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SCHOELCHER/CESAIRE ET LE DESTIN DES PEUPLES NOIRS
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Guillaume SURENA [1]

A la mémoire de mon ami Lucien CLEMENTE
(Janvier1954 /Janvier 2006)

« Il ne faut pas leur laisser l’espoir de nous persuader qu’un nègre marron est coupable » V. Schoelcher

« L’admirable est que le nègre ait tenu » A. Césaire

L’année 1848, connue sous l’appellation de « printemps des peuples », est celle des Révolutions qui secouèrent toute l’Europe. A Paris, le 25 février, après trois journées d’émeutes, la Monarchie de Juillet abdiqua et laissa la place à l’éphémère et verbeuse Deuxième République. Le seul fait positif qui surnage de cet échec est l’abolition de l’esclavage.
Le 4 mars 1848, Schœlcher est nommé Sous-secrétaire d’Etat au ministère de la Marine et des Colonies et président de la Commission d’Abolition de l’esclavage par Arago, lui même ministre. Sous la pression de Schœlcher, cette commission prit un décret d’abolition ce même jour.
Le 27 avril, grâce à la combativité de Schœlcher contre la pusillanimité des autres membres, l’esclavage est aboli officiellement dans les possessions françaises. Aujourd’hui la République Française a honte de commémorer cette date. Est-ce à cause de ce lien gênant qui existe dans l’histoire de France entre République et Révolution ?
Cet homme, Schœlcher, mal connu dans son pays (en son temps c’était un « Rouge ») a une importance exceptionnelle aux Antilles et dans le cœur des arrières petites filles et petits fils d’esclaves dans le monde.
Les victimes qu’il défendit tout au long de sa longue existence ne furent pas des victimes passives. Elles lui ont voué un culte authentique, en s’emparant des principes qu’il incarna (puisqu’ils ne l’ont pas connu physiquement) afin de faire de sa mémoire le point d’appui pour affronter le chaos matériel et psychique de la société coloniale post-esclavagiste. C’est la transmission psychique de cet héritage jusqu’à nous les descendants, que ce modeste travail commence à analyser. Contre l’air du temps j’assume totalement cette nouvelle façon d’aborder l’histoire des Antilles avec la Psychanalyse freudienne.

Se mettre à ramer à contre courant des nouvelles générations dans leurs tentations de rejeter et de renier l’homme Schœlcher [2] que des générations antérieures de Nègres guyanais, guadeloupéens et martiniquais ont considéré, depuis 1848, comme un exemple de dévouement et de générosité, comme un modèle de désintéressement et de persévérance, comme leur défenseur au sens où Moïse le fut pour le peuple juif, comme un père au point de donner à un ensemble de quartiers son nom, j’ai nommé la commune de Schœlcher, au point que toute commune de la Martinique s’enorgueillit de posséder sa rue Schœlcher, au point de donner l’appellation Schœlcher à leur plus prestigieux lycée qu’aucune ardeur iconoclaste n’effacera – est une attitude qu’on n’adopte pas sans angoisse… C’est l’angoisse face au fantasme de rater le train de l’histoire, de passer à côté de l’éveil de la conscience nationale des deux îles de la Caraïbe, la Guadeloupe et la Martinique. Angoisse d’autant plus importante que je fais partie de ces nouvelles générations nées après le premier centenaire de la loi d’abolition du 27 avril 1848. Mais je ne reculerai devant aucune pression pour taire la vérité au nom d’un hypothétique intérêt national. Mes états de service, même modestes, pour la cause et de la Guadeloupe et de la Martinique, me protègent contre le mauvais œil…
Aimé Césaire [3], le Martiniquais le plus prestigieux et le plus performant du XXe siècle que nous venons, presqu’unanimement, de reconnaître comme le nègre fondamental qui fonda la perspective de l’idée nationale aux Antilles, fut sans contestation possible le plus grand scholchériste de toute la période post-esclavagiste de 1848 à aujourd’hui. C’est lui qui reconnut la place de Schœlcher dans la conscience collective des descendants d’esclaves de la Martinique et de la Guadeloupe. C’est lui qui admit, contre l’imposture et la lâcheté ambiante, le droit des Martiniquais à vénérer l’homme Victor Schœlcher.
Césaire était-il un aliéné comme l’ont susurré les nouveaux Créoles pour le salir il y a un peu plus d’une vingtaine d’années ? Il est vrai que depuis ils sont retournés un à un au « pied de John » [4], quelques temps avant la mort de Césaire, dévoilant leur amour de croque-mort, l’image photographique faisant foi.
Césaire, s’il n’est pas l’aliéné pestiféré, responsable de tous les manquements de la société créole, a donc commis un acte qui mérite le qualificatif d’exemplaire : il a assumé l’histoire concrète de son pays. Tel le roi Œdipe, il a choisi de remonter vers son passé pour découvrir, à ses risques et périls, la racine des points forts et des points faibles de notre présent. Dans son cheminement, il a rencontré fatalement Schœlcher, le libérateur… Le poète, j’imagine, tentera dès lors de reconstruire les fils de cette relation affective passionnelle qui lia les Nègres, dont lui-même, à Schœlcher.
Comment expliquer que les Nègres guadeloupéens et martiniquais, dans leur cœur mais aussi dans leur raison, ont élu Victor Schœlcher comme l’Abolitionniste ? Comme s’il était l’Unique Abolitionniste ?


