Accueil > Tous les numéros > Numéro 84 > LITTERATURE > HEROÏSME ET COMPAGNONNAGE EPIQUE DANS LA GESTE DE JEERI JOOR NDEELA (EPOPEE WOLOF DU KAJOOR)



HEROÏSME ET COMPAGNONNAGE EPIQUE DANS LA GESTE DE JEERI JOOR NDEELA (EPOPEE WOLOF DU KAJOOR)
impression Imprimer

Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Lamane MBAYE [1]

L’épopée de Jéeri Joor Ndeela est la dernière production des Ajoor dans le genre de l’épopée politique et dynastique. Elle raconte l’itinéraire spatio-temporel du héros qui se termine par une mort/suicide à Thiès (Sénégal), lors d’un procès.
Toutefois, au-delà de ce destin tragique et dramatique, le dépositaire/transmetteur du récit raconte parallèlement un événement singulier. Il s’agit de l’amitié entre Jéeri et Sarica Masammba Jéey. Le compagnonnage entre les deux hommes aboutit à une poétique de l’amitié dont les ressorts restent foncièrement : l’honneur, la dignité et la foi en un idéal de justice et de la belle mort.
Aussi est-il opportun dans un premier temps de revisiter les faits historiques, ensuite d’étudier la stylisation du conflit politique, avant d’analyser la poétique de l’amitié (exaltation des actions de la noblesse).

1. EPOPEE ET HISTOIRE

Nous partons ici des importantes conclusions de l’historien Mbaye Guèye sur l’affaire Chautemps. Au mois de novembre 1903, Sadior Gorça, du village de Wakhaldiam, se présenta au résident de Toul et lui fit savoir qu’en septembre 1902 quatre fillettes et un garçon de sa famille avaient disparu.
Après quelques mois, l’enquête révéla que les auteurs de l’enlèvement des enfants étaient Amadou Kanar Fall, ancien teeñ, et Boucar Thilas Thioub, son oncle. Le Commandant Duperier de Larsan apprit plus tard que, fidèle à la coutume qui exigeait qu’on donnât en dot des captifs, lors des mariages princiers, Kanar Fall avait fait prendre tous ces enfants à l’occasion de son mariage avec la sœur de son cousin Jéeri Fall.
Interrogé, il fit savoir au résident de Toul que les enfants enlevés étaient ses propres captifs de case et qu’il n’avait fait que les déplacer. Cette explication ne donna pas satisfaction à Duperier de Larsan.
De son côté, Jéeri déclara qu’il avait bien reçu de Kanar, son cousin, deux captives et un garçon, que l’une d’elles avait été vendue à Sarica Jéey. Kanar fut convoqué une deuxième fois et maintint devant le résident ses droits sur les captifs. Finalement, Duperier de Larsan exigea la restitution à leur famille de tous les enfants, ce qui fut fait non sans difficultés.
Pour prévenir de tels actes, une sanction s’imposait. Elle servirait d’exemple. Kanar, Boucar Thilas et Jéeri furent convoqués à Thiès le 02 avril ; seuls Kanar et Boucar Thilas se présentèrent. Ce n’est que le 07 avril que Jéeri, Kanar et Boucar arrivèrent à Thiès.
Jéeri clama haut et fort que jamais défense ne lui avait été faite de vendre les esclaves reçus. Kanar s’opposa à cette thèse. Le commandant de cercle Prempain arrêta toutes les explications infligea à Kanar une amende de 100F, et quinze jours de prison à Jéeri.
Sur ce, Jéeri demanda au commandant de transformer la peine de prison en amende. Ce dernier refusa. Durant l’altercation qui s’en suivit, Jéeri sortit son arme et tira. Ses coups blessèrent deux gardes. Et en se retournant, le commandant reçut un coup de couteau, puis un autre, et tomba.


