations destinées à des publics vastes et hétérogènes portant sur des sujets d’actualité les plus variés, la presse rurale cible plus spécifiquement les populations des campagnes dont les aptitudes et les besoins de lecture sont limités. Par ailleurs, du fait de leurs connaissances sommaires des problèmes mondiaux, est apparue la nécessité de leur offrir un outil adapté tant par sa forme que par son contenu. Celui-ci, afin de susciter et maintenir l’intérêt notamment sur les activités sociales et professionnelles des lecteurs. Les principales sources d’information sont les services de santé, d’agriculture et d’élevage.

Les conteurs de leur temps

Le développement ou plutôt la nécessité du développement de la presse rurale est consécutive au développement de l’alphabétisation et des langues nationales. Dans ce cadre, un accent particulier a été mis sur l’alphabétisation des adultes ruraux. Ainsi, a été élaborée et mise en oeuvre une politique d’alphabétisation fonctionnelle dont la caractéristique principale est l’adéquation de l’alphabétisation et de la profession. Des structures appropriées ont été créées à cet effet. Il s’agit notamment de directions de l’alphabétisation des adultes coordonnant les activités des centres d’alphabétisation dans les villages ou dans les grandes usines, les centres de développement sanitaire ou agricole opérant dans les milieux ruraux.
L’encadrement pédagogique est formé de paysans alphabétisés choisis parmi les villageois.
L’utilisation des langues nationales, plutôt que du Français, de l’Anglais ou du Portugais, permet d’éviter les blocages culturels et crée chez les adultes une grande motivation à lire et à écrire dans leur langue maternelle.
Ceci explique l’engouement des néo alphabétisés et le succès de la presse rurale qui constitue à la fois un nouvel outil et un prolongement des manuels didactiques. Elle permet aux lecteurs d’être les contours et les « témoins » de leurs activités quotidiennes et de leur temps.
Plusieurs organisations internationales ont favorisé et soutenu la naissance et le développement de la presse rurale. Il s’agit notamment de l’UNESCO et de l’« Agence de Coopération Culturelle et Technique (A.C.C.T) ». Leur aide a permis la création et le développement de nombreux livres. On compte actuellement plus d’une centaine dont l’audience, selon les statistiques officielles, atteint un million de lecteurs et le tirage se chiffre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
L’essor de la presse rurale a été par ailleurs favorisé grâce à une coopération étroite entre les départements techniques de développement économique et sociale (ministères de la santé, des affaires sociales, de l’élevage, de l’agriculture) et les institutions de communication de masse.
En fonction des objectifs prioritaires déterminés par les états, la tutelle est assurée soit par le ministère chargé de l’information, soit par l’un des ministères chargés des Affaires sociales, du Développement rural ou de l’Education et de l’Alphabétisation.
Une conséquence sans doute positive par rapport aux objectifs de base assignés à la presse rurale est l’équilibre de la collecte et du traitement des informations axées sur les grands problèmes du développement rural. Les rôles d’éducation et de formation se trouvent ainsi privilégiés par rapport à la fonction d’information d’une manière générale.
Faisant suite à une mission d’étude sur les possibilités de développement de la presse rurale, un colloque sur le développement des journaux ruraux en Afrique francophone organisé à Dakar en 1973 par l’UNESCO a précisé les objectifs assignés à la presse rurale dont le but est « de contribuer au développement économique social éducatif et culturel du monde rural par l’établissement d’une communication écrite, d’une part entre les masses rurales elles-mêmes, d’autre part entre les masses rurales et les dirigeants par la réalisation des journaux d’information éducatifs, décentralisés et régionaux ».
Parmi les objectifs, on peut citer :
- Fournir du matériel de lecture aux nouveaux alphabètes ;
- Assurer l’éducation permanente des masses rurales ;
- Initier les masses à la lecture des journaux ;
- Aider à la promotion des langues nationales ;
- Aider au développement des cultures et traditions populaires ;
- Assurer un dialogue entre les dirigeants et les dirigés ;
- Assurer la participation des masses rurales au processus de la communication ;
- Fournir l’information.
_ Concernant ce dernier point, les participants au colloque soulignent que « ’un des principaux objectifs de la presse rurale est de fournir l’information aux masses rurales sur les événements concernant leur milieu, leur région, leur pays et le monde extérieur ».
Apres avoir constaté l’isolement des villages par rapport aux villes, des ruraux par rapport aux citadins, les participants indiquent que « les masses rurales ne suivent pas les affaires nationales, ne participent pas pleinement au développement du pays ».


