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AMOUR ET AMITIE DANS LA POESIE ORALE WOLOF : DE L’EXHORTATION A LA VALORISATION EPIQUE
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Abdoulaye KEÏTA [1]

Le genre le plus important de poésie orale en Afrique est sans nul doute l’épopée. C’est aussi le genre le plus étudié. Cet état de fait est du reste perceptible pour tous ceux qui s’intéressent à la littérature orale et est confirmé par Paul Zumthor (1983 :103).
Il y en a de nombreuses en Afrique : de la grande geste d’Afrique Centrale, celle des Fang, Bulu, Béti : le Mvet, à celles, nombreuses, de l’Ouest-africain : Mandingue, Bambara, Peul, Toucouleur, Wolof. C’est à travers la poésie orale de cette dernière communauté que nous tenterons d’explorer la place de l’amour et de l’amitié dans la trame de ces textes à partir de la mise en scène des personnages impliqués.
Si donc de nombreuses monographies ont fouillé l’épopée, force est de convenir que l’épique ne se limite pas qu’à l’épopée. Cela peut être une question de tonalité, voire de style. En tout état de cause, c’est un phénomène qui a trait à l’idéologie du groupe dont le texte oral est la propriété.
Il s’agit, en fait, d’identifier des « éléments » épiques, en rapport avec l’amitié et l’amour, dans le corpus de la poésie orale d’exhortation de la société wolof, qui est aussi une poésie de la valorisation. Dans cette poésie, nous explorerons principalement, outre des fragments d’épopée, trois types de textes particulièrement vivants : les bàkku des lutteurs, poésie d’auto-louange, les taasu, chant satirico-laudatif, et la chanson moderne à travers quelques textes de musiciens contemporains.
Quelle est la vraie perception de l’amour et de l’amitié dans ces textes ? S’agit-il d’une acception spécifique de ces deux sentiments ?
Cette perception/acception ne relèverait-elle pas d’un fonds ancien, d’une praxis qui serait le ciment même de cette société, la base de ses humanités ? En quelque sorte, ne serait-ce pas une sorte d’âge classique de beaucoup de civilisations africaines liées à l’oralité comme celle des Wolof ? Explorer ce questionnement ne nous ramènerait-il pas à l’esquisse d’une poétique de l’émotion à partir des occurrences de l’amour et de l’amitié dans la poésie orale ?
Dans cette problématique de l’amitié et de l’amour comme motifs d’exhortation et de valorisation épique, on peut croiser la pensée de Paulette Galand-Pernet (2000 :203-221) qui voit dans la poésie orale touarègue une « association de motifs guerriers et de motifs d’amour parce que la réalité fait du guerrier le chantre de l’aimée et de l’amour ». Elle en arrive à se demander si « ce ne sont pas les poèmes d’amour, en pleine vitalité, semble-t-il, qui assurent la survie de l’épique ».
Comme dit plus haut, il s’agira, à notre niveau, de détecter la présence d’éléments épiques dans le corpus de poésie orale wolof, en nous appuyant sur les nombreuses interrogations que nous considérerons comme feuille de route pour aller un peu au-delà de la simple poétique des textes, à celle de l’expression. Cela nous amènera à envisager notre contribution sous trois axes que sont : la représentation des thèmes de l’amitié dans certaines épopées, voire des mythes ; le traitement de cette question dans la poésie d’exhortation à travers l’auto-louange, le bàkku, la généalogie-panégyrique, le tagg ; le traitement réservé à ces thèmes dans la poésie lyrique et la chanson moderne à travers deux textes, ceux des musiciens Abdoulaye Mboup, décédé en 1975, et Assane Mboup, jeune musicien encore actif.

1. L’EPOPEE

Nous nous inspirerons des épopées du Jolof, l’épisode de la Bataille de Guilé, texte dit par Ousseynou Mbéguéré et transcrit par Mamoussé Diagne [2], et du Kajoor [3], texte que nous même avons recueilli auprès d’El hadj Mamadou Samb baj-géwél de Mboul, et du mythe de Ndiadiane Ndiaye, celui de la fondation de l’empire wolof, dans différents textes du corpus de thèse de Samba Lampsar Sall [4].


