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LEOPOLD SEDAR SENGHOR, DYALI IMMORTEL DE LA FRANCOPHONIE OU ELOGE D’UNE CERTAINE IDEE DE LA LANGUE FRANÇAISE
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Ethiopiques n°83.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Mangoné SECK [1]

Les peuples n’accompliront leur mission d’humanité que par le dépassement de leurs déterminations matérielles, qu’en s’enrichissant des valeurs d’abord étrangères à leur terroir ». Senghor, L.S., « Eloge de la latinité, in Liberté I

Senghor est le lieu de rencontre de l’humanisme gréco-latin et de l’humanisme négro-africain. Il a transcendé l’antinomie apparente entre deux univers culturels différents et en a fait la synthèse vivante (Aimé Cesaire, Entretien avec Philippe Decraene, 6 décembre 1981, in Le Monde. Léopold Sédar Senghor n’est pas que le poète-théoricien de la Négritude que personne n’ignore. Il est aussi, et tout autant, le défenseur de la langue française que le monde entier a entendu faire l’éloge du rayonnement de la francophonie. Cette double particularité n’est certainement pas le moindre aspect d’une très forte personnalité qui s’est imposée non seulement sur la scène politique africaine, mais encore et surtout à l’échelle internationale durant la deuxième moitié du XXe siècle. L’homme n’est plus, certes, mais son absence n’en est que davantage source d’une présence autrement plus intense, féconde qu’elle est en réflexions et relectures destinées à approfondir la connaissance de l’œuvre immense pour nous, amis et compatriotes, qui transformons le deuil en communion avec les lumières éternelles d’un message exceptionnel, progressiste et humaniste, pacifiste et universaliste.
L’on ne saurait mieux rendre hommage à cet apôtre de la sagesse et du savoir qu’en donnant à ses écrits et à sa pensée les ailes de la clarté et de la précision pour tous ceux qui ont envie de mieux cerner le sens profond de la parole et des prises de position d’un génie qui n’a pas toujours été bien compris lorsqu’il cherchait à concilier les contradictions de son existence d’Africain sorti de l’Université française, de chantre de la culture négro-africaine faisant en même temps l’éloge de la Civilisation de l’Universel, colonisé utilisant avec amour et passion la langue du colonisateur... Bref, ce Sérère du Sine devenu membre de l’Académie française est un orfèvre de la quête de l’unité d’un monde pétri d’oppositions irrémédiablement irréductibles selon beaucoup, alors que lui, de son inspiration du plus grand lyrisme, laisse sa Muse Noire lui dicter, avec cohérence et enthousiasme, l’une des plus belles poésies du monde...
Afin de convier à une meilleure vision des thèmes de prédilection de Léopold Sédar Senghor, je vais commencer par attirer l’attention sur le rôle exceptionnel qu’il a joué dans la défense de la langue française au XXe siècle ; puis je soulèverai la question précise de savoir pour quelles raisons l’ancien Président de la République du Sénégal a pensé devoir, au prix et au mépris de certaines protestations dont le sens n’en sera peut-être que mieux évalué, s’investir dans la défense d’une langue étrangère à son pays et qui, de surcroît, est celle d’une ancienne puissance coloniale en Afrique. C’est par ce biais que je pourrai ainsi répondre à la dernière question, qui est celle de savoir quels sont l’avenir et la valeur du message humaniste de Léopold Sédar Senghor.

Léopold Sédar Senghor est le meilleur défenseur de la Francophonie au XXe siècle


S’il convient de dire et de répéter que la France n’a pas eu, dans toute sa très longue histoire, un défenseur de sa langue plus convaincu ni aussi convaincant, plus déterminé ni plus passionné, plus sympathique ni aussi profond, plus éloquent ni plus célèbre que Léopold Sédar Senghor, c’est que l’Académicien d’origine sénégalaise, de son vivant, est loin d’avoir été suffisamment reconnu par l’Etat français dans ce rôle hautement symbolique, malgré sa longévité qui aurait pu permettre qu’on le fît, clairement, nettement, solennellement et officiellement. Par exemple, c’est à peine si les jeunes Français le connaissent !... N’eût-il pas été aussi beaucoup plus convenable de l’élire à l’Académie française, comme le reconnaît M. Maurice Druon, le Secrétaire Perpétuel, bien avant le moment où l’on a, enfin, bien voulu le faire ? [2] Pourtant, tout son prestige de grand écrivain francophone, aussi célèbre qu’apprécié dans le monde entier, eût dû inspirer plus tôt que le poète reçût les honneurs et le respect que ses confrères ont fini par lui accorder à juste raison. L’œuvre littéraire de Léopold Sédar Senghor est aussi celle d’un écrivain qui a imposé l’idée que les beautés de la langue française méritent que des personnes étrangères à la France choisissent de créer dans ce « merveilleux instrument » pour reprendre son expression. Il est clair que le prestige de ses propres écrits est inséparable de celui de la langue qu’il a choisie, aimée, et illustrée...
A ce qu’il faut bien appeler un sacerdoce, Léopold Sédar Senghor a consacré l’autorité de l’excellent chef d’Etat qu’il a été, dans la plus grande sagesse qui rappelle l’empereur philosophe Marc Aurèle, conciliateur de la philosophie et de la politique [3]. Et, dans ce rôle, il a su, mettant ainsi l’art de gouverner au service d’une cause culturelle, ce qui est la justification ultime, selon lui, de l’engagement politique, amplifier avec efficacité le retentissement de l’idée de francophonie, alors qu’il était à la tête d’un jeune Etat à construire, à consolider et à défendre. Cet Etat, le Sénégal, dont la langue officielle est le français, grâce à l’action du Poète-Président, constitue un soutien non négligeable et tout aussi efficace à la sauvegarde et à l’illustration de la langue de Voltaire hors de l’Hexagone. Cette contribution de Léopold Sédar Senghor n’est à nulle autre pareille, et s’avère, l’histoire le confirmera un jour, la plus considérable des stratégies de valorisation du français dans le monde. L’Etat français l’a t’il suffisamment reconnu ? Mais, pourrait-on dire, ne s’agit-il pas d’un écrivain qui, en même temps, représente une autre culture au reste anciennement colonisée ? Cette ambiguïté, source de polémique, n’est-elle pas pour quelque chose dans le fait que Léopold Sédar Senghor n’est pas encore suffisamment honoré par la France ?
L’écrivain sénégalais est, d’évidence, le meilleur défenseur de la francophonie au XXe siècle, mû et encouragé qu’il était par sa vision de l’excellence de la langue française. N’écrivait-il pas, avec son éloquence habituelle, dans la postface au recueil d’Ethiopiques :

Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tambour et même canon ?

Ce thème de l’excellence de la langue française, Léopold Sédar Senghor n’a cessé de le répéter, partout et à chaque fois qu’il avait l’occasion de le dire, non seulement en professeur mais encore et surtout en poète [4]. Réécoutons-le nous montrer et nous expliquer en profondeur les qualités du système verbal français, qui privilégie l’expression explicite de la notion de temps au détriment de celle d’aspect :

Si le français met l’accent sur le temps, c’est-à-dire le moment où le sujet parlant situe l’action, c’est pour marquer un lien logique de cause à effet. D’où, au mode indicatif, par exemple, les huit temps dont il dispose, sans compter les temps « surcomposés ».
D’où encore l’importance de la concordance des temps. Tout aussi important est le grand nombre des modes qui, à la précision des temps, ajoute des nuances. C’est le cas du conditionnel, mais surtout du subjonctif. En effet, mieux que la pensée subjective, ce dernier mode ajoute le sentiment avec toutes ses nuances, qui, plus qu’on ne le croit, qu’on ne le dit, caractérise les Français
(Liberté 5, p. 271).

