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LE SENS DE L’AMITIE DANS LES CONTES DU LARHALLE
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Albert OUEDRAOGO [1]

Le Lagl-Naaba Abga fut un des six ministres [2] du Moog-Naaba de Ouagadougou. Il accède très tôt au trône à l’âge de vingt et un ans, en 1928. En plus de ses charges à la Cour royale, il s’est découvert une véritable passion pour les contes, la musique et la boxe. Ouvert à la modernité, il est l’une des premières autorités traditionnelles moose à se servir de la radio nationale pour la diffusion des contes, en 1967. L’équipe de conteurs, de musiciens et de comédiens dont il s’est entouré a vite conquis le cœur des auditeurs mooréphones, tant de l’intérieur du Burkina (jadis Haute-Volta) que de la diaspora, pour lesquels les soirées du mardi étaient un rituel de retrouvailles qui permet de communier avec les traditions et le terroir. Le Lagl-Naaba Abga dont la devise est « Abg yer a gãng t’a pidgd baood a zerma » (trad. Le léopard porte sa robe aux rayures noires, celui qui cherche à le déshabiller sera mis en lambeaux) a su tenir les auditeurs en haleine et en admiration, tant par son timbre vocal envoûtant que par la sagesse et la profondeur de son savoir historique.
N’ayant fréquenté l’école coloniale que durant deux années (1923-1925), le Lagl-Naaba Abga n’était pas outillé pour traduire en français (ou transcrire en moore) ses productions orales sous forme de textes écrits. Une telle lacune fut néanmoins comblée grâce à l’action d’un certain nombre de chercheurs qui, prenant conscience de la fragilité de la richesse de l’oralité, traduisirent en français les contes, les réflexions et les informations recueillis auprès de l’illustre homme de culture. L’un des premiers à se prêter à un tel exercice est Robert Pageard qui a fréquenté assidûment l’homme et qui est devenu, au fil du temps, un de ses meilleurs amis français. C’est ainsi qu’en dépit de l’analphabétisme, le Lagl-Naaba Abga, dont le nom véritable est Yamba Tiendrebeogo, est l’auteur de plusieurs ouvrages et recueils de contes. Les textes (contes) qui feront l’objet de la présente étude (l’ami fidèle/ la gratitude récompensée/ les trois amis/ les quatre amis/ deux amis dévoués/ les quatre diada) ont été extraits des « Contes du Larhallé » (rédigés et présentés en 1963 à Ouagadougou par Robert Pageard). L’ouvrage comporte trois parties d’importance plus ou moins égale. La première partie (p.13-126) consacrée aux contes contient cinquante-deux (52) contes regroupés en huit (8) thématiques : I. Le destin et la providence ; II. La générosité ; III. La famille ; IV. L’amitié ; V. Les femmes ; VI. Les orphelins ; VII. La vie publique et le pouvoir ; VIII. Avertissements divers. La deuxième partie (p. 131-203) est consacrée aux proverbes et la troisième partie aux devises (p. 207-212). _ L’amitié semble être une obsession dans les contes du Lagl-Naaba Abga. Dans un monde en pleine mutation, du fait de la colonisation et des indépendances, le Lagl-Naaba est considéré comme un moraliste qui assiste, avec désolation, à la déperdition des valeurs séculaires. Ses contes apparaissent comme un prétexte pour fustiger les comportements déviants des individus qui, libérés du poids des traditions, n’ont cependant pas encore bien assimilé les réalités de la modernité. Pour le Lagl-Naaba, l’amitié est une valeur fondamentale qui peut se révéler plus forte que la parenté. Quelles sont les caractéristiques et les limites de l’amitié que les contes du Lagl-Naaba donnent à entendre ? C’est à de telles interrogations que l’analyse des contes va tenter d’apporter des réponses à la lumière des principes véhiculés par les genres oraux (proverbes, devises et contes). Le corpus se compose de six textes mettant en scène des personnages humains ou des animaux : L’ami fidèle/ La gratitude récompensée/ Les trois amis/ Les quatre amis/ Deux amis dévoués/ Les « quatre diada » [3].


