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DU FUSIL A LA PLUME, LA VALORISATION DE L’AMITIE ET DE L’AMOUR DANS HOSTIES NOIRES DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Alioune DIAW [1]

Publié en 1948, Hosties noires est souvent présenté comme un recueil très engagé composé de pièces inspirées par l’expérience assez récente de la guerre et dans lesquelles Senghor s’insurge contre le sort réservé à ses frères de race [2]. Rangé dans la catégorie de la poésie militante par certains, il est considéré comme « le plus accusateur des recueils » du chantre de la Négritude [3]. Sans être fausse, cette lecture est trop réductrice parce que ne prenant pas en compte la grande part que le poète-soldat y réserve à l’amour et à l’amitié. Transformant en objet poétique ce que lui et ses compagnons ont vécu, Senghor écrit des textes où ces deux nobles sentiments sont constamment célébrés.
Pour analyser la prise en charge des thèmes de l’amitié et de l’amour par la parole poétique senghorienne, nous verrons, dans un premier moment, en quoi Hosties noires peut être considéré comme une poésie de l’amitié et, dans un deuxième temps, nous analyserons la relation entre la poésie, l’amour et la mort.

I. HOSTIES NOIRES, UNE POESIE DE L’AMITIE

La poésie de Chants d’ombre exprime, de manière générale, un sentiment de nostalgie de l’Afrique en développant l’un des mythes favoris de Senghor : le Royaume d’enfance [4]. Dans Hosties noires, la tonalité et l’orientation changent. Le recueil « marque l’évolution intérieure d’un homme qui accède à la pleine maturité de sa pensée tout en approfondissant sa communion avec son peuple humilié et, au-delà, avec ses frères des autres races et du continent » [5]. Son séjour européen et les réalités qu’il découvre lui donnent une ouverture d’esprit qui le conduit à faire de l’amitié la pierre angulaire sur laquelle il va bâtir son œuvre. Aussi nous attèlerons-nous à analyser comment l’amitié est la principale motivation du poète d’abord, ce qui fonde, à travers le texte, la solidité des liens amicaux ensuite, et, enfin, à mettre en exergue la manière dont se formule l’éloge des amis.
Dans Hosties noires, il existe des éléments paratextuels et des éléments textuels qui autorisent à parler d’une poésie de l’amitié. Le recueil se particularise, entre autres, par le fait qu’il est le seul de Senghor contenant un poème liminaire. Et, aussi bien par son dédicataire que par son contenu, le « Poème liminaire » annonce des textes dans lesquels l’amitié sera particulièrement valorisée. Le dédicataire, Léon Gontran Damas, est un fidèle compagnon de Senghor dans la lutte pour la défense et l’illustration de la race noire [6]. La dédicace peut non seulement se lire comme un témoignage d’une longue amitié, mais aussi une politesse rendue au poète guyanais qui avait dédicacé à Senghor son ouvrage Retour de Guyane et lui avait aussi dédié le poème « Ils sont venus ce soir » qui ouvre Pigments [7]. L’espace poétique transformé en lieu d’échange de bons procédés [8], il s’établit « une sorte de dialogue à distance [entre deux amis] séparés par la guerre mais aussi par des prises de position divergentes » [9]. En effet, à la différence de Damas qui, dans « Et cætera », s’adresse avec une rare violence aux Anciens Combattants Sénégalais [10], Senghor prend fait et cause pour eux. Dès l’ouverture du poème, le chantre de la Négritude confond compagnonnage, amitié et fraternité et justifie sa prise de parole (en d’autres termes sa poésie) par les liens qui l’unissent aux Tirailleurs. Il apostrophe « ses frères » à l’ouverture et à la clausule du poème en usant de ce qu’il appelle les parallélismes asymétriques. Voici ce qu’il écrit au début :


Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?
 » [11]

avant de clore ainsi :

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang
Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort ?
 » [12].