Et cet amour de la langue a sa source intarissable dans l’indéfectible sympathie que notre poète voue, comme un culte, au peuple qui la parle. Il ajoute, en effet :

Quand, étudiant, j’ai débarqué en France, en 1928, par un frileux mois d’octobre, ce qui m’a réchauffé, c’est la gentillesse française, et dans tous les sens de l’expression. Cette gentillesse souriante qui, depuis lors, s’est perdue à Paris, mais qui se retrouve en province.

Pourquoi L.S. Senghor défendait-il la langue française ?

Qui a pu mieux dire, et avec autant d’attachement à la France, une admiration aussi grande et aussi constante, pour ce que le pays de Malraux et de Rimbaud possède de plus précieux : sa langue ? Or, voilà qui est bien étonnant, à y réfléchir, cette constance de Senghor dans l’éloge d’une langue, presque dithyrambique ! Et, d’attirer sur lui tous les ressentiments que le colonialisme a créés chez beaucoup ! Mais l’on peut taire les passions, ne serait-ce qu’un très court moment, pour s’interroger sereinement sur ce que certains considèrent comme un excès : pourquoi Léopold Sédar Senghor défendait-il la langue française ? Peut-on expliciter objectivement les raisons fondamentales et objectives de ce type particulier de relation à la langue ? Essayons de répondre : tout d’abord, la dernière citation qui vient d’être faite, à savoir le beau souvenir que Léopold Sédar Senghor a gardé de son arrivée à Paris en octobre 1928 permet de comprendre qu’il s’agit d’un sentiment d’amour qui s’est transmuté en connaissance approfondie de l’Autre et de sa langue. En cela, bien sûr, Léopold Sédar Senghor est loin d’être le seul cas. Ce qui le différencie néanmoins des autres, c’est que chez lui, la passion est aussi forte que réfléchie, aussi poétiquement exprimée que politiquement défendue : il a réussi à forger une forme éminemment intellectuelle et poétique pour exprimer sa passion de la France et de la langue française... [5]
Mais qui pourrait s’étonner de voir un poète chérir, dans la plus haute considération, la langue par l’intermédiaire de laquelle il communique et communie avec le monde, façonne et structure son propre univers imaginaire ? Si Léopold Sédar Senghor aime tant la langue française c’est qu’il y est poète, créateur de langage et d’images, de rythmes et d’harmonies. Et ce poète qu’il est profondément, se doublant d’un théoricien de la langue, l’agrégé de grammaire, spécialiste du grec et du latin, ne peut que se faire lui-même l’apôtre d’une religion, celle de l’art de dire et du dire de l’art dans une entreprise de défense et d’illustration qui ne le cède en rien à celles des écrivains de la Pléiade et de Rivarol [6]. Cet art de la parole et cette parole de l’art, ce goût pour le haut langage et ce délice du bien dire, Léopold Sédar Senghor les a hérités de ses ancêtres et de la culture de son pays.
Le deuxième élément de réponse qui peut rendre raison de ce que j’ai dénommé le type particulier de relation que Léopold Sédar Senghor entretient avec la langue française est le suivant : la volonté et l’incoercible désir de faire connaître et de faire entendre l’Afrique dans le monde entier en refusant l’idée inventée par les savants racistes et les idéologues de l’européocentrisme triomphant depuis de longs siècles. A cet égard, deux textes de l’auteur me semblent tout particulièrement significatifs et, d’abord, par leur titre même. Il s’agit d’une part d’un texte de 1939, intitulé : « Ce que l’Homme Noir apporte » ; et, d’autre part, d’un texte de 1956 sur « l’Esthétique négro-africaine » [7]. Plusieurs décennies auparavant, le futur organisateur du premier Festival Mondial des Arts Nègres cherchait déjà à définir la spécificité culturelle de l’Afrique Noire. Or, au fil des siècles, la langue française a acquis d’incontestables qualités dans l’expression des idées et de l’abstraction. L’essayiste et le conférencier Senghor ne pouvait donc que considérer comme une aubaine sa connaissance exceptionnelle d’un instrument aussi efficace et approprié à l’analyse et à la présentation systématique des idées. Au surplus, la tradition intellectuelle de l’Université française, très portée sur la spéculation et la raison raisonnante, le goût de la précision et des nuances, tout cela ne pouvait que séduire un esprit féru de théorie et épris de subtilités. Léopold Sédar Senghor voue un culte à l’art de la nuance et au goût de la finesse. Il trouve dans le français « l’ordre logique dans la clarté et la précision dans la nuance » [8]. Ces qualités ne peuvent être que très hautement estimables pour l’élaboration du projet senghorien de la renaissance culturelle de l’Afrique Noire, d’où jaillit l’idée du Festival Mondial des Arts Nègres. Ce qui nous amène à un troisième élément de réponse : la quête de l’ouverture et du métissage culturel.
Faire renaître la culture négro-africaine dans une langue internationale et historiquement prestigieuse, tel est le projet politique majeur que l’auteur cherche à réaliser. C’est sous le signe du métissage culturel qu’une telle renaissance doit s’opérer entre les valeurs négro-africaines et celles de l’Occident humaniste. Parler au monde entier des valeurs culturelles du monde nègre, en restituant au mot « nègre » lui-même sa dignité et sa beauté, dans une langue de prestige, cela ne pouvait se faire, au moment où Léopold Sédar Senghor commençait à proclamer la Négritude, qu’en français. En effet, la situation des langues négro-africaines restées à l’état d’audio-oralité empêchait leur compétitivité sur la scène internationale ; non seulement, du reste, leur compétitivité, mais encore et surtout, leur productivité en général, et leur productivité textuelle en particulier. D’ailleurs, encore aujourd’hui, en ce début du XXIe siècle, l’enseignement des langues négro-africaines continue d’être très largement retardé par l’insuffisance de textes écrits, thématiquement et stylistiquement diversifiés.
De ce point de vue, le « choix » du français comme instrument de création littéraire ne peut être considéré comme totalement arbitraire, mais, en réalité, relève, au contraire, d’une contrainte historique : devenir un grand écrivain mondialement lu pour un Sénégalais né au début du XXe siècle, exigeait une connaissance et le « choix » de la langue française. Le vrai choix n’était donc pas celui du système linguistique, mais du style et du projet littéraire en français. Or, non seulement Léopold Sédar Senghor a parfaitement compris cela, mais encore et surtout, il s’est donné les moyens exceptionnels d’une entrée aussi solennelle que triomphale en littérature. Conscient, et même très hautement conscient de sa situation et de la situation historique, il a perçu en visionnaire l’importance de la langue française en Afrique Noire, et, en particulier, le rôle décisif de sa connaissance et de sa maîtrise par les Africains mobilisés dans le combat contre la colonisation et le racisme colonialiste.
Et voilà que nous touchons là du doigt le problème de fond que pose la francophonie en Afrique : comment l’usage de la langue du colonisateur peut-il être un instrument de remise en cause du système colonial et de l’oppression colonialiste ? Cette question fondamentale est celle qui permet d’évaluer, selon la manière dont chacune lui donne des réponses, les différentes problématiques littéraires et politiques inventées en Afrique Noire. Ce qui caractérise tout particulièrement la prise de position de Léopold Sédar Senghor, c’est justement d’avoir bien compris ce que j’appellerais la polysémie politique de l’usage de la langue : il existe toujours plusieurs usages politiques possibles d’une langue, quelle qu’elle soit. En effet, le colonialisme linguistique n’est qu’un usage possible parmi bien d’autres de la langue. En fait, on ne peut parler de langue colonialiste ; car le colonialisme est une idéologie qui se construit et qui, pour se construire, exige l’usage d’une langue, un certain type d’usage de la langue et surtout un genre particulier de rapport social à la langue et d’usage social de la langue. S’il existe, donc, un processus linguistique de la colonisation ou un processus colonial au niveau linguistique, comme l’écrit si pertinemment Louis-Jean Calvet, il n’en demeure pas moins vrai qu’il existe aussi un processus linguistique de la décolonisation, c’est-à-dire la décolonisation au niveau linguistique : un usage décolonisateur de la langue coloniale. Nous sommes là en présence d’un renversement qui s’opère dans l’usage des signes et le rapport à la langue : aux mots.