2. HISTORICITE ET STYLISATION DU CONFLIT POLITIQUE

Pour le griot, ce cadrage historique est un prétexte pour asseoir la trame narrative qui s’articule autour d’un réaménagement. Comme le montre Bassirou Dieng :

Le schéma traditionnel s’appuyait sur des contours plus précis qui étaient le reflet d’une stabilité sociale et politique. Les conflits opposaient presque toujours différents successeurs. Dans ce récit, Jéeri Joor est chargé du projet de consolidation et de revendication d’une identité politique devant l’envahisseur blanc.

Cette dimension interprétative est relayée par de grands griots de l’épopée wolof tels Assane Marokhaya Samb, Kani Samb, Demba Lamine Diouf et Mamadou Samb de Mboul, dont le récit est net :

Après avoir quitté Thiès, Jéeri passa par Caytu avant d’arriver à Sugeer. Dans la cour royale, il demanda à une vieille griotte de lui préparer à manger. La vieille, informée du drame interrogea Jéeri :
- J’ai entendu que vous avez tué un Blanc ?
- Oui, répondit Jéeri !
- Mon fils, je te souhaite de bien t’en sortir !

Jéeri lui dit :

- Celui que j’ai tué, c’est le commandant, le chef. Je sais que je mourrai mais tout ce que je souhaite, c’est que je sois à l’abri du déshonneur dans les paroles comme dans les actes.

Pourtant, la dimension politique qu’introduit le griot dans le récit est moins apparente dans la réalité, car le Kajoor était déjà sous protectorat. Loin d’un simple travestissement des faits, Jéeri se trouve impliqué pleinement. A l’instar de Lat Joor qui puise dans les généalogies pour répondre au messager du gouverneur venant lui signifier le nouveau découpage imposé par le colonisateur, Jéeri est le prolongement des valeureux ancêtres.

Lat Joor, hors de lui, égrenait sa lignée :

- « Moi sortir du Kajoor !

- As-tu entendu Latsukabé 1er ? et toi Meysa Tend Wédji. Et toi encore Meysa Bigué Ngoné. Et vous tous Majoor Joor Yaasin, Makodou Coumba, Birima Fatim, Amary Ngoné Ndella, Birima Fatima, Meysa Tend mon grand père, Birima Ngoné mon grand frère, avez-vous entendu Borom Ndar qui commande au Kajoor de sortir du Kajoor ?

Jéeri en fait de même :

- Je suis l’illustre descend de Ce Kumba Ngoné Déguène et de Malikumba Ngoné Déguène. Samba Yaya mon père a pour linceul le fleuve de Ndar.
Je descends du Teigne Amary Joor, du Teigne Ce Yassin, d’Amary Ngoné Ndella
.

L’interpellation ne transite par les morts dans les deux cas que pour mieux s’adresser aux vivants.
Comme on le voit, fidèle à la loi du genre, l’épopée donne une dimension et une envergure extraordinaires à un événement dont la source n’est qu’une simple routine administrative. Aussi, comme par la bataille de Roncevaux, l’escarmouche de Poitiers ou la bataille de Guilé, la mémoire du narrateur se donne libre cours. Mamoussé Diagne, répondant à une interpellation sur l’écart entre les faits historiques et l’interprétation épique, souligne :

Ce que j’étudie, ce n’est pas l’histoire mais la façon dont les hommes vivent la temporalité, voient le temps et expriment leur rapport au temps. C’est donc le récit du griot qui m’intéresse. Qu’il soit vrai ou faux, cela importe peu pour moi. A la limite, si c’est faux, c’est encore plus intéressant, parce que cela montre comment la mémoire manipule son propre rapport au temps pour pouvoir y dire ses préoccupations. Ce que j’étudie, finalement, ce sont les événements tels que la mémoire les a retenus.


