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LES COLONIES A L’EPREUVE DE LA CHARITE CHRETIENNE. MORALISTES CATHOLIQUES ET MORALE COLONIALE (2ème partie)
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Daha Chérif BA [1]

1. SEVERES ET AUDACIEUX REQUISITOIRES DES ECCLESIASTIQUES CONTRE L’ORDRE COLONIAL

Nul mieux qu’Alexandre Le Roy, cet évêque missionnaire, ne sut faire le procès des carences et des abus de la colonisation [2]. Ses trois principaux textes sont de véritables réquisitoires contre l’ordre colonial [3]. Il soutenait que les gouvernements d’Europe croient de bonne foi à leur rôle civilisateur, nous pouvons le leur accorder sans discussion. Il en a été, du reste, toujours ainsi. Au XVIe siècle, lorsque gouverneurs, fonctionnaires et colons espagnols dépouillaient et massacraient les Indiens d’Amérique, les rois de Castille donnaient, pour le respect des droits de ces malheureux, les instructions les plus formelles et les plus précises. En Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Belgique, les gouvernements ont toujours parlé de même : croyons-les sur parole. Mais, sur place et en pratique, tout homme sincère, qui a vu de près les administrations locales, conviendra que la moralisation des indigènes, sans laquelle il n’y a pourtant pas de civilisation et de colonisations possibles, est la moindre de leurs préoccupations. L’histoire des conquêtes aux pays d’Afrique a souvent été racontée, mais pas toujours peut-être avec la sincérité qu’on peut se permettre devant une société antiesclavagiste. Poussés par cet instinct mystérieux et complexe qui fait les voyageurs, les explorateurs et les conquérants, les Occidentaux sont allés vers l’inconnu africain, se sont abouchés avec les chefs des tribus indigènes, ont fait avec eux amitié et alliance, se sont installés sur leurs terres. Si elles ont accueilli les Européens, c’est que, sans doute, les tribus espéraient en avoir quelques avantages pour eux et pour leurs peuples. Or, il se trouve que ces terres sur lesquelles, il y a dix, vingt ou trente ans, l’Europe ne pouvait passer qu’avec une autorisation préalable, ne leur appartiennent déjà plus. Tout autour du point où un Blanc avait fixé « les piquets de sa tente », le pays, avec ses champs, ses forêts, ses plaines, ses montagnes, sur une étendue de milliers et de millions de km carrés, tout le pays appartient à des sociétés concessionnaires. Les chefs qui, par simplicité d’âme et souvent par humanité, ont reçu le premier Européen qui parut mourant dans leurs villages, n’ont plus qu’une autorité ridicule sur ceux qui furent leurs « enfants ». Aux environs des postes où se sont installés les nouveaux venus, avec leur suite de miliciens, d’employés et de traitants, la famille indigène s’est désorganisée au point qu’elle n’existe plus et que la population elle-même disparaît, comme frappée par une mystérieuse épidémie.
Sur la côte atlantique, un village vint s’y implanter et un matin, arrive une de ces « grandes barques fumantes » qui semble sortir du mystérieux horizon et qui apporte aux Noirs tant de choses extraordinaires : du linge, du sel, de la poudre, des fusils, de l’alcool… Un Blanc descend, aimable et souriant, riche et bon, se faisant volontiers passer pour le fils du roi de son pays, – ce roi s’est appelé successivement Alphonse Thiers, Jules Grévy, Sadi Carnot et Félix Faure –, offrant des cadeaux à tout le monde et promettant à d’autres, s’il reste là. Bref, on lie amitié, le chef signe un papier de sa vieille main que l’on guide : un pavillon, signe de l’alliance, flotte en haut d’un mât qu’on plante en terre : tout va bien. Peu de temps après, le bon Blanc quitte le pays « pour aller revoir sa mère » ; il est remplacé par un second qui ne le vaut pas ; et celui-ci par d’autres qui valent encore moins. A côté de ces « commandants » qui accaparent peu à peu toute l’autorité des chefs voisins jusqu’à ce qu’ils l’aient réduite à rien, viennent des commerçants, passent des voyageurs, s’installent des miliciens, des employés, des traitants, des ouvriers, des flâneurs aussi, en nombre considérable : le tranquille village d’autrefois s’est transformé en bourgade bruyante. Mais comme ses locomotives, la Civilisation jette aussi ses scories sur la route et dévore, par les incendies qu’elle allume, les pays qu’elle traverse. En traversant le continent noir, en le sillonnant dans tous les sens, en l’occupant sur des centaines de points, les caravanes, les expéditions, les postes ont transmis partout des maladies épidémiques ou autres qui étaient autrefois localisées sur quelques points des côtes : la chique, la variole, la syphilis, et cette épouvantable maladie du sommeil contre laquelle la science n’a jusqu’ici rien pu faire… De sorte que si la civilisation européenne a sauvé la vie d’un certain nombre de Noirs,… elle en a tué beaucoup d’autres par les maladies qu’elle leur a apportées.
Le commerce, lui aussi, est un bien, – surtout pour celui qui l’exerce et s’y enrichit. Mais, à côté des quelques avantages, le « commerce » a des inconvénients. Son but est de gagner, et non de moraliser. Et c’est pourquoi les commerçants jettent sur les côtes d’Afrique, avec la poudre et les armes à feu, l’alcool sous toutes les formes qu’a su lui donner la science : rhum, cognac, absinthe, apéritifs divers, et eau-de-vie frelatée à quatre sous le litre !
L’instruction elle-même n’est pas sans donner quelques inquiétudes à ses plus chauds partisans. Dans les colonies françaises, aussitôt que les indigènes sont réputés savoir lire et écrire, chose étrange et profondément humiliante, on voit par paquets les journaux, brochures et les livres tirés des bas-fonds de l’immoralité « civilisée ». Une littérature qui ne respecte rien, ni religion, ni autorité, ni société, ni patrie, met des sauvages d’hier au courant des turpitudes du tuteur et de ses faiblesses ; elle engendre chez eux, avec une démoralisation plus raffinée et plus profonde, le mépris de leurs éducateurs.
Au milieu de cet état de choses, créé par la colonisation, ce qui frappe le plus, c’est l’impuissance moralisatrice de l’Administration. Or, sans morale, il n’y a pas de colonisation possible et sans religion il n’y a pratiquement pas de morale. Généralement, l’on oppose à cet argument la morale laïque que l’Etat colonial porte en bandoulière. Les résultats sur le terrain sont particulièrement décriés et dénoncés par les ecclésiastes. Nous assistons ici à la confrontation entre les deux principes moraux, aux intérêts parfois divergents. Les atrocités sont florès dans la presse de l’époque ; au centre de l’Afrique, l’Européen oublie et répudie les convictions religieuses qui ont élevé et transformé ses pères, au grand soleil, le petit vernis de civilisation qu’il avait s’écaille bien vite, et laisse apparaître le fils du Hun, du Vandale et du Goth, étonné lui-même de se retrouver tel après tant de siècles. Nous notons, en outre, que les exactions, les injustices, les vols et les abus divers sont constatés et enregistrés dans le prélèvement des impôts – impôts toujours lourds, corvées obligatoires, extravagances de la justice, oppressions tyranniques, fraudes, tromperies et manques effrontés de bonne foi, dévergondages scandaleux de certains agents de « Civilisation ». Par-dessus tout, cette administration demeure profondément indifférente pour ce qui concerne le « perfectionnement moral » de l’indigène. Bref, elle lui demande de payer des impôts, de fournir du travail manuel. S’il faut, de temps en temps, réprimer les vols et les meurtres, l’influence de cette action reste de surface et n’a pas de sérieuse portée sociale.