De ce renversement anticolonialiste qui s’opère par un usage créateur de la langue coloniale, l’œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor donne un exemple historique particulièrement original. Et c’est là que nous touchons à une des motivations majeures, quatrième élément de réponse à la question de savoir pourquoi Léopold Sédar Senghor insiste tant sur l’idée de francophonie : combattre le colonialisme sur son propre terrain, celui de la langue du colonisateur. Telle est le recours en une stratégie aux armes souterraines et miraculeuses, dirait Aimé Césaire, qui anime et dynamise, en dernière instance, la relation que le poète sénégalais entretient avec la langue française. Et cette démarche définit un moment de l’histoire de l’Afrique Noire dans ses relations avec la France. Naturellement, la remarque, à ce propos, a déjà été faite, cette stratégie s’avère être une aventure ambiguë, au sens de Cheikh Hamidou Kane [9]. Et elle ne saurait être efficace qu’en prenant conscience de ses propres limites : justement celles de son efficacité. En ce qui concerne Léopold Sédar Senghor, l’on peut dire ceci : s’il a choisi d’exceller dans cette démarche (combattre l’adversaire sur son propre terrain) c’est qu’elle lui convient tout naturellement, conformément à la complexité de sa personnalité : il faut entendre par là sa double propension à s’enraciner et à se déraciner, à se remettre en question et à s’affirmer, à retourner aux sources et à tendre vers l’Universel ; ce qui est très loin d’être le cas de beaucoup. Rappelons-nous d’ailleurs qu’il adopte la même stratégie face à la mort dont il dit ceci : « Il faut attaquer la mort sur son propre terrain, celui de l’existence : vivre dans la mémoire des hommes » [10]. Mais que signifie « lutter contre le colonialisme sur le terrain de la langue et le combattre ? » Réponse : c’est utiliser la langue coloniale d’une autre façon que le colonisateur, et surtout, d’une autre façon que le colonialisme. Défendre et illustrer les valeurs de la Négritude en français, c’est non seulement possible, mais hautement souhaitable en pleine période coloniale, puisque c’est conquérir librement le droit à la maîtrise de la langue, qui seule peut conférer la plus grande capacité de communication à l’échelle internationale, et c’est aussi exiger que les mêmes droits soient accordés à tous dans une république fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Etre exclu de la langue dominante, c’est être victime d’une plus grande domination.
En effet, lorsque la maîtrise de la langue contribue très considérablement à la stratification sociale, grâce aux avantages économiques et symboliques qu’elle permet d’obtenir, sa conquête par les colonisés ne peut être que socialement et politiquement révolutionnaire. Cet aspect du potentiel révolutionnaire de l’accès à la maîtrise de la langue coloniale a été très souvent masqué par le thème général de la scolarisation dans les colonies de la France. Le système colonialiste n’a d’ailleurs jamais été naïf à ce propos : il a pendant très longtemps compris que sa propre survie dépend de l’ignorance et de l’isolement linguistique des colonisés. Aussi n’a-t-il jamais hésité, partout où il s’est installé, à pratiquer cyniquement une politique de scolarisation fortement sélective. Et cette parcimonie stratégique a pu effectivement contribuer au ralentissement du processus de décolonisation. L’histoire d’un tel processus, laquelle insisterait sur le rôle décisif de l’enseignement de la langue française, reste à faire en ce qui concerne chaque colonie française.
L’accès à la maîtrise de la langue conditionne la capacité d’exercer ses droits de citoyen et d’être humain. Ce combat pour accéder au pouvoir symbolique constitue une lutte politique qui, à terme, aboutit au succès, puisque le colonisateur ne peut, sans se contredire, vouloir à la fois civiliser les colonisés et refuser de leur en accorder les moyens inséparablement politiques et linguistiques. Il ne peut pas à la fois libérer et asservir, surtout quand l’intéressé est capable de se défendre et de prendre conscience de ses intérêts.
Si Léopold Sédar Senghor a préféré combattre le colonialisme sur son propre terrain, ce n’est pas par hasard. En effet, cette stratégie constitue, selon lui, le meilleur moyen (et le seul) qui soit de nature à s’exercer sans violence ni méfaits : il réussit à faire en sorte qu’il s’agisse, en définitive, d’un combat à l’issue duquel les deux parties se réconcilient pour laisser triompher la paix ; la cause défendue devient sauve et cette victoire est aussi celle de la partie qui finit par renoncer au mal et à la violence, à la barbarie et à l’oppression de l’homme par l’homme. Il s’agit d’un combat non-violent contre la violence, avec les armes de l’intelligence et du sens de l’humain, du savoir et de la sagesse. La défaite du colonialisme est une victoire de la raison et de la sagesse sur l’ignorance et l’immoralité. Défendre et illustrer les valeurs culturelles du colonisé en usant de la langue coloniale, c’est faire d’une pierre deux coups également efficaces : d’une part, c’est montrer ce qui est positif, humain et appréciable dans la civilisation du colonisé ; d’autre part, c’est détruire le ressentiment et la haine dont celui-ci peut être à la fois capable et coupable contre la civilisation du colonisateur. Celle-ci peut alors cesser d’être réduite à ses aspects négatifs et destructeurs pour laisser enfin voir ce qu’elle contient de positif et de beau, d’humain et d’universel. Aucune civilisation ne peut être réduite à un seul de ses aspects, à une seule de ses caractéristiques, qu’elle soit colonisatrice ou colonisée. C’est ce que les Romains avaient bien compris lorsque, comme le chante le poète latin Horace, « Graeca capta ferum victorem cepit et artes intulit agresti Latio : la Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur et porté les arts dans le rustique Latium » [11]. Et les Latins de se mettre à l’école des Grecs, dans les sciences et les lettres, dans la philosophie et la religion. Cette leçon de l’Antiquité, Léopold Sédar Senghor l’a non seulement apprise sur les bancs du Lycée Louis-le Grand et des amphithéâtres de la Sorbonne, mais surtout, il l’a méditée en en tirant une morale pratique pour fonder sa vision pacifiste et universaliste des rapports entre l’Afrique et l’Europe : la décolonisation doit être l’occasion d’un dépassement subtilement raisonné des méfaits de la colonisation !...
Ainsi, « dans les décombres du régime colonial », le poète sénégalais pense avoir trouvé, selon sa propre expression, « cet instrument merveilleux » qu’est la langue française, moyen efficace à ses yeux d’un dialogue fécond et prometteur entre des civilisations très différentes mais qui, pour cette raison, n’en sont que mieux aptes à la complémentarité, et même, dit-il, à la symbiose en vue d’un dépassement et d’un progrès vers la réalisation de ce que, s’inspirant du R. P. Pierre Teilhard de Chardin, notre poète dénomme, de cette très belle formule qui fait rêver et espérer, dans un monde dominé par la violence, la Civilisation de l’Universel ; tel est l’idéal que ce visionnaire, aussi optimiste que volontariste, préconise pour l’avenir de l’humanité, car Léopold Sédar Senghor n’exalte le passé qu’au profit de l’avenir, qu’il faut d’abord rêver et concevoir, avant de le construire par la volonté consciente, l’effort et la lucidité. Le dyâli immortel de la francophonie est un poète de l’Avenir et de l’Universel.