L’amitié

Le personnage d’épopée est en général une figure hors du commun, admirable, dont les faits, les hauts faits devrait-on dire, méritent d’être retenus et racontés à la postérité pour servir d’exemple. La société ne rappellera l’exemple que dans le souci d’exhorter à l’imitation et à ce propos, M. Diagne dit :

Etre un ami véritable, c’est, par exemple, pour le jeune habitant du Djolof, agir comme Samba Thiélé Dior Tall qui sur le front des troupes revêt les habits et monte le coursier de son roi pour recevoir en pleine poitrine l’unique balle magique qui lui était destinée.

Et il ajoute :

Le jeune du Cayor pensera à Moussé Bouri Déguène Kodou qui demande à ses femmes de défaire leurs tresses en signe de deuil, la veille de la bataille de Guilé pour répondre à l’honneur que lui fit Samba Lawbé.

Quant à l’honneur que lui fit Samba Lawbé, cela a consisté à obliger les habitants de la cité à dormir le ventre vide parce que, pour Samba Lawbé, il n’était pas question que l’on dinât en l’absence de son ami Moussé Bouri sorti de la ville pour aller on ne sait où. Dans un texte recueilli par Momar Cissé, au verset 222, Samba Lawbé dit à son ami : « J’ai ordonné que personne ne dîne sans toi ».
Dans l’épopée, le prince ou le protagoniste n’effectuait aucun déplacement important sans son griot. Il en est ainsi de Diéry Dior Ndella, dans le récit d’El Hadj Mamadou Samb Diéry ; qui s’est rendu, en compagnie de son griot, à Thiès, pour déférer à une convocation du commandant Chautemps. Avant de pénétrer dans le bureau, il fit la recommandation suivante au griot : « Demain, s’il doit se passer dans le bureau quelque chose de vilain, tu entreras, tu me tueras et tu tueras le gouverneur ». Lequel griot lui répondit : « Si, demain, le bureau doit être vilain (s’il doit s’y passer quelque chose qui ternisse ton image) j’entrerai dans le bureau, je te tuerai, je tuerai le commandant et je me tuerai moi-même ». Quel ami ferait mieux ?
Ce qui se passa en fait, c’est que le griot tua le commandant et remit le sabre à Diéry après l’avoir délivré des liens qui lui enserraient les membres. La postérité ne devait retenir qu’une chose, Diéry a tué le commandant qui voulait l’humilier. On voit donc que pour le griot, l’amitié le pousse à s’effacer complètement devant le prince, héros de l’épopée, qui doit laisser à sa descendance un nom exempt de tâche.

L’amour

Dans le récit des devises des trente-trois damels du Cayor, E.H.M. Samb raconte l’histoire de la linguère Yacine Boubou. Celle dont on dit que son époux, le prince Madior, l’avait égorgée en guise de sacrifice pour accéder au trône. Le griot refuse cette version et dit plutôt qu’elle mourut après avoir senti une migraine et de la fièvre. Dans tous les cas, l’important est que la princesse a accepté de se sacrifier pour que son époux accédât au trône. Il faut dire que ses nombreuses coépouses sollicitées avant elle ont refusé un honneur posthume.
Dans le mythe de la fondation de l’empire wolof recueilli par S.L. Sall, quand Ndiadiane Ndiaye a été capturé par les villageois et qu’il s’obstinait à ne pas parler, la dame Marième Doy a demandé à vivre avec lui et il a parlé. Elle devint sa première épouse.
Dans les différentes versions recueillies par S.L. Sall, il y a une constante que le griot ne manquait jamais de préciser : « Tu sais que chaque fois qu’on voulait retenir un étranger, on lui faisait épouser une fille du pays – Quand on remarque qu’il était un homme de savoir et grand adepte de l’islam, une religion nouvelle en ces temps ». Ne pourrait-on pas évoquer ici l’amour comme facteur d’intégration, un concept aujourd’hui à la mode, et dont chaque Etat de ce monde essaie de tirer le meilleur profit ?
Comme premier bilan d’étape dans cette quête des manifestations de l’amour et de l’amitié dans les textes d’épopée et de mythe, la première conclusion qui se pose d’elle même est que ces deux sentiments constituent une voie d’accession à l’immortalité. La dame Marième Doy en réussissant à sortir Ndiadiane Ndiaye de son mutisme et la linguère Yacine Boubou, en rendant possible l’accession de son époux au trône, ces deux dames donc entrent dans un panthéon que constitue l’épopée ou le mythe et ce processus de « panthéonisation » aux yeux de Mamoussé Diagne constitue une des ruses de la mémoire contre le temps, contre l’oubli. C’est aussi la valorisation pour S .L. Sall [5] : « L’union de Ndiadiane Ndiaye et de Marième Doy est représentée comme une épreuve finale (…) le don d’amour qui est la vie goûtée comme étant le réceptacle de l’éternité ».
Plus haut, l’attitude de Moussé Boury Codou à l’égard de Samba Lawbé ou du griot de Diéry Dior Ndella ont inspiré au griot un discours valorisant, galvanisant mais surtout exhortant à l’imitation ou, à tout le moins, à ne pas oublier à vivre selon l’éthique de l’honnête homme wolof, celui dont les réactions sont prévisibles.
Après l’examen des quelques occurrences de ces thèmes dans l’épopée et le mythe, nous pouvons en arriver aux textes de la poésie orale.