2. LA MORALE CHRETIENNE CONTRE « LE RECRUTEMENT EXAGERE ET ABUSIF DE LA MAIN-D’ŒUVRE INDIGENE »

L’Eglise s’est insurgée contre « le recrutement exagéré et abusif de la main-d’œuvre indigène ». Nous avons eu accès à une protestation des vicaires et préfets apostoliques du Congo Belge en 1928 [4] lors de leur réunion générale de 1923 [5]. Ils ont attiré l’attention du gouvernement sur les dangers de ce phénomène, conséquence d’une exploitation trop intense et trop rapide des richesses de la colonie concernée [6]. Le recrutement, tel qu’il s’est pratiqué, reste toujours entaché des vices qui ont été signalés. La multiplicité et l’importance des entreprises [7] coloniales exigent une main-d’œuvre qui dépasse les disponibilités morales des populations. Dans les endroits où ce recrutement se fait sur une vaste échelle, la majorité de la jeunesse adulte est dirigée vers les centres industriels. Elle n’arrive pas à satisfaire leurs besoins. Des pères de famille sont obligés de quitter femme et enfants. Souvent une partie des hommes valides qui restent sont envoyés au travail jusqu’à deux et même quatre jours de distance de leur habitation. Quelquefois, ils se trouvent obligé de faire même appel aux femmes, et aux enfants en âge d’école, au grand dommage des petits enfants et de la fréquentation scolaire. Il n’échappera à personne que là où le recrutement prend des proportions pareilles, il est destructif de la famille et de la société indigènes, il diminue la natalité dans les villages, y augmente la mortalité infantile et est un obstacle à l’éducation et à l’instruction de la jeunesse congolaise, en particulier, africaine, en général. Dans les camps et les agglomérations d’ouvriers indigènes, les unions sont souvent irrégulières et éventuellement stériles. Par sa prodigalité à accorder des concessions, le gouvernement se trouve acculé à avoir recours à une contrainte exagérée afin de procurer la main-d’œuvre indispensable aux entreprises nombreuses et étendues établies sous son égide. Les engagements spontanés obtenus par l’offre de cadeaux et d’avantages matériels réservés aux travailleurs ne fournissent presque nulle part la main-d’œuvre suffisante. Même la vénalité des chefs indigènes, habilement exploitée en vue d’obtenir d’eux des travailleurs plus nombreux, ne procure pas le résultat désiré. Il a fallu fréquemment l’intervention des agents de la colonie pour déterminer un nombre à peu près suffisant de Noirs, à se laisser conduire, souvent malgré eux, vers les camps et les chantiers. Ces interventions se faisaient en marge des règlements, mais, elles tendirent à devenir réglementaires, car le Comité consultatif de la main-d’œuvre, qui a siégé en 1928, a suggéré au gouvernement de laisser l’intervention, dans le recrutement de la main- d’œuvre, des employés subalternes de la colonie et de la rémunération des chefs indigènes en raison du concours qu’ils y auront prêté.

Les chefs ecclésiastiques catholiques du Congo belge, conscients des devoirs qui leur incombent vis-à-vis des populations dont l’évangélisation leur est confiée, se croient obligés d’élever la voix pour protester contre ce recrutement exagéré et abusif de la main-d’œuvre indigène [8].


