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INTERCULTURALITE, IDENTITE NATIONALE, ET VOLONTE POLITIQUE AUX ETATS-UNIS
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Ethiopiques n°83.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Abdeldjalil LARBI YOUCEF [1]

Aux Etats-Unis, philosophes, juristes, et chefs de l’exécutif ont, par leurs doctrines, décisions et politiques, donné leur conception de l’ouverture vers l’autre. L’analyse de celles-ci permet de percevoir que l’ultime dessein était d’assurer une supériorité à une race, en l’occurrence la race blanche, supériorité qui ne devait être sujette à une quelconque contestation. A cet égard, maints exemples typiques permettront très probablement de discerner leurs approches et, par-là même, l’objectif final.
Ainsi, Thomas Jefferson (1743-1826), l’auteur de la Déclaration d’Indépendance (1776), avait, dans la doctrine qu’il y avait énoncée, mis en relief l’égalité des hommes. Il écrira dans le préambule que tous les hommes sont nés égaux et jouissent de droits inaliénables, tels que la vie, la liberté, et la recherche du bonheur. Mais, aussi surprenant cela soit-il, il s’agissait en fait pour lui d’égalité des colons britanniques avec les sujets de Sa majesté vivant en Grande-Bretagne. On ne s’étonnera donc point de le voir, dans ce même manifeste, s’insurger contre le roi de Grande-Bretagne, George III. Le grief à l’encontre du roi, avoir poussé à l’insurrection en Amérique. L’insurrection dont il était question était celle des Afro-américains. Pour Jefferson, leur sort était scellé : ils étaient esclaves, esclaves ils resteraient ; de là sa colère.
En fait, Jefferson, propriétaire d’esclaves, ne pouvait concevoir une ouverture vers toutes les composantes de la société américaine et veiller à une intégration totale. Dans ses Notes sur la Virginie (1782-1783), il soulignait que, contrairement aux Afro-américains, les Indiens étaient "capables de dessiner un animal, une plante, ou un pays, prouvant ainsi un germe dans leur esprit qui ne demandait qu’à être cultive". Les Afro-américains, en revanche, n’étaient pas capables d’exprimer une pensée. Il n’avait jamais trouvé chez eux un trait aussi élémentaire soit-il élémentaire, de peinture ou de sculpture. Tout en leur concédant une ouie pour la musique, il se demandait s’ils étaient capables d’être à l’origine d’une mélodie. Quant à la poésie, « si la misère est à l’origine de touches affectueuse...., parmi les Noirs existait beaucoup de misère, Dieu le sait, mais aucune poésie. Leur amour est ardent, mais il ne fait que chatouiller les sens, il n’y a guère imagination » [2]. Aucune pensée, imagination, ou poésie, il y avait là tous les ingrédients pour renier une quelconque culture et donc de facto décider du statut à conférer, dans ce cas incontestablement celui d’infériorité. Il restait à l’histoire et à nous Africains de démontrer l’inopportunité et la non véracité de tels propos.
Pour l’heure, l’indépendance, puis la construction d’une identité nationale devenaient urgentes. Cependant, il faudra le souligner, la construction était concédée à certaines communautés, reniées à d’autres. En d’autres termes, alors que cette construction était nécessaire, elle ne pouvait cependant se concevoir qu’avec certaines composantes présentant plus d’aptitude. Il était possible que s’y juxtaposent des Indiens, non pas par un processus d’intégration, mais plutôt d’assimilation qui devait naturellement passer, entre autres, par l’évangélisation. D’ailleurs, cette vision de l’Indien allait bientôt être prise dans la tourmente de l’ambition égoïste des nouveaux immigrants. L’achat du territoire de la Louisiane auprès de Napoléon, en 1803, allait doubler la superficie des Etats-Unis et permettre de déposséder les Indiens de leurs terres en les poussant vers des réserves à l’ouest. Quant à la question : pourquoi ne pas intégrer l’autre communauté dans l’Etat, Jefferson dira dans ces mêmes Notes que des préjudices