1. LA PARENTE OU L’AMITIE DU DEDANS

L’amitié, dénommée en moore « zoodo » ou « tũud-n-taare » [4], est une disposition affective qui pousse un individu à se sentir proche d’un autre, en dehors de toutes considérations parentales. Elle est une quête de l’Autre en dehors de la famille et un refus de la solitude et de l’isolement. Il s’agit d’une empathie qui rend les individus indispensables les uns vis-à-vis des autres. Comme l’affirme Seydou Badian, « l’homme n’est rien sans les hommes, il vient dans leur main et s’en va dans leur main » (sic) [5]. Dans l’oralité africaine, les contes mettent souvent l’Homme en situation d’humanisation ou de socialisation. La rencontre avec l’Autre, en dehors du cercle familial, apparaît comme une aventure à risques.
A la naissance, la première relation qui s’impose à l’individu est la parenté (rogom) qui induit des sentiments et comportements dénommés en moore « rogem-yĩnsidga ». Elle apparaît comme un héritage solide qu’il revient à l’individu d’enrichir tout au long de la vie. La force de la parenté est souvent rappelée dans de nombreux proverbes : rogem ka fuug n tõe n pek ye (la parenté n’est pas un vêtement qui peut être nettoyé) ou rogem ka fuug n tõe n yãk n yagl kεgl ye (la parenté n’est un vêtement que l’on peut ôter pour ensuite l’accrocher à un épineux). C’est dire que la parenté est vécue comme un cocon, voire un refuge, qui offre aux individus une identité (familiale, ethnique, clanique ou tribale) et une protection contre les moments de grande fragilisation (pauvreté, solitude, maladie ou deuil). Construite sur le biologique et/ou le culturel, la parenté est un système de réseau qui implique un ensemble de droits et de devoirs. Comme l’écrit Alain Sissao, « le pacte de sang est un contrat que les deux parties ont volontairement décidé de conclure, tandis que les liens de parenté découlent de la naissance et que l’on ne choisit pas ses parents » [6]. Etre apparenté à autrui signifie s’inscrire dans une relation inégalitaire où l’âge, le sexe et le statut social constituent des paradigmes de signifiance : les plus jeunes, les filles/femmes et les sujets doivent respect et obéissance aux aînés, aux hommes et aux autorités. Même au sein de la fratrie, considérée pourtant comme le plancher de la construction parentale, avec l’existence des classes d’âge, les individus se placent dans un ordre hiérarchique.
A la différence de l’amitié, la parenté est une imposition qui peut, dans certaines circonstances, apparaître comme une fatalité. Ainsi les Moose redoutent la mauvaise parenté dénommée « rog-beedo » qui se solde par la destruction et la mort des individus. La bonne parenté est celle qui donne la vie et renforce le groupe social. Pour y parvenir, la dévotion, l’allégeance, le respect et la soumission président aux relations des parents. Ainsi dans le conte « L’ingratitude récompensée », le père de famille donne successivement ses deux filles en mariage à son ami, sans aucune consultation des intéressées. La mort de la fille aînée peu de temps après son mariage ne l’empêche guère de la faire remplacer par la cadette de la famille ; le choix du père est nécessairement le bon et l’unique choix qui s’impose aux membres de la famille. Il en est de même dans le conte « Les deux amis dévoués » où le père décida de sacrifier la vie de son fils unique pour soigner la cécité de son ami. Quoique contrariée, la mère de l’enfant n’osa pas s’opposer à son époux, car les enfants appartiennent, selon les coutumes, à leurs pères dont ils héritent du nom et des biens.
La bonne parenté peut être définie comme une amitié du dedans dans la mesure où les individus ayant des liens de parenté doivent nourrir des sentiments d’amour (filial, maternel, paternel ou fraternel) les uns vis-à-vis des autres et s’inscrire dans une relation d’échanges solidaires. La parenté est en définitive une amitié du devoir qui s’impose à tous. Toute autre compréhension ou attitude est susceptible d’engendrer la mauvaise parenté qui se traduit en conflits durables.
Bien que source de protection, la parenté peut se révéler étouffante, car la liberté individuelle a du mal à s’exprimer au sein de la famille. Dans les contes, la sortie momentanée ou définitive hors d’un tel cadre constitue un acte d’individuation que les personnages en quête de maturité accomplissent. La formation à la vie se fait essentiellement en dehors du giron maternel ou familial. C’est le cas des contes initiatiques où le personnage principal (héros) effectue un long voyage pour acquérir des compétences qui lui permettront, au bout de son parcours, d’assumer un rôle social de premier ordre (leader politique ou moral).


2. L’AMITIE OU LA PARENTE DU DEHORS

Le plaisir d’être ensemble naît souvent du déplaisir de ne pas ou de ne plus être ensemble. En effet, selon un proverbe en moore, l’enfant retourne jouer à l’endroit où il n’a pas eu à pleurer la veille (biig reemda a n pa yãbẽ zaame). En introduction du conte « La gratitude récompensée », il est dit « tũud-n-taare noogo yaa ra kis f to, zoe taab nimbãanega » ; autrement dit, la bonne amitié consiste à témoigner de la compassion et à combattre en soi la haine. Elle naît dans le plaisir fugace d’être ensemble, à partir d’un désir de jouer et de cheminer ensemble (tũud-n-taare). Dès lors, les moments d’absence de l’ami sont vécus comme des deuils dont on ne sort qu’à chaque nouvelle retrouvaille. L’amitié (zoodo) est une construction à deux qui débute à l’enfance ; elle associe des individus de la même classe d’âge ou de la même génération car, comme le stipule un proverbe moore, « seuls les pintadeaux du même hivernage sont emmenés à cheminer ensemble ». Dans les contes du Lagl-Naaba, les fondements de l’amitié sont à rechercher dans les profondeurs de l’innocence de l’enfance. « La gratitude récompensée » et « L’ami fidèle » indiquent clairement que les deux amis « avaient grandi ensemble ». Un tel motif n’est pas anecdotique, car « grandir ensemble » crée des liens aussi forts que la parenté. Un proverbe moore affirme que l’amitié véritable est mieux que la parenté, mais il s’agit-là d’une vérité qui ne se dit pas au sein du clan (zo-sõng yιιda rogom ; ka yeta buud suka). Contrairement au nom patronymique (sondre) qui est une imposition faite à l’individu à la naissance, la devise (zab-yυυre) [7] traduit un acte d’autonomie [8]. Il en est de même avec l’amitié qui ne peut être imposée de l’extérieur. L’amitié véritable, en se plaçant au-dessus de la parenté, doit faire l’objet d’une consécration à travers des rituels appropriés. Ainsi dans le conte « L’ami fidèle », les deux personnages principaux ont recours aux autels tutélaires que sont Tẽese (divinités de la terre) et Tẽnkugri (autel) pour expurger leurs relations de toutes les impuretés et insuffisantes résiduelles. Une telle transmutation s’opère grâce au pacte (de sang ou de parole) [9] qui lie désormais les protagonistes. L’amitié sincère s’obtient à travers l’engagement solennel de « s’aider mutuellement pendant toute leur vie, de se confier tous leurs secrets et de ne jamais se trahir » [10]. La parole donnée en présence des divinités (l’acte de jurer) scelle de manière durable les liens entre les deux garçons qui « avaient grandi ensemble fraternellement » [11].
Toutes les amitiés ne remontent pas à l’enfance des personnages. Les contes du Lagl-Naaba montrent que des amitiés peuvent également naître à l’âge de la maturité et de la raison. Dans « Deux amis dévoués », les deux personnages se rencontrent fortuitement à l’âge adulte en dehors de leurs cadres familiaux :

Un jour, à l’heure chaude de midi, deux voyageurs, qui marchaient à pied, arrivèrent en même temps à un puits. L’un d’eux tira de l’eau en maniant le liougho [12]. Les deux hommes burent, se saluèrent selon le cérémonial mossi et se mirent à parler d’eux-mêmes. Issus de régions différentes, ils avaient quitté leur village où rien ne leur réussissait et étaient partis à l’aventure portant sous l’épaule la peau de bouc (le waogha) qui contenait leurs maigres économies. Cette communauté de dessein rapprocha les deux interlocuteurs qui sympathisèrent et décidèrent de s’associer pour améliorer leur sort [13].