Pour les hommes d’Eglise, en général, et pour le R. P. Aupiais, les conséquences du « travail forcé » sont multiples et nuisibles pour toutes les sociétés qui y sont soumises et contraintes. Il étale son argument sur plusieurs aspects. Le recrutement par « contrainte » prive les villages, au moment opportun, des bras nécessaires au défrichement, aux semailles ou à la moisson ; le recrutement qui se fait parmi des paysans conduit aux plateformes en construction des voies ferrées ou des routes, des travailleurs inaptes, inadaptés professionnellement qui sont certainement maladroits et se blessent mortellement ou grièvement en se servant d’un outillage intriguant, imprévu, (s’il y a d’ailleurs outillage) ou qui seront vite exténués aux heures continues d’un travail qui ressemble si peu au labeur paisible et raisonnable des champs. Si des travailleurs sont éloignés de leur pays, une nourriture qui leur est imposée leur est étrangère, inconnue ; d’où la grave sous-alimentation, les troubles organiques comme la constipation, les inappétences, qui vont les mettre dans un état de moindre défense vis-à-vis de toutes les contagions du pays, les dysenteries, les ulcères phagédéniques, le paludisme, le béribéri, les vers intestinaux, les le tétanos, les filaires, etc qui deviennent leurs fléaux quotidiens. Il y a pour leur corps, un sol natal, un habitat qui n’est pas si étendu que l’Afrique elle-même dans laquelle on distingue au moins trois climats : celui de l’Equateur, celui des Tropiques, celui des régions tempérées. Il peut être funeste pour un indigène de l’Afrique Equatoriale de venir travailler même dans de bonnes conditions sous le climat tropical. Le travail forcé porte, indirectement, atteinte à l’autorité et au prestige des chefs qui n’apparaissent plus aux yeux des indigènes que comme des employés des Européens, procurant des travailleurs, faisant le recrutement militaire, percevant l’impôt, prescrivant les corvées, punissant les infractions aux règlements édictés par les Blancs, lesquels n’ont jamais recours à ces mêmes chefs pour accorder des bienfaits aux populations, et n’écoutent même pas leurs doléances quand ils présentent de justes revendications au nom de leurs habitants. L’administration européenne, systématiquement, intervient dans la nomination des chefs et sape le caractère héréditaire, la consécration religieuse qui sont des éléments indispensables de la légitimité du pouvoir, dans ces pays. Des voyageurs parcourant certaines régions de l’Afrique ont raconté qu’ils avaient vu des femmes et des enfants occupés à la réfection de routes, étranges cantonniers recrutés par le Blanc.
L’Administration coloniale n’est certainement pas étrangère à cet abus dans la mesure où, pour que la route soit réparée, elle avait exigé du chef que de tel jour à tel jour des équipes composées de X travailleurs, hommes et jeunes gens, se rendraient sur les lieux pour remettre la plateforme en état. Le chef privé de ses moyens disciplinaires et de son autorité n’avait pu se faire obéir et, pour remplacer les frondeurs, avait eu recours aux éléments plus soumis ou plus faibles de son village.
La « vénalité » des chefs cause aux populations indigènes plus de maux encore que leur manque d’autorité. Il était facile aux voyageurs d’observer que ces femmes et ces enfants sont employés abusivement à des travaux qui n’étaient pas à leur portée. Ils n’ont pas pu reconnaître ailleurs, un peu partout, parmi les travailleurs, les malheureux qui satisfaisaient pour la énième fois à l’obligation du travail forcé, ou à celle de la prestation, remplaçant d’autres indigènes plus aisés ou mieux en cour, qui s’étaient rachetés de ces obligations, les premiers en versant une forte somme aux chefs, les seconds en leur rendant des services douteux (souvent de la délation).
Le travail forcé, exécuté au loin, met les travailleurs sous la dépendance de directeurs européens, ou de surveillants indigènes qui ne les connaissent pas. Ces travailleurs arrivent anonymes sur les chantiers, ils repartent ainsi. Mais, les employeurs qui les ignorent savent fort bien qu’on les remplacera si les maladies ou la mort font des vides parmi eux, et cela suffit. Une grande indifférence à leur égard résulte de cette sécurité. Il faut entendre les commandants de cercles parler de cette irresponsabilité. Pour eux, ces travailleurs ne sont pas des machines à remblai ou à déblai, mais des hommes dont ils connaissent le village, le milieu et parfois la famille, des hommes qu’ils ont vus partir au milieu d’adieux des leurs. Au dernier moment, ils ont regardé avec commisération ces « pauvres types » comme ils disent, qui quittaient leur belle vie campagnarde, un certain nombre d’entre eux pour ne plus revenir. Un commandant de cercle parlant un jour de ce dédoublement de l’autorité disait que le travail forcé ainsi compris était pire que l’esclavage, parce que l’esclave avait au moins, aux yeux de son maître, la valeur de l’argent qu’il avait coûté, ce qui n’arrive pas pour le travailleur forcé que l’on remet sans échange d’argent ni de contrat à un chef de chantier, qui ne perdra rien en le perdant, puisqu’il est sûr de son remplacement.
Pour compléter le tableau « légal » des caractéristiques, des aspects, des conséquences du travail forcé, l’on peut énumérer quelques uns des moyens de contrainte indirects par lesquels on recrute les travailleurs. Il y a d’abord, en langage colonial, « l’Indigénat », droit que possède tout chef de poste, de punir certains délits sans acte d’accusation, sans jugement, sans inscription sur un registre de procès-verbaux, en infligeant des amendes, en donnant des jours de prison qui pourront être convertis en temps équivalent de travaux forcés. Du travail forcé peut être encore imposé à titre de sanction par le chef de poste pour des délits dont la collectivité indigène est tenue responsable. La collectivité est ainsi indexée quand on a la certitude que celle-ci a donné asile à un criminel, ou qu’elle n’a pas pris les mesures appropriées pour empêcher la faute de celui-ci, quand elle a fait disparaître ou tenté de faire disparaître les preuves matérielles d’un acte criminel quelconque, quand elle n’a pas restitué un objet volé par l’un de ses membres, ou qu’elle n’a pas pris une part à la recherche de cet objet, lorsque cette recherche se fait sur son territoire, quand à la suite d’une injuste agression, une personne a été grièvement ou mortellement blessée, elle n’a pas usé de tous les moyens en son pouvoir pour remettre le coupable à la justice.
Le travail forcé peut s’imposer, au choix, en lieu et place d’un impôt, comme l’impôt individuel de capitalisation, ou d’impôt collectif de case, pour punir le vagabondage, la circulation sans permis, le manque de moyens d’existence. De fait, il y a eu des cas où l’impôt a été établi dans des tribus dans le but précis de forcer les hommes valides d’être au service d’un employeur privé, et de gagner de cette façon l’argent nécessaire au paiement dudit impôt. Pour forcer encore les indigènes à chercher un emploi sur le marché du travail, on les a dépossédés de leurs terres cultivables, on a limité les ensemencements, ou diminué drastiquement la possession du bétail qui aidait à la subsistance quotidienne des populations.
En vertu de quelles forces aveugles les Européens ont-ils donc été amenés à introduire le travail forcé chez les populations indigènes ? L’opinion publique métropolitaine doit être indexée, la première parmi ces forces, celle européenne qui méprise les gens de « couleur » sans raisons, sans preuves, malheureusement non sans conviction, parce qu’ils sont de « couleur ». L’opinion publique contemporaine héritière de celle qui pendant quatre siècles consacra la pratique de l’esclavage en dépit de la culture intellectuelle du temps où elle commença, c’est-à-dire, au XVIe siècle. L’opinion publique ignorante, pour qui les colonies sont des eldorados pleins de merveilleuses promesses qu’on aurait tort de ne pas réaliser. L’opinion publique qui s’est fort scandalisée lorsqu’elle apprit que les diverses colonies d’une métropole produisaient 50 000 tonnes de café avant la Révolution, et que ces mêmes colonies n’en produisaient plus que 5 000 dans les années 1940-1950. On oubliait, ce qui est déjà important, que les dites colonies ont peut-être d’autres cultures que le caféier, monoculture en ce temps là. On oubliait, plus grave, que les 50 000 tonnes étaient dues au travail de milliers d’esclaves. Aussi, il est aisé de constater que les préjugés, l’ignorance, une certaine ambition économique ont créé dans les esprits une confusion de frontières entre le permis et le défendu, en fait de convoitises coloniales.
L’autre force aveugle que nous identifions est ce qui est convenu de nommer dans les cercles coloniaux intraitables la « vocation coloniale des peuples civilisés » en terres indigènes. Au cours du XIXe siècle, le mot « colonie » a changé de sens et d’acception. Il désignait autrefois l’essaimage d’une cité, d’un peuple, et les « colonies » ainsi comprises étaient des groupements d’hommes vivant dans un certain état de cohésion dans un pays étranger ou sur une terre nouvelle. On appelle « colonies », depuis la conférence de Berlin, des territoires dont l’Europe s’est emparé par droit de conquête ou par droit de traités, en substituant son autorité à l’autorité indigène. Ces colonies sont de deux sortes : les colonies de peuplement quand le climat permet aux Blancs d’y vivre, de s’y installer et d’y travailler durant toute leur vie, les colonies d’exploitation économique exclusive et intensive quand le travail est fait spécialement et uniquement par les populations locales, force de travail gratuite, à bon marché, le climat étant trop insalubre, insoutenable pour les Européens.


