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BIENNALE DE VENISE : ENTRE CONSTRUIRE, DETRUIRE ET CONNECTER DES MONDES
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Ethiopiques n°83.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : El Hadji Malick NDIAYE [1]

Le projet de la 53e Biennale de Venise (7 juin - 22 novembre 2009) vacille entre l’utopie et le bons sens. La traduction du très ambitieux titre de l’événement Making World (Construire des Mondes) convoque une diversité de méthodes relatives au processus de création. Selon son directeur artistique Daniel Birnbaum, philosophe et recteur de la Staedelschule de Francfort, le titre connote différents sens selon les langues : une manière de faire, une technique architecturale, une profondeur théologique, etc. Toutefois, pour les artistes, il évoque une pluralité de réponses ; pour les œuvres, il se matérialise dans l’ambivalence des objets. Nous avons enquêté sur une sélection de travaux choisis pour la particularité de leur démarche par rapport au projet initial du commissaire.
Le défi de la construction des mondes prend l’allure d’une connexion entre eux dans le pavillon égyptien. Présenté par Stéfania Angarano, dont la Galerie Mashrabia est installée au Caire, l’exposition Lightly Monumental (Légèrement Monumental) fusionne les travaux de deux artistes : le peintre Adel el Siwi (1952) et le sculpteur Ahmad Askalany (1978). Leur rencontre, au-delà d’une connexion générationnelle, expose surtout dans les deux travaux, « ce qu’il y a de plus avant-gardiste dans le traditionnel ». La peinture monumentale d’Adel el Siwi, qui rappelle l’héritage égyptien, s’ancre dans un présent actualisé par une synthèse efficace de l’abstrait et du figuratif. Il entre dans un dialogue éloquent avec l’ironie du langage d’Ahmad Askalany sur la quotidienneté, exécutée avec des feuilles de palmier tressées.


Dans les espaces de Telecom Italia, le Gabon est représenté par Yvette Berger, de son nom d’artiste Owanto. Son projet, présenté par le Centre d’art Contemporain de Malaga, est une autobiographie de la généalogie et un hommage à la famille. Le Phare de la Mémoire est réparti en trois segments. La première partie de l’installation est une maison où sont intercalées des photos qui racontent la jeunesse de la mère de l’artiste et une vidéo de sa fille de 16 ans. Dans le second axe qui est photographique, plusieurs images prises à travers le monde posent en différentes langues la même question : « où allons-nous ? » En guise de réponse, Owanto nous guide dans la troisième section constituée de panneaux de signalisation. Digitalisés en un langage minimaliste, les idéogrammes du code de la route sont remplacés par des silhouettes de statues traditionnelles qui sont autant d’allusions à la famille (la mère et l’enfant). Ces panneaux, en aidant à une lecture plus directe, constituent, comme le rétroviseur, la mémoire qui nous éclaire. Dans les Giardini, l’œuvre de George Adeagbo est une suite à cette réflexion sur la connexion. L’installation en trois parties intitulée La création et les créations… ! (2009) relate et connecte différents temps et contextes. Sous formes d’archives, sont exposés des poèmes dans plusieurs langues, objets divers, masques et coupures de journaux faisant allusion aux actualités passées et présentes : politique, culture, immigration, etc.
A l’arsenal, la construction des mondes devient un travail sur des lieux imaginaires. L’installation Human Being @ work (2009) (L’humanité au travail) de Pascale Martine Tayou est une commande du commissaire à l’artiste ; elle est composée de travaux faits en atelier ou réalisés sur place, mixés à des objets (sculptures, néons, sièges, etc.) qui proviennent de collections privées. Elle est composée de 7 cases, rythmées de vidéos qui résultent d’un long voyage de l’artiste. Cet empilement des mondes n’est qu’une illustration des théories sur la mondialisation. Exposée à deux pas de là, l’œuvre de Moshekwa Langa puise dans le même registre, mais connecte le temps et l’espace des mégalopoles. Avec Temporal Distance (with a criminal intent), you will find us in the best places (2009), il présente une vaste installation de bobines, de bouteilles et divers matériaux qui, sous la forme d’une tectonique des plates, exhume les routes et déplacements des cartographies. Côtoyant l’installation de Mosehkwa Langa, The Greater G8 Advertising Market Stand (2007-2009) d’Hanawana Haloba est un comptoir où sont disposés des produits de consommation, largement commercialisés dans les pays en voie de développement et dont chaque visiteur peut se servir librement. Cet espace de socialisation, hautement symbolique, interpelle la mainmise des grandes puissances sur le commerce international et révèle plutôt une usure des mondes.
Il est toujours difficile de donner une vue globale de la Biennale de Venise. Car en dehors du projet du commissaire principal, chaque pays présente ses propres artistes dont la sélection lui revient entièrement. Cependant, il y a eut chez le commissaire une volonté affichée d’innover [2] et de montrer des œuvres qui dépaysent. Mais il faut dire de manière générale - et en se tenant aux objets exposés à l’Arsenal et aux Giardini - que malgré quelques pièces de taille, l’ensemble forme une vive sensation de déjà vu. De telle sorte qu’on est tenté de se demander s’il n’était pas plus judicieux de déconstruire des mondes, plutôt que de les construire.


[1] Université Rennes II.

[2] La nouveauté est dans l’aménagement des espaces, cafeteria et librairie confiés à des artistes afin que la Biennale ne se limite plus à l’événementiel, mais devienne un lieu permanent de socialisation de l’art.




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