Ainsi, la volonté de légitimer l’action se heurte à deux préoccupations majeures. Il s’agit de la distance par rapport aux faits et de la fracture temporelle.
Enfin, cette épopée-ci ne peut se concevoir que dans le contexte actuel : d’abord, par le statut du narrateur, ensuite, par la manipulation extrême de la matière historique. Le poétique y domine véritablement l’historique, et le destinataire ne peut être que le Sénégalais d’aujourd’hui à qui l’on veut forger une conscience historique. Cheikh Aliou Ndao le sait bien quand il affirme :

Appartiennent à l’histoire le départ d’Alboury pour Ségou et l’intronisation de Samba Laobé. J’ai inventé tout le reste sur ce que je sais de la vie de cour et des institutions féodales : une pièce historique n’est pas une thèse d’histoire (…) mon but est de créer des mythes qui galvanisent le peuple portent en avant.

Dans l’épopée wolof du Kajoor, les cohabitations de Ndiadiane, fondateur des royaumes wolof, et de Meysa Waali, fondateur du royaume du siin, alors que trois siècles les séparent, la confusion entre les deux Ngoné Latyr du Kajoor (celle du XVIIIe siècle et celle du XIXe siècle) sont manifestes. La volonté du narrateur apparaît dès lors comme une nécessité de galvaniser et de consolider une mémoire sociale fragilisée par le statut de protectorat infligé par le colonisateur. L’épopée de Jéeri devient dès lors un prolongement de la bataille de Dëqële où tomba Lat Joor.

3. COMPAGNONNAGE ET EPOPEE, OU LA POETIQUE DE L’AMITIE

On a foi dans son ami, on l’admire, on le veut tout à soi, on cherche à témoigner de son sentiment par des cadeaux, on est heureux de s’imposer pour lui un sacrifice. Souvent s’y ajoute un véritable désir de communion, d’identification. On s’attache à avoir les mêmes goûts, les mêmes opinions.
Les rapports que Sarica et Jéeri Joor entretiennent dépassent largement les domaines des sentiments. Ils se fondent en effet sur la foi en des valeurs, en des idéaux qui sont au-dessus de tout. Assane Marokhaya Samb ajoute :

Des mois avant la tragédie de Thiès, Sarica et Jéeri ne se quittaient plus. Ils s’étaient faits l’un pour l’autre et s’estimaient parce que leurs références étaient les mêmes.

Dans le bureau de l’administrateur, Sarica traduisit en actes ce qu’il lui avait toujours répété : « Le jour où tes yeux seront rouges, je te serai aussi proche que ton sous-vêtement ». Cela, il l’a fait car lorsque le bruit tonna dans le bureau du chef blanc, Sarica arpenta les escaliers et trouva les ennemis en passe de ligoter Jéeri. Il dégaina aussitôt son couteau et le planta dans la veine jugulaire de l’administrateur avant de multiplier les coups qui transpercèrent le cœur. Ensuite, il remit le couteau ensanglanté à Jéeri. Cet acte qui sauve Jéeri est à lire non pas comme un simple meurtre, mais comme le témoignage d’une amitié sincère et agissante dans le meilleur comme dans le pire.
L’on se rappelle dans le même registre le retour d’Achille, au chant XVIII de L’Iliade, pour venger son ami Patrocle, devant la menace qui pesait sur les vaisseaux. Autant devant l’ami en difficulté, une action urgente s’imposait, autant dans cette épopée de Jéeri, la réaction de Sarica est compréhensible.
Achille se choisit alors Hercule comme modèle, imitation noble qui permet à l’être humain de supporter son sort, ou mieux qui le confirme dans ses choix : « Aujourd’hui donc, j’irai, je rejoindrai celui qui a détruit la tête que j’aimais, Hector ; puis la mort je la recevrai le jour où Zeus et les autres dieux immortels voudront bien me la donner ».
Appel à l’héroïsme guerrier pour stimuler l’action politique, l’éloge de l’héroïsme comme outil de propagande moralisant le conflit, le compagnonnage Sarica/Jéeri Joor tire son essence des valeurs communes, de la société, de son « ethos » qui fonde son identité.
Seule la mort pouvait venir à bout de cette union sacrée, mort physique, certes, mais jamais disparition, car les héros ne meurent pas.
La conscience populaire l’a si bien compris que, telle une graine qui doit germer, elle ne donne pas une sépulture à Jéeri. Ce dernier, dit-on arrose symboliquement de son sang tout le royaume, et le narrateur de dire :