Dans « Les trois amis », « Les quatre amis » et « Les quatre diada », l’on découvre l’amitié des personnages, sans toutefois savoir à quel moment celle-ci naquit. En dépit de cette imprécision temporelle, il ressort de la lecture des contes que les personnages qui se considèrent comme des amis (les trois amis, le chef et son ami et les quatre amis) entretiennent des relations suivies depuis un certain temps, voire depuis plusieurs années, comme c’est le cas dans le conte « Deux amis dévoués » où « Au bout de quelques années, ils étaient à la tête d’une coquette fortune, fruit de leur commerce ». Cependant, les amitiés tardives et subites semblent être vouées à l’échec, comme le stipule un proverbe français : « Ce qui n’a pas été construit avec le temps, le temps se chargera de le détruire ». Dans le conte « L’ami fidèle », le personnage principal voulut se suicider, après la mort de son ami d’enfance. C’est alors qu’un membre de l’assistance se proposa de devenir son ami : « J’affirme que cette personne trouvera en moi l’ami qui lui manque et je m’offre dès maintenant pour vivre en sa compagnie » [14]. Mais à la pratique, la greffe ne prit pas, car l’ami de substitution se révèlera incapable de garder un faux secret. En effet, suspectant son nouvel ami de n’être pas fiable, le personnage principal le piégea en lui racontant un mensonge (il s’accuse d’être l’homme qui a tué le poulain du chef) que celui-ci s’empressa d’aller raconter dans le but de lui nuire. Mais une fois la supercherie découverte (il avait tué un coba et non le poulain du chef), il fut récompensé par le chef qui fit exécuter l’ami de substitution [15].
L’amitié se construit généralement entre des individus issus du même milieu social ; les différents personnages qui ont des liens d’amitié, dans les contes du Lagl-Naaba, appartiennent au même monde, à l’exception du conte « Les quatre diada » dans lequel un chef se lie d’amitié avec l’un de ses sujets. Tout ceci tend à prouver que les personnages en quête d’amitié sont conscients de leur incomplétude : ils souffrent d’un manque ontologique. Au contraire, les personnages frappés par la plénitude ou l’omnipotence n’éprouvent aucun besoin de rechercher l’amitié des autres. Il en est ainsi du conte « Les quatre diada » où le chef n’hésite à prononcer la condamnation à mort de son ami lorsqu’il réussit à découvrir le secret de ses tresses : « Le Chef ordonna que l’on conduisît l’homme au champ des exécutions capitales » [16]. En réalité, le chef n’a nullement besoin de l’amitié car le naam (pouvoir) comble toutes ses attentes. Pour les Moose, les chefs se nourrissent du naam (rιnaam) pour s’installer dans la plénitude (suffisance) qui rend la présence d’un ami inutile. Ceci correspond parfaitement à l’image que l’aveugle se fait de Dieu dans le conte « Dieu est seul » :


Dieu mit le comble à mon malheur en m’envoyant une maladie qui me rendit aveugle. Tout ceci ne démontre-t-il pas que Dieu est et agit seul ? A mon avis, s’il avait eu un ami ou une personne aimante à côté de lui, elle n’eut pas manqué de lui montrer l’excès de sa sévérité et il eût agi autrement. Dieu est seul et sa responsabilité est celle d’un être seul [17].

Classés parmi les paroles futiles, sans conséquences directes sur la vie publique, les contes sont presque exclusivement la production de personnes sans pouvoir véritable : femmes, vieillards et personnes de caste ou artisans (griots, forgerons, chasseurs, tisserands, etc.). C’est dans une telle logique que, chez les Moose, les chefs (nanamse) sont officiellement interdits de dire des contes. En tant que figure sacrée, le chef incarne la vérité, et ne peut donc pas prêter sa voix à des paroles de fiction, tels les contes. En outre, ne devant jamais élever la voix en public, le chef ne peut être un conteur. Il apparaît, avec une certaine évidence, que les contes font plus souvent la part belle aux loosers (qui cherchent à prendre leur revanche sur la vie) qu’aux forts et aux nantis. Ainsi dans les contes du Larhallé, les amis sont représentés par des aventuriers (« Les deux amis dévoués »), des chasseurs (« L’ami fidèle ») et des paysans (« Les trois amis » et « Le kob-tim ») [18]. Il s’agit de personnages qui n’appartiennent pas, par leur naissance, aux cercles du pouvoir [19] ou de l’avoir.
Chez le Lagl-Naaba, l’amitié se construit plus à deux qu’à plusieurs. En effet, sur les six contes du corpus, seuls deux contes font mention d’une amitié impliquant plus de deux personnages ; il s’agit des contes « Les trois amis » et « Les quatre amis ». A l’examen de ces deux contes, on s’aperçoit que l’amitié à plusieurs est problématique et aboutit à des impasses. Dans « Les trois amis », deux des personnages (qui sont pourtant des amis « inséparables ») vont se quereller autour de la question de savoir si le bienfait était récompensé ici-bas ou dans l’au-delà. Et n’eût été la sagesse du troisième personnage, l’amitié aurait été mise à rude épreuve. Dans le conte « Les quatre amis », il n’y a de véritable amitié qu’entre le personnage principal (convoqué par le chef) et le troisième ami ; les deux autres ayant refusé d’apporter le soutien escompté à leur ami (il s’agissait d’accompagner l’ami devant le méchant chef qui prenait plaisir à infliger cent coups de fouet ou la peine de mort à tous ceux qu’il convoquait). Ceci permet d’affirmer que l’amitié est un concert qui se joue essentiellement en duo : le nombre trois (3) étant le point limite au-delà duquel les amitiés s’étiolent pour faire place à des relations douteuses et peu fiables. Sur le plan symbolique, le nombre trois (3), qui est celui de la masculinité, caractérise l’amitié. Dans les contes du Lagl-Naaba, l’amitié semble se conjuguer exclusivement au masculin. Aucun des cinquante-deux (52) contes du recueil n’évoque une amitié entre deux personnages féminins. L’amitié serait-elle une qualité au-dessus des capacités de la gente féminine des contes, confrontée qu’elle est aux mesquineries et jalousies pour défendre leur progéniture ou tenter de conserver de manière exclusive l’amour de leurs époux polygames ? L’incapacité de la femme à être une amie ou à nourrir une amitié mérite une analyse et une recherche plus poussées, car dans le recueil du Lagl-Naaba, même la mixité en amitié est impossible. Le seul conte qui relate l’amitié entre un homme et une femme est « Poko et Raogo » dont l’amitié est le prolongement de celle qui liait leurs parents :

