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LE COMPAGNONNAGE DANS LA LITTERATURE WOLOF MOURIDE, UNE NOUVELLE PERSPECTIVE DANS LA QUETE ?
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Amadou Kabir MBAYE [1]

Après la pacification, les épopées dynastiques cèdent la place aux textes célébrant les cheikhs musulmans, symboles de la résistance contre le projet d’assimilation de l’administration coloniale. Ces textes marquent une évolution dans la production épique. En effet, ils se libèrent de tout projet politique et se situent dans une perspective supérieure, une perspective édificatrice. Toutefois, héritiers d’une longue tradition narrative, ils reprennent des thèmes développés par l’épopée : l’exil, le compagnonnage, etc. Ce dernier thème fera l’objet de cette étude.
Ainsi, nous analyserons, dans quelques poèmes à la croisée de deux cultures, la négro-africaine et l’arabo-islamique, les survivances du compagnonnage épique traditionnel, d’une part, et d’autre part, le compagnonnage dans le contexte de l’Islam soufi.

1. L’HERITAGE DE L’EPOPEE DYNASTIQUE

A l’image des héros de l’épopée, les cheikhs, dans les poèmes les célébrant, bénéficient d’un entourage acquis à leur cause, fidèle à toute épreuve. Ces propos du Gouverneur du Sénégal, dans Jasau Sakkóor [2] traduisent bien cette forme de compagnonnage entre marabout et disciple :

Ce sont les branches qui donnent à l’arbre sa splendeur, n’est-ce pas ?
J’émonderai les branches, j’arracherai la souche
Que je jetterai loin, je saccagerai le champ
.

Dans le même ordre d’idées, Moussa Ka déclare, dans Marsiyya Seex Ibra Faal :

Une jeune mariée devant rejoindre sa demeure conjugale ne part pas sans son cortège.
Cheikh Ibra Fall est son accompagnement
.

Certains membres de l’entourage du cheikh sont des adjuvants, de véritables lieutenants, dévoués à leur chef spirituel. Cheikh Ibra Fall brave administration coloniale en envoyant des cadeaux à son guide banni par le colonisateur :

Ton envoyé se rendait au Gabon
Emmenant avec lui des sacs bien remplis
.

Cet attachement indéfectible au marabout s’exprime même devant une mort certaine :

C’est dans la même année que Dieu mit, dans l’esprit
Du Gouverneur du Sénégal, l’idée de convoquer Sëriñ-Tuuba à Saint-Louis
.

Bamba envoya Ceerno Ibra Faati
Répondre à l’appel de Saint-Louis, pareil à un lion
 [3].


Ainsi, Thierno Ibrahim Mbacké accepte d’aller à Saint-Louis à la place de son frère et marabout qui était pourtant voué par le Gouverneur à l’internement.
Parallèlement, se développe une autre forme de compagnonnage (là aussi classique) mais dans la performance. Masiyya Seex Amadu Kabiir Mbay [4], par exemple, dépeint deux héros dont les actions sont complémentaires dans l’entreprise d’islamisation (les Cheikhs Amadou Kabir et Amadou Bamba) :

Tes rapports avec Khadim ne peuvent pas être clairs :
C’est vous deux qu’on a vus éblouir ensemble les gens.
Vous étiez comme le soleil et la lune
Et avez tiré des ténèbres les contemporains
.

Cheikh Bamba lui dit : « O notre Guide,
Nous avons reçu une mission du Seigneur,
Une mission à la fois importante et difficile.
C’est nous qui intercéderons en faveur de tous les contemporains
.

Cependant, au-delà de ce compagnonnage traditionnel, on assiste à une nouvelle relation entre le marabout, le héros et son entourage, avec l’avènement de l’Islam soufi.

1. LE COMPAGNONNAGE SOUFI

L’intelligence de ce compagnonnage est à chercher dans la Gnose. A la suite de Serigne Sam Mbaye [5], rappelons que :

Le soufisme est la branche de la religion qui permet à l’homme de purifier son cœur […] Le soufisme gère la relation entre l’homme et son Seigneur […] Il s’occupe du for intérieur [6].