Oh Jéeri Joor Ndella ! Ton honneur fut sauf à Thiès, ta tête et ton bras sont en France ! Ton sang baigne les plaines de Mbolyama ! Ton corps est enseveli quelque part dans Beeri Ngaraaf ! Tu es l’homme aux multiples tombeaux.


L’héroïsme est ainsi à l’œuvre dans toute la trame du récit, non pas d’une manière linéaire, mais dans son épaisseur même. Il progresse à travers le défi de l’autorité coloniale. Il s’élance à la conquête de la recherche de la plénitude, et finit par retourner à ses origines premières : l’intérieur de l’être, le moi, le lieu des défis les plus intimes même qui mènent au sacrifice et au patriotisme.
Le couple Jéeri/Sarica devient dès lors mythique, grâce au surgissement de l’exceptionnel dans cette tragédie qui les rattache d’emblée à la lignée prestigieuse des grands héros de l’épopée wolof (Lat-Joor, Musé Buri, Latsoukabe). Ils entrent ainsi dans la légende et incarnent la bravoure, le génie, à l’image de cet autre héros de l’amitié chevaleresque, Musé Buri Degen Jeng qui se sacrifie devant la cuisante défaite des Ajoor à la bataille de Guilé. Devant la capitulation du Dammeel Samba Laobé, Musé Buri entre dans un feu nourri de la cavalerie du Jolof pour trouver un cheval idéal à son ami. Il finit par tomber, le corps criblé de flèches et de balles. A Samba Laobé, il dit :

As–tu vu mes intestins qui s’accrochent aux herbes de Guilé ? As-tu vu mon sang qui arrose les plaines ? Je t’avais dit que lorsque tu serais en situation de détresse je te sauverais ou je mourrais.