Négritude et fonction universalisante de la francophonie

L’œuvre de Léopold Sédar Senghor constitue un apport décisif et créateur. Elle est, incontestablement, l’une de celles qui ont le mieux enrichi la langue française au XXe siècle. Héros et héraut des apports négro-africains à l’Art, et, tout particulièrement à la Poésie, il a insufflé au lexique français un grand nombre de termes d’origine sénégalaise, que le dictionnaire de la littérature francophone se doit de répertorier et de sauvegarder.
Parmi les grands écrivains de langue française, l’académicien noir occupe une place de choix, celle d’un Africain qui fait entendre la voix de l’Afrique, de tout un continent dans ce qu’il comporte de beau, d’illustre et d’éternel : dans le concert poétique du XXe siècle, le chantre de la Négritude convoque, en sourcier mystique inspiré des dieux, tous les instruments et toutes les voix de la musique des peuples noirs. C’était l’objectif majeur du Festival Mondial des Arts Nègres de 1966 : faire voir au monde entier en quoi consiste l’esthétique négro-africaine dont le sens et les subtilités ne doivent pas échapper au répertoire universel de l’Art [12]. Pour comprendre l’attachement profond du poète à la langue française, il convient de savoir que pour lui, tout le prestige historiquement acquis par cette langue doit être mis au service de la défense et de l’illustration des valeurs éthiques et esthétiques des peuples noirs. D’être exprimées et expliquées en français, langue de relais vers les autres de la Planète, cela n’est que le meilleur moyen d’en assurer l’exposition et la diffusion universelles. Et donc, selon Léopold Sédar Senghor, l’Afrique apporte une contribution considérable et irremplaçable à l’instrument linguistique qui permet aux Négro-Africains de participer à l’édification de la Civilisation de l’Universel, qui sera le moment ultime de la présence universelle de l’Afrique Noire. Cette présence doit être à la fois francophone et africanophone, c’est-à-dire exprimée aussi dans les langues négro-africaines. Voilà pourquoi le poète introduit dans ses poèmes un grand nombre de mots issus des langues du Sénégal : malinké, peul, sérère, wolof.
Contrairement à l’avis de ceux qui n’ont ni aimé, ni compris la subtile démarche de Léopold Sédar Senghor, ce dernier n’a jamais perdu de vue l’importance des langues négro-africaines. En effet, le jeune agrégé de grammaire, entre 1935 et 1948, s’était souvent penché sur la morphologie et la phonétique des langues du Sénégal : il écrivait des articles de très haut niveau d’analyse à ce propos, dans le Journal de la Société des Africanistes et dans le Bulletin de la Société de Linguistique de Paris [13]. (12) Ces articles sont souvent méconnus de ses piètres détracteurs. Ce qui a complètement échappé à ces derniers, c’est ce que Léopold Sédar Senghor a eu le génie de comprendre à temps et avant beaucoup : étant donné l’écart considérable de développement qui existe entre le français et les langues négro-africaines (absence de description suffisante de ces langues, absence de codes orthographiques, d’outils d’apprentissage méthodique, victimes aussi qu’elles sont d’un très long passé colonial) les Africains ne peuvent se permettre d’être encore beaucoup plus en retard en restant incapables de bien maîtriser une langue d’envergure internationale au service de leurs besoins d’expression, de formation et d’information dans un monde de plus en plus complexe et exigeant. De plus, il y a urgence à devenir compétent et efficace pour pouvoir se défendre et sauvegarder la dignité de l’Homme Noir.
Aussi Léopold Sédar Senghor pense t-il qu’en attendant le nécessaire développement des langues négro-africaines, il faut être capable de bien s’exprimer pour élaborer un nouvel humanisme négro-africain fondé à la fois sur le retour aux sources ancestrales et l’ouverture au monde. Tel est le projet culturel et politique qui rend raison de la défense de l’idée de francophonie et du thème de la Civilisation de l’Universel dont le Poète de Djilôr s’est fait l’apôtre et l’invincible théoricien.