Au nom de quel droit les nations européennes ont-elles pu s’emparer ainsi de ces pays ? Ce droit, en fait, est un double « devoir ». Le premier devoir est celui des nations européennes qui, détenant le flambeau de la civilisation, doivent écouter l’appel qui se lève de ces immenses continents où règnent la barbarie et l’ignorance, la guerre et la servitude ; il s’agit pour elles d’obéir noblement à une vocation de progrès et d’humanité, devant laquelle aucune résistance ne peut se produire, parce que ce serait celle des ténèbres qu’il faudrait vaincre ; un devoir pour les populations indigènes astreintes à la rigoureuse obligation de contribuer pour leur part au bien-être de la grande famille humaine dont elles font partie. Or, les pays qu’elles habitent sont seuls capables de produire certaines plantes nécessaires au monde moderne, ou contiennent de particulières richesses minérales, les unes et les autres non cultivées et inexploitées par incurie ou par ignorance. Une exploitation rationnelle s’impose au nom de l’intérêt commun. On ne se contentera donc pas pour assurer cette collaboration, atteindre ce but, de prendre possession du territoire en neutralisant le pouvoir des dynasties indigènes, on s’accordera les privilèges domaniaux de celles-ci, les dépassant même, puisque les administrations européennes se recon-naissent la paternité dans un domaine éminent et un domaine utile sur les terrains. Cette mainmise a eu pour conséquence naturelle le recrutement forcé des paysans qui occupaient ces terres sans en tirer tout le parti possible et qu’on ne pouvait hésiter à employer encore à d’autres travaux, puisque certaines saisons leur faisaient beaucoup de loisirs.
Cette « mystique » exprime-t-elle le véritable esprit de la colo-nisation des nations civilisées ? Il faut en douter, lorsque nous considérons ce qui se passe dans les colonies dites de « peuplement » où les Européens peuvent vivre et travailler comme dans leur pays et où leurs véritables sentiments éclatent spontanément. Les populations indigènes de ces colonies perdent non seulement leur autonomie et la libre disposition de leurs champs de culture, mais elles sont refoulées sur des territoires qui leur sont parcimonieusement mesurés et où elles trouvent à peine leur subsistance. Une commission européenne impor-tante, chargée de l’étude de la main-d’œuvre dans une grande colonie, non de peuplement, mais d’exploitation, n’a pas dissimulé qu’elle était son opinion sur le but et les moyens de la colonisation. Nous retenons ces déclarations parce qu’elles sont tout à fait représentatives des idées courantes pour légitimer le travail forcé. La politique sociale et la politique économique sont inséparables et solidaires de leur développement. L’œuvre civilisatrice doit être financée, sinon rému-nérée par le rendement économique et à son tour, la prospérité économique est conditionnée par le relèvement physique, intellectuel et moral de la population. Mais, pour cette thèse : l’expérience coloniale démontre que le rendement qui rémunère, celui du travail forcé, appauvrit les colonies et rend l’exploitation impossible ; une commission chargée de l’étude des questions indigènes en Afrique signalait, dès 1905, que toutes les mesures de coercition doivent être condamnées non seulement parce qu’elles sont injustes, mais encore parce qu’elles sont irrationnelles au point de vue économique. La qualité du travail forcé étant naturellement inférieure à celle du travail libre. Une autre opinion s’exprime ainsi : le rendement du système, celui du travail forcé, était médiocre quant à la marche du travail, et s’il avait dû être généralisé, étendu à tout le territoire, il eût nécessité un nombre de surveillants rétribués égal à celui des travailleurs gratuits ; l’expérience démontre encore que le travail forcé raréfie les populations. L’on rapportait que tout le monde était frappé de l’absence de populations dans le Bas et le Moyen fleuve ; tout le monde reconnait que ces populations ont dégénéré plutôt que progressé. Tout le monde dit que le mal vient de loin, de la traite de jadis, de l’alcool d’hier, mais surtout du portage et des ravages causés par la construction du chemin de fer. On a épuisé, décimé les villages, beaucoup ont fui loin des centres de trafic, la civilisation, qui eut dû les attirer, les a refoulés, dispersés. Suivant un rapport déposé à la Commission d’Hygiène de la Société des Nations, la population de certaines îles aurait diminué des trois quarts en trente ans, à cause, en partie, du travail forcé. L’expérience démontre enfin que le travail forcé, au lieu d’avoir une valeur d’éducation comme quelques-uns l’ont prétendu, n’est au contraire qu’un facteur de démoralisation. Dans beaucoup de rapports envoyés et reçus de Genève [9], l’on note qu’« il est à craindre que, si l’on vient à prendre des mesures de coercition à l’égard de l’indigène africain, on ne provoque chez ce dernier en état d’esprit tel qu’il ne travaille pas par la suite que s’il y est contraint. On doit toujours se rappeler que l’un des plus fâcheux effets de l’esclavage, en dehors de son caractère immoral et de son inefficacité économique, c’est de créer une mentalité servile ». Un être humain accoutumé à l’esclavage semble, une fois libéré, avoir perdu le goût du travail. Même l’éducation du colonial européen est faussée par le travail forcé qui fait disparaitre chez les employeurs le désir de perfectionner leur outillage, puisque la main-d’œuvre contrainte ne leur manquera pas.
Il faut souligner que le labeur avec lequel tant de routes, tant de chemins de fer en Afrique sont tracés et construits, est « infernal », pour des populations bien moins denses que celles des campagnes européennes du milieu du XIXe siècle. Les autorités coloniales, particulièrement coercitives, ont poussé les travailleurs forcés indigènes, à construire environ 1000 km de route par an. Les administrations coloniales, par la faute de leurs opinions publiques européennes, franchement hostiles aux crédits nationaux, ont dû entreprendre tous les travaux colossaux sans budgets spéciaux qui leur permirent d’employer de l’outillage mécanique et des matériaux conséquents sur les chantiers. Les routes vite frayées et construites sont plus rapidement encore ravinées par des pluies équatoriales (par exemple) particulièrement torrentielles voire diluviennes. Ainsi, les travailleurs forcés sont motivés par la nécessité de constantes réparations, de constants recollements, qui non seulement les excèdent mais aussi énervent les commandants de cercles.
Par ailleurs, il s’est agi d’introduire de nouvelles cultures. Notons que les indigènes, regimbant à renoncer à leurs cultures traditionnelles, ont opposé une résistance réelle face à ces nouvelles orientations dans les politiques agricoles coloniales. Même s’ils acceptent de se mettre aux cultures tropicales et de rente, les producteurs furent mal encouragés par les mauvais prix auxquels leur achètent les demandeurs européens. Ces prix dérisoires, ridicules, ont mécontenté les indigènes, trop au fait de leurs intérêts. Cependant, les difficultés de transport rendaient nécessaire cet avilissement des prix.