4. FRATERNITE D’ARMES, AMITIE CHEVALERESQUE : UNE FIGURE LITTERAIRE

L’héroïsme ne constitue pas seulement une attitude standardisée, c’est aussi un thème littéraire ; et la conduite héroïque constitue une matière qui appelle le récit . L’exploit est la figure de l’action en excès sur la mesure ordinaire de l’action humaine. Selon les époques, le style épique est plus ou moins prodigue d’épithètes dont la source remonte aux origines, aux ancêtres fondateurs. La mort souvent violente doit être à la hauteur de la vie du personnage, et se trouve souvent très stylisée et chargée de symboles. Musé Buri, Sarica Jéey, Latsukabe Fari Degen, ces héros ajoor sont ainsi des compagnons qui mettent en jeu leur vie pour le triomphe de l’amitié. Aussi assument-ils plusieurs fonctions : d’abord, ils sont les premiers témoins des exploits du héros, et peuvent les attester ; c’est parfois de leur point de vue que sont racontés les faits. Ils sont d’autre part souvent présentés en contrepoint du héros. Tandis que ce dernier est dépeint un peu guindé dans son armure immaculée d’héroïsme, le port altier et la mine auguste, les frères d’armes poussent à l’extrême la logique du tandem souvent même jusqu’à la mort : c’est le sens qu’il faut donner par exemple à la mort de Musé Buri à Guilé.
Voilà pourquoi il apparait comme un faire-valoir, un personnage plus humain, plus proche du public que le héros. Il finit d’ailleurs par devenir le personnage réellement central, à la différence de son illustre compagnon, vaincu par la cavalerie du Jolof, auquel il se substitue.
Il y a là un renversement de perspective, par lequel le faire-valoir prend le pas sur le héros, annonce les subversions de l’héroïsme et l’avènement de l’antihéros. Une néo-épopée se construit alors et réactualise les valeurs du refus et de la bravoure.
Selon le texte de Mbaye Guèye, Sarica joue le rôle de libérateur devant son ami réduit en captif, parce que ligoté dans le bureau du gouverneur. Tel un double héroïque, il force le passage et s’invite dans la mise en scène pour libérer son plus-que-frère et le narrateur de préciser : « Doomi buur ju ňu yeew, yorul fétal, yorul jaasi, ab néew la mbaa ab jaam. Kako wàlloo ko jàlle ». (Un prince ligoté qui n’a plus ni fusil, ni sabre, est soit un cadavre, soit un esclave. Celui qui est venu à sa rescousse l’a réhabilité).
L’épopée du Bawol (Sénégal) rappelle un événement similaire. En effet, convoqué par le gouverneur de Saint-Louis au lendemain de la mort d’éléments du corps des spahis envoyés en mission pour dompter les dernières velléités d’insoumission des garmi (nobles), Teeñ Tanoor dit a son compagnon : « Quand je serai en position de faiblesse, il faudra me tuer, ne donne jamais l’occasion aux Blancs de m’humilier ». Le compagnon lui répondit : « Lorsqu’ils s’en prendront à toi j’ouvrirai un feu nourri sur eux avant de me donner la mort ».Comme on le voit, l’épopée de Jéeri dépasse le récit d’un simple événement pour styliser une action singulière. D’ailleurs, cette épopée-ci n’a duré que le temps d’une matinée : Jéeri n’a pas fait la guerre et n’a pas été non plus intronisé. Il s’agit là d’une volonté manifeste du narrateur de « créer des mythes qui galvanisent et qui portent en avant » pour reprendre Cheik A Ndao. C’est aussi le souci d’une mémoire orpheline des quêtes et conquêtes de trônes et qui cherche vaille que vaille à se reconstituer. Ainsi, tel un « roi sans couronne », Jéeri Joor s’inscrit dans une volonté de redorer un blason terni.
« Comment faire pour exister et rester dans la mémoire des hommes ? Comment faire pour figurer dans les chants des griots ? » aurait pu dire Jéeri.
Cette référence à l’héroïsme comme vertu vécue donne à cet hommage une toile de fond littéraire et en fait un élément esthétique de fait. C’est ainsi que l’histoire se rapproche de l’invention poétique, et il y a même des époques, comme dit Nietzsche, où passé monumental et fiction mythique coexistent. L’histoire devenue mythe et invention poétique, c’est le musellement de cet exubérant instinct analytique qui empêche le présent de devenir lui-même digne d’admiration. On comprend donc que les sacrifices à payer de Latsukabé Fari Degen et de Birima à Njaardéem, de Samba Laobé et de Musé Buri à Gille, de Jéeri et de Sarica à Thiès, sont le prix à payer pour une histoire inductrice d’états d’âme élevés, une histoire capable de transformer le réel. Celui-ci ne peut en effet être transformé que sous l’inspiration d’un passé élogieux et monumental tel que le transmet très précisément l’épopée !
Eprise de grandeur, l’âme ne se contente jamais du réel, qu’elle trouve mesquin : elle cloue le présent au pilori, se soucie peu du « c’est ainsi », pour suivre fièrement « le cela doit être ainsi » : « Bu dee jotee, ku ceewul gorewoo (Quand l’heure de la mort sonne, seules les âmes basses pensent à survivre).