2. LA POESIE D’EXHORTATION ET LA POESIE LAUDATIVE

Il s’agit essentiellement d’exemples tirés des bàkku, poésie d’auto-louange déclamée par le lutteur pour décliner ses hauts faits, c’est-à-dire ses victoires, son palmarès et à l’occasion sa généalogie ; et des taasu, genre à la fois satirique et laudatif, pouvant aussi, à l’occasion, comporter la généalogie. Par ailleurs, certains exemples sont tirés de tagg, discours de généalogie et de panégyrique.


L’amitié

Ce thème n’est pas très « sollicité » dans les bàkku, il est néanmoins assez visible dans des textes que nous avons recueillis [6]. Il s’agit de l’amitié entre le griot-batteur et de son lutteur. Dans l’arène, chaque grand lutteur a son griot attitré, celui qui bat le tambour pour lui permettre de déclamer son texte. Il arrive que le lutteur, lors de la déclamation, manifeste son amitié au griot en le louant et en évoquant sa généalogie. Il peut aussi évoquer un long compagnonnage qui remonte à leurs aïeux. C’est par exemple Ndiouga Tine qui dit à son griot : Regarde Ali Fall
J’ai dit, chante-moi
Les jeunes griots qui sont là
Et les vieux griots qui sont là
Tu es leur maître
Si tu ouvres la marche, ils te suivront en faisant « malagnfang » ( )
C’est ton grand père qui a guerroyé avec le Damel ( )
Les fusils ont déchargé sur lui
.

Cette séquence, dans le style formulaire de la déclamation, est tombée dans ce que l’on peut considérer comme le « domaine public » du bàkku puisqu’elle se retrouve chez d’autres lutteurs, nous en revenons ainsi à l’imitation, comme d’ailleurs dans cette autre séquence où le lutteur dit :

Sama dooley sa xarit
Su ma jaaxlee ba lamb ko
Sama xel dal

Ma force est mon ami
Quand je suis dans le désarroi et que je la tâte
Je me rassure
.

La manifestation de l’amitié, c’est aussi le seede, témoignage. La personne évoquée et qui est décédée est Fatou Gaye, sa griotte évoque leur amitié dans un long poème recueilli par Momar Cissé [7].
Dans le taasu, Mamadou Chérif Thiam [8] a recueilli les textes de Ndèye Mbâye, celle qui a rendu ce genre célèbre à la radio notamment avec le texte murid. La griotte évoque la longue amitié entre Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur du mouridisme, et Cheikh Ibra Fall. Ce dernier, par son attachement, devient le symbole du mouridisme, ses disciples sont les Baay Faal, exclusivement dévoués au service de la confrérie en prenant en charge tous les travaux domestiques et champêtres. Ce dévouement de Cheikh Ibra Fall à son guide et ami Cheikh Ahmadou Bamba a tellement marqué les esprits qu’aujourd’hui, au Sénégal quand un Wolof veut signifier son dévouement sans condition pour une cause, il se réclame « Bâye Fall » de cette dernière.
L’amitié, on le voit donc, à travers les textes évoqués plus haut, est une voie d’accession à l’immortalité.