Parmi les autres dédicataires, il y a Pierre Achille, le fils du Martiniquais Louis Achille dont Senghor avait fait la connaissance grâce à ses amis Césaire et Damas. Cet ancien secrétaire particulier de Senghor a beaucoup servi la cause nègre et l’Afrique [13]. La dédicace fonctionne alors comme une marque de reconnaissance envers un ami fidèle du continent noir. D’ailleurs, le choix du texte qui lui est dédié s’inscrit dans cette logique : il s’agit du premier poème de la section « Ethiopie » intitulé « A l’appel de la race de Saba » dont la naissance, placée sous le signe de l’Afrique-Mère, est liée à des événements historiques récents [14].
Aux frères Henri et Robert Eboué, avec qui il a partagé une partie de sa captivité et qui sont les enfants du Gouverneur Félix Eboué (son futur beau-père), Senghor dédicace « Au gouverneur Eboué » [15]. Parmi les nombreux amis que le poète s’est fait lors de la guerre et qui sont souvent de simples soldats, les frères Eboué se distinguent par leur instruction. Delas souligne : « Il (Senghor) s’est fait de nouveaux amis, les simples tirailleurs qu’il cite et auxquels il dédie certains poèmes, mais aussi des gens instruits comme les deux fils du gouverneur Eboué, Henri et Robert » [16]. La signification de la mention de ces deux frères dépasse le cadre des relations personnelles. Il s’agit, pour Senghor, de magnifier les liens solides que les intellectuels noirs africains ont tissés avec leurs frères de la diaspora, des liens raffermis par le sentiment d’appartenance à une même communauté et de partage d’un même destin. Et le plus bel exemple de cette amitié inaltérable est celui qui a uni Senghor à Césaire, à qui est dédié le quatrième poème de Chants d’ombre qui s’ouvre par ce verset très éloquent : « Au Frère aimé et à l’ami, mon salut abrupt et fraternel ! » [17]. Le qualificatif « aimé » qui accompagne « frère » installe ces mots dans une bivalence voulue. L’auditeur (car la poésie est d’abord à écouter) comprend à la fois une allusion à Césaire (Au frère Aimé Césaire) et la place de choix que ce « frère » occupe dans le cœur du poète de Chants d’ombre : il est un plus-que-frère, il est un « frère aimé ».
Abdoulaye Ly, cadet et compagnon politique de Senghor, est le dédicataire de « Camp 1940 ». Comme Senghor, il fut incorporé dans l’armée française et connut la captivité. Dans ce poème, le poète évoque la bravoure des soldats qui, malgré les affres de la guerre, choisissent de rester fidèles à leurs engagements et d’apporter la joie à un monde européen meurtri en racontant à ses « grands enfants roses, [ses] grands enfants blonds, [ses] grands enfants blancs/ Qui se retournent dans leur sommeil, hanté des puces du souci et des poux de captivité / Les contes des veillées noires » [18] et en dansant « le dimanche aux sons du tam-tam des gamelles » [19]. N’est-ce pas là un hommage rendu à un jeune compatriote et une invite à une redécouverte de la richesse d’un patrimoine traditionnel commun ?
« Femmes de France », qui témoigne de la gratitude du poète-soldat (et avec lui, tous les Tirailleurs Sénégalais) envers les Françaises pour leur courage mais surtout le réconfort et le soutien qu’elles apportent [20], est dédié à Mademoiselle Jacqueline Cahour. En célébrant les femmes de France, le poète d’Hosties noires a une pensée particulière pour celle qui fut sa marraine de guerre et à qui il a été lié par une amitié profonde [21].
La dédicace de « Aux soldats négro-américains » est adressée à Mercer Cook, intellectuel noir américain que Senghor a connu à Paris. Par cet acte, le poète sénégalais témoigne d’une amitié qui n’est pas seulement fondée sur un commun désir de défendre la race noire, mais sur un amour partagé de la littérature [22].
Le texte qui clôt le recueil est dédié à Georges et à Claude pompidou. Le choix est loin d’être gratuit. En choisissant le couple Pompidou comme dédicataire de « Prière de paix », Senghor immortalise, par la puissance du verbe, une amitié qui a catalysé ses premiers choix [23] et une affection qui l’a aidé à surmonter nombre de difficultés. Jean-René Bourrel note à juste titre que « la dédicace de ce poème-prière qui donne au recueil Hosties noires l’ample final d’un offertoire suffit à exprimer « l’affection fraternelle » qui a toujours uni Senghor à Georges Pompidou (1911-1974), mais aussi à la famille de son épouse Claude » [24]. La solidité de l’amitié entre Senghor et Georges Pompidou se redonne à lire dans Elégies majeures, le recueil de la maturité. Le poète sérère y compose une très touchante pièce dans laquelle il l’apostrophe à cinq reprises avec trois occurrences de l’appellation « ami » (nous pourrions parler de chiffre symbolique). Il l’appelle aussi « Georges ami » et « mon plus-que-frère » [25]. La force de leur amitié se manifestait dans ce que le poète appellera le jeu du « qui perd gagne de l’amitié » [26].
De même que le choix des dédicataires peut se comprendre comme un hommage rendu à des amis, de même les affirmations et les postures du poète concourent à percevoir Hosties noires comme une poésie de l’amitié.


