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Ethiopiques n°83.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Amadou Guèye NGOM [1]

Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plait.

Evoquer Birago Diop en guise d’introduction à Iba Ndiaye peut paraître singulier. C’est pourtant chez l’écrivain que j’ai trouvé la clé d’entrée dans l’univers du plasticien sénégalais. Il y a quarante ans, je reçus, comme Prix de fin d‘année à l‘école normale, Contes et Lavanes, Leurres et lueurs et Les contes d’Amadou Koumba, dont aucun extrait ne figurait encore dans nos manuels de littérature française. Pourquoi cet altruisme soudain ? Les professeurs d‘alors, purs Blancs d’Outre Mer, pressentaient sans doute que « Lagarde&Michard », « Castex et Surer », gardiens des orfèvres de leur langue, seraient les premières victimes de notre souveraineté. En même temps, ils espéraient compter sur les braves assimilés que nous étions pour enseigner à nos futurs élèves qu’ « on ne saute pas impunément Ronsard et Du Bellay ».
Birago me confiera, des années plus tard, qu’il devait ses contes aux écrivains classiques, notamment à Rabelais, son Vade Mecum dans lequel il puisa les tournures et mots-outils les mieux ajustés à la formulation française de son patrimoine oral nègre.
Iba Ndiaye n’en pensait pas moins : « Puisque les artistes contemporains d’Afrique ont choisi de s’exprimer dans une technique empruntée à l’Occident, ils se doivent d’en passer par son apprentissage... ».
Il s’appelait Gustave, à l’Etat civil, né à saint Louis en 1928. Aux messes du dimanche, avec sa mère, le jeune garçon n’avait d’yeux que pour les personnages bibliques sculptés ou peints sur les murs de cette belle église qui se trouve encore à l’entrée Sud de l’Ile. De retour à la maison, il s’empressait de crayonner ses saisies visuelles. Il en fut ainsi jusqu‘au lycée dont les cours de dessins prenaient le relais de ses amours graphiques. L’heure consacrée à cette discipline s’avérait toujours trop courte au gré de l’adolescent....Mame Koumba Bang, la bonne fée de Saint Louis souffla à Gustave l’idée d’une autre classe : copie affiches de films. Une salle de cinéma venait miraculeusement de s’implanter à deux encablures du Lycée Faidherbe qu’il fréquentait. Ndiaye recopiait, recréait, restaurait les affiches endommagées. En plus du bonheur de se livrer à sa passion, le jeune lycéen était rétribué en argent de poche et d’une place au spectacle. J’apprendrai, plus tard, que, devant ce même Cinéma Vox, Aminata Fall qui deviendra la première diva sénégalaise du Jazz y venait, à quinze ans, vendre ses cacahuètes tout en exerçant sa voix aux mélodies des chants hindous qui s’échappaient de la salle.
Les générations africaines du « Lagarde & Michard » apprenaient chaque époque littéraire avec sa musique, ses beaux arts, ses costumes et même ses réalisations scientifiques. Ce module d’enseignement littéraire avait la vertu de susciter des vocations irrépressibles. Personnellement, je détachais les reproductions de tableaux de mes manuels pour en tapisser les murs de ma chambrette. A l’époque, la mode était plutôt aux photos de la nouvelle vague du cinéma français et de la chanson.
Il m’est donc facile d’imaginer le jeune Gustave fasciné par les ouvres de Rodin, Michel Ange, Le Greco. L’idée d’aller les voir de plus près, de les étudier, commença à le titiller. Mais qui prendrait au sérieux une telle fantaisie ? L’architecture servira de compromis et prétexte ; d’autant que des bourses d’études y étaient disponibles. De ses trois années de formation, Ndiaye avoue avoir « conservé l’exigence d’un dessin rigoureux ». Il cédera néanmoins à la sensualité de pétrir, modeler, tailler auprès de Zadkine. Le choix de ce sculpteur résultait d’un faisceau d’affinités instinctives et électives. Toute l’œuvre de Zadkine semble être, en effet, d’inspiration dogon et baoulé. A l’ombre du maître sculpteur, Ndiaye apprendra surtout l’art de sculpter ses dessins tout en leur restituant, à son insu, la spiritualité de la statuaire négro-africaine comme en atteste ses croquis et “études d’après masques” exécutées à l’encre de chine pour la plupart.
Auparavant, l’ancien étudiant en architecture aura voyagé à travers les musées de France et du reste de l’Europe à la découverte des grands maîtres de l’Art contemporain. « Je dois me procurer toutes les acquisitions que ce monde met à jour pour me définir moi-même... » sera désormais son credo et son leitmotiv.
Il entra dans les “ordres” de différentes chapelles-ateliers, maîtrisa leurs outils, s’imprégna de leurs techniques. L’abstraction lyrique le séduisit, il y ajoutera des éclairs impressionnistes qui confèrent une grande crédibilité à une huile de courtes dimensions « Savane en hivernage » dont on ne regrette que la brièveté, tout comme celle des pluies sahéliennes. D’où l’éclectisme mais dans la continuité qui caractérise ses choix esthétiques et stylistiques. Ce qu’il lui fallait retenir de Goya était étudié méthodiquement et presque à la manière d‘un entomologiste. Il ne lâchait pas Rembrandt avant d’avoir compris le jeu de ses clairs obscurs. De Poussin auquel il ressemble étrangement par le style de vie et de travail, Iba retint la différence entre posture et pose, entre beauté conventionnelle et beauté expressive. Velasquez lui apprit la fresque et lui donna l’audace du « nu ».