Personne, en vérité, n’a jamais douté de l’existence des autres abolitionnistes. Ils furent nombreux. L’immense Abbé Grégoire [5] dont les Nègres auraient fait un Saint s’il était allé à Haïti, selon Napoléon le grand. Les abolitionnistes anglais, dont le grand Wilberforce [6], qui ont su mener jusqu’à la victoire aussi bien la lutte contre la traite que celle pour l’Abolition effective. Lamartine [7], De Broglie [8], Tocqueville [9], Agénor de Gasparin [10]....parmi les nombreux abolitionnistes français. Ce qui caractérisa tous les abolitionnistes c’est non seulement leur hésitation, leur opposition à l’Abolition immédiate mais seulement après un délai d’apprentissage, c’est surtout une fois la tâche accomplie, leur désintérêt quant à l’évolution des sociétés post-esclavagistes. Schœlcher, lui, fut radical dans le combat, après des débuts tâtonnants comme les abolitionnistes de son temps. Son ardeur abolitionniste fit de lui un ethnologue avisé des peuples nègres, un expert collectionneur de ce qu’on appelle aujourd’hui les « Arts Premiers ». Mieux encore, une fois le décret du 27 avril 1848 passé dans les actes, il s’appliqua à suivre la mise en pratique de toutes les mesures en faveur des esclaves libérés et de leurs descendants.
Cette élection de Schœlcher répond à une autre : Schœlcher a élu les Nègres comme son peuple. Cette double élection est à l’origine d’une mystique laïque fondée sur la foi dans l’homme, la foi dans les capacités des Nègres. Il suivit lui-même jusqu’à la mort toutes les réformes qui devaient servir de réparation en faveur des nouveaux libres.
Nos ancêtres n’étaient pas aussi insensés qu’on veut bien le dire, même s’ils n’ont pas eu la chance de maîtriser la langue française de l’école laïque qui permet aujourd’hui à certains de cracher sur leurs sentiments… Ils avaient tendance à mélanger le cuivre de la langue créole à l’or pur du français. Mais, leur intelligence était aiguisée et ils ne se privaient pas de s’en servir pour défendre leurs intérêts.
Nos arrière-arrière-arrière grands parents, qui n’avaient guère le loisir de poser pour la postérité, ont accompli un acte psychique d’une grandeur exceptionnelle : l’Identification à un homme qui incarne avant tout un principe. S’identifier à un Etranger qui passa très peu de temps dans la Caraïbe et qui n’y est jamais revenu même après le décret du 27 avril 1848 implique un effort psychique orienté vers l’abstraction.
La psychanalyse nous a appris l’importance des processus d’identification dans la maturation du Moi, dès les âges les plus précoces. Mais s’identifier à un être humain qu’on n’a pas connu directement constitue un acte de progrès dans la vie d’un peuple qui l’amène à privilégier l’activité de représentation intellectuelle à la perception immédiate des sens. Ce qui fait que le psychanalyste n’est pas surpris devant les révoltes contre ce genre d ’idéal du Moi que représente ce modèle d’être humain. Car, cet acte psychique suppose beaucoup de sacrifices pulsionnels. Cet acte suffirait presque à expliquer l’orgueil de nos pays qui est sans rapport avec la faiblesse de nos moyens matériels. Chaque fois qu’un Antillais réussit sur le plan intellectuel, nous exprimons tous notre fierté collective. On va surtout mettre l’accent sur son origine la plus modeste possible, l’effort qu’il a fallu pour se hisser à ce niveau. Naguère, c’était aussi valable pour les plus petits diplômes arrachés. Ce qui est fondamental, c’est de montrer que chacun d’entre nous est aussi capable, aussi intelligent que n’importe quel Français, n’importe quel Européen, n’importe quel Blanc. Ceci est aussi valable pour nos sportifs : Ils ont su s’élever au niveau de « nos vainqueurs omniscients et naïfs » et le cas échéant les dépasser.
L’autre exemple exceptionnel fut celui que révéla Sigmund Freud : le peuple juif s’identifia au Prince égyptien Moïse, un étranger, en adoptant sa religion monothéiste [11]. Ce processus augmenta l’amour propre du peuple juif et son orgueil identitaire qui expliquent sa survie, pendant des siècles, sans posséder de territoire national. Cette imposition de Moïse a mis des siècles pour se cristalliser. Nous sommes en pleine construction de nos identifications collectives.
Césaire, comme d’habitude, nous ouvre le chemin de la compréhension de ce qui a pu se passer dans l’esprit des Antillais en général et des Martiniquais en particulier :