Un point de convergence

Il s’agit là d’un aspect important dans la mesure où, pour permettre un développement harmonieux, une bonne circulation de l’information est nécessaire. Inversement, un développement social et économique favorise le développement de l’information et de la Communication.
Aussi, la presse rurale, ne doit pas seulement être perçue comme un support didactique de diffusion de connaissances ou d’information sur les problèmes de santé, d’hygiène, les techniques culturales, les méthodes d’embouche. Elle doit également être le miroir qui permet de refléter une image réelle du rural dans la quotidienneté de sa vie comme père, comme travailleur. Elle doit entre un point de convergence entre l’objet et le sujet, le sujet évoluant dans son biotope à travers ses sensations, ses réalisations, ses ambitions, voire ses déviances.
Comme l’écrit fort à propos Edward Hall, « le rapport qui lie l’homme à la dimension culturelle se caractérise par un façonnement réciproque. L’homme est maintenant en mesure de construire la totalité du monde où il vit. En créant ce monde, il détermine l’organisme qu’il sera ».
Les participants au colloque de l’UNESCO étaient bien conscients de la nécessité de la collecte et du traitement d’informations moins « techniques » présentant un intérêt humain et estimant que « chaque jour, dans le milieu rural, de nombreux événements se produisent : fêtes, manages, décès, fêtes d’initiation des enfants, accidents, banditisme, etc. Ces événements ne sont mentionnés ni à la Radio, ni dans la presse nationale ». Comment transformer ces événements en nouvelles ? La tâche incombe à la presse rurale, avaient conclu les participants.
Il ne s’agit pas seulement, selon l’expression d’Edgar Morin de susciter un « fait-diversisation » de la presse rurale, mais de donner et de traiter les informations dans lesquelles le public se reconnaît à la fois en tant que spectateur et acteur.
Cette règle ne concerne pas du reste la presse rurale seulement. Elle devrait être celle de l’ensemble des journaux.
Cependant, les citadins, en raison de leur ouverture sur le monde, leur facilité d’exposition à des médias différents, peuvent être considérés comme privilégiés par rapport aux lecteurs des journaux ruraux. Au Mali et au Togo par exemple près des 3/4 de ses lecteurs sont des adultes inscrits dans des centres d’alphabétisation. Les ventes à la criée sont infimes. Un nombre relativement important d’exemplaires est vendu par abonnement notamment aux services officiels, aux institutions internationales spécialisées et à des personnes expatriées.

Une communication élitiste

En définitive, la diffusion est limitée et l’audience peu diversifiée. Elle reste confinée dans les centres d’alphabétisation, les entreprises agricoles et les services d’éducation sanitaire. Au lieu d’être un instrument de médiation et de susciter une communication large entre les populations des campagnes, la presse rurale favorise plutôt une communication élitiste excluant une frange importante des masses des lecteurs évoluant en dehors des secteurs officiels de production.
Si, comme il était prévu dans ses objectifs, la presse rurale, doit assurer la participation des populations au processus de la communication, les intermédiaires officiels devraient être éliminés. Le public des lecteurs devrait assurer un plus grand rôle dans la détermination des contenus, dans la fabrication du journal et dans la distribution. Celle-ci particulièrement, est difficile dans la mesure où les journaux sont seulement disponibles dans les chefs lieux de centres. La distribution dans les villages est rarement assurée soit en raison des difficultés de communication, de l’insuffisance, ou du manque de moyens logistiques notamment de transports pour assurer une large diffusion, ou de l’absence d’une structure appropriée. La conséquence est l’entassement des stocks de journaux au niveau des principaux centres.
Se pose ainsi la question de savoir si la presse rurale assure une véritable fonction de communication c’est-à-dire constitue un lien d’une part entre les paysans ou d’une façon générale les populations rurales, et d’autre part, entre celles-ci et les autorités dirigeantes.
En raison des lacunes apparues, la réponse est pour le moins négative.
Quelles sont donc les principales entraves à l’essor de la presse rurale ? A notre avis, elles sont tout à la fois conceptuelles, structurelles, techniques.

Les entraves conceptuelles

Le concept d’une presse pour et par les populations rurales a été établi par opposition à celui de la grande presse d’information principalement destinée aux habitants des zones urbaines. Les lecteurs de cette grande presse se caractérisent par leur relatif niveau élevé d’instruction, leur mode de vie tendu vers le modernisme et leur capacité d’empathie rendant possible une plus grande ouverture et une plus grande compréhension des problèmes mondiaux.
Ces publics urbains ont, par ailleurs, un pouvoir économique et politique supérieur. Ils font partie ou sont proches des centres de décision où se conçoivent et s’élaborent les plans de développement.
Par rapport à cette « sociosphère » urbaine, les milieux ruraux sont isolés. Un mur étanche sépare les populations des campagnes de celles des villes. Des relations verticales caractérisent et régissent leurs rapports.
C’est précisément pour briser cette barrière et impliquer plus activement les populations rurales dans le développement économique et social que des expériences de développement intégrées ou endogènes ont été entreprises. Dans ce cadre, une place importante a été consacrée au développement des moyens d’information et de communication de masse. Un accent particulier a été mis sur les moyens de développement communautaire notamment la radio et la presse rurale.
Complémentaires des actions entreprises dans la lutte contre l’analphabétisme et le développement des langues nationales, les journaux ruraux devraient tendre à devenir un instrument de communication sociale à un niveau national. D’où la nécessité de dépasser le concept de presse confinée dans les limites villageoises mais s’ouvrant sur les milieux urbains avec lesquels s’établit une interaction permanente.
Il ne peut être question de construire un « centre-modèle » de la ville dans les zones rurales. Il s’agit plutôt de réaliser une complémentarité du reste naturelle entre la ville et le village. Il n’existe pas un public « surdoué » et un public sous doué ». Les journaux ruraux, de même qu’ils doivent sortir des centres d’alphabétisation grâce à une diversification de leurs contenus dans la collecte et le traitement desquels un équilibre sera observé entre les informations à caractère technique et didactique et les informations générales, de même, ils doivent favoriser les échanges et le dialogue entre la cité et le village pour que s’instaure au niveau de la communauté nationale une véritable communication sociale.


