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CESAIRE OU UNE NEGRITUDE OUVERTE
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Ethiopiques n°83.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Simon OBANDA [1]

Aimé Césaire est l’un des pères de la Négritude, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Par contre, c’est lui Césaire qui a créé le terme négritude pour traduire le mouvement littéraire des étudiants noirs dans les années 30. Il a professé, du début de ce mouvement jusqu’à la fin de sa vie, une Négritude contraire à celle de Léopold Sédar Senghor. En effet, la Négritude de Senghor est idéologique et politique, tandis que celle de Césaire est littéraire et axiologique. Il y a plus d’une décennie, Césaire confiait au cours d’une conférence à l’Université de Floride à Miami (USA) que certains, du fait de leur adhésion à l’universel, mais un universel quasiment fictif, considéraient la question de l’identité des Noirs comme un enfermement sur soi, une prison. Pour sa part, le poète martiniquais dit ce qui suit :

Je n’ai pas cette conception carcérale de l’identité, l’universelle, oui. Mais il y a belle lurette que Hegel nous en a montré le chemin : l’universel, bien sûr, mais non pas par négation, mais comme approfondissement de notre propre singularité [2].

La préoccupation qui anime la Négritude césarienne est la suivante : qui est le Noir ? Quelle est sa culture ? Il s’agit au fond de la quête de son identité et de sa culture, face à tous les discours dépréciatifs construits par l’Europe contre les Noirs ; et la Négritude apparaît tout naturellement comme une réponse. C’est ainsi que la Négritude doit continuer, selon Césaire, à approfondir la connaissance de l’identité noire.

Maintenir le cap sur l’identité (...), pense-t-il, ce n’est ni tourner le dos au monde ni faire sécession du monde, ni bouder l’avenir, ni s’enliser dans un solipsisme communautaire ou dans le ressentiment [3].

Sur cet aspect de la quête de l’universel, Césaire dit sa proximité avec son ami Senghor. Car, en fait, Senghor proclamait la civilisation de l’universel, comme le point autour duquel toutes les nations se rencontreront pour réaliser le rendez-vous du donner et du recevoir. Dans cette perspective, la démarche de Césaire consiste à inciter les Noirs à l’approfondissement de la connaissance de la culture noire dans le but de bien la partager avec d’autres qui ne la connaissent pas du tout ou ceux qui la méprisent. Son combat sera celui de la réalisation de cet engagement pour une fraternité nouvelle, fait sur la base d’une relation de connaissance et de respect réciproque. Mais alors, comment se faire connaître et se faire respecter si l’on ne se connaît pas soi-même ? Ainsi, nous dit-il, « notre engagement n’a de sens que s’il s’agit d’un ré-enracinement certes, mais aussi d’un épanouissement et de la conquête d’une nouvelle et large fraternité » [4].Ce mot de « ré-enracinement » implique que les Noirs doivent se réapproprier leur culture pour lui donner sens. Mais un sens qu’ils devront partager avec les autres cultures. Cette démarche n’est pas un retour au passé, une apologie d’un âge d’or d’un passé dépassé ; mais il s’agit de faire un inventaire critique des ressources morales, intellectuelles et culturelles qui fondent notre être-au-monde. Dans cette étude, nous allons tenter de montrer en quoi Césaire dans sa conception de la négritude s’est engagé pour l’ouverture contre le repli sur soi et la fermeture, au nom d’une certaine axiologie que l’on peut nommer humanisme. La lecture de La philosophie bantoue de Tempels permet de comprendre la retenue (la moralité) du poète martiniquais Césaire. Ainsi notre analyse historique de la pensée empruntera l’itinéraire suivant : Césaire et la Négritude ; le procès de l’Europe colonialiste ; la colonisation ou le mensonge du maître et la Négritude césairienne : identité, histoire et humanisme.