Dès le début du recueil, l’auteur se présente non pas comme celui qui, en tant que poète noir, chante les Nègres pour révéler leurs civilisations, mais bien comme le héraut qui ne laissera pas la gloire de ses camarades tomber dans les abîmes de l’oubli où « les louanges de mépris [veulent les] enterrer furtivement » [27]. L’association, dans ce verset, des substantifs antonymiques permet la dénonciation de la rhétorique démagogique des autorités politiques françaises de l’époque. A partir de ce postulat, le travail poétique senghorien se conçoit comme un accomplissement d’un devoir de mémoire, une force qui pérennise les éclatantes prouesses de ces anonymes héros noirs. Une telle préoccupation se justifie d’autant plus que même les marques d’affection de leurs proches à leur égard manquent de sincérité, s’ils ne disparaissent pas tout bonnement. Ecoutons le poète se désoler :

Nous n’avons pas loué de pleureuses, pas même les larmes de vos femmes anciennes
-Elles ne se rappellent que vos grands coups de colère préférant l’ardeur des vivants.
Les plaintes des pleureuses trop claires
Trop vite asséchées les joues de vos femmes, comme en saison sèche les torrents du Fouta
Les larmes les plus chaudes trop claires et trop vite bues au coin des lèvres oublieuses
 [28].

Dans la représentation senghorienne, l’oubli, cette seconde mort, est pire que la mort physique. Le poète se transforme alors littéralement en Résistant contre l’arbitraire. Le devoir de mémoire conduit même à une redéfinition du concept de noblesse. Dans son auto-représentation à l’intérieur de ses poèmes, le neveu de Sira Badral n’est plus noble par la naissance ; il l’est par la parole, par son statut de voix du peuple [29]. Aussi formule t-il profondément le vœu de remplir sa nouvelle mission : « Ah ! puissé-je un jour d’une voix couleur de braise, puissé-je chanter / L’amitié des camarades fervente comme des entrailles et délicate, forte comme des tendons » [30]. Ainsi donc, Senghor se fait le porte-parole de ses frères d’armes.
Après la légitimation de sa démarche, le poète d’Hosties noires souligne la solidité des liens amicaux que l’épreuve de la guerre crée entre les compagnons d’armes. Dans un monde européen marqué par les inégalités, les haines et les mépris, un monde dont Césaire notera dans le Cahier la désorientation [31], la fraternité des armes a la capacité exceptionnelle de supprimer toutes les inégalités. N’est-ce pas là une victoire sur l’idéologie nazie ? Subjugué par ce miracle, le poète en rend compte à sa mère, d’abord dans chant IV de « A l’appel de la race de Saba » :

Dans l’ombre, Mère – mes yeux prématurément se sont fait vieux – dans le silence et le brouillard sans odeur ni couleur
Comme le dernier forgeron. Ni maîtres désormais ni esclaves ni guelwars ni griots de griot
Rien que la lisse et virile camaraderie des combats, et que me soit égal le fils du captif, que me soient copains le Maure et le Targui congénitalement ennemis
 [32],


puis dans le chant VI :

Car nous sommes là tous réunis, divers de teint – il y en qui sont couleur de café grillé, d’autres bananes d’or et d’autres terre de rizières
Divers de traits de costume de coutumes de langue ; mais au fond la même mélopée de souffrances à l’ombre des longs cils fiévreux
Le Cafre le Kabyle le Somali le Maure, le Fân le Fon le Bambara le Bobo le Mandiago
Le nomade le mineur le prestataire, le paysan et l’artisan le boursier et le tirailleur
Et tous les travailleurs blancs dans la lutte fraternelle
 [33].