Eloge du dialogue des langues et des cultures

Parmi les moyens nécessaires à la réalisation de ce projet, se trouve être en premier lieu le dialogue des langues, dont il a toujours fait l’éloge. L’usage du français en Afrique ne doit pas, selon L.S. Senghor, devenir cause de la régression et de la disparition des langues africaines. A ses yeux, le bilinguisme français-langue africaine est une nécessité de survie culturelle pour les Ouest-Africains du XXe et du XXIe siècles, issus de l’ancienne A.O.F. (Afrique Occidentale Française). Le rôle essentiel de l’acquisition des langues lui a toujours paru de la plus haute importance dans l’élaboration d’une politique de l’éducation.
Rappelant le sens profond de celle-ci, il écrivait en janvier 1958 dans l’hebdomadaire Afrique Nouvelle (Cf. Liberté I : 231) : « Eduquer signifie au sens étymologique du mot, « conduire hors de soi », hors de son milieu, transplanter. La vertu de l’éducation est de faire assimiler des richesses étrangères, dont on se fait un sang nouveau. Ces richesses nous sont nourriture dans la mesure où elles nous sont d’abord étrangères. » Si l’auteur appelle de ses vœux le bilinguisme et même le multilinguisme dans la formation scolaire et universitaire c’est que les langues constituent les instruments de transmission des richesses culturelles. D’où l’importance de leur maîtrise. Dès 1937, il préconisait ce dialogue des langues et des cultures, nécessaire à ce qu’il appellera plus tard l’Homo Senegalensis : « Il s’agit de partir du milieu et des civilisations négro-africaines où baigne l’enfant. Celui-ci doit apprendre à en connaître et exprimer les éléments dans sa langue maternelle d’abord, puis en français. Peu à peu, il élargira autour de lui le cercle de l’univers où, homme, il sera engagé demain. » (Cf. Liberté I : 14)
Nous sommes là, d’évidence, en présence d’un éloge de l’enracinement et du déracinement, qui ne sont que les deux moments d’un seul et même mouvement : retour aux sources d’une part, et dans une première phase ; ouverture aux autres et à l’universel, d’autre part et dans une seconde phase ; et c’est par ce double dynamisme spirituellement créateur que l’auteur définit la culture authentique, celle à laquelle tout homme et toute femme doivent consacrer leurs efforts. Ainsi écrit-il : « La culture, en définitive, nous apparaît comme un effort sans cesse renouvelé, qui tend vers un équilibre toujours fuyant, aussitôt rompu qu’atteint. C’est là, dans cet effort de Sisyphe, que réside la grandeur de l’Homme ». (cf. Journées d’Etudes des Indépendants d’Outre-Mer, juillet 1950, in Liberté I, : 97). Selon lui, c’est à cette condition obligatoire que s’opérera un jour la réalisation de cette civilisation faite de tous les apports fécondants en provenance de chaque continent et de chaque culture particulière. Et voilà, du même coup, que l’éloge du dialogue des langues se fait éloge du métissage : de la symbiose et de ce que Pierre Teilhard de Chardin dénommait « la convergence panhumaine ».
A cet effet, (et il importe d’être tout particulièrement attentif à cette nuance dont la subtilité est de nature à échapper aux contradicteurs empressés), la pratique de la langue française, pour très importante qu’elle soit (et elle est très importante), ne saurait suffire aux Africains ; c’est ce que Léopold Sédar Senghor a toujours dit, contrairement à ceux qui l’accusent de négliger les langues négro-africaines. En fait, au centre de sa conception de la francophonie se trouve cette idée que l’Afrique Noire doit aussi, tout en assimilant l’essentiel des qualités fécondes du français, préserver, sauvegarder ses langues. (Je reviendrai sur ce point très important). L’on comprend aisément que ceux qui n’excellent que dans l’art de contester ses propos en les déformant, même lorsqu’il a parfaitement raison, soient plutôt enclins à ignorer cet aspect fondamental de sa conception de la francophonie. Mais, naturellement, il ne suffit pas de répéter pour se faire entendre des sourds ! C’est du dialogue des langues et des cultures que parle L.S. Senghor. Et la langue française en est un partenaire essentiel. Voilà quel est le fond de sa thèse ! Et qui ne voit qu’il s’agit là d’un choix aussi raisonné que raisonnable ?
Le poète sénégalais est un défenseur infatigable de l’idée que l’Avenir de l’Humanité doit consister, plus que dans une simple coexistence, qui s’avère conflictuelle, en une symbiose progressive et donc dynamique des différentes civilisations. Chacune de celles-ci n’a fait que développer, en y insistant beaucoup plus que les autres, un aspect positif (ou plusieurs) de ce qui constitue l’humanité de l’être humain, ses qualités et ses capacités. En d’autres termes, chaque civilisation a fait un choix majeur par rapport aux autres ; ce choix s’exprime essentiellement sous la forme d’un état d’esprit, d’une manière d’être au monde, d’un comportement historiquement et géographiquement acquis. C’est cela l’esprit d’une civilisation ; et L.S. Senghor emploie le terme de culture en ce sens précis lorsqu’il parle de l’esprit d’une civilisation. C’est au niveau de leurs « esprits » que les civilisations doivent s’enrichir réciproquement. C’est cela le « dialogue des cultures ».
Telle est l’idée fondamentale qui, en fait, n’est que la définition d’un idéal, dont le poète sénégalais dans son indéfectible confiance en l’Homme, est, toute sa vie durant, le sage théoricien et le défenseur passionné. Et ce « dialogue des cultures », selon L.S. Senghor, n’est jamais aussi fécond, aussi utile et efficace que dans le domaine des langues, car chaque langue est à la fois la manifestation immédiate et formelle de la culture d’un peuple, d’une civilisation.
En réalité, ce que l’académicien-poète entend par francophonie c’est très précisément la participation irremplaçable de la langue française dans ce dialogue universellement ouvert par l’intermédiaire de sujets parlants originaires d’autres cultures, et notamment au profit de l’Afrique Noire, dont les langues doivent être sauvegardées. C’est de cette coopération au niveau linguistique que L.S. Senghor s’est fait le défenseur, et pas seulement de la langue française ! Ne défendre que celle-ci eût été contradictoire et inadmissible par rapport à l’idéal défini par le Poète.
Il a constamment préconisé une francophonie qui se définisse comme dialogue du français avec les langues d’Afrique Noire. Contrairement aux accusations de ses piètres détracteurs, qui ne peuvent prendre la parole qu’en travestissant ses propos et ses idées, il a toujours insisté sur la nécessité de sauvegarder les langues africaines en même temps que la langue française. En d’autres termes, Léopold Sédar Senghor est un défenseur du plurilinguisme en Afrique (et dans le monde), d’une façon générale, et, d’abord, en particulier dans son propre pays. Ainsi écrivait-il en 1962 dans la revue Esprit ces lignes qui méritent d’être encore méditées, quarante ans après :

Il n’est pas question de renier les langues africaines. Pendant des siècles, peut-être des millénaires, elles seront encore parlées, exprimant les immensités abyssales de la Négritude. Nous continuerons d’y pêcher les images-archétypes : les poissons des grandes profondeurs. Il est question d’exprimer notre authenticité de métis culturel, d’hommes du XXe siècle. Au moment que, par totalisation et socialisation, se construit la Civilisation de l’Universel, il est, d’un mot, question de nous servir de ce merveilleux outil, trouvé dans les décombres du Régime colonial. De cet outil qu’est la langue française.
La francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des « énergies dormantes » de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire
.

Voilà qui n’est pas seulement très clair, mais beau ! Le lecteur appréciera la grâce diserte de ces métaphores mélodieuses qui parlent autant à l’imagination qu’à l’esprit ! Signalons aussi que c’est l’auteur qui souligne les mots mis en évidence (cf. « Le français langue de culture », in revue Esprit, novembre 1962, p. 837-844 ; texte reproduit dans Liberté I : Négritude et Humanisme, p. 363)
Que d’ailleurs L.S. Senghor soit un excellent défenseur du plurilinguisme et du dialogue des langues, rien ne le prouve mieux que le fait suivant : sa dernière publication en septembre 2001 aura été celle de ses traductions de poètes anglais en français. Il s’agit notamment des oeuvres des écrivains suivants, qui sont des plus célèbres de la littérature anglaise : Harington, Baldwin et Surrey (1518-1547) pour la période élisabéthaine ; de William Butler Yeats (1865-1939), de Thomas Stearns Eliot (1888-1965), de Gerard Manley Hopkins (1844-1889) et de Dylan Marlais Thomas (1914-1953). C’est en pleine activité politique que le Poète-Président s’occupait aussi de faire dialoguer l’anglais et le français. Ces traductions sont réunies sous le titre « La Rose et la Paix » aux Editions L’Harmattan (Paris, septembre 2001).
Léopold Sédar Senghor, il ne faut jamais l’oublier, est un champion du dialogue et de la conciliation entre des éléments qui, de prime abord, semblent s’opposer aux yeux de ceux qui ont du mal à aller au-delà des apparences : la défense de la francophonie n’est pas forcément en contradiction avec l’idée de Négritude et d’enracinement dans les sources de la culture négro-africaine. La réussite exceptionnelle de sa poésie en est une preuve irréfutable. Ce qui semble, en fait, le plus important selon Léopold Sédar Senghor, ce n’est pas seulement l’enracinement dans la culture d’origine, c’est aussi et surtout l’épanouissement de l’enraciné dans un humanisme universaliste au profit de l’unité retrouvée des différentes manières d’être et de penser des peuples de notre Planète. C’est pourquoi, en visite officielle à Rome en octobre 1962, il disait ceci, sur les ruines du Capitole : « Les peuples n’accompliront leur mission d’humanité que par le dépassement de leurs déterminations matérielles, qu’en s’enrichissant des valeurs d’abord étrangères à leur terroir ».
Précisant sa pensée, il ajouta : « Je sais seulement que, parmi ces valeurs, celles de la Latinité sont essentielles ». Et voilà que, par la force et l’efficacité du dialogue des langues et des cultures, la Négritude cesse de s’opposer aux autres civilisations, pour en devenir le nécessaire complément, cependant que la Latinité s’intègre à l’Africanité par l’intermédiaire de la francophonie, entendue comme usage de la langue française, et non comme simple institution.