1. CESAIRE ET LA NEGRITUDE

A la question de l’identité noire avec son histoire, ses interrogations, ses remises en cause, ses soubresauts, ses espoirs et désespoirs, Aimé Césaire développe une négritude ferme, ouverte et humaniste, respectueuse de l’homme quel qu’il soit ; parce que pour lui la négritude était une manière de vivre l’histoire dans l’histoire.

La Négritude est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire. L’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées [5].

Il s’agit en effet pour des peuples qui ont connu tant de souffrances, autant dans leur corps que dans leur esprit, de reprendre leur destin en main pour participer à la grande Histoire humaine selon des valeurs propres à leur culture. Reprendre son destin en charge revient à dire que les nègres doivent faire l’histoire (la leur) en travaillant en collaboration avec d’autres peuples, sans quoi la négritude ressemblera à un autre racisme, un repli sur soi qui serait alors suicidaire. De même, la négritude à la césairienne n’est pas un mouvement de vengeance militaire contre l’Europe. C’est la raison pour laquelle quand s’est posée la question de dédommager la victime de l’esclavage des Noirs, la position de Césaire est claire et hautement morale. En ce sens, elle a consisté à dire que ce n’est pas possible que l’on puisse calculer un dommage mental. En revanche, il faut que l’Europe s’attèle plutôt à poser les actions qui renforcent l’humanisme que de vouloir rechercher la réparation des actes du passé, difficilement évaluables. Il refuse cette démarche, parce que « La Négritude au premier degré peut se définir d’abord comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité » [6].
C’est en fait vers une négritude ouverte sur les autres mondes, les autres peuples et les autres cultures que Césaire entend positionner ce mouvement ; mais un mouvement qui doit se fonder sur des valeurs morales authentiques. Lesquelles valeurs qui font que l’homme noir demeure un homme digne dans l’histoire de l’humanité. L’originalité de Césaire réside, par rapport à la négritude senghorienne, dans ce qu’il n’a jamais considéré la négritude comme un mouvement politique organisé contre l’Europe. Ainsi sa conception de la négritude en faisait une attitude de l’esprit. Pour lui,

La négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit. Elle est sursaut de dignité. Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression. Elle est confort, c’est-à-dire combat contre l’inégalité. Elle est révolte (...) autrement dit, la négritude a été une révolte contre ce que j’appellerai le réductionnisme européen [7].

Cette négritude césairienne était axée sur la lutte intellectuelle contre les antivaleurs, une espèce d’axiologie, qui éviterait de tomber facilement dans des dérapages idéologiques. Même dans cette lutte ne pas perdre l’objectif essentiel, la revendication intellectuelle de la dignité de tout homme. Telle est la réponse de Césaire à l’attitude de l’Europe colonialiste. Et le Discours sur le colonialisme qu’il publie en 1950 est le texte le plus important écrit sur la question par un Noir.

2. CESAIRE ET LE PROCES DE L’EUROPE COLONIALISTE

C’est dans son livre Discours sur le colonialisme [8] qu’Aimé Césaire soumet l’Europe à un jugement implacable. C’est à raison qu’il le fait. De toutes ses actions coloniales, Césaire pense que « l’Europe est indéfendable » [9]. La gravité des faits coloniaux fait que l’on ne peut pas transiger avec cette Europe-là. On peut comprendre le ton dur de ce propos quand il affirme que « le plus grave est que l’Europe est moralement et spirituellement indéfendable » [10]. Que faut-il entendre par là ? Pour peu que l’on considère le poids des mots et des maux. Moralement, l’Europe a fait croire que la colonisation était une bonne chose. Aucun peuple de l’Europe n’accepterait d’être colonisé par un autre peuple, fût-il européen. L’impératif catégorique kantien et les droits de l’homme l’en empêcheraient. Car, tu traiteras l’humanité qui est en toi comme celle d’autrui non comme un moyen mais toujours comme une fin. Ce principe fondamental de l’éthique servirait à décourager tout acte contraire à la dignité humaine, surtout si le premier article était brandi en même temps, à savoir : tous les hommes naissent égaux en droit. Tout ceci fait que l’Europe a sur sa conscience ce crime contre l’humanité. De cette façon, elle ne pourra plus recommencer. Cette prise de conscience du mal fait à autrui, sous le prétexte de lui apporter le bonheur, doit symboliser un hymne à la non-violence : plus jamais ça. C’est pourquoi, l’Europe est moralement et spirituellement responsable de cette bêtise humaine. C’est-à-dire tant au plan moral qu’au plan spirituel, elle a commis une faute irréparable. L’Europe se trouve donc inculpée. Il est intéressant de décliner les chefs d’accusation que Césaire dresse contre les Européens. Devant ce tribunal de l’histoire, un seul accusé l’Europe. Un seul motif d’accusation c’est la colonisation. Qu’est ce que la colonisation ? A cette question, Césaire répond que la colonisation n’est rien d’autre qu’une façon d’exploiter, de déconsidérer et d’affaiblir les autres qui ne sont pas soi.