Peut-être que les colonisateurs ont trop vite bousculé les mœurs, car la mise en valeur rapide qui a précédé l’évolution sociale a soulevé des désordres familiaux, dont le moindre mal a été de paralyser l’esprit d’initiative ? Avant la venue des Blancs, les produits les plus estimés comme le caoutchouc, le coton, les bois précieux, n’étant pas exportés, n’avaient pas de valeur commerciale. La terre elle-même était moins rentable qui les produisait et sans richesse enviable le maître qui présidait aux destinées du village. Mais, les Blancs « révélèrent » aux indigènes les ressources de leurs pays et les avoirs de leurs chefs qui vendent les récoltes. Les indigènes désirèrent, par conséquent, recevoir une part de ces bénéfices qui ne leur sera pas accordée par les coutumes du pays. Comme depuis l’arrivée des Européens, l’autorité des pères de famille s’est émoussée, les jeunes refusent de cultiver des terres dont ils attendent désormais autre chose que la nourriture de chaque jour. L’administration considère ce refus comme de la paresse, une obstruction systématique au progrès, une méconnaissance de l’intérêt général, et même des intérêts particuliers, et elle recourra au travail forcé.

3. L’EGLISE ET LE CODE DU TRAVAIL

Dans une lettre collective, des évêques de Madagascar, s’inspirant des fondements moraux et éthiques de l’Eglise chrétienne, convoquant les interventions des souverains pontifes pour plus de « charité et de justice dans le monde du travail », s’insurgeaient et dénonçaient les impacts du code du travail sur les sociétés indigènes. La parution du Code du Travail a relancé leur lutte contre toutes les formes avilissantes de l’indigène embrigadé dans les chantiers et dans les campements de travaux publics [10]. Selon eux, le « Code du travail apporte beaucoup » dans la mesure où la pression exercée par les conditions sociales d’existence sur le développement humain et religieux des individus est trop manifeste et a été prouvée trop de fois ; la violation de la justice qui est un devoir strict, a entraîné de lourdes conséquences puisqu’elles atteignent la personnalité même de l’homme. Le clergé malgache se réjouissait « sincèrement du vote et de l’application imminente du Code du Travail promulgué au mois de décembre 1951, qui condamne définitivement tout travail forcé sous quelque forme cachée ou atténuée qu’il se présente, qui montre un souci si net de protéger l’ouvrier et sa famille, l’apprenti et son éducation religieuse et scolaire, la jeune fille moins apte à se défendre, la femme dont l’éminente dignité maternelle a besoin de secours spéciaux. Cette loi nouvelle montre encore un désir de normaliser dans la Justice les relations entre employés et employeurs, de garantir aux uns et aux autres la tranquillité et le respect des engagements pris. Elle prévoit toutes les possibilités de conciliation pour éviter dans la mesure du possible toute crise douloureuse ». Sincères dans leur enthousiasme, les évêques soutiennent qu’en « parcourant ce long document de 241 articles, comment un homme familiarisé avec la pensée et les écrits des derniers papes n’y serait-il pas frappé de l’accord qui règne en bien des points entre la pensée du législateur et celle de l’Eglise ? ». Aussi, appellent-ils à la mobilisation générale autour de ce long Code et pensent-ils que « tous doivent collaborer à sa mise en vigueur loyale ». Au demeurant, ils s’empressent de souligner que, pour autant, le Code du Travail est parfait en tous points et mérite de régir définitivement le monde du travail, mais il ne peut que marquer une étape. Par ailleurs, ils entendent, encore moins, « méconnaitre les difficultés économiques et même sociales dont peut faire l’objet sa mise en application » ; ils restent conscients que son application requerra de l’Administration chargée de fixer les arrêtés une « profonde connaissance des situations concrètes, un constant souci des vrais intérêts de chacun, une juste appréciation du possible, un grand désir de sauvegarder toujours l’esprit du législateur, et une ferme ténacité ». Malgré tout, les évêques, dans une grande liberté de ton et de parole, d’indépendance d’esprit, tiennent à