Ce message adressé à la mère est plein de sens. D’une part, il informe la mère sur les conditions de vie de son fils [34]. D’autre part, il marque comment la guerre, née de la division des hommes, crée, par un surprenant effet de renversement, une communion des peuples et des races. Dans un monde déshumanisé, les soldats s’épanouissent dans l’amitié et l’affection. Les relations se nouent sans masques ni préjugés parce que, naïfs (au sens de "proche de l’origine", "qui représente bien la chose telle qu’elle est") comme le volontaire libre que chante le poète, tous les soldats sont habillés de « la robe candide du martyr » [35]. Aussi le poète accueille-t-il avec chaleur et spontanéité ses frères noirs américains célébrés comme les messagers de la paix et d’espoir : « J’ai touché seulement la chaleur de votre main brune, je me suis nommé : "Afrika" / Et j’ai retrouvé le rire perdu, j’ai salué la voix ancienne et le grondement des cascades du Congo » [36]. Ces versets révèlent une pratique récurrente dans Hosties noires consistant à partir des événements du présent européen pour évoquer l’Afrique. Dans « Camp 1940 », le camp est présenté comme « un vaste village de boue et de branchage, un village crucifié par deux fosses de pestilences » [37] et l’ambiance ainsi décrite :

Et le vent est guitare dans les arbres, les barbelés sont plus mélodieux que les cordes des harpes
Et les toits se penchent écoutent, les étoiles sourient de leurs yeux sans sommeil
-Là haut là haut, leur visage est bleu-noir
 [38].

Les éléments de cette description rappellent, à bien des égards, « Nuit de Sine », même si les situations sont totalement opposées : l’enfer de la guerre a remplacé l’harmonie paradisiaque du royaume d’enfance [39]. Dans la même logique, les discussions avec le compatriote « Dyallo » sur le pont d’un bateau dans la période de tensions d’avant guerre font revivre les souvenirs du pays natal :

Nous parlions de l’Afrique.
Un vent tiède nous apportait son parfum plus chaud de femme noire
Ou celui que le vent souffle d’un champ de mil quand se heurtent les épis lourds et que vole au-dessus une poussière or et brun
 [40].

L’ambiance entre les nouveaux amis est à l’image de celle des soirées gymniques, comme le confie le poète à sa mère : « Reconnais ton fils parmi ses camarades comme autrefois ton champion, Kor Sanou ! parmi les athlètes antagonistes » [41]. C’est dire que l’image de l’Afrique apparaît derrière chaque détail de la vie européenne.
L’amitié est aussi et surtout don de soi. Dans Hosties noires, ce sentiment qui naît dans l’épreuve se fortifie dans le rassemblement et le soutien réciproque. Les frères d’armes représentent les seuls et uniques appuis devant la menace permanente de la mort, comme en témoigne ce verset : « La mort nous attend peut-être sur la colline ; la vie y pousse sur la mort dans le soleil chantant » [42]. Aussi le renforcement des liens amicaux constitue-t-il la dernière source de bonheur pour Senghor et ses compagnons qui ne savent « pas s’[ils] respireront à la moisson [et] pour quelle juste cause [ils] auront combattu » [43]. Leur amitié fraternelle étant toujours menacée, les frères d’armes se lient par un pacte tacite d’honneur pour ne jamais trahir. Réactualisant l’art du tagg (généalogie panégyrique), le chantre de la Négritude place sa poésie sous le sceau de l’oralité et use du vocatif pour s’adresser à Mbaye Diop :

Oh ! toi qui ajoutas quels clous à ton calvaire pour ne pas déserter tes compagnons
Pour ne pas rompre le pacte tacite
Pour ne pas laisser ton fardeau aux camarades, dont les dos ploient à tout départ
Dont les bras s’alanguissent chaque soir où l’on serre une main de moins
Et le front devient plus noir d’être éclairé par un regard de moins _ Les yeux s’enfoncent quand s’y reflète un sourire de moins
 [44].


Dans ce contexte, le poète ne peut que souffrir de la mort de ses amis, et plus encore quand il s’agit de ses frères noirs plongés dans un conflit qui n’est pas le leur. Le paroxysme de la douleur est traduit dans « Chant de printemps » grâce à la conjugaison de l’image du sang et du feu [45]. Cependant la mort ne suffit pas pour rompre les liens unissant les combattants. La puissance de l’amitié lui permet de se perpétuer au-delà de le mort. Senghor interpelle ses frères disparus :

Ecoutez-moi, Tirailleurs à la peau noire, bien que sans oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit […]
Nous vous apportons, écoutez-nous, nous qui épelions vos noms dans les mois que vous mouriez
Nous, dans ces jours de peur sans mémoire, vous apporter l’amitié de vos camarades d’âge
 [46].