La clairvoyance et l’obstination de Schœlcher avait donné le branle de la liberté
L’impétuosité nègre fit le reste
.

Quand on lit les discours de Césaire sur l’abolition de l’esclavage et sur Schœlcher, on se rend compte qu’il connait parfaitement les événements des 22 et 23 mai 1848 qui aboutirent à l’abolition effective de l’esclavage avant l’arrivée du décret du 27 avril de la même année. Et pour cause, puisque Victor Schœlcher fut le premier à parler des événements sanglants de Saint-Pierre et à approuver l’usage de la violence par les esclaves.
Je pourrais dès lors résoudre l’énigme en quelques mots : les esclaves portés par leur audace, leur courage, leur résolution se sont reconnus dans l’intransigeance et le caractère radical de la démarche de Schœlcher. Tous les autres abolitionnistes ont voulu transiger, seul Schœlcher a maintenu le cap du 4 mars au 27 avril 1948 : Abolition immédiate de l’esclavage ! Les récits oraux qui arrivent, avec un important décalage temporel, pendant la période d’élaboration du décret et aussi longtemps après l’abolition renforcèrent cette identification à Schœlcher, processus fondamentalement inconscient. La haine des Blancs créoles contre le libérateur fit son œuvre.
Mais n’est-ce pas trop donner à Schœlcher ?
Déjà en 1843, Bissette [12] reprochait à Schœlcher de recueillir seul les lauriers de la lutte anti-esclavagiste en France, grâce à la publication de ses derniers comptes-rendus de voyage aux Caraïbes. En octobre 1892, le journal de Basse-Terre, Le Patriote, contestait l’hommage exclusif à Schœlcher :

Pourtant une chose découle des discours prononcés à Saint-Martin, au Moule, à Grand-Bourg, c’est que c’est Schœlcher qui a tout fait. On semble vouloir monopoliser en sa faveur l’abolition de l’esclavage….