« De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni l’élargissement de Dieu, ni extension du Droit, d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de brancher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec derrière, l’ombre portée maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes » [11].

En définissant la colonisation par ce qu’elle n’est pas, Césaire inculpe l’Europe de façon définitive et nettre. La colonisation européenne n’est rien d’autre qu’une barbarie suprême comparable au nazisme : « C’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbares ; que c’est du nazisme, mais qu’avant d’être victime, on en a été le complice que ce nazisme là où l’on a absous, on a fermé l’œil dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque là, il ne s’était appliqué qu’aux peuples non - européens » [12].
Et le pire dans cette barbarie suprême que Césaire identifie au nazisme hitlérien, c’est que quand l’Europe tuait, pillait, spoliait les richesses naturelles, humiliait des peuples entiers non - européens. L’Europe a justifié le colonialisme comme étant une action de son humanisme. Ce qui est un mensonge grossier.
Mais quand Hitler a fait la même chose en son propre sein ; tout de suite elle a crié au scandale. Et, elle a considéré Hitler comme le diable en personne. Le procès du nazisme était sans appel et a dépassé le procès de Nuremberg qui a condamné les acteurs du nazisme. Sur le slogan « plus jamais ça », l’Europe a fermé cet instant malheureux de son histoire.
Si le nazisme s’est effectué sur la pureté de la race aryenne, la colonisation, mieux l’entreprise coloniale s’est construite autour d’un mensonge exécrable qui consistait à faire croire aux peuples non européens que leurs actions étaient civilisatrices et non économiques, religieuses (évangélisatrices) et non prosélytiques (se faire un nombre important d’ouailles, de convertis et de baptisés), de faire valoir les cultures locales et non d’imposer la leur. Cette attitude immorale amène le poète martiniquais à dire que

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal pour les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte [13].

L’Europe, à travers ses hoplites, a pris le reste du monde pour des idiots, des sauvages, des gens qui n’avaient aucun éclairage de la raison pour se rendre compte de ce qu’elle les mentait.

3. LA COLONISATION OU LE MENSONGE DU MAITRE

 [14]

Césaire voit dans toutes les actions des Européens travaillant en Afrique que division et mensonge. C’est le cas de l’œuvre du R.P Tempels missionnaire belge, qui a écrit en 1945 un livre intitulé La philosophie bantoue. Un livre dont le but apparent était de redorer l’identité noire dévalorisée par l’Occident.

Il serait vraiment inouï, écrit le R.P. Tempels, que l’éducateur blanc s’obstine à tuer dans l’homme noir son esprit humain propre, cette seule réalité qui nous empêche de le considérer comme un être inférieur ! Ce serait un crime de libre-humanité, de la part du colonisateur, d’émanciper les races primitives de ce qui est valeureux, de ce qui constitue un noyau de vérité dans leur pensée traditionnelle, etc. [15].