Deux amis s’aimaient beaucoup. Ils étaient réunis dans le même yiri [20], de sorte que tout le monde les prenait pour deux frères. Ils prirent femme le même jour et eurent leur premier enfant la même année. L’un eut une fille nommée Poko et l’autre un garçon, qui reçut le nom de Raogo ou Daogo. Les deux mères vivaient, comme les deux amis, en parfaite harmonie et les deux enfants grandirent ensemble [21].

L’amitié n’étant pas transmissible, les deux personnages (qui naquirent la même année et eurent une enfance commune) seront dans l’incapacité de réitérer la relation de leurs parents. Leur amitié se révèlera chaotique sinon funeste. Les responsabilités de l’échec dans l’amitié incombent au personnage féminin (Poko) qui se montre inconstant en multipliant les actes de duplicité et de légèreté, alors que « Très tôt, Raogo manifesta un vif attachement pour la petite fille » [22]. Ainsi, les conditions qui fondent habituellement l’amitié entre deux personnages masculins (être de la même génération, grandir ensemble et appartenir à la catégorie des sans-pouvoirs) ne sont pas suffisantes pour construire une amitié entre un homme (Raogo) et une femme (Poko). _ Au-delà des principes, l’amitié se vit à travers des actions que les personnages accomplissent. De la nature des actions dépend la qualité de l’amitié, car comme le stipule un proverbe moore, pour témoigner son amour ou son amitié, il n’est nul besoin de goûter à la chair de l’autre (ninsaal ka wãbd a to neong n bãng noom ye).


3. L’AMITIE OU LE DON DE SOI/ LES ACTES QUI RENFORCENT L’AMITIE

Les personnages engagés dans une relation amicale ont tendance à s’oublier au profit de l’Autre. A la différence de l’amour qui s’épuise et meurt, l’amitié vise l’immortalité. A l’instar d’un bien inépuisable, elle peut se transmettre d’une génération à l’autre, du vivant ou après le décès des porteurs. Dans le conte « Poko et Raogo », l’amitié des pères s’est propagée au niveau de leurs épouses et de leur progéniture : « Les deux mères vivaient, comme les deux amis, en parfaite harmonie et les deux enfants grandirent ensemble » [23]. Mais il faut souligner que le caractère éthéré de l’amitié ne souffre pas du mélange des genres. Dans le conte « Poko et Raogo », l’amitié des deux personnages a viré à l’amour charnel, pour leur malheur. Pour le Larhallé, l’amitié semble être une qualité réservée aux seuls personnages masculins. Elle s’accommode mal des plaisirs charnels et, au-delà des déclarations, elle s’éprouve sur le terrain de la vie. Les amis doivent s’obliger à certains actes tout en bannissant d’autres.
Dans les Contes du Larhallé, l’amitié se construit à l’intérieur d’un espace culturel homogène, entre des personnages qui partagent les mêmes valeurs. Les amis sont appelés à vivre ensemble et ou à se fréquenter assidûment. Les différents personnages vivent dans le même village que leurs amis : qu’il s’agisse de ceux qui ont grandi ensemble (« L’ami fidèle », « La gratitude récompensée »), de ceux qui se sont connus plus tard (« Deux amis dévoués », « L’histoire de Poko et de Raogo » ou de ceux dont on n’a aucune précision sur la date de l’amitié (« Les quatre diada », « Les trois amis », « Les quatre amis », « L’homme trop confiant » et « Le kob-tim »). Le vivre-ensemble implémenté par les personnages se traduit par l’agir-ensemble car, comme l’indique un proverbe moore, f sã n ka na n zoe n bas f zoa bι f ra rι tĩig tιιm n bas-a ye (trad. Si l’on n’a pas l’intention d’abandonner un ami, il est utile de consommer ensemble le produit qui décuple les aptitudes à la course). Les véritables amis sont appelés à agir de manière synchrone :

- les trois amis rendent ensemble visite au beau-père malade (« Les trois amis »),
- les deux amis mettent leurs fortunes ensemble et décident de se marier (« Deux amis dévoués »),
- les deux amis courtisent les deux filles du chef de canton et assassinent ensemble l’une des épouses de celui-ci (« L’ami fidèle »).