L.S. Senghor et l’avenir de la francophonie : éloge d’une certaine idée de la langue française en Afrique Noire

Léopold Sédar Senghor, dès 1937, (cf. la conférence sur le problème culturel en A.O.F. in Liberté I) a perçu le premier la nécessité d’inscrire l’usage du français en Afrique Noire dans la durée et la dimension historique. En effet, il a très tôt compris qu’à la faveur du processus de développement des langues négro-africaines, les relations que celles-ci entretiennent avec la langue française ne peuvent qu’évoluer et se modifier. Ce qu’il a, d’avance, complètement perçu, contrairement à ses contradicteurs, c’est que l’émancipation des langues négro-africaines a besoin du contact et du dialogue enrichissant avec, au moins, une langue déjà développée et aussi prestigieuse qu’une langue suffisamment entraînée et aiguisée par plusieurs siècles de polissage littéraire et philosophique, autant qu’aura pu l’être la langue française.
Par exemple, comment négliger l’importance des descriptions et des analyses linguistiques, lesquelles, ne serait-ce que dans un premier moment, doivent être nécessairement entreprises par des linguistes maîtrisant d’autres idiomes du monde, et notamment d’Europe, que ceux dont ils expliquent les structures et le fonctionnement ? Mieux encore : comment faire naître et développer la traduction de textes étrangers en langues négro-africaines, et de celles-ci en d’autres, si les Africains eux-mêmes restent dans l’autarcie linguistique ? Or, quoi de plus important à cet égard qu’une très bonne connaissance des langues d’Occident et d’autres parties du monde par des locuteurs Négro-Africains ?
Si le français occupe une place de choix dans ce dialogue fécond, c’est qu’il est, d’abord, la langue étrangère par rapport à laquelle l’Afrique Noire est déjà immédiatement et historiquement confrontée ; ensuite, il n’est pas qu’une langue coloniale ; il est aussi et sans doute avant tout, dans sa forme dont l’usage s’avère efficace et enrichissant pour l’Afrique, une langue au prestige culturel incontestable, propriété caractéristique que l’ancien colonisé aurait tort de méconnaître, et de ne pas mettre suffisamment à profit au service de sa propre émancipation intellectuelle et culturelle.
Telle est, très précisément, la dimension particulièrement novatrice que le poète sénégalais n’a privilégiée que parce qu’il est bon connaisseur en la matière, lui, « le fils du traitant », que Dieu « a fait Maître de langue dans sa justice inégale » (cf. « Elégie des Eaux », in Nocturnes).
Ainsi donc, de toutes ces considérations, il résulte que, selon Léopold Sédar Senghor, conformément à l’idée qu’il s’est faite de la langue française et de son usage en Afrique Noire, la francophonie peut et doit être une source féconde de développement linguistique, contrairement aux idées réductrices qui choisissent de tronquer la réalité au profit de la partialité purement et simplement idéologique...
Ce qu’il faut bien souligner, du reste, afin de dissiper tout malentendu à ce propos, c’est que l’idée senghorienne de la francophonie n’est pas forcément celle de l’Etat français, qui, lui, d’évidence n’est ni poète ni négro-africain et qui, pour cette raison, n’a pas exactement les mêmes objectifs ni les mêmes préoccupations théoriques que le Chantre de la Négritude devenu Chef d’Etat, rêvant de métissage et d’universalité...Et même, cela mérite aussi d’être dit ici, l’idée que Léopold Sédar Senghor se fait de la France s’avère être suffisamment poétisée pour se distinguer autant d’une vulgaire politique politicienne de la langue que d’une inadmissible volonté de puissance d’Etat. En fait, et cette précision est de la plus grande importance, l’académicien noir parle en humaniste. Il pense en grand homme d’Etat au service de ce que Pierre Bourdieu appelle une politique de l’Universel. Ce qui intéresse par-dessus tout et inspire poétiquement l’écrivain sénégalais, c’est l’avenir de l’Homme et des Cultures, c’est l’idée d’une Civilisation de l’Universel qui, dans sa définition personnelle de l’usage de la langue française, explique que sa réflexion sur l’avenir de la francophonie aboutisse à une définition possible de la francophonie de l’Avenir.
C’est cette haute vision des rapports entre le français et les langues négro-africaines qui confère à la perception senghorienne de la francophonie toute sa richesse ainsi que toute sa profondeur. Le poète, pour idéaliste qu’il soit, n’a jamais perdu pour autant le sens du réel. Ce qui justement rend raison de son ouverture d’esprit exceptionnelle et l’attention particulière avec lesquelles il a lu et pris en considération, dans l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise, les critiques objectives et pertinentes que Louis-Jean Calvet, en linguiste aux analyses impartiales, fait à propos de la réalité effective de l’usage particulier du français en Afrique Noire.
Ainsi Léopold Sédar Senghor cite-t-il, lors de la Conférence organisée sur le thème des « relations entre les langues négro-africaines et la langue française », cette réflexion tirée de Linguistique et Colonialisme de M. L-J Calvet : « Toute libération nominale qui ne s’accompagne pas d’un bouleversement de la superstructure linguistique n’est pas la libération du peuple qui parle la langue dominée, mais une libération de la classe sociale qui parlait et continue de parler la langue dominante ». (Cf. Le français et les langues africaines au Sénégal par Pierre Dumont, ACCT Karthala, 1983).
L.S. Senghor cite L.J. Calvet pour lui donner raison. Entièrement raison ! Et l’on peut comprendre très précisément pourquoi : d’abord, Léopold Sédar Senghor n’est pas qu’un honnête homme ; il est aussi d’une honnêteté intellectuelle irréprochable ; ensuite, ce qu’il apprécie par-dessus tout dans la réflexion de Louis-Jean Calvet, c’est sans doute les deux emplois du mot « libération », celle du peuple, opposée à celle de la classe sociale qui parle la langue dominante. L .S. Senghor reconnaît (et ne peut que reconnaître) que cette opposition correspond à une réalité objective, que le linguiste analyse avec pertinence dans son livre. D’autre part, le poète ne perd pas de vue la responsabilité et la mission majeure du Chef d’Etat : la nécessité de trouver les moyens de la libération du peuple. Or, l’idée, (théorisée par le linguiste d’une manière irréfutable dans Linguistique et Colonialisme), selon laquelle, justement, cette libération du peuple et des colonisés ne peut qu’être aussi linguistique, une telle thèse intéresse et convainc celui qui est constamment en quête d’idées et de solutions, de problématiques et de définitions pour poser et résoudre les problèmes du Peuple Sénégalais. Or, ne voilà-t-il pas que le linguiste met le doigt très nettement sur le fond du problème et éclaire le débat d’un jour nouveau avec des torches révolutionnaires, encore enflammées et vigilantes, un quart de siècle après ! ...
Qu’en effet, la langue soit aussi, et fondamentalement, un des instruments de la libération du peuple, Léopold Sédar Senghor n’en est que hautement conscient, lui qui est à la recherche d’une solution rationnelle au « problème de la culture en A.O.F », dès sa sortie de l’Université française en 1935. Cette date est celle du début de sa réflexion soutenue sur ce qui deviendra le thème de la francophonie, la Négritude, elle, ayant déjà été l’objet majeur de toutes ses méditations, de la classe de 4e à la fin de ses jours !... Il convient d’ailleurs ici de ne pas laisser s’échapper l’occasion d’insister sur un aspect très important de la vision senghorienne de la francophonie : c’est aux Négro-Africains de définir leur propre francophonie ! Ce sont eux qui doivent choisir, élaborer, construire leur propre conception des relations entre leurs langues et le français. En d’autres termes, pour reprendre et rappeler ici une belle formule très pertinente que Léopold Sédar Senghor aimait employer souvent : « Les Négro-Africains doivent penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes ! » C’est à l’Afrique Noire de définir sa propre politique linguistique, au lieu d’en subir une qui ne pourrait que l’assujettir, l’asservir et l’abâtardir. D’où l’importance de l’enracinement culturel et linguistique, qui doit constituer le solide socle pour l’ouverture aux autres et à l’Universel ! Toute l’importance de la Négritude est là : refuser de cesser d’être Africain pour pouvoir devenir qui on est ! A des amis français qui estimaient que Senghor parlait trop de la Négritude, le poète fit cette réponse : « Je veux exister ! J’ai senti le danger de cesser d’être Africain, d’être Nègre ! » Selon lui, la qualité de la relation avec les autres est fonction de l’équilibre de l’être. C’est en étant vraiment soi-même que l’on peut apporter quelque chose aux autres, et, d’abord, savoir coexister sereinement avec eux ; alors chacun y gagne en profits de toutes sortes et, surtout, en humanité. Tel est, du reste, le sens précis de la véritable coopération ! Elle ne peut être assistance unilatérale, mais échange et dialogue. Et qui dit échange et dialogue dit bien sûr langue.
La francophonie, telle que la conçoit L.S. Senghor, c’est cette vraie coopération dans le domaine linguistique. C’est la langue française devenue moyen librement choisi par des femmes et des hommes conscients de leurs devoirs et enracinés dans leurs cultures respectives pour construire ensemble un monde meilleur matériellement et moralement. Voilà pourquoi, lors du Colloque organisé à Dakar du 23 au 26 mars 1976 par le C I L F sur « les relations entre les langues négro-africaines et la langue française », le Chef d’Etat, en attirant l’attention des participants sur l’importance des thèses du linguiste Louis-Jean Calvet, insista sur la nécessité du plurilinguisme au Sénégal. Ecoutons-le :