2.1 Le compagnonnage de voyage

Dans la science mystique musulmane, l’initiation revêt une importance particulière. Les soufis utilisent l’allégorie du voyage pour décrire leur parcours initiatique. Et ce cheminement vers le Seigneur requiert dix apprêts, indispensables aux aspirants, dont le dixième est relatif au compagnonnage qui est ainsi formulé par Cheikh Amadou Bamba : « Des frères ayant un même but, déterminés, fidèles et sincères dans la fraternité, servant de compagnons de route » [7].
A ce propos, écoutons Xadimu Rasuul dans Marsiyya Seex Amadu Kabiir :

La guerre sainte de l’âme est notre lot.
A moi la mer, toi, c’est la terre ferme qui t’échoit.
Tel est l’engagement que nous avons pris devant notre Maître ».
Ce sont eux qui ont toujours eu sous leur responsabilité la marche
du siècle
.

A côté de ce compagnonnage entre deux aspirants solidaires dans la même quête, il existe un autre type, plus récurrent et liant le maître soufi et son disciple aspirant.

2.1 La guidance

Selon le fondateur du mouridisme, dans Huqqa-l-bukau [8], ouvrage légendaire dédié aux Maîtres soufis :

Les principaux piliers de la maison des mystiques sont au nombre de quatre, servant de fondation à l’édifice de la Sainteté (à savoir) : le silence et la faim patiemment endurée, la veillée et l’esseulement sous la direction d’un directeur spirituel par les signes.

Ainsi, la présence d’un guide confirmé, ayant déjà terminé son initiation, est indispensable dans le voyage, le parcours étant long, parsemé d’obstacles donc très périlleux. L’aspirant doit vaincre quatre ennemis redoutables : l’âme charnelle, Satan, la passion et le bas-monde.
Cheikh Amadou Bamba a fixé l’archétype du Maître soufi, rappelons-en seulement quelques caractéristiques :

Chacun de l’ensemble de ces nobles appartient à un haut rang, capable de protéger l’aspirant contre le mal d’un rebelle pervers.
Chacun d’eux est un directeur spirituel, un érudit et un probe. Certains d’entre eux éduquent par des incantations et des états mystiques […].
Chacun d’eux est un connaisseur sagace, connaissant l’ensemble des maladies spirituelles, préservant les aspirants de diverses sortes de malheurs.
Chacun d’eux est un noble, généreux, dévot et sage, prodiguant les plus précieux conseils à l’ensemble des humains […]
Chacun d’eux possède une lumière semblable à celle d’un soleil par laquelle il illumine toute personne qui cherche à être éclairée […]
Il élimine du cœur de l’aspirant la ternissure des péchés ou la rouille des passions profanes qui l’enveloppaient tel un laveur qui efface, du vêtement, l’immondice qui le souille.
Ces gens-là préservent du malheur leurs compagnons, procurant le bonheur éternel à leurs disciples aspirants
 [9].

Marsiyya Seex Ibra Faal n’est pas prolixe sur les caractéristiques et les actions du Cheikh Amadou Bamba, seul le périple de son héros, l’aspirant Ibra Fall, à la recherche d’un guide, suggère la stature de Serigne Touba.
Marsiyya Seex Amadu Kabiir Mbay, par contre, en guise d’illustration, est largement revenu sur le soutien que son héros apportait à ceux qui sont engagés dans la voie. A ce sujet, Ousmane Niang, le récitant, s’émerveille en ces termes :

Durant les années qu’il a vécues, toute personne ayant fait son ascension,
Lorsqu’elle montait vers les stations célestes, c’est lui qui l’a soutenue.
C’est Mame Cheikh qui se dépensait pour que les Hommes réussissent leur élévation
Et reçoivent l’agrément de Dieu, dans le siècle
.


Si ces strophes insistent sur les efforts inlassables fournis par les Cheikhs dans l’accompagnement des aspirants, les versets qui suivent, tirés de Marsiyya Seex Ibra Faal, rendent de manière saisissante la relation maître-disciple durant la quête de l’agrément de Dieu :

Une fois, il racontait son acte d’allégeance.
Et il a dit que c’est Dieu, qui est son Seigneur,
Qui lui a dit : « C’est Bamba ton maître »
.

Dans la même perspective, dans Jasau Sakkóor, au Teeñ [10] qui menaçait de les égorger s’ils ne se séparaient pas de leur marabout, les mourides répondirent :

Bamba détient nos âmes
Depuis le jour de l’appel primordial d’Allah, tu n’as qu’à supprimer nos vies ici sur terre
.

