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LES TABLETTES DU SAVOIR
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Abdou SYLLA [1]

Depuis les premiers salons des artistes plasticiens sénégalais des années 1973, 1974 et 1975, auxquels il avait pris part, Mamadou Wade est toujours présent sur la scène artistique nationale, en y exerçant diverses activités et en y assumant de nombreuses fonctions. Il y est donc suffisamment connu pour dispenser d’une longue présentation de l’homme, de l’artiste et de l’œuvre. Quelques repères et dates suffiraient.
Cette longue carrière de pratique artistique et de vie professionnelle est ordonnée et éclairée à la fois par le changement et l’innovation.
En effet, dès la fin de sa formation initiale en peinture (1959-1963) à l’Ecole des Arts du Sénégal, il entame une carrière au cours de laquelle il alterne pendant longtemps stages et activité professionnelle.
En 1963-1964, dans le cadre du projet de Senghor et de Papa Ibra Tall de création d’une Tapisserie nationale, il est envoyé effectuer un stage à la Manufacture des Gobelins à Paris. Il en revient en 1966 et est immédiatement affecté à la Manufacture nationale de Tapisserie, créée et transférée la même année à Thiès. Il est associé là, en qualité de formateur, à la formation de techniciens en lice et d’artistes peintres jusqu’en 1970. L’année suivante, il est envoyé à nouveau effectuer un stage à l’Ecole des Beaux-arts d’Aubusson, en France ; il en revient à la fin de l’année et réintègre la Manufacture de Thiès jusqu’en 1978.
Ainsi, outre son perfectionnement professionnel pendant toutes ces années (1964-1978), Mamadou Wade a contribué à la formation de nombreuses promotions de techniciens de tapisserie et d’artistes peintres, tout en faisant tisser plusieurs œuvres personnelles par la Manufacture.
Puis, en 1978, il bénéficie d’une bourse de l’Etat du Sénégal qui lui permet de s’embarquer pour l’Union soviétique pour un nouveau stage à l’Institut Sourikov de Moscou. Au bout de trois ans, il part pour l’Académie royale des Beaux-arts de Bruxelles (Belgique), où la formation en décoration monumentale était assurée en quatre ans. Il y obtient son diplôme en 1986 et revient au pays.
Une nouvelle phase s’ouvre alors dans sa vie professionnelle, celle de l’administration et de la gestion culturelles ; car dès son arrivée, il est affecté dans l’administration centrale du ministère de la culture, d’abord au service du personnel, puis à l’Ecole des arts ; il transite ensuite successivement à la division du Fonds d’aide de la Direction des Arts, au Musée Dynamique jusqu’à sa suppression en 1990 et enfin à la Galerie nationale d’Art, où la gestion de la salle d’exposition lui est confiée. A la fin de l’année 1990, il sollicite et obtient le départ volontaire de l’administration, mettant ainsi fin à une carrière de fonctionnaire de près de trente ans.


Il se consacre alors pendant quelques années, de 1991 à 1996, exclusivement à la pratique artistique, en qualité d’artiste indépendant. En septembre 1996, un local plus spacieux et plus approprié lui est prêté au centre-ville ; il l’aménage et le transforme d’abord en atelier/salle d’exposition, puis, au début de l’année suivante, en une galerie, qu’il baptise Galerie Waly, du nom du père de son mécène. Mais cette expérience de galeriste est de courte durée, en raison des difficultés de rentabilisation de l’espace ; il y met fin en 1998.
La même année, le Village des Arts accueille ses premiers pensionnaires et un atelier lui est attribué par le ministère de la culture. Depuis lors, il y poursuit sa vie artistique, tout en y assumant de nouvelles responsabilités, en qualité de secrétaire élu du Comité des Résidents du Village, jusqu’en janvier 2009.
Le cheminement de Mamadou Wade est ainsi parsemé de changements fréquents qui, à travers une formation professionnelle dont la durée et la diversité des spécialités sont à la source de sa maîtrise incontestable des techniques de peinture et de tapisserie, mais aussi de décoration murale et de mosaïque, puis une longue expérience professionnelle de formateur et de manager culturel, et enfin de pratique artistique, en font désormais un authentique technicien, dont la polyvalence facilite l’implication, depuis plusieurs décennies, dans la vie des arts plastiques sénégalais contemporains.
Grâce à cette technicité et à cette polyvalence, Mamadou Wade capitalise une production artistique riche et diversifiée, constituée de peintures naturellement, mais aussi de tapisseries, de fresques et de décorations murales.
Et comme il poursuit son labeur depuis lors, sans interruption, il expose chaque année, individuellement ou en groupe, au pays ou à l’étranger, où il est impliqué dans plusieurs réseaux de partenariat et où il séjourne souvent. Dans la pratique artistique également, Mamadou Wade procède à des changements fréquents, qui prennent parfois la forme d’innovations, qui portent tout à la fois sur la thématique, les techniques, les couleurs que les supports et l’encadrement.
Ainsi, de la toute première période de création, du temps de la toute puissance de Senghor et de la Négritude (1960-1975), pendant laquelle la plupart des artistes faisaient comme ceux de l’Ecole de Dakar, et où le plus souvent ils reproduisaient dans leurs œuvres des statues et des masques, des signes et des symboles de l’Afrique ancienne qu’il fallait magnifier, jusqu’au cours des années 90, Mamadou Wade n’a jamais cessé d’évoluer et de varier dans son activité de création. Ainsi, progressivement, la présence de l’Afrique a régressé, la géométrisation et les formes volumétriques ont été allégées, l’écriture s’est orientée vers plus de simplicité et de purification, plus de sobriété et de raffinement, les compositions sont devenues moins denses et moins lourdes, plus légères et plus claires.