A ces accusations qui ne sont pas nouvelles, nous devons répondre clairement : Schœlcher n’a rien fait pour capitaliser sur son nom la cause abolitionniste et, pourtant, c’est sur son nom que se sont rassemblées les masses esclaves. Voici ce que répond Schœlcher en 1860 devant la convention de la Société Anti-esclavagiste de Londres : « On ne peut pas dire que j’ai fait les choses, les très grandes choses signalées en 1848 ».
Les colons des Antilles, notamment les Créoles de la Martinique, ont tout fait pour diaboliser Schœlcher. Leur journal La Défense coloniale déclara que l’esclavage avait été « aboli par un décret de spoliation brutale » et traita Schœlcher de « Cabotin de la philanthropie ». Voici ce que Schœlcher leur répondit en 1883 :

Ils me présentent aujourd’hui comme l’unique auteur du décret du 4 mars et mettent à ma charge les effroyables maux qu’engendra, s’il fallait les en croire, cette « mesure impolitique »… Grâce à mon « audace révolutionnaire » dont je ne me défendrais nullement en pareil cas, j’accepterais avec orgueil la responsabilité de l’émancipation telle qu’elle a été opérée, mais je n’ai pas l’insigne folie de croire que j’y ai joué le rôle souverain que ces messieurs m’attribuent. Toute la gloire en revient au gouvernement provisoire, dont les nombreux décrets avec leurs considérants forment le plus beau livre de morale qui ait été écrit. Je n’ai été qu’un des ouvriers de la vigne, remplissant la tâche qu’il m’a fait l’honneur de me confier.

On trouvera sûrement plus grand abolitionniste que Schœlcher. Il suffit de chercher ! Je ne conteste pas l’existence d’un mythe Schœlcher. Sauf que, selon moi, le mythe n’est pas un mensonge. Dans le mythe, comme dans le délire, nous enseigne la psychanalyse, il y a un noyau de vérité. Un peuple capable de construire un mythe fait preuve d’une grande capacité de maîtrise de son destin.
De toutes les façons, comme pour le rêve, au fond de la légende il y a la réalisation d’un désir, d’un désir infantile : celui de reconstruire la figure du père dont nous avons fantasmé la mort dans notre petite enfance, dont nous avons contesté l’autorité à l’adolescence, dont nous avons pris la place, sur le plan imaginaire et symbolique en souhaitant devenir parent.
Quand l’historienne Nelly Schmidt affirme dans son livre sur Schœlcher [13], ouvrage remarquable par la richesse de sa documentation et par sa concision, que « le mythe s’en trouva amplifié, car il ne rencontra pas les limites qu’aurait sans doute imposées sa présence sur place » (p. 260), elle n’exprime qu’une partie de la vérité. Car personne ne sait ce que sa présence sur place aurait provoqué. Probablement qu’il aurait refusé la politique de réconciliation qui permettait aux Blancs créoles de conserver l’essentiel de leur biens. J’imagine qu’il se serait opposé à l’appel de Bissette d’oubli du passé. Peut-être que sa présence provoquant la panique des esclavagistes aurait poussé plus loin le combat des nouveaux libres, en lui faisant jouer la fonction d’avant-garde. Qui sait ?...
Ce qui est sûr, c’est que « le décalage spatial et temporel entre eux et lui », pour parler comme Madame N. Schmidt, favorisa le processus de régression psychique qui plaça Schœlcher dans la position du père idéal qui protège contre les abus et de l’Etat colonial et de l’aristocratie des Blancs créoles et qui exige un investissement de valorisation de soi pour s’élever socialement. Ce processus de conscience sociale que l’on peut lire chez les historiens rencontra les processus inconscients de chacun qui remontent à la prime enfance : l’identification, l’intériorisation de celles et ceux dont on se sépare, dont on se différencie. Le sommet de la différence est la différence anatomique des sexes, différence irréversible qui installe chacun dans des conflits intérieurs complexes avec nos parents et ceux qui prennent leur place.
Les processus psychiques inconscients se caractérisent par leur indifférence à l’égard du monde extérieur ; le temps n’a aucune influence sur eux. Ce qui a été vécu dans les premiers mois de l’existence agit toujours dans la vie plus tardive, même dans la vie adulte. Ce n’est que lorsque le travail d’analyse transforme les impressions de la petite enfance en processus préconscient et conscient que les modifications deviennent possibles.
Ce sont les processus primaires qui soumettent les pensées conscientes à leur autorité. La régression des Nègres libres, renforcée par l’absence de l’homme qui symbolise l’Abolition, entraîna un comportement infantile : idéalisation de cet homme qui parait parfait, supérieur à la masse qui se rabaisse. Ceci est vrai dans toutes les relations d’un peuple avec son chef, son dieu et autres figures de commandement. Toute religion, toute politique repose sur cette attitude psychique dont les pratiquants n’ont pas forcément conscience. Freud ne nous avait-il pas enseigné que la tradition ne saurait reposer sur la communication, mais sur la contrainte psychique inconsciente qui donne un caractère naturel aux choses de la vie ? D’où la haine contre celui que le peuple idéalise.
Qu’est-ce que les Antillais ont voulu intégrer ? C’est dans l’attitude de Césaire face à la figure de Schœlcher que je veux chercher la réponse. Césaire se jette, à corps perdu, sur l’œuvre de Schœlcher. Il s’est comporté de la même manière avec la langue française ; il en est ressorti poète… poète subversif, remettant en cause les règles de la langue elle-même.