Les entraves structurelles

Comme nous l’avons indiqués, les journaux ruraux sont placés selon les pays sous la tutelle soit du ministère de l’information, soit d’un autre département chargé de la santé et des affaires sociales, du développement rural ou de l’éducation. Selon le cas, le rédacteur en chef peut être un journaliste professionnel, un agent sanitaire, un technicien agricole ou un enseignant. Sous la direction de ce responsable, est mis en place un comité de rédaction formé de représentants des différents ministères. Ce comité détermine le contenu dont la collecte et le traitement sont assurés par une équipe de reporters composée de membres permanents et de correspondants où communicateurs ruraux travaillant dans les services de santé ou, comme au Mali par exemple, dans des opérations de développement ». Certains membres du comité de rédaction peuvent à l’occasion être correspondants.
D’une manière générale, ces communicateurs travaillent à titre bénévole. Ils suivent souvent des stages organisés par les gouvernements ou des organisations internationales, l’UNESCO notamment.
Cependant, à cause d’une très grande mobilité due à des mutations administratives, ces agents doivent être constamment remplacés. Ce qui ne constitue pas une tâche facile dans la mesure où les nouveaux communicateurs n’ont pas toujours la même motivation que leurs prédécesseurs. Il en resulte une participation moins constante à la vie du journal. Cette tendance existe également au niveau du comité de rédaction dont les réunions périodiques ne regroupent que les seuls membres permanents de l’équipe de rédaction.
C’est là un inconvénient de la co-tutelle ou de la pluritutelle qui, bien souvent, ne favorise pas un engagement soutenu par une participation active des membres du comité non membres de l’équipe permanente. En l’absence d’une motivation suscitée par l’espoir « d’une prime » ou de participer à des stages réguliers, l’enthousiasme des premiers moments se fond inexorablement.
Une structure plus souple permettrait sans doute un meilleur fonctionnement assuré par une équipe permanente renforcée et un réseau de communicateurs-pigistes motivés.

Les entraves techniques

Dans la plupart voire la totalité des pays africains qui ont lancé les journaux ruraux, il n’existe pas d’unités autonomes d’imprimerie. La production est assurée par les imprimeries nationales ou privées. Certaines ne disposant pas de ces possibilités, produisent des journaux polycopiés.
L’aide des organisations internationales a permis à certains journaux de se doter d’un équipement autonome. L’approvisionnement en matières fongibles (papier, produits de laboratoire) est également assuré grâce à l’octroi de subventions par ces organisations. La participation des Etats se trouve ainsi réduite au paiement des salaires du personnel. Ainsi, nombreux sont les journaux qui ont cessé de paraître à la fin des subventions. S’ajoutent à ces problèmes, les difficultés de maintenance des équipements techniques en raison du manque de personnel qualifié. Il n’est pas rare également que les machines cessent de fonctionner à cause des pannes des centrales électriques entraînant des répercussions sur la périodicité des journaux dont certains, en principe mensuels, paraissent avec des retards dépassant souvent trois mois.
Si l’utilité des journaux ruraux est reconnue, il est donc nécessaire de les doter d’unités autonomes d’imprimerie et d’assurer la fourniture du matériel nécessaire à leur fonctionnement. C’est avant tout le rôle des Etats.

Le choix nécessaire

On ne peut affirmer que ces états ignorent leur rô1e. Ils n’ignorent pas non plus le rôle de la presse et particulièrement celui des journaux ruraux dans le développement social et économique.
Cependant, placés devant le choix à faire entre la réalisation de projets à incidence immédiate et celle de ceux dont les résultats ne sont perceptibles qu’à long terme, ils optent généralement pour les premiers considérés comme prioritaires. Les journaux ruraux ne semblent donc pas correspondre à un besoin prioritaire.
Il faudra pourtant dépasser les options à court terme pour adopter une politique de réalisation de projets se situant à moyen ou long terme qui seuls présentent des garanties certaines d’un développement efficace parce que ouverts sur l’avenir dans un monde dont le changement permanent constitue la caractéristique principale.
C’est ainsi seulement que les objectifs assignés aux journaux ruraux pourront être réalisés et qu’ils pourront devenir de véritables outils au service de la communication sociale.





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