L’amour

L’amour se manifeste essentiellement par le recours à la métaphore dans les textes que nous avons dépouillés.
Dans le Taasu de Ndèye Mbâye, c’est l’attachement indéfectible, ad vitam aeternam, si l’on peut dire : nous avons ainsi un taasu où son mari est désigné par la périphrase « père de Serigne Thiam », la chanteuse dit : « J’ai acheté un tombeau », cela veut dire : je vais dans mon ménage comme on entre dans un tombeau c’est-à-dire pour ne plus en sortir. L’amour dans ces taasu est donc essentiellement attachement et fidélité éternelles et à ce propos, les Wolof ont un jeu de mots à propos du mariage qui se dit « sëy », on le remplace par « seey » (se dissoudre). En quelque sorte, quand une femme rejoint le domicile conjugal « sëy », elle doit littéralement se fondre dans son foyer d’accueil « seey ».
Dans les chants de lutte, il est fréquent que le lutteur se fasse désigner par la périphrase « chéri de … », c’est le cas de Zazou Ndiaye, tout le monde le connaissait sous le pseudonyme périphrastique de « kor Dégén » : chéri de Déguène. Dans une société où la pudeur est une des règles d’or, en arriver à clamer son attachement sentimental de façon si artistique faisait l’admiration du public acquis à la cause du lutteur.
Cela peut être aussi la femme qui désigne son amour par góóru… « homme de … » ou plutôt « frère de… », l’expression est toujours complétée par un nom de femme, qui est la sœur de l’aimé ; dans ces relations, la sœur occupe une place de choix et elle doit être littéralement gâtée si la femme veut un ménage apaisé. Les belles-sœurs ont en effet une grande influence sur leur frère, en l’occurrence le mari.
Dans le bàkku, il est souvent question de nombreuses nuits où le lutteur aurait dîné avec du couscous agrémenté de viande de chèvres et dormi (passé la nuit) entre des seins (de femme, naturellement). Cela se rencontre dans les bàkku de Mame Gorgui Ndiaye, l’enfant chéri de Fass, dans les textes de Yuusu Jéén de la Médina. Même les griots qui scandent des rythmes de bàkku se plaisent à répéter cette séquence, traduite plus haut :

Man li ma yàpp ciy béy
Reere ko ci ňjaňja
Fanaan ciy ween


Et cette autre séquence que l’on trouve dans le texte n°262 du corpus de thèse de Momar Cissé (2006) :

Li ma rendi ciy bëy
Reeré ko ci ñjañja
Fanaan ko ciy ween
.

Cette allusion à l’amour dans les bàkku a surtout une fonction de valorisation devant l’adversaire ; en même temps, elle a une fonction de différenciation et joue donc à fond l’altérité. En effet, le lutteur qui, devant un adversaire, revendique l’amour d’une femme, dont une des manifestations est le fait de dorloter son homme après l’avoir bien nourri, ce lutteur donc affiche un avantage moral certain sur cet adversaire.

3. DANS LA CHANSON LYRIQUE

Les Wolof ont une tradition de chants d’amour appelé woyu mbëggeel, que Ibrahima Wane, dans sa thèse (2003), appelle woyu cofeel.
Dans ce registre, on connaît des titres mythiques comme Njool mu ndaw (titre affectueux insistant sur la grande taille de l’aimé) de la grande dame de la chanson sénégalaise, la Rufisquoise Khar Mbaye Madiaga ; dans cette chanson, elle a « osé » parler de beauté en termes très précis, faisant ainsi office de pionnière en la matière. On se souvient aussi du Laay Ñaax de Maada Caam des années 60, tube qui a longtemps bercé les auditeurs de Radio Sénégal. Chez cette dernière, le respect (ou l’attachement) fait désigner l’homme aimé par la périphrase Taawu Ami « l’Aîné de Ami » (allusion à la sœur du mari), ou encore : Pape Sène, frère de Daba Sène.
Il y a deux derniers exemples dans la musique sénégalaise moderne. Il s’agit d’abord du musicien Abdoulaye Mboup (1937-1975), dont la chanson Nijaay, a fait les beaux jours de la musique moderne sénégalaise des années 70. Nous empruntons ici la définition et la traduction de quelques verset à I. Wane, dans sa thèse : Nijaay (littéralement) oncle, prend le sens de seigneur, dans la bouche d’une femme s’adressant à son époux.