biens ancrés, des milliers de mauvais souvenirs, des offenses subies, de nouvelles provocations de la part des Blancs, et des différences que la nature leur a données produiront des conflits qui tôt ou tard conduiront à l’extermination d’une des races. A ces considérations politiques, selon ses termes, il faudra ajouter la couleur de la peau, l’odeur, etc. Enfin, à la différence de ce qui s’est passé chez les Romains, l’esclave dans ce pays, lorsqu’il devient libre, doit être mis hors de portée de tout métissage. On avait là une définition précise du racisme, l’affirmation d’une supériorité qui est subordonnée à certains attributs physiques et moraux ; ceux-ci détermineront une identité et, par voie de conséquence, une position sur une échelle.
Il n’est guère surprenant que cette vision de « l’autre » n’ait pas manqué de faire des émules. Cette fois-ci, passant de la théorie à la pratique, des juges en chef de la Cour Suprême des Etats-Unis iront, de façon concrète, délimiter des frontières et ériger des murs de séparation. A titre d’exemple, on se rappellera la décision notoire rendue le 6 mars 1857 par le juge Roger Brooke Taney (5e Juge de la Cour Suprême 1836-1864) dans le cas Dred Scott v. Sanford.
Scott avait été emmené par son maître dans l’Etat de l’Illinois, un Etat dans lequel l’esclavage était interdit. Ce séjour conduisit Scott à demander sa liberté en déposant une plainte auprès de la Cour, une demande qui sera rejetée. La raison invoquée et sur laquelle le Juge Taney avait basé une partie de son argumentation résidait dans le fait que Scott n’était pas ni ne pouvait être un citoyen des Etats-Unis, car « Noir et esclave ». Cette décision concernait non seulement Scott, mais également tous les Afro-américains, quel que fût leur statut, esclaves ou affranchis. Quant à ceux qui recherchaient un quelconque réconfort dans la Déclaration d’Indépendance, le Juge Taney fut catégorique. Il était clair, devait-il souligner, que ceux qui avaient écrit ce document étaient des hommes illustres, aussi serait-il déraisonnable qu’ils aient pu un instant avoir l’idée de formuler des principes qui leur étaient totalement étrangers. « ... Les principes généraux (liberté, droit à la vie, égalité, recherche du bonheur) semblent inclure toute l’humanité...mais il est trop clair pour être contesté qu’ils n’avaient aucunement l’idée d’y inclure la race africaine » [3]. Malgré la décision de la Cour, notre Dred Scott obtint sa liberté, une liberté provisoire si l’on peut dire. En fait, après avoir passé sa vie dans la souffrance de l’esclavage, la mort lui donna rendez-vous quelques mois après qu’il eut été déclaré libre.
Au fil du temps et avec la montée de la contestation, un autre juge fera cette fois-ci une concession. Dans le cas Plessy v. Ferguson (1896), une nouvelle notion est formulée : « séparés mais égaux ». Homer Plessy avait osé défier la première loi raciste de l’Etat de Floride. Celle-ci obligeait les Afro-américains à s’asseoir sur des sièges qui leur étaient réservés. Son refus conduisit à son arrestation et à sa condamnation et donc à son appel à la Cour Suprême. Bien que que l’on fût devant une violation flagrante des XIIIe et XIVe Amendements de la Constitution fédérale, il n’était guère étonnant de voir la majorité de la Cour rejeter sa plainte. Pour le Juge en Chef Henry Billings Brown (1891-1906), le XIVe Amendement avait pour but de renforcer l’égalité, en aucun cas il n’avait été promulgué pour mettre fin à la discrimination raciale. En outre, la séparation ne devait pas être conçue comme suggérant une quelconque infériorité. En conséquence, les races devaient et pouvaient jouir de l’égalité, mais la séparation restait nécessaire. L’égalité devait être retrouvée devant une cour, pas à l’extérieur. Pour étayer cette décision, le juge Brown citait la mise en place d’écoles séparées pour Blancs et pour gens de couleurs où on n’avait, selon lui, rien à redire. Le XIVe Amendement, déclarait-il,