Il s’est jeté, dis-je, dans cette œuvre où foisonnent les idées les plus diverses, les actions les plus inattendues pour l’époque, afin d’en saisir l’essentiel et la place de cette œuvre dans la conscience des descendants d’esclaves.
Césaire voit immédiatement le génie de l’homme du 27 avril 1848 : « Celui de la conscience morale ». Il saisit rapidement l’intelligence, la générosité de l’intelligence de son héros : après trente ans de palabres « il fallait trancher en un jour, Schœlcher eut le mérite de le comprendre ». Parmi les qualités de Schœlcher, il note sa clairvoyance et son obstination mais aussi sa confiance dans les Nègres fondée sur « un amour vrai des noirs »… et « un coup d’œil politique infiniment juste ».
En quelques « mots les plus solennels du dictionnaire », Césaire nous dit l’essentiel sur Schœlcher :

- honnêteté, du latin « onos », « il couvre et protège le berceau d’un peuple et la naissance d’une civilisation »,
- courage :
courage physique
courage moral
courage intellectuel « ayant posé un principe dans la sérénité de son jugement… [il] n’admettait à ce principe aucune entorse, aucune exception, aucune dérogation, pas plus celle du nom que celle de la race et de la couleur »
- l’audace « tranchant comme l’acier »
- la générosité « glorieux comme le soleil ».