Mieux, la tradition veut que l’aspirant se comporte devant son initiateur comme un cadavre avec celui qui doit accomplir le lavage mortuaire.
Parallèlement à cette relation maître soufi-aspirant, le wolofal mouride aborde un compagnonnage foncièrement surnaturel. C’est ainsi que, dans Jasau Sakkóor, Cheikh Amadou Bamba bénéficie de l’accompagnement et du soutien indéfectibles des anges, du Prophète et de ses compagnons :

L’Archange Gabriel, maître de Hayzum [11]
Et le Prophète, maître d’Al Buraax [12], sont mes éternels compagnons
.

Mais, à cette quête traditionnelle s’appuyant essentiellement sur la guerre sainte de l’âme, présente dans des poèmes chantant le guide des mourides tels que Jasau Sakkóor, la littérature wolof mouride semble substituer une autre forme, pas nouvelle certes, mais plus marquée ici qu’ailleurs.

2.2 La relation entre le cheikh et son disciple

Avec le compagnonnage entre cheikh et disciple, on assiste à un changement de perspective, le voyage se mue en une recherche inlassable et résolue de l’agrément du cheikh. Une nouvelle relation se tisse entre le cheikh et le disciple, une relation faite d’un attachement indéfectible du second au premier.
Dans ce contexte, les cheikhs ne sont plus seulement des enseignants qui vulgarisent les préceptes de l’Islam mais ils sont aussi et surtout des éducateurs de l’âme, des intermédiaires, des intercesseurs entre le Seigneur et l’aspirant. Dans ce cadre, le fondateur du mouridisme précise dans le Huqqa [13] :

Bonheur au serviteur, disciple sincère qui s’attache à eux par les services rendus, par l’amour ou par des présents dont il les comble.
En suivant l’exemple du Prophète élu, ils acquirent une éminence remarquable ; Que Dieu qui accorde les dons, prie sur lui (le Prophète)
Ils obtinrent, par ce moyen, des gloires et des honneurs que ni la plume par écrit, ni la langue en verbe, ne sauraient exprimer
.

L’agrément du cheikh devient l’objet de la quête. Tout est sacrifié à cette exigeance, même la fraternité patrilinéaire pourtant cadre de rivalité, d’émulation entre frères consanguins :

C’est pourquoi Serigne Gawane
Est le frère cadet de Bamba mais aussi son serviteur ;
Un serviteur sur le plan exotérique et un serviteur sur le plan ésotérique
.

De même, les dévotions, l’ascèse, données essentielles du voyage (Imam Malick, l’un des quatre imams orthodoxes de l’Islam, ne formulait-il pas cette mise en garde : « Celui qui applique le fiqh [14] et fait fi du soufisme est un véritable fripon. Celui qui fait l’inverse est un zindiq (hérétique). Mais celui qui arrive à réunir les deux (fiqh et soufisme) est un beau modèle, il faut suivre son exemple » [15] ? D’ailleurs, Marsiyya Seex Amadu Kabir comme Jasau Sakkóor se sont largement appesantis sur ces thèmes, laissant la place au travail pour le marabout.
Le travail pour le cheikh supplante la guerre sainte de l’âme pour obtenir l’agrément de Dieu. Aussi, le voyage avec ses péripéties cesse-t-il d’être le thème principal du texte au profit du travail. Le récit des efforts acharnés consentis en faveur du guide ponctue le poème. Marsiyya Seex Ibra Faal offre la meilleure illustration de ce changement de perspective dans la quête. Ecoutons Moussa Kâ décrire l’aspirant Ibra Fall, en quête de la sainteté :

Quand il arriva à Mbacké Kajoor,
Il trouva le foyer en veilleuse.
Il est le premier à aller mendier en jeûnant.
Et les gens riaient de lui aux éclats.

Passer le jour à travailler et la nuit à puiser de l’eau
Jusqu’à ce que les coqs poussent leur cocorico,
C’est lui qui l’a inauguré, il n’a jamais faibli.

C’est lui qui a mis à la mode le salut en rampant.
C’est lui qui nous a interdit de répondre [quand on nous appelle] par oui.
Il nous a trouvés en train d’apprendre de nos ancêtres,
Lui a choisi la voie de l’aspirant et est sauvé.