Ce propos du missionnaire exprime une générosité assez exceptionnelle pour cette époque ! A la vérité que constate-t-on dès qu’on ouvre le livre du Père Tempels. Il écrit ce qui suit :

Apprenez que la pensée bantoue est essentiellement ontologique ; que l’ontologie bantoue est fondée sur des notions véritablement essentielles de force vitale et de hiérarchie de forces vitales ; que pour le Bantou enfin l’ordre ontologique qui définit le monde vient de Dieu, et décret divin, doit être respecté...

Cette mentalité des Bantous que décrit Tempels est une porte d’entrée qu’il ouvre à d’autres Européens comme lui qui voudraient tenter l’aventure de l’Afrique colonisée. La philosophie bantoue est un vade me cum qu’il prescrit aux autres colons, afin que ces derniers puissent parvenir à comprendre la culture bantoue. Cette indication permet donc « aux grandes compagnies, aux colons, gouvernements, sauf le Bantou naturellement » de trouver leur compte. Tout le monde est gagnant sauf le concerné, le Bantou qui est exploité et humilié. Césaire s’insurge contre toutes ces flatteries et demande que l’on traite le Bantou autrement. C’est pour cette raison, étant entendu que là aussi, les Bantous se sont tellement fait avoir par ce discours du prêtre belge, que nous pouvons dire que Tempels ne décrit pas la réalité. C’est un divertissement que de penser que les Noirs ne sont pas des êtres sociaux avec des besoins réels. Au lieu de s’intéresser à des problèmes concrets qui se posaient aux individus, Tempels nous a distraits en amenant sur le terrain de la manipulation mentale qui nous éloigne des réalités africaines. Raison pour laquelle Césaire dit son malaise à travers les propos suivants :

La pensée des Bantous étant ontologique, les Bantous ne demandent de satisfaction que d’ordre ontologique. Salaires décents ! Logements confortables ! Nourriture ! Ces Bantous sont des purs esprits, vous dis-je : « qu’ils désirent avant tout et par -dessus tout ce n’est pas l’amélioration de leur situation économique ou matérielle, mais bien la reconnaissance par le Blanc et son respect, pour leur dignité d’homme, pour leur pleine valeur humaine [16].

Cette escroquerie ne pouvait pas durer aux yeux du poète martiniquais. Ce que désirent les Bantous d’abord et avant tout ce sont les meilleures conditions de vie. La dignité et la reconnaissance sont nécessaires pour l’homme quand il a tout ce qu’il faut pour vivre avec décence. En ce moment là la dignité et la reconnaissance qui découlent d’une vie équilibrée, viendront s’y ajouter comme « une cerise sur le gâteau ». Devant un homme démuni, pauvre et affamé, celui qui a son pain et sa nourriture a plus de dignité. C’est pourquoi, Tempels placera dans la hiérarchie des forces vitales, l’homme Blanc en premier et le noir en second : « Les Bantous nous ont considérés, nous les blancs et ce, dès le premier contact, de leur point de vue possible, celui de leur philosophie bantoue » et « nous ont intégrés, dans leur hiérarchie des êtres forces, à un échelon fort élevé » [17]. Les Noirs se sont fait avoir sur toute la période allant de l’esclavage jusqu’à la mondialisation en passant par la colonisation.
En somme, sur la philosophie bantoue de Tempels, Césaire aura des mots très durs et on comprendra sa colère. « Du R.P Tempels, missionnaire et belge, sa philosophie bantoue vaseuse et méphitique à son haut, mais découverte de manière très opportune, comme par d’autres, l’hindouisme, pour faire pièce au « matérialisme communiste, qui menace, paraît-il, de faire des Nègres des Gabonais moraux » [18]. Tel sera le destin des Nègres, si l’on y prend garde. C’est un appel à une renaissance de l’identité qui nous est livré ici, il faut l’avouer.