Les amis se jurent fidélité et promettent de tout se dire, comme c’est le cas dans le conte « L’ami fidèle » : « Ils s’étaient jurés sur le tinsé et le tinkougouri de s’aider mutuellement pendant toute leur vie, de se confier tous leurs secrets » [24]. La rétention de l’information semble ne pas participer de l’amitié ; c’est la raison pour laquelle les amis doivent être informés, en temps réel, des événements survenus. Dans « L’ami fidèle », le personnage qui reçut la visite inopportune de l’une des épouses du chef en pleine nuit, alors qu’il attendait celle de son amante, se précipita chez son ami pour le tenir informé. Dans « La gratitude récompensée », le personnage qui désespérait de trouver une épouse a tenu régulièrement informé son ami de son intention de quitter le village, et dans « Histoire de Poko et de Raogo », Poko a informé Raogo de l’arrivée imminente de son fiancé : « Poko fut avisée de cette décision au dernier moment mais elle eut le temps d’aviser Raogo » [25]. Dans tous les cas de figure, les amis se doivent de posséder un jardin secret.
Les sũur-goama (Trad. paroles du cœur) ou secrets que les amis partagent en commun ou gardent par devers eux raffermissent leurs liens. Les deux amis dans « L’ami fidèle » se sont sentis très proches dès l’instant où ils tuèrent ensemble l’une des épouses du chef de canton qui s’était malhonnêtement introduite, en pleine nuit, dans la case de l’un d’eux. Le secret du meurtre fut gardé inviolé jusqu’à la mort de l’un des amis qui survint trois ans plus tard : « Trois années passèrent. L’ami dont le conseil avait été suivi vint à mourir » [26]. La quantité de contes faisant mention du secret que l’un des amis détient [27] incite à penser que l’amitié se structure grâce à l’éthique du silence. Il s’agit précisément de la qualité qui manque aux personnages féminins. Comme l’écrit G. Calame-Griaule :

Plus bavarde que l’homme, elle [la femme], elle a souvent tendance à parler pour ne rien dire ; elle accueille trop facilement les mauvaises paroles et divulgue volontiers les secrets ; elle a une fâcheuse tendance aux querelles car elle n’aime pas entendre raison ni reconnaître ses tords (ce qu’on exprime en disant que sa parole « ne descend jamais ») [28].

C’est pourquoi Poko, en dépit de la mise en garde de Raogo, dévoile à son beau-frère les causes de la cicatrice dorsale de son compagnon : « Malgré la défense qui lui avait été faite, Poko lui dit en effet comment Raogo avait été brûlé » [29]. Il en est de même avec l’homme aux « quatre diada » dont le secret fut divulgué par son épouse, confirmant du même coup tout le mal que les hommes peuvent penser de la loyauté féminine. En effet, la première touffe de cheveux (diendre /plur. Dienda) : « pag ka pu–peelem ye » signifie que la femme manque d’honnêteté.
La maturité, dans la société de l’oralité, passe par la maîtrise de la parole, car comme l’affirme le proverbe bambanan [30] « l’homme n’a pas de queue, mais on le saisit par sa parole ». La parole n’est pas seulement celle que l’on profère, c’est également et surtout celle que l’on entend, car « kelgre la gesgo ka yaed ned ye » [31], autrement dit, « on ne s’épuise guère à écouter ou à regarder ». Savoir écouter c’est entreprendre de se construire la voie qui mène à la sagesse. Les savoirs sont essentiellement de deux ordres : profane et sacré. Ils peuvent être issus de l’observation directe de l’ami (cas de l’infidélité de l’épouse dans « L’homme trop confiant ») ou communiqués à l’ami par un devin (« Deux amis dévoués » et « La gratitude récompensée »).
Les secrets participent des savoirs sacrés ; leur divulgation (contrairement aux savoirs profanes dont la diffusion est sans conséquence) peut s’avérer catastrophique, voire funeste. L’explosion des secrets produit des irradiations et des ondes de choc qui n’épargnent ni la victime ni son entourage. Mais le secret est-il fait pour être tu à jamais ou pour être révélé sous certaines conditions ? Il faut distinguer deux types de secrets. Les secrets interpersonnels liant exclusivement deux amis (sans témoin) et les secrets liant deux amis avec l’implication d’un tiers.

a) Schéma du secret entre deux personnages

b) Schéma du secret entre deux personnages impliquant un tiers

Le secret interpersonnel, en principe, muselle les protagonistes et ne doit pas être divulgué jusque dans les tombes. La moindre fuite est une trahison de nature à remettre en cause les amitiés entre les personnages. C’est pour éviter de tels désagréments que, dans « L’ami fidèle », les deux amis « s’étaient jurés sur le tinsé et le tinkougouri de s’aider mutuellement pendant toute leur vie, de se confier tous leurs secrets et de ne jamais se trahir ». Comme le rapporte Maître Pacere Titinga Frédéric, au sujet des sociétés secrètes chez les Moose, « ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas » [32]. Le secret qui lie des amis doit demeurer inviolé du vivant des protagonistes. Mais lorsque survient la mort de l’un des amis, on assiste au délitement du secret ; le survivant pouvait dès lors rompre le silence dans lequel il avait emmuré « la parole interdite ». Suite à la mort de son ami avec lequel avait été perpétré l’assassinat de l’épouse du chef de canton, le chasseur, dans un élan suicidaire, décide de tout révéler au chef en lui exhibant les preuves du forfait :


Il invita le chef et ses hommes à le suivre dans sa concession. Il les conduisit près d’une petite butte qui s’élevait dans un lieu un peu reculé. Il demanda que l’on creusât le sol à cet endroit. Cela fut fait et l’on déterra la petite marmite qui contenait les bracelets et les anneaux de pied de l’épouse du chef disparue quelques années plus tôt. Le chef reconnut ces ornements et le chasseur lui expliqua tout ce qui s’était passé [33].