Il a trouvé l’école en pleine effervescence.
C’est lui qui a aboli le repos du mercredi et du dimanche.
A chaque fois que Bamba donne des ordres, il fonce.
Tout ce qu’il a eu, il l’a donné.

Quand il est parti à Mbacké Bawol,
Il a dit à ceux qui étaient dans la maison [du cheikh] à Bawol :
« Je me propose de piler le mil, d’aller puiser de l’eau et de moudre le mil »
.

Cette attitude de Seex Ibra Faal, se soumettant à la volonté d’une autre personne et allant jusqu’à s’adonner aux travaux ménagers pourtant réservés par sa culture à la femme, est d’autant plus inédite qu’il appartient à la dynastie Fall du Kajoor, l’une des plus illustres familles princières du Sénégal.
Cela dénote la victoire du marabout sur l’ancienne aristocratie, et plus généralement de l’Islam sur l’éthique ceddo [16]. Et Moussa Kâ l’affirme sans ambages :

Entre Njokki et Njamatil [17],
On se rassemblait pour boire.
C’est grâce à toi qu’ils ont fait allégeance très tôt.

Les descendants de Dammel qui y étaient,
C’est toi qui as aboli la situation qu’ils occupaient.
Maintenant, ils nous ont tous rejoints
.

Ce comportement alors atypique a aussi suscité, au début, des critiques acerbes de la part de ceux qui s’en tiennent au sens littéral des textes religieux. Moussa Kâ s’en est fait l’écho :

A chaque fois que Bamba donne un ordre, il fonce.
Un grand savant de patronyme Sow
Lui disait : « tu es en train de régresser.
Va apprendre, la voie de l’aspirant n’est pas la solution. »

Et tous les mouride ne parlaient que de lui.
Il était tel un homme fou à lier
.

Toutefois, le succès de son entreprise l’a, en définitive, érigé en modèle :

Finalement, on ne jurait que par son comportement
Et on a fini par le prendre comme modèle
. Mais, plus qu’une victoire personnelle de Cheikh Ibra Fall, le récit célèbre le triomphe de l’Islam soufi sur la conception littérale de la religion musulmane :

Yaa njëkë jébbël sa xol
Fekkoon nga gaa yay xorxoral
Ñëlëy setal ñëlëy nëxal
Yaa wone ngir mi ñiy doxe

C’est toi qui es le premier à confier ton cœur.
Tu avais trouvé les gens avec une foi vacillante
Les uns dans l’orthodoxie, les autres dans une attitude trouble ;
C’est toi qui as montré la voie qu’on a prise
.

Cependant, même si la perspective change, le travail supplantant la guerre sainte de l’âme, on aboutit au même résultat, l’élection. Seul le cheminement diffère :

Il s’est donné à fond et a fini par les dépasser.
Bamba a dit : « cette personne les a dépassés
Sa lumière si intense les a débordés »
.

L’élection acquise, le nouveau cheikh bénéficie d’un autre accompagnement, celui de ses pairs.
A l’instar des prophètes (« Le Messager a cru en ce qu’on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants : tous ont cru en Allah, en Ses anges, en Ses livres et en Ses messagers ; (en disant) : « Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers » [18]), les saints constituent une communauté ; une communauté hiérarchisée, subdivisée en deux catégories : les petits et les grands. La crème de cette dernière catégorie constitue le « Diwane » [19]. Les savants ne sont pas unanimes sur la composition de cette Assemblée. Si, pour Ali ibn Harâzim, disciple du Cheikh Ahmed at-Tijani, elle est ainsi constituée :

Les doyens, les remplaçants, les intelligents, les saints, les sincères, les dévots, les rapprochés, les connaisseurs, les monothéistes, les véridiques, les martyrs, les bons, les élus, les bienfaiteurs et le pôle ou pivot,

pour Ahmed b. al-Mubârak, elle regroupe les personnalités ci-après :

Al-Gawtu : le secours de la religion.
Al-Wakil : le procureur ou cadi du cercle.
Al-Qutb : le pivot. Ils sont au nombre de sept.
Al-Wàsil : l’intermédiaire entre le pivot et les hommes saints.
Al- Waliyyu : l’homme saint ou l’ami de Dieu.
Al-`Arif bi- Allah : le connaisseur en Dieu.