Oui, quand arrive le soir,
Fais ta toilette, habille-toi bien et mets un bon parfum
Oh ! quand tu t’approches de ton mari, il est content,
Femme, dis nijaay
Trois choses, quand une femme en fait son credo,
Tout ce qu’il mettra au monde sera bon
Viens, me voici,(…)
Tais-toi, je me tais,(…)
Ne pars pas, je reste(…)
.

L’amour est ici soumission, pas dans le sens d’un certain esclavagisme comme seraient tentés de le voir certains « féministes », mais abnégation pour faire prospérer la descendance et c’est là le souci de tout parent « normal », et c’est le viatique qui accompagne la femme quand elle va rejoindre le domicile conjugal.
Il y a aussi le musicien Assane Mboup, dans l’album intitulé Ay bëggante la, « il s’agit d’amours » dont le morceau fétiche est Teresoor « Trésor », où il dit entre autres :

∫eerii
Su ma lea nee bëgg naa la nga war maa gëm
Chérie,
Tu dois me croire si je te dis que je t’aime

Wax naa nga dégg, jëf naa nga gis
Tu as entendu mes paroles et vu mes actes,
Boole ko ñow guddeek bëccek
Ajouté à, venir jour et nuit
(…)

Doole gi ci mbëggeel
La force qui est dans l’amour,
Xam naa ni jaaxal na ma
Tout ce que je sais c’est qu’elle me dépasse
Mbëggeeel ci xol lay nekk
L’amour se situe dans le cœur
Lu xol xam, yegge ko xel
Ce que le cœur sait, il le transmet à l’esprit
Boo nekkoon biddiw
Si tu étais une étoile
Tëb laay fanaane
Je passerais la nuit à sauter
(…)

∫eri bëgg naa la yaay sama teresoor
Chérie, je t’aime, tu es mon trésor
Jigéén ju la jural sa doom mooy sa teresoor
La femme qui te donne des enfants est ton trésor
(…)

Yaay sukar si may safal
Tu es le sucre qui me rend savoureux
(…)
.


La beauté de ce texte nous a presque « obligé » à en choisir ce large extrait. Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’on assiste à une interversion des rôles : sous nos cieux c’est la femme qui, habituellement, chantait l’aimé, alors qu’ici, c’est le contraire.
Si nos voulions établir un bilan d’étape, nous pourrions dire qu’amour et amitié sont vécus dans la société wolof comme le dévouement conjugal dans sa dimension ethnico-sociale comme a dit Pathé Diagne. Dans le cas de la Linguère Yacine Boubou, cela déborde le champ de l’amour pour se muer en devoir. C’est ce même devoir que nous retrouvons dans ces deux chansons de la musique sénégalaise moderne, devoir de se dévouer pour la descendance.
L’amitié, c’est plutôt le compagnonnage héroïque comme du reste, le montrent les exemples de Diéry dior Ndella, de Ndiouga Tine le lutteur, de Samba Lawbé et Mousé Boury. Les deux sentiments peuvent être vécus comme une quête de l’immortalité dans laquelle le mariage est perçu comme une victoire.

4. LES PROCEDES D’EXPRESSION

A travers les textes, c’est surtout un réseau de métaphores et d’hyperboles qui servent à formaliser la manifestation de ces sentiments, mais la grande constante, c’est surtout la discrétion, une sorte de pudeur que Papa S. Diop appelle une esthétique du détour au service de la belle parole. On peut noter cependant que, de plus en plus, ce recours au détour est remplacé par une expression directe qui nomme la chose même. Le Wolof s’appuie beaucoup sur l’implicite où à partir des valeurs déclarées, on discerne les contre-valeurs suggérées. Il y a par exemple une interdiction discrète de louer les qualités de quelqu’un de son vivant. Nous avons cependant souligné l’exception de Khar Mbaye Madiaga dans le chant d’amour.
Il faut aussi noter la tonalité épique, une sorte d’esthétique de l’exagération, quand la cantatrice assimile le mariage à un enterrement, ou quand Assane Mboup promet de passer la nuit à sauter si sa chérie était une étoile.