Ces qualités, que Césaire découvre, font de Schœlcher un Idéal du Moi. Ce à quoi les Nègres s’identifient c’est la hardiesse de Victor Schœlcher : non seulement l’esclavage devait être aboli immédiatement mais l’égalité des droits entre Noirs et Blancs, l’égalité réelle, l’égalité totale devait être appliquée immédiatement... avec la participation des Nègres au suffrage universel. Sortir de l’état d’esclave pour devenir citoyen est une exigence qui s’est imposée à nous. Il faut nous élever. Cette compulsion de répétition psychique que l’image de Schœlcher exige de nous est un sacrifice pulsionnel.
Ce que Césaire cherche en Schœlcher, c’est l’antidote contre tout ce qui a valeur de rabaissement des Nègres. Césaire comprend du même coup le sens de la dévotion des hommes noirs, pas seulement aux Antilles, envers l’Abolitionniste. Toute notre histoire depuis est devenue un combat pour intégrer, en nous, cet Idéal du Moi.
Les forces que nous appellerons réactionnaires ne se sont jamais trompées sur la valeur subversive de Schœlcher. Dans le premier numéro du journal France-Antilles en 1964, il y a une diatribe instructive contre les organisateurs de la commémoration du 27 avril de cette année là. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les Blancs créoles ont traité pendant des décennies leurs ennemis de Schœlchéro-socialo-communistes.
Mais il est vrai qu’il y a un recul dans les célébrations de Victor Schœlcher. En 1971, la décision a été prise de célébrer, avec l’accord du « Cercle Victor Schœlcher », l’abolition de l’esclavage le 22 mai. Ce choix, juste ou pas, a renforcé une contestation de Schœlcher qui pointait son nez dans les milieux de la gauche et de l’extrême gauche. Il en a résulté un processus de refoulement de Schœlcher.
Des discours extravagants ont circulé sur ce qu’on a appelé « les compromissions de Schœlcher avec les milieux de la bourgeoisie qui avaient intérêt à abolir l’esclavage ». On a semé le doute sur sa sincérité, son dévouement, son désintéressement. On est allé plus loin, on a enlevé sa statue sur une place qui portait son nom et on a changé le nom de cette place. On a tenté pire : on a voulu rayer son nom sur le fronton du premier lycée, une des grandes ambitions de la volonté martiniquaise. D’ailleurs, Césaire ne s’est pas trompé en refusant de faire figurer son nom en lieu et place de celui de l’Emancipateur. Son préconscient n’avait-il pas saisi la haine qui lui (à lui Césaire) était destinée ?
Vous avez compris que cette hostilité contre Schœlcher n’est que le renouveau de l’ancienne. Les organisateurs de cette entreprise de démolition veulent mettre en avant les luttes, la vaillance, la détermination de nos ancêtres esclaves.
Bien, très bien !
Sauf que ce faisant, ils ne se rendent pas compte qu’ils font encore du Schoelchérisme.
Car qui mieux que Schœlcher a mis en valeur le combat des esclaves ?
Qui mieux que Schœlcher a justifié, a légitimé la violence vengeresse des esclaves.
Oui ! le droit pour eux de tuer quiconque porte atteinte à leurs droits humains.


Qui mieux que Schœlcher a tenté de comprendre avec autant d’empathie l’indépendance d’Haïti ? Preuve que c’est une option qu’il n’a jamais condamnée. Mieux, il a même suggéré, comme le patriote portoricain Betances [14], l’idée d’une fédération des Îles indépendantes des Antilles… dans un avenir non défini.
Qu’est-ce à dire ? Sinon que la volonté d’effacer Victor Schœlcher du paysage martiniquais n’est que l’aveu du désir de prendre sa place dans le cœur des Antillais, désir de s’accaparer de son autorité sur l’esprit des masses antillaises. N’est ce pas s’identifier à Schœlcher inconsciemment ? Le désir de tuer le père dans ce cas précis est aussi sa reconnaissance en tant que père tutélaire face auquel on se soumet dans les faits. Toute la politique martiniquaise, antillaise est Schœlchérienne, qu’elle soit départementaliste, autonomiste, indépendantiste. Le processus de refoulement de Schœlcher a entraîné inconsciemment l’identification à l’abolitionniste dont les facettes sont multiples. _ Plus nous rejetons Schœlcher consciemment, plus nous nous retrouvons, inconsciemment, dans nos régressions individuelles, honteusement sous sa domination surmoïque impitoyable. Ceci entraîne des explosions excessives contre lui ; pour un homme soi-disant sans mérite, c’est beaucoup.
Et nous voilà condamnés souvent à faire du mauvais Schœlcher, en attendant de plus en plus que l’Etat français entérine nos décisions, dans un légalisme inquiétant, au lieu de faire appel à la mobilisation du peuple.
Envoyer des représentants du peuple martiniquais ou guadeloupéen à l’assemblée nationale ou au sénat français ou au parlement européen, c’est encore faire du Schœlchérisme. Toute « la classe » politique de Martinique est obsédée par la promotion suprême : être parlementaire, au prix de la liquidation de tout militantisme de base.
Gérer des établissements scolaires, envoyer les enfants dans les meilleures écoles françaises, c’est toujours du Schœlchérisme.
Faire des projets de développement économique tous les dix ans en moyenne, c’est encore faire du Schœlcher qui en a élaboré un en son temps et qui mérite d’être étudié. Comme nos hommes politiques d’aujourd’hui, il voulait améliorer le sort des descendants d’esclaves. Alors que lui n’avait que faire des intérêts des Blancs créoles, nos élus tiennent de plus en plus à ne pas froisser ceux -là. On a souvent évoqué les inconséquences de nos hommes politiques. Je ne partage pas cette analyse superficielle. Ils font, qu’ils soient départementalistes, autonomistes, indépendantistes, ce qu’ils peuvent avec ce modèle intériorisé que représente l ’Abolitionniste.