Jasaa u sakkóor en rapportant ces propos de Cheikh Amadou Bamba : « L’acquisition du Kun m’a entièrement comblé », le pose comme le Pôle de son siècle. En effet, le Kun, le « trésor des trésor » selon Cheikh Amadou Kabir Mbaye, est le nom de Dieu qui ne renvoie pas à un de ses attributs. Une seule prononciation de ce Nom Suprême du Seigneur dépasse en mérite les actes d’adoration de toutes les créatures hormis les prophètes, les Compagnons (du Prophète Muhammad) et les anges, depuis la création du monde jusqu’à la fin des temps. Son détenteur voit tous ses vœux exaucés. Néanmoins, il est considéré comme irrévérencieux d’en user pour régler des problèmes mondains. Le privilège de détenir ce secret est réservé au Pôle, autorité suprême de l’Assemblée des saints.. Il règne aussi bien sur le monde des humains que sur celui des génies, en atteste cette déclaration de Cheikh Ahmadou Bamba reprise dans Jasaa u sakkóor :

Tous les djinns de mon époque, excepté
Les mécréants, se sont soumis à moi
.

Seule une autre catégorie, les Fard [20], peut jouir de ce privilège. Ghazali comme Ibn Arabî y ont fait allusion [21]. C’est une catégorie étrange, même certains saints en ignorent jusqu’à l’existence, tant ils leur sont supérieurs dans la hiérarchie des hommes de Dieu. Ils sont dans une station si élevées qu’ils ne faisaient pas partie de ceux qui devaient se prosterner devant Adam. Ils seraient des envoyés de Dieu s’ils n’étaient pas venus après Muhammad, sceau des prophètes [22]. Marsiyya Seex Amadu Kabiir Mbay inscrit son héros dans cette lignée :

C’est lui que les Haws [23] consultaient
Et il décidait des arrêts du Gouvernement [24].
Et, pourtant, tu sais, il n’y occupait pas de fonction.
C’est lui qui détenait les secrets qui régissaient le siècle
.

Dès l’ouverture du poème, Ousmane Niang indique le statut exceptionnel de Cheikh Amadou Kabir :

Nous nous apprêtons, maintenant, à travailler pour l’amour de Cheikh Amadou Kabir Mbaye qui est notre héros en religion islamique. Il est un héros, un modèle car tout chef de confrérie parmi les confréries religieuses du Sénégal, de la Mauritanie, de la Guinée et du Mali, [tout chef de]toutes les confréries islamiques sous les quatre bannières placées sous l’autorité du Gouverneur Général résidant à Saint-Louis, est venu solliciter l’assentiment de Cheikh Amadou Kabir Mbaye.
Et pourquoi viennent-ils le consulter ? C’est le Seigneur qui a agi ainsi suivant Sa volonté et Sa très grande liberté. Chacun d’entre eux dispose dans sa confrérie de quelque chose qui, s’il s’était abstenu de venir voir Mame Cheikh, constituerait, au nom de Dieu Le Magnanime, une lacune certaine
.

Pour expliquer cette réalité liée à la sainteté, le poète en convoque une autre, attestée en Islam, la hiérarchie des prophètes :

Et qu’est-ce qui explique cela ? La volonté divine.
Examine les rapports entre Muhammad paix et salut sur lui et les autres prophètes que Dieu avait envoyés. Considère le pouvoir de ces derniers, leur majesté, leur droiture. Et pourtant, chacun d’eux est dépositaire de quelque chose qui, s’il ne l’avait pas hérité de la religion de Muhammad, l’empêcherait d’être un prophète accompli. Il en est de même avec Cheikh Amadou Kabir Mbaye
.

Toutefois, le chantre de Cheikh Amadou Kabir déclare, sans ambages, ses limites à rendre fidèlement le statut du cheikh dans les versets qui suivent :

O Poète célébrant les Elus !
N’essaie pas de percer les mystères des prodiges dont a fait preuve
Mame Cheikh.
C’est lui le magasin de notre Seigneur
Où Il avait gardé la clé du salut des contemporains
.

Et il formule cette mise en garde :

Les dons de Mame Cheikh,
Celui qui les connaît n’a pas le droit d’en parler.
Ou s’il en parle, les autorités l’emprisonnent
En vertu de la nécessité de préserver les secrets qui fondent le siècle
.