Convaincu que l’évolution dans l’art est fille de recherche, de changement et d’innovation, Wade a commencé, en 2005-2006, à peindre sous forme d’enveloppes et de plumes ; les lettres, appelées en wolof Bataaxal, symbolisant les lettres, ont immédiatement fait penser et suggérer la plume, Xalima ; il a donc peint, pendant quelque temps, sur les surfaces de ses toiles, des enveloppes, puis en même temps, des plumes.
Bataaxal et Xalima ont renvoyé, en 2006-2007, à cette réalité si familière de notre culture religieuse, la Tablette du Savoir, appelée Alluwa, et utilisée traditionnellement par les talibé dans les écoles coraniques, daara, et sur laquelle sont transcrits les versets des sourates du Saint Coran qu’ils doivent mémoriser.
Comme tout le monde le sait, les alluwa sont des tablettes en bois de forme ovale vers le haut, le bas étant sectionné et rectiligne, et de dimensions variables (la longueur varie entre 30 et 50 cm, la largeur entre 20 et 30 cm).
Innovation incontestablement inédite dans les arts plastiques sénégalais, elle a suscité un intérêt réel dans le corps des professionnels eux-mêmes, dont il a pris en compte les observations et suggestions.
Tout au début, Wade représentait sur les surfaces des toiles des formes en alluwa, dans un coin, à droite ou à gauche, au centre, en haut, ou en bas ; soit une, soit plusieurs formes sur une même surface ; aux dimensions variables et aux couleurs parfois différentes de celles de la toile ou du papier, de manière à créer des contrastes. Dans ces œuvres déjà, Wade varie les dimensions, les formes et les couleurs ; puis, sur les surfaces des alluwa ainsi créées sur celles des toiles, il se plaît à créer d’autres formes ; autant de moyens d’enrichir et de diversifier son expression.
Puis, à partir de 2007, il a commencé à confectionner des alluwa proprement dites, sur lesquelles il peint maintenant ; il a peint, pendant quelque temps, sur une seule surface, comme pour les toiles ou le papier, comme des œuvres à accrocher. Ensuite, il a peint sur les deux faces, en les considérant comme des œuvres à contempler sur les deux faces à la fois. Ce qui induit, tout naturellement, une nouvelle approche de l’œuvre, notamment la manière de la présenter. Pour cela, il a eu l’idée de créer un support de présentation et, en collaboration avec un sculpteur, il a confectionné un support métallique, grâce auquel l’œuvre est présentée, avec la possibilité d’examiner les deux faces ; désormais, l’œuvre peut être présentée dans un espace, dans un salon, dans une cour, etc.
Les tablettes sont confectionnées sur contreplaqué, dont l’épaisseur varie entre 8 et 15 mm, la hauteur comme la largeur varient selon sa volonté. Depuis le début de l’année 2009, il agrandit les formats des tablettes, tout en se complaisant à peindre sur de touts petits formats. Il fabrique également et peint des portes, sous forme de tablettes, avec possibilité d’ouverture ; certaines sont de grandes dimensions.
Wade poursuit l’expérimentation, en explorant les perspectives d’améliorer et de développer l’innovation ; comme par exemple présenter les œuvres sous différents angles et possibilités : accrochées, suspendues, sur supports, etc. En même temps, il continue d’explorer les possibilités de diversifier et d’enrichir son langage plastique, en collant soit des morceaux de bois, soit du papier sur les surfaces des alluwa et en peignant dessus.

3. Mamadou WADE, Tablette du savoir, 2009, acrylique sur bois, 101x37cm.

4. Mamadou WADE, Tablette du savoir, 2009, acrylique sur bois, 57x52cm.

Une nouvelle approche et une nouvelle vie sont ainsi données à l’œuvre de peinture, sans changement fondamental de nature de l’œuvre d’art ; car il utilise les mêmes techniques de peinture, pour réaliser des tableaux de peinture.
Le travail créateur, les recherches et les innovations qu’il suscite n’engendrent sans doute pas le progrès en art, mais peuvent provoquer enrichissement, renouvellement et diversification de l’art.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar, Sénégal.




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