Porte-parole de ses frères, le poète-soldat se propose de révéler à l’humanité tout entière la grande bravoure et le haut sens de l’honneur qui marquaient ses amis et qui les rendent immortels. Au moment où certains Français n’avaient pas hésité à collaborer avec le régime nazi et avaient cherché à entrer dans les bonnes grâces de l’occupant allemand, les héros que chante Senghor avaient préféré la souffrance à la fuite. Ainsi, même si « les chemins invitent à la liberté, ils ne partiront pas. Ils ne déserteront les corvées ni leur devoir de joie » [47]. L’honneur, le maître-mot de l’éthique senghorienne [48], parcourt tout le recueil. Dans le mépris et le dénuement, ces hommes ont su garder cette vertu qui les rend supérieurs à leurs bourreaux. Les poèmes comme « Taga de Mbaye Dyôb », « Lettre à un prisonnier » ou « Au gouverneur Eboué » traitent diversement de la question de l’honneur. Dans le premier poème, écrit pour « dire [le] nom et [l’] honneur » [49], la tradition orale du tagg permet de faire d’un anonyme un héros dont le retour sera célébré dans la plus grande allégresse, comme l’annonce Senghor :

Les vierges du Gandyol te feront un arc de triomphe de leurs bras courbes, de leurs bras d’argent et d’or rouge
Te feront une voie de gloire avec leurs pagnes rares des Rivières du Sud.
Lors elles te feront un collier d’ivoire de leurs bouches qui parent plus que manteau royal
Lors elles berceront ta marche, leurs voix se mêleront aux vagues de la mer
 [50].

Dans « Au Gouverneur Eboué », le poète opère un travail exceptionnel sur le nom et la nomination. Pour célébrer la décision historique du gouverneur Félix Eboué, Senghor le rebaptise : « Ebou-é ! Et tu es la pierre sur quoi se bâtit le temple et l’espoir / Et ton nom signifie "la pierre" et tu n’es plus Félix ; je dis Pierre Eboué » [51].
A la fin de son recueil, le chantre de la négritude en fait des poèmes pour assurer le repos de ses amis disparus [52] avant de prononcer la « Prière de paix ». L’esprit de paix qui marque le texte final du recueil est lié au sentiment d’amour qui habite le poète et qui est lisible tout au long de Hosties noires.


2. LA POESIE, L’AMOUR ET LA MORT

L’éloignement et les difficultés liées à l’événement de la guerre poussent le poète noir à développer une poésie de l’amour dans laquelle la mère, l’Afrique (les deux sont souvent confondues dans la vision de l’écrivain) et la France sont portées au plus haut point de l’estime. Dans sa représentation fortement informée par la pensée biblique, il met en relation la mort des héros qu’il chante et l’amour.
De tous les grands poètes de la Négritude, Senghor est celui qui a le plus chanté l’amour. Il affirme dans Ethiopiques : « Mon empire est celui d’Amour » [53]. La lecture de Hosties noires révèle comment ce sentiment permet de supporter les épreuves de la guerre et de triompher de la mort. « Chants de Printemps », pièce dont le titre tranche avec l’esprit général du recueil, s’inscrit dans cette logique. Il se présente comme un dialogue à distance entre le poète et sa bien aimée. En proclamant le baiser de l’aimée « plus fort que la haine et la mort » [54], Senghor marque la victoire de l’Amour sur la Mort.
L’idée de l’amour est inséparable, chez le poète de Joal, de la figure de la mère, figure dont il ne prend réellement conscience de la beauté et de la valeur que lorsqu’il se retrouve exilé en Europe dans un milieu physiquement et humainement hostile [55]. Quand la mort plane au-dessus de sa tête et que l’angoisse l’habite, c’est la figure de la mère qui lui sert de secours :

Mère sois bénie !
J’entends ta voix quand je suis livré au silence sournois de cette nuit d’Europe
Prisonnier de mes draps blancs et froids bien tirés, de toutes les angoisses qui m’embarrassent inextricablement
Quand fond sur moi, milan soudain, l’aigre panique des feuilles jaunes
Ou celles des guerriers noirs au tonnerre de la tornade des tanks
Et que tombe leur chef avec un grand cri, dans une grande giration de tout le corps
 [56].