4. LA NEGRITUDE DE CESAIRE : IDENTITE, HISTOIRE ET HUMANISME

Nous nous référions à deux textes ; précisément deux discours que l’on peut considérer comme un testament de Césaire [19]. La question de l’identité est une question légitime surtout pour les Noirs qui ont pendant des siècles subi l’humiliation la plus inimaginable. Même pour des citoyens martiniquais (français) comme lui car, « il s’agit de savoir si nous croyons à ce que l’on appelle les droits de l’homme. A liberté, égalité et fraternité, j’ajoute toujours identité. Car oui, nous y avons droit » [20]. Faisant partie d’une France qui est censée incarner la civilisation, ne pas affirmer son identité noire, c’est céder à la thèse de l’assimilation et à celle de l’inculturation comme si les Noirs des iles ne posséderaient aucune culture. La même chose peut être dite au sujet de l’Afrique. Dans un monde où l’Europe se présente comme la référence, les Africains ont le droit d’affirmer leur identité et d’en être fiers. Pire encore face à l’idéologie réductionniste et négationniste de l’Occident, il faut plus, que jamais, affirmer son identité. Et le faire n’est ni un enfermement, ni un repli sur soir, mais simplement l’expression de son humanisme différent et en même temps partagé. Cette identité est donc en harmonie avec le passé, le présent et l’avenir, c’est-à-dire une identité pour l’avenir. Pour cela, Césaire écrit :

Je pense une identité non archaïsante dévoreuse de soi-même, mais dévorante du monde, c’est-à-dire faisant main basse sur tout le présent pour mieux réévaluer le passé et, plus encore, pour préparer le futur [21].

Il va de soi que certains pensent que cette hantise identitaire » est une régression pour notre démarche qu’elle nous annihilerait et nous paralyserait. A ceux là, nous répondons que la question de l’identité est pour nous une préoccupation noble et légitime. En effet, nous dit Césaire, « il faut que nous apprenions que chaque peuple a une civilisation, une culture, une histoire » [22]. Cette « hantise identitaire » [23], comme le dit Césaire, est liée à l’histoire tourmentée de la civilisation noire. Une histoire marquée par des siècles d’esclavage, où le Noir est considéré comme une catégorie inférieure à l’homme blanc, et du colonialisme dont l’objet était d’appauvrir les noirs sur tous les plans, en créant ainsi un véritable désordre de la structure mentale de ce dernier. C’est la raison pour laquelle les Noirs ont dépassé l’étape de la vengeance et des règlements de compte.

« L’essentiel est que l’Afrique a tourné la page du colonialisme et en la tournant, elle a contribué à inaugurer une ère nouvelle pour l’humanité toute entière » [24].

C’est pourquoi, il prescrira à la négritude un respect des droits de l’homme. Parce que désormais, il faut lutter contre la barbarie.

Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort. Ce qui est fondamental, c’est l’humanisme, l’homme, le respect dû à l’homme, le respect de la dignité humaine, le droit au développement de l’homme [25].

Les droits de l’homme en ce qu’elles garantissent la dignité humaine peuvent en même temps garantir le droit au développement plénier de l’homme et de tout homme. Il n’y a, sur ce point, pas d’amalgame à faire entre l’Europe inculpée et le respect des droits de l’homme. Parce que « la France n’a pas colonisé au nom des droits de l’homme » [26]. Peu importe comment ces principes ont été consignés dans la Déclaration, le plus important c’est qu’ils défendent tout homme et tout l’homme [27]. En somme, ce procès que Césaire a intenté contre l’Europe se situe dans la démarche des intellectuels noirs de la diaspora de lutter pour la revalorisation et le respect de l’identité noire niée et laminée. Contre l’Europe, le poète martiniquais aura des mots durs, notamment sur son action colonisatrice. Il écrit :

Le fait est que la civilisation dite européenne, la civilisation occidentale telle que l’ont façonnée des siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que déférée à la barre de la conscience, cette Europe-là est impuissante à se justifier et que de plus en plus, elle se refugie dans une hypocrisie d’autant plus odieuse qu’elle à de moins en moins de chance de tromper [28].

Stigmatisant cette hypocrisie de l’Europe, Césaire dira plus loin que cette civilisation occidentale est simplement moribonde, décadente et incapable.