CONCLUSION

Nous emprunterons une bonne partie de nos remarques conclusives aux monographies auxquelles nous avons eu recours dans cette esquisse. B. Dieng, dans sa thèse en est arrivé au constat que : « Les wolof produisent une grande poésie lyrique, non fonctionnelle, ayant sa source dans une émotion comme l’amour ou un autre sentiment. Contrairement à l’idée répandue par l’ethnologie, cette poésie peut être plus féconde. Le thème de l’amour comme partout ailleurs est très usité ». Pathé Diagne, avant lui, dans sa première collecte des épopées du Kajoor, envisageait l’amour dans sa thématique épique. « L’amour double, en effet, en surimpression la problématique politique sans vraiment l’évincer » ; et c’est B. Dieng qui ajoute : « L’épopée est un amalgame de fragments normatifs et de fragments formulaires ».
Tous ces emprunts à nos illustres maîtres et prédécesseurs pour asseoir que le but de la poésie orale, particulièrement les genres brefs auxquels nous nous sommes intéressé, notamment la poésie d’exhortation, c’est de faire connaître l’esthétique de l’honnête homme wolof. « C’est un homme de renom et cela ne se décline pas nécessairement en termes de célébrité, mais en termes de référence ». « L’honnête homme, dit Mamoussé Diagne, c’est un homme prévisible par définition, ses actes ne peuvent s’écarter d’un code, sous peine de disqualification : il obéit à une éthique ».
Et la grande leçon que veulent nous laisser tous les poètes, c’est l’encouragement, l’exhortation à imiter les modèles, un gage de succès, si l’on s’en réfère au classicisme français, où l’imitation des anciens était une garantie de succès.

REFERENCES BIBLIOGRAHIQUES

CISSE, M., Parole chantée ou psalmodiée wolof, collecte, typologie et analyse des procédés argumentatifs de connivence associés aux fonctions discursives de satire et d’éloge, Dakar, Université Cheikh Anta Diop, thèse d’Etat, 2006.
DIAGNE, M., Critique de la raison orale, Paris, Karthala, 2005.
DIENG, B., L’épopée du Kajoor, poétique et réception, Paris, Sorbonne, thèse de doctorat d’Etat, 1987.
KEITA, A., La poésie orale d’exhortation, l’exemple des bàkku des lutteurs wolof (Sénégal), Paris, INALCO, thèse d’université, 2008.
MBAYE, L., Rôle et statut du griot dans la littérature wolof, thèse de doctorat de troisième cycle, Dakar, Université Cheikh Anta Diop, Faculté des Lettres et Sciences humaines, 423 p., 2003.
THIAM, M.C., Introduction au taasu : chant satirique et laudatif wolof, mémoire de maîtrise, Université de Dakar, 225 p., 1978.
ZUMTHOR, P., Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983.
WANE, I., Chanson moderne et modèle de communication orale, thèse de doctorat de troisième cycle, Dakar, Université Cheikh Anta Diop, Faculté des Lettres et Sciences humaines, 469 p., 2003.


[1] Université Ch. A Diop de Dakar, Sénégal.

[2] DIAGNE, M., 2005, p. 399.

[3] KEITA, A., Bàkk/tagg des trente-trois damel du kajoor, 2008, vol 2, dernier texte.

[4] SALL, S.L., 1993.

[5] SALL, S.L., op. cit., p.136.

[6] KEITA, A., La poésie orale d’exhortation, l’exemple des bàkku des lutteurs wolof du Sénégal, thèse de doctorat (thèse unique), Paris, INALCO, 2008.

[7] CISSE, M., texte 559, p.639, 2006.

[8] THIAM, M.C., Introduction à l’étude d’un genre satirico-laudatif : le taasu wolof, mémoire de maîtrise, université de Dakar, 1978-1979.




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