Par la parole, la mère (r)établit le contact avec le fils. Celui-ci, perdu dans le labyrinthe européen, regrette et se confesse :

Ah me pèse le fardeau pieux de mon mensonge
Je ne suis plus le fonctionnaire qui a autorité, le marabout aux disciples charmés.
L’Europe m’a broyé comme le plat guerrier sous les pattes pachydermes des tanks
Mon cœur est plus meurtri que mon corps jadis, retour des lointaines escapades aux bords enchantés des Esprits
 [57].

Dans le désordre de la guerre, seule la mère permet de retrouver toute la lucidité pour continuer la mission de chanter les valeurs de la race noire. Aussi le poète-soldat n’hésite-t-il point à la supplier « de lui venir en aide pour qu’il puisse redonner vie aux anciennes légendes et à la fierté de ses pères » [58]. De son côté, la mère souffre de l’éloignement de son enfant et « pleure le transfuge à l’heure de faiblesse qui précède le sommeil » [59].
La communication entre les deux êtres favorise la redécouverte du village natal. Se servant du leitmotiv « Mère, sois bénie », Senghor se souviens : « Je me rappelle les jours de mes pères, les soirs de Dyilôr / Cette lumière d’outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir » [60]. Supprimant les frontières du temps et de l’espace, il retrouve l’ambiance de la maison paternelle :

Je suis sur les marches de la demeure profonde obscurément.
Mes frères et mes sœurs serrent contre mon cœur leur chaleur nombreuse de poussins.
Je repose la tête sur les genoux de ma nourrice Ngâ, de Ngâ la poétesse
Ma tête bourdonnant au galop de mon sang de pur sang
Ma tête mélodieuse des chansons lointaines de Koumba l’Orpheline
 [61].

L’usage, dans ces versets, du présent de l’indicatif et du participe présent superpose le passé et le présent, et le fils de Dyogoye retrouve la chaude douceur de la maison paternelle.
La figure de la mère fait naître le souvenir de l’Afrique et, par la même occasion, le désir de retrouver les douceurs de ses veillées. C’est comme si, redevenu un « enfant qui se souvient […] et qui pleure » [62], le poète d’Hosties noires recherchait la tranquillité dans la chaleur du regard et de la voix de la mère : « Reçois-moi dans la nuit qu’éclaire l’assurance de ton regard / Redis-moi les vieux contes des veillées noires, que je me perde par les routes sans mémoire » [63].
Dans un univers européen hostile et hanté par la mort, Senghor mesure à sa juste valeur les charmes de sa lointaine Afrique, « là-bas se trouvent à la fois sa patrie et sa mère ; la noblesse et la fraternité, la sagesse et la joie y sont confondues ; là-bas se trouvent ses valeurs, son Moi véritable » [64]. L’amour et le souvenir favorisent une transfiguration idéalisante. L’Afrique chantée dans Hosties noires c’est l’Afrique de l’honneur et de la bravoure, « l’Afrique qui se dresse » [65]. Si Senghor chante le gouverneur Eboué, c’est surtout parce que celui-ci est l’incarnation de l’honneur légendaire du continent noir : « Tel un Askia du Songhoï, Gouverneur au panache de sourire / Tu es la fierté simple de l’Afrique mienne, la fierté d’une terre vidée de ses fils » [66]. L’amour de la Terre-Mère procure la force mentale qui, comme le souligne Lilyan Kesteloot, « est, de l’aveu de ceux qui ont vécu la prison ou les camps, la seule capable de faire "tenir" » [67].
L’amour que le poète porte pour l’Afrique justifie d’ailleurs toute la colère nourrie à l’endroit de l’Europe blanche prise pour entièrement responsable de la guerre et qui « pendant quatre siècles de lumières […] a jeté la bave et les abois de ses molosses sur [ses] terres » [68]. Pourtant, le vœu le plus cher du poète est d’échapper au sentiment de haine qui le menace parce qu’au fond de lui-même, il nourrit un grand amour pour la France.
Dès le « Poème liminaire », le chantre de la Négritude semble lever toute équivoque qui pourrait naître des reproches lancés à l’Europe destructrice de l’avenir de l’Afrique et du monde : « Ah ! ne dites pas que je n’aime pas la France » [69]. L’amour de Senghor pour la France n’est point un secret. Au risque de paraître contradictoire, il témoigne, dans Hosties noires, son attachement à ce pays. Et si c’est grâce à la figure féminine qu’il maintient le contact avec l’Afrique, c’est aussi à travers cette même figure qu’il perçoit le visage qu’il préfère de sa terre d’adoption ; le visage d’un pays fraternel. Dans « Femmes de France » qu’il dédie à Jacqueline Cahour, le jaali africain s’autorise à chanter les femmes de France avec les « notes claires du sorong » [70] en prenant la précaution de leur demander d’accepter « que le rythme en soit barbare, les accords dissonants »69. Le poète-soldat n’oublie pas que ces femmes ont, avec leurs « lettres » [71] et leurs « mots doux comme sein de femme »70, pu bercé les nuits des soldats et leur redonner réconfort, espoir et amour dans ces heures de solitude et d’angoisse. Elles représentent la face la plus humaine de la Métropole, celle qui favorise le contact avec l’autre :