Que faire ?
Comment sortir du Schœlchérisme ? Faut-il sortir du Schœlchérisme ? C’est à Césaire que je fais appel pour avancer sur ces questions, car c’est Césaire qui a introduit dans la pensée antillaise les principes d’une critique du Schœlchérisme, non pas rejet, mais bien analysé. C’est la capacité à se sentir extraordinairement, proche de Schœlcher, cette capacité à s’identifier à lui au point de se perdre, au point d’affronter le fantasme de mourir, qui permet à Aimé Césaire de s’autonomiser par rapport au Schœlchérisme. Ecoutons Césaire dans le discours du 21 juillet 1951 à la Savane de Fort-de-France :

Je vois bien ce qui lui manque : de n’avoir pas épuisé l’analyse de la notion même de colonisation ; de n’avoir pas vu qu’elle recelait, préformés, tout l’arbitraire, toute l’injustice, toute l’exploitation de l’homme par l’homme et la discrimination raciale et le sadisme et la barbarie.
Et je vois un autre manque : que Schœlcher, ramenant le problème colonial à un problème social, en méconnaissant un aspect, qui est d’être un problème national… Il surestime la civilisation bourgeoise… il a tendance à la doter de pérennité et d’universalité… Schœlcher est logicien et non dialecticien
.

La question nationale martiniquaise semble claire dans l’esprit de Césaire avec la complexité d’être aussi une question sociale, au sein d’un peuple sur la défensive et qui ne se pose pas la question de la nature de sa conscience collective. Personne n’a su poser jusqu’à ce jour la question nationale en reléguant la question sociale au second plan. C’est encore le poids de Schœlcher sur notre pensée politique. Le Schœlchérisme donc n’est ni départementaliste, ni autonomiste, ni indépendantiste. Il est la pâte dans laquelle baignent ces notions manifestes de la vie politique antillaise.
Ce n’est pas le refoulement de Schœlcher de la scène de notre conscience politique qui nous rendra plus martiniquais ou plus guadeloupéen. C’est en permettant à ce passé de prendre toute sa place dans notre présent que nous serons plus libres d’avancer sur d’autres chemins.
Césaire l’a compris : pour exister il faut naître, naître de quelqu’un et plus politiquement naître d’une pensée politique et que, pour croître, on a besoin de l’aide de cette mère. C’est en naissant du discours politique de Schœlcher que Césaire coupe le cordon ombilical pour se fonder :

intègre
Natal
Solennel », c’est à dire nationaliste martiniquais.

Que la montagne est encore verte !
Que chacun puisse dire comme Aimé Césaire :
je commanderai aux îles d’exister !
 ».


[1] Psychanalyste, Fort de France.

[2] Victor Schœlcher, né à Paris le 21 juillet 1804 – mort à Houilles le 25 décembre 1893. Autodidacte et homme politique français, ami et défenseur des Nègres, il fut le principal abolitionniste en 1848.