En définitive, tout secret implique un tiers absent de la confidence, mais concerné par l’objet. Dans « L’ami fidèle », le chasseur et son ami sont certes dans la confidence du meurtre de l’une des épouses du chef de canton. Mais se trouvent également concernés la victime (l’épouse du chef) et le chef. La « parole tabou » lie les deux amis à l’exclusion des deux personnages concernés : le premier parce que mort (la femme du chef) et le second parce que capable de se venger et de tuer (le chef). Dans les secrets impliquant un tiers, il apparaît que les deux amis ne sont pas au même niveau d’information. La confidence se construit entre un des amis et un tiers possesseur du savoir « tabou », en l’occurrence le devin. Le secret installe l’un des amis dans l’ignorance, pour son bien. L’intrusion du devin dans le cercle de l’amitié, loin d’être perturbateur, agit plutôt comme un baume qui vient soulager une souffrance vécue par les deux amis. Celui-ci n’a aucun lien avec le second ami que, du reste, il ne rencontre jamais. L’ami, ainsi mis dans la confidence par le devin, agit par altruisme et n’espère tirer aucun profit personnel. Il a pour obligation de taire le secret qui a permis de redonner vie à son ami. Dans « La gratitude récompensée », l’un des personnages, en peine devant la maladie de son ami, ne « ménagea aucun soin ni aucune peine pour obtenir sa guérison. Il fit acquérir de nombreux remèdes et ne négligea aucun sacrifice, quelque coûteux fût-il. Néan¬moins, l’état du malade ne s’améliora pas et ses douleurs étaient grandes » [34]. Pour obtenir une telle guérison, il lui a fallu commettre un sacrilège en égorgeant un « no-zougoumdi [35] dans la cour de la maison du malade ». Satisfait de la guérison de son ami guéri qui a recouvré la vue, il ne lui révèle cependant pas le secret et le sacrifice consenti.
Un tel secret n’est levé que lors de circonstances exceptionnelles. C’est le cas dans « Deux amis dévoués » où le père, devant l’insistance de son ami de voir l’enfant avec lequel il jouait du temps de sa cécité, fut contraint de lui révéler la terrible vérité. En effet, faisant suite à la recommandation du devin, les parents de l’enfant ont été obligés d’égorger leur fils dont le sang a permis à l’ami de recouvrer la vue : « …seul le sang de ton enfant peut assurer cette guérison » [36]. Peiné par une telle nouvelle, l’ami fut confronté ainsi au devoir de vérité et dût révéler, à son tour, la cause profonde de sa cécité : il avait choisi de se faire piquer par le serpent, en lieu et place de son ami qui était en train de se marier.
La compassion étant au cœur de l’amitié, le malheur, les déboires ou les échecs des personnages sont vécus intensément par leurs amis qui n’ont de cesse de leur trouver des solutions. L’infortune de l’ami, loin de constituer un motif de rejet, crée une plus grande empathie, car l’amitié va consister à suppléer à l’handicap qui frappe l’Autre, en se mettant à sa disposition. Dans « La gratitude récompensée », l’un des personnages s’investit physiquement et économiquement pour soigner son ami malade : « Il fit acquérir de nombreux remèdes et ne négligea aucun sacrifice, quelque coûteux fut-il » [37]. Ne voyant pas une amélioration dans l’état de santé de son ami, il n’hésite pas à recourir aux forces occultes d’un devin. Lorsque l’un des deux personnages principaux (« Deux amis dévoués ») devient aveugle, suite à la morsure d’un serpent, son ami se dévoua corps et âme pour lui apporter son assistance ; et c’est ainsi que « l’aveugle fut hébergé avec une grande sollicitude par le jeune ménage. Son ami venait manger tous les jours avec lui » [38]. Pendant de nombreuses années, il s’investit dans la recherche de la guérison de son ami dont la cécité était préoccupante : « L’ancien associé de l’aveugle ne ménageait pas sa peine pour rechercher des remèdes ; nombre d’entre eux furent essayés sans succès et beaucoup d’hommes de savoir furent consultés sans profit ». Refusant de céder à la fatalité, il a recours à un devin pour avoir la solution miracle.
La divination, dans les contes, apparaît comme une pratique à laquelle les personnages ont recours en dernier ressort, au moment où les sciences positives montrent leurs limites. Dans « Les deux amis dévoués », le personnage qui consulte le devin a tenté, dans un premier temps, de trouver une solution objective aux affres du célibat qu’il vit avec son ami. De concert avec son ami, ils accomplirent, auprès de leurs hôtes, tous les actes susceptibles de leur procurer des épouses :

Leurs cadeaux et leurs offres de service ne furent pas repoussés, mais aucune précision ne leur fut donnée quant aux femmes qui leur seraient accordées ni quant au moment du mariage. Ceci était conforme à la coutume. Cependant, cette situation se prolongea. Une année, deux années, trois années passèrent [39].


Mais la lenteur des résultats fit naître le doute, car comme le stipule un proverbe moore « l’os que l’on brandit trop longtemps finit par semer le doute dans l’esprit du chien » (kõbr zãnd n kaoos yooda baag yam). C’est alors que, dans un second temps, le recours au devin s’impose au personnage en situation d’échec comme l’ultime solution : « l’un des deux amis se décida à consulter un bagha [40] pour connaître les chances de réalisation de la promesse qui avait été faite » [41].
Les causes des difficultés, des malheurs ou des échecs tiennent souvent aux caprices de génies (kĩnkirsi/ sing. kĩnkirga) qui prennent un malin plaisir à se jouer des personnages. Ils utilisent les personnages comme des marionnettes pour tester et vérifier certaines de leurs théories morales. Drapés dans leur invisibilité, les kĩnkirsi peuvent à l’occasion revêtir des apparences humaines pour communiquer avec certains personnages. Le vieillard qui s’accuse, dans « La gratitude récompensée », d’être la cause de la maladie du personnage qui avait marié ses deux filles et sa promise à son ami est en fait un kĩnkirga qui a pris les apparences d’un vieillard : « En réalité, c’est moi qui ai causé la maladie de ton ami et qui ai conduit tes pas chez le devin. Je voulais savoir si tu étais capable de renoncer à ton nouveau bonheur pour rendre la santé à ton ami et à ton bienfaiteur » [42]. Il s’agit d’une épreuve qualifiante [43] à laquelle le kĩnkirga, en tant que donateur, soumet l’un des personnages pour vérifier la qualité de son amitié et de sa gratitude. Dans « Les quatre amis », le vieillard (kĩnkirga déguisé) crée magiquement un contexte dans lequel un des personnages doit comparaître devant un chef sanguinaire, réputé pour administrer « cents coups de fouet ou la mort » aux sujets qu’il convoque. Pris de terreur, le convoqué, abandonné par deux de ses amis, bénéficie néanmoins de la sollicitude de son troisième ami. Il s’agit-là d’une épreuve à visée pédagogique. Le vieillard « très âgé, tout blanc, qui s’appuyait péniblement sur une canne » est un maître initiatique qui instruit les deux amis sur le sens ésotérique de l’amitié qui a plusieurs avatars : l’argent, la maladie et les bonnes œuvres :