Toute la démarche d’Iba Ndiaye s’inscrivait dans une logique d’exploration. Il s’appropriait chacune de ses découvertes en lui donnant une touche si personnelle qu’elle donnait l’impression d’une innovation plastique. Picasso ne procédait pas autrement. L’autre trait dominant de l’artiste réside dans la constance des thèmes qui restituent ou reflètent à son insu les contextes socio-culturels de son vécu au Sénégal et en France. Iba assume entièrement son obstination : « Je reprends plusieurs fois un thème parce qu’il me nourrit comme je le nourris... ».
Du pays natal surgiront des réminiscences que sont paysages, scènes de marchés et rituels. Paris, où débarque le jeune homme en 1948, vibre de ses audaces d’Après-guerre. La liberté fuse dans tous les sens, tout est prétexte à célébration. La musique adoucit à nouveau les mœurs et les clubs de jazz foisonnent. Ndiaye plonge dans la fête comme en témoigne ses lavis et huiles.
Pendant dix ans, il se cherchera entre différents univers que sont l’enfance du crayonnage et de la gouache, l’ambigüité spirituelle entre un père musulman et une mère catholique, entre Gustave et Iba. Derrière l’apparent de toute création littéraire ou plastique se dissimule une version inédite. L’on comprendra mieux la série des moutons si l’on sait qu’Iba, diminutif d’Ibrahima, est le nom d’Abraham ce prophète dont Dieu voulait tester la foi en lui commandant d’immoler son fils Ismaël qui sera racheté par un bélier.
Une étude attentive et pas forcement chronologique des moutons de Tabaski - fête commémorative du geste d’Abraham - révèle trois étapes d’un drame intérieur : interrogatoire, réquisitoire, exécution. Mais au-delà du conflit religieux, l’artiste pose le problème social de l’inacceptable condition sursitaire du genre humain. « A qui le tour ? » s’intitule le dernier tableau d’une série symbolique avec laquelle l’auteur confirme vouloir « démontrer que la carence d’une conscience de révolte nous amène toujours à être le mouton de quelqu’un d’autre... ».
De ce tumulte intérieur s’élabora, à l’insu de l’artiste, un syncrétisme esthetico-religieux qui assimile Arlequin des foires occidentales au Kankurang de ses forêts sacrées. La peinture d’Iba raconte également ses frustrations d’artiste, ses rêves inachevés, comme en atteste le tableau « Juan de Pareja agressé par les chiens » ; une œuvre dans laquelle deux rêves fusionnent en une vision cauchemardesque : celle de Juan l’esclave mulâtre de Velasquez qui rêvait d’égaler son maître et celle d’Iba obsédé de perfection. Mais dans une sorte de projection psychanalytique les chiens ont l’allure et le regard des hyènes de la savane africaine ; les mêmes qu’Iba sentait hurler lorsqu’il voulait imposer ses vues à la nouvelle Ecole des Arts de Dakar.
Sur le plan esthétique et contextuel, le tableau, tout en rendant hommage à Velasquez, démontre une maîtrise incontestable du style Rembrandt.
Chez Iba, tout commence et aboutit avec la technique qui impose le sujet et non l’inverse. A l’acrylique, il préférera les lavis d’encre dont la technique d’origine asiatique exige un sens plus aigu des nuances lorsqu’il voulait décrire la volatilité d’une émotion, tandis que les à plats de couleurs à l’huile lui permettront de figer la permanence d’une qualité ou d’une atmosphère comme en attestent ses paysages et scènes de marchés. Ce qui explique la maîtrise de chacun de ses thèmes où l’on ne sent ni lassitude ni répétition.
C’est à ce technicien intransigeant que Senghor fera appel avec son compatriote Papa Ibra Tall en 1959 pour l’édification de la première Ecole des Arts du Sénégal. Bien vite, Iba Ndiaye se sentit comme dans une messe païenne. Pour un catholique de naissance, de surcroit musulman adhésif, la communion ne pouvait avoir lieu. Pire, des malentendus ne tardèrent pas à surgir. La Négritude plutôt que d’être suggérée comme un canevas de réflexion ainsi que l’entendait Iba Ndiaye fut perçue par des étudiants sans cursus académique préalable comme un répertoire de masques et pangols, images symboliques auxquelles vinrent s’ajouter celles fantastiques du bréviaire de Pierre Lods, apôtre primitiviste de l’atavisme artistique nègre. Iba Ndiaye refusera de s’embourber dans ce poto poto qui engloutira presque tous les pensionnaires qui s’y étaient aventurés... A l’exception de trois ou quatre dont Bocar Diong et Souley Keita, plus assidus aux cours de Ndiaye qu’aux Ateliers libres du Français. Comme quoi, les militants les plus proches de l’esprit d’une cause ne se recrutent pas forcement parmi ses porteurs de pancartes. Ni Birago ni Iba ne l’ont été mais l’humanisme de leurs œuvres s’avérera bien plus proche de l’idéal senghorien qui s‘émancipait vers une civilisation de l’universel.
Dommage que Paris où il choisira de travailler, de vivre et de rendre l’âme ait eu le dernier mot sur Dakar.


[1] Critique d’art en Floride




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