dire clairement que nous estimons que le Code du Travail marque un progrès réel dans les institutions sociales du pays. Aussi, vous demanderons-nous, nos très chers Frères, de collaborer, dans la pleine mesure de vos moyens, à sa mise en vigueur loyale. Un chrétien, en cette circonstance, moins que jamais, ne peut rester en marge de la vie sociale. L’abstention, à plus forte raison l’opposition ouverte ou cachée, serait indigne d’un disciple du Christ dont la vocation est de promouvoir de toutes ses forces la Justice et la Charité. A ceux que cette nouvelle loi n’atteint pas directement parce qu’ils ne sont ni patrons ni salariés, il revient de porter un intérêt réel aux modifications qu’elle entraîne et de créer un climat favorable par leur sympathie. Aux autres, elle demande effort et collaboration. Les solutions parfaites ne sont pas toujours trouvées du premier coup, et les meilleures peuvent être tenues en échec et déclarées inviables après essai, par suite l’une des parties.


S’adressant aux chefs d’entreprises, les évêques les convient à réviser leurs marges bénéficiaires. En fait, le Code du Travail a semé des doutes et suscité des inquiétudes chez les chefs d’entreprises ; les nouvelles charges conduisent nécessairement à des incidences sur les prix de revient, et les nouvelles modifications sont perçues dans ces milieux comme une augmentation du prix de la vie que « devra supporter la population entière, et spécialement rurale, à l’exception des salariés, heureux bénéficiaires ». Les évêques en appellent alors aux autorités compétentes pour arrêter la hausse des prix qui n’est inévitable que si l’on pose en principe que les marges bénéficiaires doivent être intégralement sauvegardées. Nous désirons de plus attirer votre attention sur un autre aspect du problème, en vous rappelant la pensée de l’Eglise touchant le salariat ». En effet, en ce qui concerne le vrai rôle de l’entreprise, l’Eglise a affirmé à maintes reprises, et avec une force toute particulière dans l’Encyclique « Quadragesimo Anno », que le but premier de celle-ci n’est pas d’enrichir le propriétaire, encore qu’il soit légitime qu’il y trouve son avantage, que l’ouvrier n’est pas au service de l’usine ou de l’atelier, comme le soldat par exemple est au service de sa patrie, mais que l’entreprise est au service de tous ceux qui la font vivre et de toute la communauté humaine. En conséquence, l’ouvrier ne saurait, en aucune circonstance, être considéré comme une machine à laquelle on se contente de donner le salaire suffisant pour pouvoir recruter le personnel indispensable. Les évêques mettent en garde les patrons qui, se trouvant face à une demande d’embauche abondante, risqueraient de ne pas se préoccuper des besoins réels du travailleur. Le patronat se doit de considérer en toutes circonstances ses employés comme des hommes qui doivent trouver par leur travail la possibilité pour eux et pour leur famille de vivre à l’abri du besoin et de développer leur personnalité. D’ailleurs, Pie XI a écrit qu’« on doit payer à l’ouvrier un salaire qui lui permette de pourvoir à sa subsistance et à celle des siens… Les biens (que doit procurer l’organisme économique et social) doivent être assez abondants pour satisfaire aux besoins d’une honnête subsistance et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture, qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice ». Un employeur ne saurait donc se contenter d’être un acheteur de travail. Et même s’il a des reproches à faire, il n’oubliera pas qu’il traite avec des êtres humains, infiniment dignes de respect. Il se doit de connaitre les conditions d’existence de ses ouvriers qu’il considérera en quelque manière comme ses associés à l’œuvre commune. C’est encore Pie XI, repris maintes fois par Pie XII, qui demandait de « tempérer quelque peu, dans la mesure du possible, le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société » ; il leur est exigé le respect scrupuleux des jours de repos et de congé, de veiller à ne pas multiplier, conformément à l’esprit du Code du Travail, les heures de travail, pour éviter à tous une excessive fatigue, cause de tant de dérèglements, et permettre une vraie vie familiale. Il est aussi nécessaire de sauvegarder le jour de congé hebdomadaire qui permet une véritable détente et un repos, que ne peuvent procurer les deux demi-journées de loisirs par semaine. Le jour de congé hebdomadaire, sauf en cas de force majeure, doit être fixé au dimanche, le Code du Travail lui-même le spécifie, pour permettre au travailleur chrétien d’accomplir ses devoirs religieux (sanctification du dimanche, assistance à la sainte messe, réception des sacrements). Les congés annuels sont aussi nécessaires car ils permettent les visites familiales et un vrai renouvellement physique et psychologique. Ils attirent l’attention sur les conditions de salubrité, de moralité et de sécurité dans les lieux de travail et dans les transports mis à la disposition de la main-d’œuvre. Car, il existe de nombreux et intolérables abus dans ce domaine. Globalement, les hommes d’Eglise militent pour l’amélioration de la condition ouvrière, sur la base d’une volonté de justice et de charité, « meilleur antidote aux doctrines erronées et aux troubles sociaux ».
Ils n’en oublient pas moins d’interpeller les ouvriers à qui le « Code impose des devoirs ». Les évêques disent se réjouir « paternellement des améliorations d’existence qui découleront de la mise en vigueur du Code du Travail. Il vous assure des droits appréciables et une protection efficace. Mais nous vous rappelons aussi qu’il vous impose des devoirs. » Les travailleurs doivent être conscients qu’une entreprise ne peut faire face à toutes ses obligations sociales que si elle atteint un rendement suffisant. Et ceci dépend en partie des employés qui doivent remplir consciencieusement leur contrat de travail, s’efforcer à parfaire continuellement leurs compétences professionnelles. Aussi, les ecclésiastes les mettent-ils en garde contre le changement fréquent de métier, qui ne permet guère d’acquérir la valeur professionnelle dont toute entreprise a besoin pour obtenir une productivité sans cesse améliorée. Toute industrie qui ne peut compter sur un travail régulier de tous ceux qui y collaborent ne pourra résister à la concurrence et cherchera ailleurs une main-d’œuvre qualifiée. Alors, il est de l’intérêt des employés « d’être estimés comme des travailleurs compétents et consciencieux ». De fait, l’Eglise est convaincue de la dignité et de la noblesse du travail manuel. Il n’est en rien dégradant. Il n’a rien de méprisable, mais, au contraire, il grandit l’homme qui s’y adonne. Par la connaissance pratique de la matière et de ses lois, « œuvre de Dieu, qui nécessite une souple adaptation, par la transformation de cette matière à laquelle vous incorporez l’intelligence humaine et devient source de bien-être, l’ouvrier manuel travaille au progrès de son pays et de l’humanité, et accomplit sa vocation d’homme et de chrétien. Jésus-Christ n’a-t-il pas, jusqu’à sa trentième année, vécu du travail de ses mains ? » Relevons que les évêques semblent oublier que nous sommes en présence d’ouvriers rudement exploités dans les chantiers pour la satisfaction des besoins des marchés métropolitains ; toute production est entière exportée et acheminée vers la métropole et en ce cas, comment l’ouvrier peut-il travailler « pour le progrès de son pays ? ». Le discours emprunte ici des relents fortement démagogiques et mensongers, discours de propagande sincèrement dicté par les intérêts de la colonisation. Comment est-ce possible dans ce cas de « relever le niveau de vie familial », comme ils le prétendent, en soutenant l’application « loyale » des articles du Code du Travail en colonies ? Ils sont acquis à la certitude que ce Code milite à l’amélioration des conditions de travail et d’existence (habillement, habitat, instruction des enfants). Porteraient une lourde responsabilité ceux, parmi les salariés, qui utiliseraient les avantages reçus dans un but égoïste ou immoral. L’on doit aussi leur rappeler que le repos journalier et hebdomadaire, ainsi que les congés annuels, ont une signification humaine et religieuse, et qu’il faut s’en servir à cette unique fin : repos nécessaire pour le corps et le cœur de l’homme. Détente nécessaire pour développer toujours, dans la mesure du possible, leur personnalité par une instruction et une culture, une connaissance des hommes et des choses sans cesse agrandie : la valeur de l’homme ne se mesure-t-elle pas à son savoir et aux responsabilités qu’il assume ? Par-dessus tout et pour la réalisation de tous ces objectifs, les travailleurs sont conviés, suivant l’esprit du Code, « à former des syndicats conformes à votre esprit chrétien », d’autant que le Code est « un instrument de progrès et d’entente…, de la collaboration de tous », dans les pays d’Outre-mer.