Le premier ami, dont l’abnégation n’a pas dépassé les murs de la maison, c’est l’argent. Son pouvoir est restreint aux biens matériels. Le second ami, qui acceptait de t’accompagner jusqu’au seuil de la mort mais pas au-delà, c’est la maladie. Quant à l’ami qui marche à tes côtés et qui ne t’abandonne pas lorsque tu seras au-delà de la mort, c’est l’ensemble des bienfaits dont tu es l’auteur [44].

La vie dans le conte est duelle : le visible et l’invisible. Le monde visible n’étant souvent que la face révélée du monde invisible, les succès et les échecs des personnages sont souvent la manifestation de la bonne disposition ou de la colère des esprits invisibles avec lesquels les devins (bagba) entrent en contact. C’est ainsi que le personnage qui a perdu la vue suite à la morsure du serpent, selon la prédiction du devin, a pu affirmer plus tard à son ami que « le serpent qui l’avait piqué n’était pas un serpent comme les autres » [45]. Il existe dans la pensée du personnage deux types de serpents : le serpent venu de Dieu (Wẽnnaam-yir waafo) et le serpent envoyé par des forces magiques (wag-tumnega ou wag-maanem). Et la cécité dont il a tant souffert est le fait du deuxième type de serpent, fruit de l’espièglerie des forces occultes (kĩnkirsi).
Les amis, en plus de la compassion qu’ils expriment, sont à la recherche du bien-être et du bonheur de l’Autre. Comme l’exprime Saint Augustin, « il n’y a de véritable amitié que celle dont vous formez le lien entre personnes unies à vous par « cette charité que répand en nos cœurs l’Esprit saint qui nous été donné » » [46]. Il s’agit d’une grâce qui pousse les personnages à s’oublier et à se donner à l’autre, de plus en plus. L’amitié s’éprouve dans l’adversité et les véritables amis sont prêts à se sacrifier pour leurs amis. Les personnages des contes expriment des tendances suicidaires dès qu’il s’agit d’apporter leur assistance à l’ami en détresse. Dans « Les quatre amis », un des personnages, convoqué par le chef sanguinaire (qui infligeait systématiquement à ses sujets convoqués « cents coups de fouet ou la mort »), bénéficie de la solidarité de son troisième ami (les deux autres ayant décliné l’invitation de l’accompagner chez le chef) qui s’offre de se joindre à lui, malgré le danger encouru : « Mon cher ami, je t’accompagnerai chez le naba et comparaîtrai devant lui. S’il te condamne au fouet, je m’offrirai pour recevoir les coups à ta place. S’il veut t’ôter la vie, j’offrirai la mienne en remplacement » [47]. En dépit de l’issue funeste, le troisième ami décide de s’offrir en holocauste pour épargner la vie de son ami. Joignant l’acte à la parole, il entreprit le voyage avec son ami et aurait péri n’eût été l’intervention in extremis d’« un vieillard très âgé, tout blanc, qui s’appuyait péniblement sur une canne » [48] qui leur révéla le sens caché de leur amitié. La tendance suicidaire est présente dans « L’ami fidèle » où le personnage, affecté par la disparition de son ami, perd le goût de vivre. En avouant au chef de canton être le meurtrier de son épouse, il s’attendait à des représailles légitimes qui lui auraient permis d’abréger la souffrance de vivre sans son ami. Contrairement à son espoir, le chef lui permit d’épouser une de ses filles et en fit un de ses courtisans (nayirdẽ).
Le culte de l’amitié conduit les personnages à une série de ruines : économique (par la destruction de leurs biens), physique (par la détérioration de leur santé) ou sociale (par la mort de leurs proches). Pour obtenir la guérison de leurs amis malades, les personnages n’hésitent pas à hypothéquer leurs fortunes, comme c’est le cas avec l’immolation du poulet tabou (no-zugemdi) dans « La gratitude récompensée ». Les amis s’offrent en martyrs quand les circonstances l’imposent. C’est le cas dans « Deux amis dévoués » où l’un des personnages perd la vue en se faisant piquer par un serpent, en lieu et place de son ami. En retour, l’ami valide (qui était pourtant dans l’ignorance du beau geste accompli en sa faveur) égorge plus tard son fils pour permettre à l’aveugle de recouvrer la vue en se lavant le visage avec le sang de l’enfant !