En réalité, comme souvent au Sénégal, nous avons refusé de nous enfermer dans un dilemme désuet, nous l’avons reposé en des termes nouveaux et nous avons choisi, en même temps, les deux propositions de l’alternative. C’est ainsi que nous avons décidé de choisir le français comme langue « officielle » de travail et de communication internationale, tandis que nos six langues principales - wolof, sérère, peul, diola, malinké et soninké- seraient promues au rang de langues nationales parce que d’expression de nos valeurs nationales : négro-africaines.

Et l’on voit dans ces propos toute sa finesse, tout son sens de la nuance et son goût de la précision dans l’expression ; mais ce que l’on remarque aussi, c’est la volonté de se situer dans une communauté, de parler en sujet collectif et non purement individuel (remarquer la répétition de la première personne du pluriel qui, en fait, reprend le mot « Sénégal » : il s’agit de la communauté nationale du Sénégal au nom de laquelle le Chef de l’Etat s’exprime). Il n’est d’ailleurs pas jusqu’à la subtilité et au goût de la synthèse, caractéristiques de sa démarche intellectuelle, qui ne proviennent de ses racines sénégalaises, de la tradition de son pays : au Sénégal, et cela dans toutes les ethnies du pays, l’on pense communément que la thèse juste est celle qui résulte d’une synthèse d’opinions divergentes et que donc l’idée juste est celle qui exclut l’esprit d’exclusion, qui résout les contradictions et combat l’extrémisme. Ce que la culture sénégalaise condamne et censure le plus et en tout, c’est l’exagération, l’excès, l’exclusion d’une partie d’un ensemble : « Eppël moo yées ci lépp » (= en faire trop est ce qu’il y a de pire en tout), a-t-on coutume de dire en wolof.
Léopold Sédar Senghor est un enraciné dans ce que le Sénégal a de plus spirituel, tout en étant ouvert sur le vaste monde et, d’abord, sur ce que l’Europe a créé de plus universel. Il est un enraciné qui a réussi son déracinement, un déraciné qui a réussi son réenracinement. Or, l’instrument efficace de cette réussite spirituelle exceptionnelle n’est rien d’autre que sa relation féconde et dynamique avec la langue française, telle qu’il l’a assimilée et réinvestie dans l’élaboration du projet politique et culturel auquel il a donné le nom de Négritude. C’est ce projet qui constitue le véritable testament de L.S. Senghor. Il l’a écrit politiquement et surtout poétiquement ! Aux héritiers de le lire et de le relire afin d’en survivre et d’en vivre spirituellement en ce début du IIIe millénaire de l’ère chrétienne !

Ce que la France et la francophonie doivent au poète sénégalais

L’homme politique qui, au XXe siècle, a le plus et le mieux défendu la langue française et son rayonnement dans le monde, c’est bel et bien Léopold Sédar Senghor. Tous les Etats francophones, à la tête desquels se trouve la France, doivent non seulement le reconnaître, mais encore et surtout, donner à cette reconnaissance des formes officielles à la hauteur de l’excellence intellectuelle et de la grandeur morale avec lesquelles Léopold Sédar Senghor a contribué à l’élaboration d’une pensée de la réconciliation des hommes aussi bien avec eux-mêmes qu’avec leur propre histoire, faite de luttes et de violences, de haine et de ressentiment.
Le nom de ce poète mérite d’être connu et honoré sur la terre de France ainsi qu’au-delà des mers, lui dont le message est celui d’un messager de la paix dans le monde et de la concorde des civilisations. Ce que la France et la francophonie doivent au poète sénégalais c’est essentiellement de faire en sorte que la cause qu’il a défendue sa vie durant ne soit pas perdue.
Cette cause n’est pas seulement celle de l’Afrique ; elle est celle de l’Homme : de tous les hommes qui doivent devenir les membres d’une seule et même famille.