[3] Aimé Césaire, né à Basse-Pointe le 26 juin 1913 – mort à Fort de France le 17 avril 2008, poète, écrivain, fondateur du mouvement littéraire de la Négritude, homme politique majeur à la Martinique.

[4] « Au pied de John » expression créole... difficilement traduisible en français ; celui qui retourne au « pied de John » revient vers celui qu’il a rejeté avec arrogance pour avoir sa protection ou sa reconnaissance.

[5] Henri Grégoire connu sous le nom d’Abbé Grégoire, né à Vého près de Lunéville le 4 décembre 1750 – mort à Paris le 20 Mai 1831. Evêque de Blois, il prit une part active à la Révolution Française de 1789 en tant que Constituant, Conventionnel, Montagnard. Défenseur des Juifs et des Nègres, il fut fondateur de la société des Amis des Noirs qui joua un rôle décisif dans la première abolition de l’esclavage de février 1794.

[6] William Wilberforce, né le 24 août 1759 à Hull (Angleterre) - mort le 29 juillet 1838 à Londres, il est enterré à l’abbaye de Westminster. Homme politique et philanthrope leader du mouvement d’abolition, il mourut trois jours après avoir reçu l’assurance que la loi d’abolition passerait au parlement.

[7] Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine né à Macon le 21 octobre1790 -mort le 28 février 1869. Poète, écrivain, historien, homme politique français, il sera à la tête de la République en 1848.

[8] Achille Léon Victor Duc De Broglie, né à Paris en 1785 - mort à Paris en 1870, il fut Pair de France, ministre et président du conseil, sous la Monarchie de Juillet. Il fonda et présida la Société pour l’Abolition de l’Esclavage en 1834. En 1840, il présida une commission, qui porta son nom, pour faire avancer progressivement la cause de la liberté des esclaves. Il ne croyait pas à la possibilité d’une égalité des Noirs avec les Blancs. Il était pour l’Abolition avec des conditions.

[9] Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, né à Paris le 29 juillet 1805 -mort à Cannes le 16 avril 1859, penseur politique, historien et écrivain français. Abolitionniste, il était opposé à l’Abolition immédiate des esclaves, mais pour une période d’apprentissage de la liberté. Cet homme qui passe aujourd’hui, en France, pour un grand défenseur de la démocratie, fut hostile à l’idée que les Nègres puissent posséder la terre comme les Blancs.

[10] Agénor, comte de Gasparin, d’origine corse, né à orange le 12 juillet 1810 - mort le 8 mai 1871. IL fut écrivain et théologien protestant.

[11] FREUD, Sigmund, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1939.

[12] Cyrille Charles Bissette, né à Fort Royal aujourd’hui Fort de France (Martinique) - mort le 22 janvier 1858 à Paris, homme de couleur libre, député en 1848 et 1849. Propriétaire d’esclaves, il participe à la répression de la révolte d’esclaves du Carbet. En 1823, il est poursuivi et persécuté pour avoir édité une brochure revendiquant plus de droits pour les hommes de couleur libre et des Noirs affranchis. Condamné et banni des colonies, il va devenir abolitionniste à partir des années 1830. Rival de Schœlcher, il rentre en Martinique en proposant la réconciliation avec les esclavagistes et l’oubli du passé. Il s’est allié aux Blancs créoles, jetant une méfiance durable contre lui.

[13] SCHMIDT, Nelly, Victor Schœlcher, Paris, Fayard, 1994.

[14] Ramon Emeterio Betances, né le 8 avril 1827 à Cabo Rojo (Puerto Rico) - mort le 18 septembre 1898 à Neuilly (France), principale figure du mouvement indépendantiste portoricain. IL prit part à la Révolution de 1848 à Paris et s’engagea pour l’Abolition de l’esclavage à Puerto Rico et à Cuba. Il fut médecin et écrivain. Il était partisan de l’unité des îles de la Caraïbe.




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