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec les principes est une civilisation moribonde [29].

Ce procès de Césaire accompagnera l’histoire de la françaphilosophique de la civilisation européenne avec celle de la civilisation noire. Mais la véritable question qui guette tout le monde aujourd’hui, c’est la question du racisme [30]. C’est pourquoi nous pensons que Césaire est resté constant dans sa négritude. Une négritude qui promeut des valeurs réalisables de l’humanisme ; et non des principes métaphysiques. Il ne faudrait pas remplacer le racisme des Blancs contre les Noirs (eurocentrisme) par le racisme des Noirs contre les Blancs (la Négritude). Pour garder ce cap, il s’est appuyé sur des garde-fous moraux. Car la tentation est forte de justifier une faute par une autre.
En fin de compte, Césaire est resté digne jusqu’à la fin de sa vie. Malgré le procès qu’il fait à l’Europe et pour lequel elle est inculpée, le poète martiniquais ne sort pas de sa vision des choses. Il n’invite nullement les Noirs à la lutte violente. Au contraire, il les invite à une démarche responsable qui doit les amener à la rencontre de l’Occident. Il ne fait pas de la Négritude un mouvement de revendication idéologico-politique. En restant fidèle à sa ligne de départ, il a montré sa grandeur d’esprit face à la violence raciste subie de la part de l’Occident. Là où d’autres ont prôné la lutte politique, lui, Césaire a préconisé la connaissance de soi pour un respect réciproque.


[1] ERIAC, Université de Rouen, France

[2] CESAIRE, A., Discours sur la Négritude, prononcé le 26 février 1987 à l’Université de Floride, Présence Africaine, 2004, p. 92

[3] CESAIRE, A., op cit.

[4] Id.

[5] CESAIRE, A., Nègre je suis nègre je resterai, Paris, Albin Michel 2005, p. 82.

[6] CESAIRE, A., Discours sur la Négritude, p 83.

[7] CESAIRE, A., Discours sur la Négritude, Présence Africaine, 2004, p 84.

[8] CESAIRE, A., Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 2004.

[9] Ibid., p. 8.

[10] Id.

[11] CESAIRE, A., Discours sur le colonialisme, p. 9.

[12] Ibid., p. 13.

[13] CESAIRE, A., Discours sur le colonialisme, p. 8-9.

[14] Ibid., p.13, 45.

[15] TEMPELS, Placide, La philosophie bantoue, Présence Africaine, 1945.

[16] CESAIRE, A., Discours sur le colonialisme, p. 45.

[17] Id., p. 46.

[18] Id., 40.

[19] CESAIRE, A., Discours sur la négritude, op.cit., Nègre je suis, nègre, je resterai entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005.

[20] CESAIRE, A., Nègre je suis, je resterai, p. 69.

[21] Id., p.90.

[22] CESAIRE, A., Nègre je suis, je resterai, op. cit.

[23] Id., p. 89-90.

[24] CESAIRE, A., Nègre je suis, je resterai, p. 87.

[25] Id., p. 70.

[26] Id., p. 69.

[27] L’universalité des droits de l’homme dépasse aujourd’hui les conditions historiques qui ont donné naissance à ces mêmes droits, pour plonger ses racines dans toutes les cultures et les protéger. Des textes additionnels ont complété par la suite la Déclaration (1948) et protègent aujourd’hui la diversité culturelle.

[28] CESAIRE, A., Discours sur le colonialisme.

[29] Id.

[30] CESAIRE, A., Discours sur la négritude, 90. Cette inquiétude que suscite le racisme, CESAIRE l’exprime dans son Discours sur la négritude, prononcé en Floride à Miami, il disait : « En vérité, ce n’est pas la négritude qui fait question aujourd’hui. Ce qui fait question : c’est le racisme, c’est la recrudescence du racisme dans le monde entier ; ce sont les foyers de racisme qui ça et là se rallument ».




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