CONCLUSION

Dans cette étude, nous avons cherché à confirmer que toute religion avait et a un objectif central : c’est celui de transformer profondément les mentalités (ici les mentalités indigènes africaines), et ce faisant, donner une orientation à la société selon ses propres principes doctrinaux et canoniques. Et de fait, comme toutes les religions, l’Eglise et ses missionnaires, ne restèrent et ne demeurèrent point dans l’apolitisme. Les hommes d’Eglise ont, pendant les moments critiques et les tournants décisifs de l’histoire européenne, pris des positions très engagées et avant-gardistes sur les grands débats qui agitaient leur époque. La colonisation, la décolonisation, les fléaux sociaux, du fait de l’aggravation du système colonial particulièrement outrancier et coercitif qui a connu les rigueurs du travail forcé dans toutes les possessions coloniales, n’ont pas laissé les ecclésiastiques d’Afrique indifférents. Ils se sont prononcés de façon nette sur les graves crises qui ont agité les colonies, les graves abus et les manquements dangereux à la dignité des peuples africains réduits à la servitude pour la satisfaction d’un marché mondial, mondialisé, de plus en plus gourmand et capricieux. De fait, ils ont cru important de soutenir la mise en vigueur loyale du Code du Travail, qu’ils jugeaient comme un instrument de sortie de dépendance et d’outil de libération et de promotion social des anciens travailleurs forcés. Par là, ils cherchaient tout simplement, en dernière analyse, à asseoir une « catholicité panafricaine » pour le bien des ouailles. La vérité est que les missionnaires ont partagé pour la plupart, cette conscience de l’infériorité de l’indigène africain qu’il fallait absolument sortir de la barbarie par l’évangélisation et par la colonisation ; mais, dans l’histoire des Eglises, il y a eu des figures emblématiques qui émergèrent par leur courage et leur clairvoyance et refusèrent de faire chorus avec l’idéologie ambiante et dominante de l’époque.

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] Alexandre Le Roy arriva en Afrique comme missionnaire en 1881 ; en 1892, il fut nommé Vicaire Apostolique du Gabon ; il quitta ce pays en 1896, date à laquelle il fut élu Supérieur Général de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit ; deux fois réélu, il ne devait quitter cette charge qu’en 1926.

[3] Le premier est extrait du Compte rendu des Séances du Congrès International anti-esclavagiste tenu à Paris les 6, 7 et 8 août 1900 ; le second est tiré d’un article paru dans le Correspondant du 10 juin 1902 sous le titre : « La désorganisation de la famille africaine : la cause, les remèdes » ; le troisième est la première partie d’un article intitulé : « L’Action sociale des Missions Catholiques » publié par la Revue catholique des Institutions et du Droit (février 1906).

[4] Protestation des vicaires et préfets apostoliques du Congo belge contre le recrutement exagéré et abusif de la main d’œuvre indigène, en 1928, in Hiérarchie catholique et morale coloniale, Editions Tam-Tam, quatrième année, n° 2, novembre 1954, p. 12-13.

[5] Rappelons que les ordres religieux missionnaires sont particulièrement nombreux dans la colonie du Congo belge. Elles sont de toutes les confessions et de toutes les obédiences ; en effet, Livingstone, pasteur anglican, devait supporter la présence et la concurrence des Américains, des Français, des Allemands, tous rivalisant de zèle et de prosélytisme religieux avec les missionnaires belges.