Léopold Sédar Senghor et la postérité

Il aura fait de sa vie un poème, une symphonie mystique d’« images analogiques rythmées », il aurait éloquemment dit un poème-chant qu’accompagnent kôras et balafong, amplifié de khalams et de voix issues de toutes les races. Ce poème chante les louanges des ancêtres noirs et la fraternité universelle, les mystères de l’Art et de l’Amour. Le sens de sa vie a consisté à donner un sens à la vie, celle des êtres humains, celle des cultures et des civilisations, celle de l’art, de la réflexion sur l’art, sur la poésie et la politique, sur la langue et les mystères de l’existence.
Ce poète-philosophe « tombé dans la politique » n’a succombé aux tentations de celle-ci que par désir de sauver les raisons de vivre et d’espérer de ses concitoyens et de tous ses contemporains. A la postérité, Léopold Sédar Senghor laisse un message précieux qui est un humanisme, un monument poétique de la francophonie, qui est une gloire de l’esprit. S’il a vécu, sa pensée, elle, ne cessera jamais de vivre ; elle est suffisamment universelle pour rester immortelle, elle est suffisamment belle pour mériter de devenir éternelle.

Si j’ai tenu à rendre un vibrant hommage au poète, c’est que j’ai toujours éprouvé pour la révolution poétique et esthétique de la Négritude, cette révolution symbolique dont il est le principal théoricien, la plus grande admiration ainsi que le plus grand respect autant pour le messager de la paix que pour l’humaniste dans tous les sens possibles du terme, de quelque façon qu’on puisse le définir : il est un spécialiste des lettres classiques et de la grammaire ; il n’a jamais cessé de rappeler et d’enseigner l’utilité de la culture classique pour un moderne et sa portée universelle ; il a confiance en l’Homme et en son progrès possible vers un avenir meilleur ; selon lui, le rôle essentiel de l’être humain sur terre consiste à rechercher la communion avec Dieu et à vivre sa foi dans la beauté morale. Son respect de l’Homme force le respect de tous les hommes.
Mais par-dessus tout, selon Léopold Sédar Senghor, c’est en poète que l’être humain doit habiter la terre pour être digne d’exister ; aussi rappelait-il souvent le sens profond enfoui dans la profondeur étymologique de ce mot d’origine grecque. En grec, le mot poète signifie d’abord « celui qui fabrique, crée » ; puis de l’idée de création et d’invention, l’on est passé à celle de l’imagination créatrice et d’activité de mise en forme verbale de l’inspiration poétique : ποιεΐν = faire, fabriquer ; ποιητής = fabricant ; ποίησις = création, invention. C’est exactement ce que fait le dyâli en Afrique de l’Ouest ; il fabrique le chant et le fait entendre aux autres. Faire entendre, tel est le sens originel du mot « kôra » en mandingue. Ce qui veut dire que l’activité d’invention poétique est éminemment éthique : elle présuppose et implique l’existence des autres et la relation avec leur présence. La poésie est aussi politique en Afrique Noire. La leçon poétique de Léopold Sédar Senghor ne fait que s’enraciner dans la tradition sénégalaise.
Si l’âme du poète s’est envolée vers le Séjour des Ancêtres, c’est pour rejoindre la haute demeure qu’est le Royaume d’enfance qu’il n’a cessé de chanter et de regretter dans la plus insoutenable nostalgie. C’est pour retrouver l’éternité de la lumière divine. Si toute l’œuvre de Léopold Sédar Senghor est une recherche constante de l’unité de l’être humain et des civilisations, c’est qu’elle est essentiellement sous-tendue par une autre quête, celle de l’harmonie avec Dieu, avec sa splendeur éternelle. C’est ce qu’exprime le dernier vers du recueil des Lettres d’Hivernage : « Dieu ! Que je te retrouve, retrouve ta voix, ta fragrance de lumière vibrante » ! Que le dyâli immortel de la francophonie ne cesse plus désormais de nous parler d’une voix éternelle !


[1] Professeur de Lettres à Paris

[2] Cf. « Senghor six fois exemplaire », texte de Maurice DRUON, Le Figaro, 29 janvier 2002.

[3] Léopold Sédar Senghor et son ami Georges Pompidou lisaient beaucoup les « Pensées pour moi-même » de l’empereur romain Marc Aurèle, qui était aussi philosophe.

[4] Cf. « Comme les lamantins vont boire à la source », Liberté I, du Seuil.

[5] Cf. les textes sur la langue française dans Liberté I, III et V.

[6] On pourrait écrire un jour l’histoire des éloges de la langue française. Les poètes y jouent un très grand rôle. Léopold Sédar Senghor, lui, y aura été l’un des rares Chefs d’Etat à la fois poète et d’origine étrangère à l’Europe. Cf. Du Bellay et Ronsard ainsi que les autres écrivains français de la Pléiade au XVIe siècle.

[7] Cf. Liberté I : Négritude et humanisme, Seuil ; Liberté III : Négritude et Civilisation de l’Universel.

[8] Cf. Liberté V : le dialogue des cultures, Seuil, 1993.

[9] Le livre de Cheikh Hamidou KANE, L’Aventure ambiguë, pose d’une manière particulièrement saisissante le problème de la rencontre entre des valeurs culturelles différentes : l’Afrique, diamétralement opposée à l’Occident, subit une situation qu’elle doit pouvoir remettre seule en cause... pour sauver son identité et ses intérêts. On remarquera que L.S. SENGHOR ne construit pas la même problématique que C.H. KANE. Ce dernier, en effet, ne définit pas l’Afrique de la même façon que le poète du métissage culturel, qui, lui, de surcroît, rêve d’une symbiose entre les deux civilisations. L’Afrique, telle qu’elle apparaît dans L’Aventure ambiguë est une Afrique islamisée, contrairement à celle à laquelle se réfère l’univers imaginaire du Poète.


Il reste qu’en dépit de cette différence, qui n’est pas une divergence de fond, les deux écrivains sénégalais s’entendent, à n’en point douter, sur l’essentiel : défendre l’idée d’une spécificité culturelle de l’Afrique Noire, aussi bien face à l’Islam et l’Occident, à la fois, pour C.H. KANE, qu’exclusivement face à l’Occident pour L.S. Senghor. Au surplus, il s’agit là de deux problématiques littéraires et philosophiques, où la foi chrétienne du poète et la religion musulmane du romancier se rencontrent harmonieusement selon cet esprit de synthèse qui caractérise le Sénégal et l’Homo Senegalensis (cette expression a été forgée par L.S. SENGHOR.)

[10] Cf. Jeune Afrique, octobre 1996.

[11] Les Epîtres, livre II, texte établi et traduit par François VILLENEUVE, Paris, Les Belles Lettres, 1967.

[12] « L’esthétique négro-africaine », Liberté I.

[13] « Les classes nominales en wolof et les substantifs à initiale nasale », in Journal de la Société des Africanistes, Tome XIII, pp.109-122, Paris, 1943 ; « L’article conjonctif en wolof », in Journal de la Société des Africanistes, Tome XVII, p. 19-22, Paris, 1947 ; « La dialectique du nom-verbe en wolof » et « L’harmonie vocalique en sérère », dans l’ouvrage collectif intitulé Wolof et Serer, études de phonétique et de grammaire descriptives réunies par G. MANESSY et S. SAUVAGEOT, Dakar, 1963, Faculté des Lettres ; Lire dans Liberté I les trois textes suivants : « Le problème de la culture en A.O.F » ; « Le problème des langues vernaculaires, ou le bilinguisme comme solution » ; « Linguistique négro-africaine » ; à propos des relations entre francophonie et culture négro-africaine, lire Liberté III : cf. Préface de L.S. SENGHOR à l’ouvrage de M. Pierre DUMONT : Le français et les langues africaines au Sénégal, Paris, Karthala, 1983 ; Linguistique et Colonialisme, Paris, Payot, 1974, par L. J. CALVET.




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