Cheikh Amadou Kabir Mbaye, donc, comme les Fard qui l’ont précédé (Abù Bèkr et Qadir) surplombe l’Assemblée des saints. Celle-ci est une sorte de pouvoir exécutif. Elle décide de la marche du siècle. Elle est par conséquent un cadre de compagnonnage entre saints.
Marsiyya Seex Amadu Kabiir Mbay évoque la collaboration entre son héros et Cheikh Amadou Bamba dans l’entreprise religieuse :

Cheikh Bamba lui dit : « O notre Guide,
Nous avons reçu une mission du Seigneur,
Une mission à la fois importante et difficile.
C’est nous qui intercéderons en faveur de tous les contemporains

Ce sont l’enlèvement de femmes, la razzia et le laawaan [25]
qui étaient à la mode.
Ils constituent la mère des vices.
Nous, comme nous ne nous y adonnons pas, mettons-y un terme sans
tarder
Nous avons la charge de ce siècle
.

En définitive, la littérature wolof mouride, véritable creuset de la culture nationale, intègre harmonieusement l’héritage négro-africain, d’une part, et l’arabo-islamique, d’autre part. En cela elle constitue une évolution. En effet, elle postule un nouveau type d’homme qui incarne la synthèse de ces deux civilisations.
Dans ce contexte, le compagnonnage, tout en gardant l’empreinte de sa forme traditionnelle (épique ou musulmane classique), va connaître une mutation très marquée. Le compagnonnage dans la quête (de l’agrément de Dieu ou du pouvoir politique) est relégué au second plan, au profit du travail pour le Cheikh, qui devient un moyen d’acquérir la compétence. Mais, si la perspective change, le but de l’entreprise demeure l’élection, l’agrément du Seigneur.


[1] Université Ch. A Diop de Dakar, Sénégal

[2] DIENG, B. et FAYE, D. L’Epopée de Cheikh Ahmadou Bamba de Serigne Moussa Ka, Dakar, Presses universitaires de Dakar, 2006.

[3] DIENG, Bassirou et FAYE, Diao, L’Epopée de Cheikh Ahmadou Bamba de Serigne Moussa Ka, op. cit., p.1.

[4] MBAYE, C.A.K., Marsiyya Seex Amadu Kabiir Mbay : entre épopée et hagiographie, thèse de doctorat du 3e cycle, Université de Dakar, F.L.S.H., 2006.

[5] Spécialiste du soufisme et ancien enseignant à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Dakar.

[6] MBAYE, Serigne Sam, conférence sur le thème : « Soufisme et Cheikh Amadou Bamba », Dakar (Institut islamique) 1994, traduite par Pape Sall.

[7] MBACKE, C.A.B., Massalik Al-jinan, trad. Serigne Sam Mbaye, Dar El Kitab, 1984.

[8] Livre II du Massalik Al-jinan, op. cit., p.3.

[9] MBACKE, C.A.B., Massalik Al-jinan, op. cit., p.3.

[10] Titre que portait le roi du Bawol.

[11] Monture de l’Archange Gabriel.

[12] Monture du Prophète Muhammad, lors de son voyage nocturne.

[13] MBACKE, C.A.B., Massalik Al-jinan, op. cit., p.3.

[14] Le droit canonique, par opposition à la théologie mystique ou soufisme.

[15] MBACKE, C.A.B., Massalik Al-jinan, op. Cit., p.3.

[16] L’ancienne classe dirigeante.

[17] Villages du Kajoor.

[18] Coran, S.1, V. 285.

[19] L’Assemblée des saints.

[20] La station de Fardâniya se situe entre le siddiixiyatul uzmaa (le sommet de la sainteté) et le nubuuwatul tasri’a (station exclusivement réservée aux Prophètes).

[21] Les Conquêtes ou Ouvertures Mekkoises. Composées à Damas, elles contiennent plus de 300 conseils. Ibn Arabî y récapitule les aspects essentiels de son œuvre ; il y traite de la vie spirituelle.

[22] MBAYE, Serigne Sam, Commentaire du Guide du perplexe sur les miracles de l’éducateur Ahmad Saghir de Serigne Ibrahima Mbaye.

[23] Les Pôles.

[24] L’auteur assimile les Saints statuant sur le cours que doit prendre l’histoire à un pouvoir exécutif.

[25] Cérémonie d’étalage de connaissances organisée par les élèves des écoles coraniques.




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