[6] Cette main-d’œuvre était la cheville ouvrière de l’exploitation des ressources congolaises : l’acheminement des minéraux de cuivre du Katanga, par exemple, nécessitait la mise en construction du rail qui devait le connecter à l’Afrique du Sud, au Mozambique, à l’Angola (Lobito) ; le chemin de fer du Congo qui a mobilisé plus de deux mille travailleurs, coûté un nombre incalculable de morts, naquit le 11 octobre 1889, celui de Matadi-Léopoldville est ouvert en juillet 1893. La main-d’œuvre est essentielle dans le transport sur le dos des quantités faramineuses d’ivoire, de caoutchouc, de bois exotiques, depuis les profondes forêts jusqu’aux comptoirs et postes commerciaux coloniaux ; elle est employée aussi dans le percement des terrains d’atterrissage des avions courriers, seuls moyens rapides et efficaces dans une colonie aussi vaste et dépourvue de routes viables. Dans le domaine du transport, le chemin de fer en développement incessant donne lieu à la création de sociétés comme le BCK (Bas-Congo au Katanga), (Chemins de fer du Congo supérieur au grands Lacs), (Chemins de fer du Katanga, pour l’acheminement des minerais), Léopoldville - Katanga - Dilolo, transport des minerais), KDL (Katanga - Dilolo - Léopoldville) absorbant le BCK en 1958. Le fleuve et la route sont exploités par l’OTRACO (Office d’Exploitation des Transports coloniaux), les liaisons aériennes régulières avec la métropole sont assurées par la SABENA, les liaisons maritimes, par la AMI (Agence Maritime Internationale) et la CMB (Compagnie Maritime Belge). Quant à l’industrie des minerais, les principales sociétés dirigées depuis la Belgique et liées aux banques : Forminière (diamants du Kasaï), (or), (soutenues par la banque de Bruxelles), UMHK (Union Minière du Haut Katanga, soutenue par la Société Générale), cette dernière est développée dans le chapitre "histoire du Katanga". Elle produit, outre le cuivre, du cobalt, de l’argent, du zinc, dus métaux rares (cadmium, palladium, uranium), de l’or et du platine. Ce véritable scandale géologique qu’est le Katanga fournit plus du tiers du produit national brut.

[7] Les grandes entreprises. Dans le domaine des ressources locales. I.N.E.A.C. (Institut National pour l’Étude Agronomique au Congo), fondé en 1933, chargé de la formation complémentaire ou des recherches en agronomie, fermage, arboriculture... ce dont elle s’acquitte avec honneur, malgré un personnel réduit. Stage terminé, les agents indigènes retournent au village, chargés d’inculquer de nouvelles pratiques aux autochtones. Succès mitigé, l’Africain ne voit pas la nécessité d’une production supérieure à celle de ses besoins. Dans un autre esprit, les colons forment également des contremaîtres en plantation ou élevage. Les missions ont également contribué à la reconnaissance et la diffusion des travaux du bois, des peaux et des tissus, du raffia, des écorces...COTONCO (3e producteur mondial) emploie, peu avant 1960, près de 3/4 de million de travailleurs. Compagnie du Kasaï (huile de palme) exemple de réalisation d’œuvres sociales pour les indigènes. ELAKAT (viande de boucherie) étudie le cheptel et les possibilités de croisement de races résistantes aux maladies et au climat. CSK (Comité Spécial du Katanga) chargé à l’origine par l’État belge de la concession du Katanga, il étend ses activités dans les domaines les plus divers (force motrice, eau, transport de force, cadastre, gestion des ressources...). Véritable Etat dans l’Etat, ses prérogatives dépassent les limites de la province.

[8] ROELENS, V., « Protestation des vicaires et préfets apostoliques du Congo belge contre le recrutement exagéré et abusif de la main d’œuvre indigène, en 1928 », in Hiérarchie catholique et morale coloniale, Editions Tam-Tam, quatrième année, n° 2, novembre 1954, p. 12-13. Le Président, V. ROELENS, Vicaire apostolique du Haut-Congo, l’a fait au nom des vicaires et préfets apostoliques des missions catholiques du Congo belge réunis à Stanleyville. Rappelons que Victor ROELENS a eu une longue carrière (1858-1947) et a remplacé le Pro-Vicaire du Haut Congo, Père Leo Marques (1863-1892). ROELENS a écrit quelques considérations sur les indigènes notamment dans ses Esquisses psychologiques de nos Noirs, défauts et qualités de noirs, Grands Lacs, n° 51, 1934-935. Le Saint Siège, par un rescrit en date du 24 février 1878, instituait les Missions de l’Afrique Equatoriale, dont le champ d’action était le même que celui de l’Association internationale. Les premiers religieux qui partirent furent les Pères Blancs d’Alger, de la Congrégation de Notre Dame d’Afrique (œuvre du Cardinal Lavigerie). Cinq missionnaires arrivèrent au Tanganyka, en janvier 1879, sous la conduite du Père Pascal et du capitaine Joubert et s’installèrent à Ujiji. En 1885, les Belges abandonnent le lac et leur cèdent Karéma qui devient leur établissement central. Deux années plus tard, ils s’établissaient à Mpala et à Kibanga, rive occidentale. Et avec l’appui de la Société anti-esclavagiste belge, ils bâtirent Beaudoinville, Kisako et Lusaka. En vertu d’une décision pontificale prise le 30 décembre 1886, les territoires situés à l’ouest du Tanganyka, jusqu’au Lualaba et au Luapula, constituent un vicariat spécial sous le nom de Vicariat Apostolique du Haut Congo (Tanganyka occidental). Des religieuses de Notre Dame d’Afrique se sont installées à Beaudouinville siège de Monseigneur ROELENS, nommé vicaire apostolique du Haut Congo en 1897.

[9] Lire Le Rapport du Comité spécial du Travail forcé. Supplément n°13 aux Procès verbaux officiels de la seizième session du Conseil économique et social, n°36 des Etudes et documents du Bureau International du Travail (ONU), Genève, 1953, 657p.

[10] Des informations capitales se trouvent dans Le Régime et l’Organisation du Travail des Indigènes dans les Colonies Tropicales, Session de Bruxelles de 1929, Bibliothèque coloniale internationale, Bruxelles, 1929, 326 p ; notamment dans le Rapport présenté à l’Institut colonial International par Ch. DE LANNOY sur Le Régime et l’Organisation du Travail des Indigènes au Congo Belge, p. 89-116.




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