CONCLUSION

En définitive, l’épopée présente donc un modèle qui fascine tant par l’histoire devenue mythe que par l’invention poétique. La dialectique de la force et de l’émotion, du combat et des sentiments familiaux ou de l’amitié stylise le texte qui constitue dès lors un repère vivant et toujours actuel.
Le compagnonnage Sarica Jéey/ Jéeri Joor réinvente le motif des guerres traditionnelles à partir d’une simple transformation d’une convocation devant l’autorité coloniale. Dans un Kajoor qui ne l’est plus que de nom parce que émietté par un nouveau découpage colonial et de surcroît sous protectorat, les héros de la tragédie de Thiès placent l’action épique entre un passé monumental et une fiction mythique. Ce processus d’idéalisation de l’agir héroïque aimante le psychisme et le pousse à aller de l’avant. Jean P. Vernant affirme :

Dans et par le chant épique, les héros représentent les « hommes d’autrefois », ils constituent pour le groupe son « passé », ils forment ainsi les racines où s’implante la tradition culturelle qui sert de ciment à l’ensemble de la communauté où ils se reconnaissent eux-mêmes parce que c’est seulement à travers la geste de ces personnages disparus que leur propre existence sociale acquiert sens, valeurs, continuité.

Enfin, à l’instar de Thémistocle que la victoire de Miltiade dans la bataille de Marathon empêchait de dormir, ou d’Alexandre le Grand qui avait L’Iliade comme livre de chevet et Achille comme modèle, le Sénégalais d’aujourd’hui pourrait bien s’approprier la figure de Sarica Jéey ou celle de Jéeri Joor.

BIBLIOGRAPHIE

BA, Th., Lat Dior ou le chemin de l’honneur théâtre, Afrique Editions, 1976.
DEBESSE, M., L’Adolescence, coll. Que sais-je ? n° 102, PUF 1993. DIAGNE, M., « La parole du griot », in Revue sénégalaise de philosophie, Dakar, 1987.
- Critique de la raison orale, Paris, Karthala, 2005.
DIAGNE, P., Pouvoir politique traditionnel en Afrique occidentale, Paris, Présence Africaine, 1968.
DIENG, B., Société wolof et discours du pouvoir. Analyse des récits épiques du Kajoor, Dakar, PUD, 2009.
DIOP, A. B., « La culture wolof : traditions et changements », in Notes Africaines n° 121, janvier 1969.
- La société wolof. Les systèmes d’inégalité, de changement et de domination, Paris, Karthala, 1985.
DIOUF, M., « Demba Waar Sall, Lat-Joor Diop : trahison ou conflit d’intérêts ? Une page controversée de l’histoire coloniale au Sénégal », in Afrique-histoire, n°4, 1981.
- « Le problème des castes dans la société wolof », in Revue sénégalaise d’Histoire II, janvier-juin, 1981, p. 25-37.
- Le Kajoor au XIXe siècle, pouvoir ceddo et conquête coloniale, Paris, Karthala, 1990.
- L’Afrique et l’esclavage : une étude sur la traite négrière, Paris, Eds Martinsart, 1983.
GUEYE, M., « L’affaire Chautemps (avril 1904) et la suppression de l’esclavage de case au Sénégal », in Bulletin IFAN, série B, t. XXVII n°3-4.
JEAN, P. V., « La belle mort et le cadavre outragé », in L’individu, la mort, l’amour, Paris Gallimard, Col. Folio, (1982)1999, p. 41-79.
VIDAL-NAQUET, Pierre, « L’Iliade sans travesti », in la Démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris, Flammarion (1975) 1990.
MBAYE, L., « La bataille de Guilé », mémoire de maitrise FLSH/UCAD, 1994.
- « Rôle et statut du griot dans la littérature orale wolof », thèse de doctorat de 3ème cycle, UCAD, 2003.
MADELENAT, D., L’Epopée, Paris, PUF, 1986. SAMB, A.M., Kajoor démb. Griot traditionnaliste, ancien animateur de l’émission radiophonique : Le Sénégal d’autrefois.
VEYNE, P., Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, Coll. Point, 1983.
- Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Paris, Seuil, 1986.


[1] Université Ch. A Diop de Dakar, Sénégal




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie