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ASPECTS DE L’AMITIE DANS L’EPOPEE NIGERIENNE
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Ousmane TANDINA [1]

Dukuri kaayan moola est particulièrement adapté à une réflexion sur l’amitié épique et romanesque car il est, avec l’épopée de Awli Jawando et Farra Fanta Jawando, l’un des seuls textes dans la culture zarma qui ait précisément l’amitié pour sujet. De plus, Dukuri kaayan moola du griot Djéliba Badjé conserve, dans l’image qu’il donne de l’amitié, des liens avec l’épopée, tout en développant des situations romanesques. Il se trouve donc au carrefour des deux genres : « le roman ... on peut même avancer qu’il est un descendant de l’épopée. Il l’est d’abord parce qu’il partage avec elle la définition du récit, en vers puis en prose, ...racontant des aventures fabuleuses et galantes » [2]. J’y ai examiné le motif de l’amitié exemplaire et les liens de ce motif avec la structure d’ensemble de l’œuvre, et ai analysé comment cet exemplum de l’amitié se rattache à la problématique historique des épopées en tant que « fabrication de l’epos, de la parole qui raconte, du récit ... dont le sujet est la célébration d’un héros ou d’un grand événement souvent guerrier » [3] tels que Awli Jawando et Farra Fanta Jawando de Djado Sékou.

1. DUKURI KAAYAN MOOLA

Même si elle n’est pas explicite, la source de Dukuri kaayan moola est bien connue ; il s’agit d’un texte en langue zarma conçu par Djéliba qui traite de l’amitié parfaite. En voici un bref résumé.
Les héros en sont deux amis d’enfance, deux excellents amis Noorukooniize beeri et Talkayze beeri mais de conditions différentes. Le premier est issu d’une classe très riche, le second d’une classe très pauvre, si pauvre au point que les « poux arrivent à traîner à l’ombre les vêtements de la famille laissés sous le soleil » [4]. « Ces deux êtres n’ont vraiment pas le même pouvoir d’achat mais « Dieu le tout- puissant en fit des amis. » L’analyse qui suit tente de montrer comment une telle amitié survit malgré toutes les différences.
Le texte se rattache ainsi au motif initial de l’amitié. Le griot prend la parole pour marquer les grandes étapes de la relation amicale. Ainsi dès la rencontre des deux amis, au début du texte, il précise :

Ces deux garçons n’ont pas le même pouvoir d’achat
Mais Dieu fit qu’ils s’aimèrent passionnément
Au point où l’un ne peut vivre sans l’autre.

Et un peu plus loin, avant de poursuivre le récit, il inscrit sa réflexion sur l’amitié dans la solidité et dans la durée :

Ils s’aimèrent, ils s’aimèrent
Si tendrement
Que plusieurs années furent passées
Et, un jour …
.


On aura au passage les termes qui définissent cette amitié : baakasinay « amour » (qui correspond à l’appellatif ami) et cooro tarey « compagnon », ce deuxième terme, plus proche de l’univers épique, emploi facilité par la présence de combats. Cooro tarey intervient aussi dans des expressions comme prendre compagnie, « devenir amis ». On peut considérer que le mot « compagnie » apparaît pour désigner la relation instaurée entre les deux hommes le sentiment qui les unit étant lui défini par le mot amour. Les deux termes sont parfois associés.
La transformation de l’anecdote en roman conduit à une mutation essentielle dans les éditions Alpha. La volonté exemplaire passe aussi par le discours des personnages qui ne sont pas seulement vus de l’extérieur, mais qui réfléchissent sur leur relation :

Un jour,
Noorukooniizo (le Riche)
Dit au Talkayzo (le Pauvre) :
-Notre amitié est si grande maintenant.
Il est grand temps qu’on la célèbre
J’invite demain à manger
Toutes les filles et tous les garçons de ton quartier
Le pauvre approuva en répondant :
-Missimila !
 [5].

Il réunit le lendemain tous ses camarades de quartier, garçons et filles chez son ami. Le Riche, à travers cette cérémonie, montra qu’il est fils de Riche. Que de plats plantureux ! Que de beuveries ! Chacun mangea à loisir et but à satieté. Le fils du Pauvre était comblé de l’honneur qui lui a été fait par son ami. Et le griot de conclure ce festin en disant : « Le fils du Pauvre est si ravi qu’il ne sut que faire ». Décision longuement méditée, le Pauvre exhorte à la fidélité et en réponse à l’action du Riche, invite à son tour son ami chez lui pour célébrer cette amitié.
C’est une relation d’échange qui s’instaure, fondée sur un système de don et de contre-don. Le traitement romanesque du motif est donc analogue à celui qui est fait de l’amour, c’est-à-dire qu’il est analysé en termes de passion et que, comme l’amour, il est confronté à d’autres valeurs, en particulier sociales, sous forme d’un serment qui ne conçoit les rapports amicaux qu’en termes d’éternité :

Le père et la mère du Pauvre parvinrent tant bien que mal à préparer un seul plat mais sans sel pour les invités. La pauvreté n’est pas une bonne chose ! Aucun invité n’est parvenu à avaler sa cuillerée et le Riche de dire au Pauvre : ta nourriture est indigeste. Comment peut-on préparer un mets sans sel ? Tous les invités se retirèrent et la mère du Pauvre mit le plat sur la case.

Même si l’on peut objecter qu’au début du texte, il est beaucoup question d’amitié et d’amour, le Riche, par cette attitude, a accepté après tout de briser le cœur du Pauvre qui craignait que ce comportement ne les séparât. La longue joute oratoire du griot avec l’emploi des termes comme bina sara « meurtrissure », hawi (avoir honte, « perdre son honneur ») montre que le Pauvre a ressenti une amertume envers son compagnon bien qu’il n’en manifeste aucun signe. C’était un moment d’une rupture possible entre les deux amis. Mais elle va devenir la charnière essentielle de l’épreuve de fidélité « du frère à son double », car c’est à travers elle que va être donnée la preuve éclatante de l’amitié du Pauvre pour le Riche : « Le Pauvre fit mine de ne pas considérer la remarque frustrante du Riche et cinq jours après se mit en route pour l’exode ». Par ce geste, le Pauvre meurtri par le reproche que lui a fait le Riche renonce subtilement aux droits que lui confère l’amitié. Sans lui en parler, il préfère quitter les lieux à la quête de la richesse. Le texte va ici plus loin. Le sacrifice de ne pas répondre à son ami, de garder le silence fait par le Pauvre a pour conséquence son effacement, sa mise en route pour l’exode. Son départ fait aussi courir un risque au couple qu’il formait avec son ami. Il doit affecter le Riche et l’affecte d’ailleurs comme nous le dit le griot : « Il s’en faut de peu que le Riche ne meure par désespoir d’amitié ». Mais comme le texte nous propose une relation fondée sur un échange parfait, le retour du pauvre de sa randonnée après quelques mois, porteur « de troupeaux de vaches et de ruminants », enrichi, vient recréer l’équilibre sur lequel est fondée leur relation.
Au texte romancé correspond aussi une adaptation de la construction d’ensemble. On peut remarquer que le texte présente bien trois parties. La première décrit les manifestations réciproques d’amitié entre le Riche Noorukooniizo et le Pauvre Talkayzo. L’épisode qui voit le Riche frustrer son ami sans le savoir et le poussa vers l’exode constitue la deuxième partie et le retour du Pauvre avec moult bétails pour réorganiser son festin et faire manger au Riche le plat indigeste que la mère a laissé sur la case, sera la troisième partie. Cette partie consacre l’équilibre du texte et rétablit l’égalité entre les deux amis, comme s’il pouvait sembler un moment à l’auditeur que le Riche restait en quelque sorte le débiteur du Pauvre, risque dont le griot semble lui-même conscient puisqu’il fait dire au Riche que la nourriture que le Pauvre revenu de l’exode a arrangée est bonne. Cette troisième partie contribue à l’équilibre de la relation amicale. Moins que l’histoire de deux amis, il s’agit de raconter deux destins. Le récit présente les deux amis à égalité, dans un échange harmonieux du savoir que chacun représente (Richesse, Pauvreté), ce qui se traduit dans la narration par l’éducation des jeunes gens, selon le projet de leurs pères.
Peut-être doit-on voir dans le texte du griot que, dans une société fortement hiérarchisée où chacun dépend d’un supérieur duquel dépend à son tour un inférieur, le problème de l’amitié qui, « hors de toute hiérarchie, fonctionne d’égal à égal » [6] et « fonctionne sur un pied d’égalité » [7], n’est pas d’actualité. C’est à ce propos que Walther Spervogel [8] traite le thème de l’amitié et donne les règles telles qu’il les entend :

Deux amis doivent avoir de l’inclination l’un pour l’autre et chacun doit assister son ami en ami et avec loyauté sans commettre de faute et lui apporter son aide de bon gré, dans ce cas seulement l’aide est profitable.


Il ajoute aussi :

Celui qui veut garder son ami ne doit pas lui faire trop de reproches en public ; il doit le prendre à part et le blâmer pour ce qu’il a fait sans que personne ne l’entende. En secret il peut se mettre en colère contre lui, mais en public il doit bien le traiter, même s’il a mal fait. Il en aura de l’honneur.

C’est le cas de Noorukoonizo et Talkayzo. Le Riche a eu tort de faire des reproches à son ami en public et le Pauvre, contre lui, en secret a tu sa colère et s’en est allé en l’exode en quête des richesses. Ce qui a raffermi leur amitié et les a rendus égaux.
Les poètes qui écrivent sur l’amitié traitent généralement des faux et des vrais et des loyaux amis. Ainsi pour Walther von de Vogelweide [9], la loyauté est la qualité essentielle que doit posséder le véritable ami et qui accompagne la réciprocité que requiert toujours l’amitié :

J’ai horreur des gens qui vous adressent des sourires,
Qui ont une langue de miel et du fiel dans le cœur.
Le sourire d’un ami doit être sans félonie,
Pur comme la lueur du couchant aux douces promesses.
Tiens donc ce que promet ton sourire, ou va-t-en sourire ailleurs.
Celui dont la bouche est prête à me tromper,
Qu’il garde pour lui son sourire
J’aimerais mieux un vrai« non » que deux « oui » mensongers
.

L’idée de ce texte n’est pas neuve, un autre griot du Niger, Djado Sekou, la traite dans certaines de ces épopées et trouve comme Djeliba et Walther que l’amitié véritable ne permet pas la tromperie ; il faut vouloir le bien de son ami sincèrement et le respecter. Djado Sekou ajoute qu’une vraie amitié ne pourrait se tisser sur la mendicité. Il y faut un rapport d’égalité.

Si tu vois qu’une amitié s’est vite détériorée,
C’est que les deux amis attendent quelque chose l’un de l’autre.
En revanche, si tu as ton bien, si ton ami a le sien,
L’amitié ne se détériore pas
.

C’est peut-être la conception de Djeliba. C’est pourquoi, il recherche l’équilibre en envoyant en quête le Talkayzo pour combler son manque. Le manque comblé, le Talkayzo devient l’égal par le sang et par la richesse du Noorukoonizo et plus rien ne peut éroder leur amitié. Djado renforce sa conception de l’amitié en ajoutant :

Tu vois un beau tissu,
Tu demandes à ton ami que vous l’achetiez ensemble.
C’est seulement une attitude élégante
que vous allez vous efforcer d’adopter pour que l’un ne dépasse pas l’autre,
Et l’amitié ne se rompt pas.
Mais un tel, vraiment ton amitié est exceptionnelle
Et tu viens t’asseoir et te gratter la tête [10] ;
Ton ami est en train de dormir,
On te dit qu’il n’est pas réveillé,
Et toi tu veux de quoi aller faire déjeuner ta famille ?
Quelle que soit la durée de l’amitié, elle ne fera pas plus de deux mois maintenant
.

Les thèmes abordés dans ce texte sont un motif commun de la littérature universelle. Le griot aborde le sujet de la parenté. Il trouve comme Walther que la parenté est un titre qui vient de lui-même. Mais un ami, il faut se donner la peine de le mériter : « Parent est bon, ami est bien mieux encore ».
Pourquoi l’amitié doit-il prévaloir sur tous les autres liens, principalement la parenté ? C’est qu’un parent, on le subit, alors qu’un ami, on le choisit librement, souvent selon des critères moraux, on le préfère à d’autres, on le mérite et il vous mérite :

L’amitié prime sur tous les attachements : les liens de l’amitié sont plus contraignants que ceux du sang et de la parenté, puisque nous avons les amis que nous choisissons et nos parents sont ceux que nous donne la Fortune [11].

Les idées développées par le griot Djéliba ou « grand griot » s’inscrivent dans une tradition millénaire et comme Cicéron « loue l’amitié au dessus de toutes les valeurs humaines…, la loyauté est le fondement de la constance que l’amitié suppose… L’amitié exige sincérité et constance : ainsi un faux ami sera reconnu parce que c’est un flatteur et un démagogue » [12]. Ce sont là essentiellement des règles de conduite sur l’amitié que le griot donne et qui, au reste, sont valables de tous temps.

2. AWLI JAWANDO ET FARRA FANTA JAWANDO

Awli Jawando et Farra Fanta Jawando aussi est un autre texte qui relate une amitié qui résiste aux vicissitudes du monde. Il constitue une des versions de la légende de l’amitié surhumaine de deux hommes. Texte épique et mystique, d’aventures et de prouesses, d’éducation et d’initiation, Awli Jawando et Farra Fanta Jawando est aussi un roman de l’amitié, celle qui unit pour toute une vie, jusqu’à ce que la mort les sépare, le héros Awli et son esclave Farra Fanta. L’histoire de leur « loial compaignie », de leur « loial amistie » s’entrelace en un tissage indémaillable à celle politique du royaume de Sâ.
C’est l’histoire de deux amis inséparables. Le maître et son esclave sont nés le même jour et morts le même jour pour un même idéal : la défense de l’intégrité territoriale. La seule différence entre les amis réside dans le fait que le maître qui est Awli Jawando naît avec une bague à la main, symbole de la puissance et de la souveraineté conférées par la divinité. Ils deviennent les preux de la région les seuls à s’élever contre l’impôt que leur père paie au chef de Sâ. La démesure, thème majeur des épopées de la révolte, affecte Awli et Farra Fanta Jawando. Dans la première partie du poème, ils vont infliger de cinglantes défaites à la puissante armée de Sâ. Poussés par la colère, ils massacrent, en recourant à la ruse, les plus vaillants assaillants qu’ils demandent à Amirou Sâ de leur envoyer pour négocier la paix. Le roi de Sâ cède lui aussi à l’hybris et relance le cycle de la vengeance, offrant des présents à qui peut lui livrer le couple héroïque. L’œuvre sera le résultat d’un enchaînement de violences dans lesquelles Awli et Farra Fanta Jawando remportent des victoires coup sur coup.
La clôture du récit fait intervenir le thème de la trahison avec l’arrivée d’un marabout qui prétend soigner la stérilité. La sœur d’Awli, qui se trouve dans cette situation, se voit imposer de réclamer à son frère la bague magique de celui-ci. Dès lors Awli et Farra Fanta, qui mourront en héros, sont condamnés.
Leur amitié est considérée non seulement comme la forme la plus parfaite de l’amour humain mais aussi comme un don de Dieu. Le texte commence à la naissance des deux garçons. Il est dit que les garçons se « ressemblaient comme deux gouttes d’eau et qu’ils manifestaient très tôt une grande affection l’un pour l’autre ». Ils ne voulaient ni dormir ni manger l’un sans l’autre. Ils grandissent et meurent ensemble.
A la lumière de ces brèves orientations de départ, nous nous proposons d’établir un portrait d’Awli Jawando et de Farra Fanta Jawando. Pour ce faire, nous envisagerons ces personnages du double point de vue de leur engagement physique et de leur engagement moral, et nous nous demanderons ensuite si derrière ce portrait ne poindrait pas, en fait, une intention tout à fait délibérée du griot.


L’engagement physique

D’après les indications que nous pouvons relever tout au long du texte, Awli et Farra Fanta semblent parfaitement en conformité avec le modèle bien connu du guerrier. Si l’on considère les éléments que le griot retient des portraits types des personnages épiques, on se rend compte que ses choix se portent toujours sur des traits susceptibles, à un moment ou à un autre, de valoriser ses personnages. Le trait le plus évident de la perfection physique est bien entendu celui de la beauté. Ainsi Awli et Farra Fanta Jawando sont décrits à plusieurs reprises comme des « anges ». Le second critère de perfection physique est celui de la force et de l’agilité. L’agilité des héros se manifeste essentiellement par leur habileté. Awli est en effet qualifié de « combattant noble » et Farra Fanta son esclave d’endurant, de violent, voire de « fou ». Il tue, coupe les têtes sans sourciller : « Là où Awli le noble tue dix guerriers, Farra Fanta, l’esclave en tue vingt ». Il supporte la douleur et ne se plaint jamais, ses prouesses sont inégalées. En effet, dès leurs premières apparitions, nous les voyons en train de s’équiper de leurs armes, qu’ils n’enlèvent d’ailleurs que rarement.
Ensuite le griot Djado Sekou ne cesse de multiplier et de varier le lexique de la vaillance et de la bravoure, dont il augmente la portée en les associant aux superlatifs. C’est ainsi que :

Partout où leur père avait failli dans la conquête, ils conquirent le pays.
Ils avaient tout conquis !
Que d’animaux ramenés !
Que de bovins ramenés !
Que de chevaux ramenés !
Que d’esclaves ramenés !
Que de captives ramenées !

et que

Tellement les enfants étaient braves,
Tellement les enfants étaient courageux
.

Les deux héros reçoivent aussi chacun plusieurs fois les qualificatifs « fiers », « preux », « vaillants » et « guerriers ». Leur valeur guerrière est admise par tous, que ce soit dans le royaume, ou même par leur ennemi qui les considère comme de bons guerriers.
Si Awli Jawando et Farra Fanta Jawando ont l’apparence du guerrier type, ils sont également placés en situation d’action et nous les voyons donc engagés dans deux guerres successives contre le royaume de Sâ. Dans les deux cas, les deux Jawando ont l’occasion de montrer leur vaillance. Qui plus est, la valeur guerrière des deux amis est célébrée lors des duels qui les opposent aux deux vaillants messagers de Sâ venus enlever leurs chevaux comme impôt. Awli finit par arracher l’oreille de son adversaire et Farra Fanta crève l’œil de l’autre. Ils les rouent de coups, les battent copieusement jusqu’à ce que « la peau des messagers devienne molle ».
De toute évidence, Awli et Farra Fanta Jawando partagent certaines caractéristiques des héros épiques, mais force est de constater qu’on ne peut pas pour autant les réduire à ce simple statut. Voyons à présent l’engagement moral d’Awli Jawando et de Farra Fanta Jawando.

L’engagement moral

Dans sa Théorie du roman, Georg Lukacs a écrit à propos du héros épique :

Il ne s’agit jamais d’un individu dans le plein sens du mot. Il y a longtemps qu’on s’est rendu compte que l’épopée n’a jamais pour sujet un destin individuel, mais plutôt le sort d’une communauté,… Le primat absolu de la morale, qui considère chaque âme comme une réalité originale et irremplaçable, ne s’est pas encore imposé dans cet univers… [13].


Etant dans un contexte d’épopée, lorsqu’on voit Awli et Farra Fanta Jawando, couple héroïque, immédiatement après leur première rencontre, décider spontanément de partir ensemble, s’engager aux côtés du père de Awli le roi pour défendre le royaume peul contre les Bambaras, on est légitimement amené à croire qu’ils répondent à leur aspiration commune pour l’idéal que propose la société guerrière. Leur fidélité et leur loyauté envers le roi sont scrupuleusement respectées malgré son comportement qui tente de montrer qu’ils sont de conditions sociales différentes. Awli, de rang supérieur à Farra Fanta, a droit, comme la coutume le veut, à des habits de guerre neufs et à une bonne monture et son esclave, à une simple chemisette et à un cheval moins robuste.
Malgré cette tradition, la relation des deux amis semble s’établir et évoluer selon une logique courtoise, Awli, « le sage, » cède ses propres habits et son coursier à son esclave et se contente d’un cache-sexe. C’est essentiellement pour sauver l’honneur de Farra Fanta qu’il considère comme ami et non esclave qu’Awli accepte de bouleverser les frontières traditionnelles établies entre les statuts sociaux. Il est intéressant de constater que malgré l’importance de la dimension courtoise, malgré la situation pour le moins complexe et contrairement à ce qui se passe chez le Talkayzo dans l’histoire précédente, Farra Fanta ne semble pas, à ce moment là, être en proie à un trouble psychologique particulier. Il ne s’est jamais plaint des faveurs que le roi veut offrir à Awli à son détriment. Cette perfection morale se traduit par la confiance indéfectible qu’ils se témoignent mutuellement. La fidélité qui les unit est évoquée à plusieurs reprises. Non seulement « ils sont toujours ensemble », « rien ne les sépare », mais ils se respectent mutuellement. Le trait le plus fondamental de leur perfection morale est sans aucun doute leur foi. L’homme seul se trouve fragilisé et exposé aux dangers de la vie lorsque l’heure est grave. Celui qui a des amis se trouve en possession d’un trésor d’une valeur inestimable, « solide rempart contre l’adversité » [14]. C’est la foi qui donne à Farra Fanta le courage de se surpasser, de mourir en héros et d’amener sa femme à l’imiter en bravoure et de se donner la mort en se lançant seule dans les rangs de l’adversaire, après la mort d’Awli. De bons amis ont foi l’un en l’autre. Ils doivent s’aimer réciproquement. Le vrai ami est celui qui partage le malheur et la joie de l’autre. Le faux ami est comparé au bois pourri ; il n’est ami que dans les paroles, et non par les actes. La vraie amitié survit à la mort, alors que la fausse meurt avec la mort. L’amitié d’Awli et Farra Fanta Jawando survit à la mort. Elle dépasse les frontières et les périodes même après leur mort. _ L’amitié, qui fonde toute la trame de cette épopée puisqu’elle est explicitement voulue et annoncée par Dieu dès avant la naissance d’Awli et de Farra Fanta, revêt, telle qu’elle nous est ici présentée, toutes les caractéristiques du compagnonnage épique. Elle nous est donnée à voir comme régie par un code qui impose aux contractants les devoirs mutuels d’assistance, de vengeance, de conseil et d’autorisation préalable à tout autre engagement. C’est ainsi, main dans la main, que les deux héros infligent de sanglantes défaites au roi de Sâ (Ségou), avant de périr, victimes de la ruse employée par l’ennemi et de leur grandeur d’âme. Awli Jawando accepte, pour permettre à sa sœur de triompher de la stérilité, d’abandonner une bague magique qui protège sa propre vie, et Farra Fanta refuse de lui survivre.
L’amitié, pour le griot Djado Sekou, se caractérise donc bien comme un lien exclusif qui instaure entre les amis une complémentarité exemplaire.
Parce que l’épopée évoque le monde féodal, la première condition nécessaire à la naissance de l’amitié est l’égalité de statut, c’est le cas de notre premier texte. Dans les épopées guerrières ; un guerrier ne peut nouer des relations interpersonnelles qu’avec un autre guerrier et si inégalité il y a ce sera à l’intérieur de ce même estat. En effet, si deux guerriers qui n’entretiennent aucune relation sociale peuvent contracter un lien d’amitié, le compagnonnage peut aussi unir deux guerriers liés par des liens féodo-vassaliques ou par des liens lignagers. Ce qui s’explique par le fait que les jeunes gens vont apprendre les armes à la cour du roi, du seigneur ou encore d’un membre de la parentèle, le plus souvent un oncle. Cette période n’est pas à proprement parler racontée dans les épopées, mais elle est évoquée par ceux qui sont très liés par les liens de compagnonnage soit avec émotion, soit avec regret ; en effet, à ces « enfances » succède le temps des premiers combats qui est aussi celui de la mise à l’épreuve de l’amitié. Les circonstances, les obligations sociales, la personnalité de ceux qui sont liés dès leur plus jeune âge font qu’elles deviennent alors des amitiés solides comme celle d’Awli et de Farra Fanta ; deux jeunes gens destinés à devenir compagnons par « miracle » qui ne s’éprouvent pas et qui ont toutes les qualités indispensables reconnues par les griots comme des valeurs dans les sociétés peule et zarma. Après cette probation nécessaire, les deux guerriers vont donc se reconnaître comme des compagnons ; le lien peut s’exprimer uniquement dans les faits et attitudes ou peut donner lieu à un engagement solennel. Lorsque les guerriers sont liés par un lien féodo-vassalique ou par un lien lignager, le caractère personnel de leur engagement s’exprime par des gestes et des actes qui dépassent les simples obligations sociales et non par une promesse particulière.

Les épopées se font l’écho de la violence habituelle et des multiples conflits qui agitent les sociétés peule et zarma, mais elles disent également les rêves des contemporains. C’est à travers l’évocation de liens interpersonnels que se manifeste le souhait d’une harmonie sociale qui aurait pour garants la cohésion féodale et celle du lignage. L’espérance d’une harmonie universelle s’étend à la vision d’un monde et le fait d’imaginer la possibilité d’une amitié entre un guerrier noble et un esclave conduit à esquisser une représentation du monde moins dualiste et plus tolérante. Le noble Awli Jawando et Farra Fanta Jawando, son esclave, assouplissent l’harmonie féodale en brisant les barrières sociales noble/esclave et leur amitié rétablit l’ordre et la concorde. L’amitié apparaît ainsi comme le seul rempart possible contre les perversions de la société, les mauvais penchants de l’individu et l’absurdité d’un monde en décomposition. L’amitié est au cœur des réalités culturelles, sociales, voire politiques de Zarmatarey.

BIBLIOGRAPHIE

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WOLFF, Francis, « L’amitié paradoxale », in L’Amitié, Paris, Autrement, 1995.


[1] Université Abdou Moumouni, Niger.

[2] LIEVRE, Eloïse, L’épique, Paris, Gallimard, 2002, p. 13.

[3] Idem., p.1.

[4] Chez les Zarma du Niger, traditionnellement, les poux dans les vêtements sont le signe de l’extrême pauvreté. Pour les tuer, il faut mettre les habits au soleil. Pour le cas de Talkayze beeri, les poux étaient tellement nombreux qu’ils ont tiré eux-mêmes ses vêtements pour les étaler au soleil. Nous avons là des traces d’humour du griot.

[5] Mot zarma emprunté à l’arabe signifiant dans ce contexte : Soit !

[6] ALBERONI, Francescol, L’amitié, Paris, 1995, p 8.

[7] Ibid., p.32.

[8] SPERVOGEL, Walther, « Quand un ami assiste son ami en ami » cité par Danielle BUSCHINGER, « L’amitié dans la poésie du discours chanté de l’Allemagne médiévale », in Médiévales n° 20, Amiens, Université de Picardie, 2002, p.2.

[9] VOGELWEIDE, Walther von der « Gedichte » cité par Danielle BUSCHINGER, idem, p.2.

[10] Signe d’embarras pour exprimer un manque.

[11] GOY-BLANQUET, Dominique, « Les miroirs de l’amitié. De l’âge d’or à la république des lettres » cité par Danielle BUSHINGER, op. cit., p. 5.

[12] MARIENSTRAS, Richard, Introduction de Shakespeare, la Renaissance de l’amitié, coll. Sterne, Université de Picardie, 1998, p. 10-11.

[13] LUKACS, G., cité par Virginie BORDIER, « Ami et Amile, personnages épiques, personnages hagiographiques ? », Médiévales n° 32, Amiens, Université de Picardie, 2004, p. 4

[14] WOLFF, Francis, « L’ami paradoxal », in L’Amitié, Paris, Autrement, 1995, p. 85.




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