Les Contes du Larhallé témoignent la vision du monde d’une société traditionnelle dont les valeurs étaient en adéquation avec l’éducation prodiguée aux enfants à travers les leçons de sagesse de la littérature orale. Conscient d’être le témoin d’un « monde qui s’effondre », le Larhallé, à travers les contes, interpellait les Africains des temps nouveaux sur l’importance de certaines valeurs sociétales dont l’amitié qui permet aux individus de mieux se construire, en dehors du cercle restreint de la parenté. Toutes les valeurs étant relatives, l’amitié apparaît pourtant comme la valeur suprême. Elle possède la capacité de transmuter les vices et les crimes en vertus. Ainsi, au nom de l’amitié, les abominations deviennent des faits de bravoure et les criminels se trouvent absous de leurs fautes. Dans les Contes du Larhallé, une faute n’est plus une faute, un crime n’est plus un crime et un sacrilège n’est plus un sacrilège, dès lors où l’amitié en est le fondement. Il s’agit d’une valeur refuge qui permet aux personnages de se surpasser et de tendre vers le sublime incarné par les génies bienfaiteurs (kĩnkirsi). Mais l’on peut se poser la question de savoir si les contes du Larhallé sont encore entendus, au regard de la marche du monde où les réussites personnelles se construisent souvent au détriment de la solidarité et de la compassion pour autrui.

BIBLIOGRAPHIE

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TIENDREBEOGO, Yamba, Contes du Larhallé, Ouagadougou, Chez le Larhallé, 1963.

Musique support cassette

Kisto Koinbré, Moogho Singré- Vol.1 Album historique français et moore, comprenant 4 titres : Zan néere (webdbindé) 2. Mane binga beogo (winnega), 3. Mane Binga beogo, 4. Malg pinda.


[1] Université de Ouagadougou

[2] Il s’agit du Tãpsoba (responsable de la cavalerie), du Wiidi-Naaba (responsable de l’armée et premier des ministres), du Lagl-Naaba (deuxième personnalité et ministre du roi), du Gung-Naaba (ministre du roi), du Kamsãog-Naaba (ministre du roi et responsable des captifs et des esclaves) et du Balum-Naaba (ministre du palais). Le Lagl-Naaba à Abga décéda en juillet 1982.

[3] Diada désigne en langue moore les tresses de cheveux.

[4] Tũud-n-taare est un terme composé qui exprime le fait pour deux individus de cheminer ensemble.

[5] BADIAN, Seydou, Sous l’orage, Paris, Présence Africaine, 1957.

[6] SISSAO, Alain Joseph, Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso, Ouagadougou : Sankofa et Gurli, 2002, p. 22. Il faut toutefois signaler que la parenté peut, par moments, être un choix par le fait des alliances (avec les mariages, les individus élargissent leurs cercles de parenté en introduisant les beaux- parents. Il en est de même avec l’adoption d’enfants, comme c’est le cas dans les pays occidentaux).

[7] Chez les Moose, l’individu est autorisé à se choisir des devises aux funérailles du père.

[8] HOUIS, Maurice, Les noms individuels chez les Moose, Dakar, IFAN, 1963.

[9] Dans le mythe du jeli (griot manding), les deux frères ont signé un pacte de sang (le frère aîné s’étant nourri d’un morceau de chair de la cuisse de son cadet) qui fait désormais du cadet l’obligé de l’aîné ; l’un acquit le pouvoir et devint horrow (noble) et l’autre se mit à le louanger et devint yãmakala (artisan griot).

[10] « L’ami fidèle » dans Contes du Larhallé, p. 63.

[11] Op. cit. p. 63.

[12] La puisette.

[13] Contes du Larhallé, p. 32.

[14] Contes du Larhallé, p. 64.

[15] Ibid., p. 66.

[16] « Les quatre diada » dans Contes du Larhallé, p. 71.

[17] « Dieu est seul », op. cit., p. 22.

[18] « Kob-tim », op. cit., p. 124-126.

[19] Seul le conte intitulé « Les quatre diada » montre un chef en relation d’amitié avec un de ses sujets.

[20] Yiri désigne chez les Moose la concession ou l’habitation.

[21] « Poko et Raogo », op. cit., p. 72.

[22] « Poko et Raogo », idem., p. 72.

[23] Idem., p. 72.

[24] « L’ami fidèle » dans Contes du Larhallé, p. 63.

[25] « Histoire de Poko et Raogo », op.cit., p. 72.

[26] « L’ami fidèle », op. cit., p. 64.

[27] « Deux amis dévoués » (p. 32), « L’homme trop confiant » (p.59) et « La gratitude récompensée » (p. 67).

[28] CALAME-GRIAULE, Géneviève, Ethnologie et langage. La Parole chez les Dogon, Paris, Gallimard, 1965, p. 266.

[29] « Histoire de Poko et Raogo », op. cit., p. 76.

[30] Une des ethnies du Mali et de la Guinée.

[31] Proverbe moore.

[32] Citation attribuée à Lao Tseu, philosophe chinois (v. 570-v. 490 av. J.-C. ou v. IVe siècle av. J.-C.) considéré par la tradition comme le fondateur du taoïsme.

[33] « L’ami fidèle » dans Contes du Larhallé, p. 66.

[34] « La gratitude récompensée », op. cit., p. 69.

[35] Il s’agit d’un poulet dont le plumage ébouriffé tient à des causes génétiques.

[36] « Deux amis dévoués », op. cit., p. 34.

[37] « La gratitude récompensée », op. cit., p. 69.

[38] « Deux amis dévoués », op. cit., p. 33.

[39] « Deux amis dévoués », op. cit., p. 32.

[40] Bagha ou baga désigne en moore le devin.

[41] « Deux amis dévoués », op. cit., p. 32.

[42] « La gratitude récompensée », op. cit., p. 69.

[43] A l’issue de l’épreuve, le personnage retrouve tous les biens qu’il avait perdus ; cf. « La gratitude récompensée », op. cit., p. 69.

[44] « Les quatre amis », op. cit., p. 30.

[45] « Deux amis dévoués », op. cit., p. 34-35.

[46] SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, Paris, GF-Flammarion, 1964, p.69.

[47] « Les quatre amis » dans Contes du Larhallé, p. 30.

[48] Idem., p. 30




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