...Avait incontestablement pour but de renforcer l’égalité des deux races devant la loi, mais dans la nature des choses, il n’a jamais été dans l’intention d’abolir les différences basées sur la couleur...les lois permettent et même celles exigeant la séparation, dans des lieux ou ils peuvent entrer en contact, n’impliquent pas nécessairement l’infériorité d’une race envers une autre [4].

En 1954, une cour progressiste allait remettre en question cette séparation des races. La petite Afro-américaine, Linda Brown, qui devait marcher des kilomètres pour se rendre à son école alors qu’a proximité existait une école pour Blancs, conduisit le Juge Earl Warren (juge de 1953 à 1969) à déclarer dans Brown v. Board of Education of Topeka I (1954) que « dans le domaine de l’éducation publique, cette doctrine « éparés mais égaux » n’avait aucune place...et tous les aménagements séparés étaient de façon inhérente inégalitaires » [5]. Conscient de l’impact d’une telle décision sur les ségrégationnistes du Sud, le juge Warren, dans Brown v. Topeka II (1955), exigea des Etats, établissements scolaires, etc. une mise en conformité. Mais le gouverneur George Wallace n’avait cure de cette décision. Il avait promis, dans son discours d’investiture, en 1963, « de jeter le gant devant la tyrannie » et d’appeler à « la ségrégation maintenant, la ségrégation demain, la ségrégation toujours ! » [6]. Il avait fallu l’intervention de la Garde Nationale ; il avait fallu bloquer la porte de l’université, pour l’obliger à laisser les étudiants noirs, Vivian Malone et James Hood, rejoindre les Bancs.
Pour ce qui est des hommes d’Etat, et non des moindres, le lecteur se rappellera le successeur du Président Abraham Lincoln, Andrew Johnson. Alors que Lincoln avait promulgué en 1863 l’émancipation des Afro-américains, Johnson allait opposer son veto quant aux amendements proposés par les Républicains radicaux. Johnson, un « homme de l’Union, mais dont les racines étaient au Sud », n’avait jamais caché son mépris à l’égard des Afro américains. Il les avait toujours considérés comme étant des subordonnés qui devaient rester dans la subordination. L’Amérique était un pays pour Blancs, et n’y avait pas de place pour les Noirs dans le gouvernement. Dans un discours aux citoyens du Comté de Davidson, dans l’Etat du Texas, en date du 2 Mars 1862, Johnson, sans ambages, fit savoir : « les esclaves doivent rester subordonnés, et je mourrai avec cette croyance » [7].
Toutefois, malgré son recours au veto, les Républicains radicaux réussirent à faire passer les XIIIe, XIVe, et XVe Amendements. Ses vetos répétés allaient en partie jouer en sa défaveur ; les Radicaux en fait demandèrent sa destitution en 1868, destitution à laquelle il échappa de justesse.
Les Afro-américains, avec leurs cultures, leurs traditions, leurs religions, ne furent pas les seules victimes du rejet. Un des slogans du Ku Klux Klan est « natif, blanc, protestant ». Mais que l’on ne s’y méprenne pas, natif ne signifiait pas les premiers habitants d’Amérique. Alors que le premier Klan, apparu juste après la Guerre de Sécession, s’attaquait aux Afro-américains, incendiait, lynchait, intimidait, pour qu’ils ne votent pas ni ne se présentent à une quelconque élection, le deuxième Klan, apparu dans les années vingt, plus précisément en 1915, visait une catégorie plus large de communautés. Il dirigeait sa haine contre ceux qui n’étaient pas des natifs (par-là il faut comprendre ceux qui n’étaient pas d’origine anglo-saxonne). Ainsi, les Européens de l’Est et ceux du Sud, comme les Italiens n’étaient pas les bienvenus en Amérique. Pour ce qui est des Italiens, il leur était reproché d’adopter la langue anglaise, d’adopter les habits, mais rarement la religion.
Que pensait un natif de « l’autre » ? Un exemple aux candidats à l’immigration, ceux qui pensaient qu’ils se rendaient en Terre Promise, au pays dans lequel le rêve deviendrait réalité, allait fournir la réponse. C’est ainsi que deux Italiens, Niccola Sacco et Bartholome Vanzetti, furent accusés d’avoir tué un agent payeur et un policier. Le juge qui les avait qualifiés « d’Italiens et de bâtards d’anarchistes » les condamna, malgré l’absence de preuves, à la peine capitale.
S’ouvrir à l’autre, l’accepter, mieux, venir à conclure qu’il n’y a pas d’autre mais seulement des êtres humains qui vivent et qui veulent vivre en tant que tels, reste toujours un débat ouvert. Serait-ce un cas désespéré ? Lorsque l’on entend un Secrétaire d’Etat à la tête d’un domaine aussi sensible que celui de l’Education, William Bennett, sous l’administration Reagan, déclarer que la civilisation occidentale est « notre culture commune...avec ses hautes idées et aspirations » [8], alors ressurgit un certain pessimisme quant à l’avenir de l’interculturalité, mais également la nécessité de continuer à oeuver pour l’ouverture.

BIBLIOGRAPHIE

KOCH, Adrienne & PEDEN, Willam, The Life and Selected Writings of Thomas Jefferson, Notes on Virginia, New York, The Modem Library, 1st ed., 1944.
O ’BRIAN, David. M., Constitutional Law and Politics, Civil Rights and Liberties, vol II, University of Virginia, 4th éd., 2004.
GRAF, P.§ W. HASKINS, Ralph (éd.), The Papers of Andrew Johnson, 1861-1862, vol V (The University of Tennessee Press, Knoxville, 1979).
ZINN, Howard, A People’s History of the United States, New York, Harper Collins, 2005.

Internet

The1963InauguralAddressofGovernorGeorgeC.Wallacewww.npr.org/templates/story/story.


[1] Université Abd El Hamid Ibn Badis (Mostaganem), Faculté des Arts et des Lettres.

[2] KOCH, Adrienne & PEDEN, William, The Life and Selected Writings of Thomas Jefferson, Notes on Virginia, (The Mode Library, 1st ed 1944, New York), p. 258.

[3] O’ BRIAN, David M., Constitutional Law and Politics, Civil Rights and Liberties, vol II, (University of Virginia, 4th éd., 2004), p. 1309.

[4] O’ BRIAN, David M., Constitutional Law and Politics, Civil Rights and Liberties, p. 1309.

[5] Idem.

[6] The1963InauguralAddressofGovernorGeorgeC.Wallacewww.npr.org/templates/story/story.

[7] LEROY, P. Graf § RALPH, W. Haskins (éd.), The Papers of Andrew Johnson, 1861-1862, vol V, Knoxville, The University of Tennessee Press, 1979, p. 229.

[8] HOWARD, Zinn, A People’s History of the United States, New York, Harper Collins, 2005, p.629.




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