Et leurs fronts durs pour vous seules s’ouvraient, et leurs mots simples pour vous seules
Etaient clairs comme leurs yeux noirs et la transparence de l’eau.
Seules vous entendiez ce battement de cœur semblable à un tam-tam lointain
 [72].

Ecartelé entre son attachement profond pour son Afrique natale et son faible pour la France, le pays colonisateur, le neveu de Sira Badral crie sa douleur : « Ah !ne suis-je pas assez divisé ? » [73]. C’est la face douloureuse de l’amour.
Les sentiments de Senghor envers la France se donnent entièrement à lire dans « Prière de paix » qui clôt le recueil et où le poète chrétien formule cette prière : « Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du Père » [74], parce que, avoue t-il, il a « une grande faiblesse pour la France » [75].
La pensée catholique qui sous-tend une telle démarche et qui est très présente dans tout le recueil introduit, dans les poèmes, une relation entre l’amour et la mort. En effet, la mort, dans Hosties noires, fonctionne comme un acte de sacrifice suprême par lequel ceux qui donnent leur vie le font pour sauver l’humanité tout entière. Le titre du recueil est d’ailleurs très explicite dans ce sens. Il renvoie à la conception catholique de la mort du Christ. Pour Janet G. Vaillant d’ailleurs, le choix du titre repose sur une double signification : « Il peut signifier soit "victimes noires" soit " hosties noires" au sens de l’hostie de la communion catholique. Ce titre, poursuit-elle, suggère ainsi que les Noirs ont été à la fois les victimes et le sacrifice sur l’autel des causes européennes » [76]. Comme le Christ donc, les Tirailleurs sénégalais meurent pour la Rédemption de la race une humaine. Ils ont offert « leurs corps de dieux, gloire des stades, pour l’honneur catholique de l’homme » [77] et ont accompli la parole de Saint-Paul : « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable » [78]. Mourir par amour est, pour les soldats noirs, ce qui rend possible la renaissance de l’Afrique ravagée depuis plusieurs siècles par la traite négrière et la colonisation, mais aussi ce qui redonne un sens à la vie des hommes parce que leur redonnant l’espoir. Ainsi, le poème « Au Gouverneur Eboué » se clôt sur ces versets :

Voilà que l’Afrique se dresse, la Noire et la Brune sa sœur
L’Afrique s’est faite acier blanc, l’Afrique s’est faite hostie noire
Pour que vive l’espoir de l’homme
 [79].

Une telle vision fournit les preuves d’une intériorisation par l’ancien séminariste du schéma invariant chrétien qui se décrit ainsi : par amour pour les hommes, pécheurs par essence, Dieu fait mourir le Christ. Cette mort se révèle donc la rançon à payer pour racheter les fautes de l’humanité. Oumar Sankharé et Alioune Diané soulignent à partir de là qu’« il y a de la mort dans l’amour et de l’amour dans tout ce qui meurt. Cette loi énigmatique qui est inscrite dans l’écartèlement de la croix est à la base d’un itinéraire résumé par le schéma invariant chrétien » [80]. Le rapprochement avec le Christ se présente sur le mode du parallélisme dans Chants d’ombre quand le poète disait en s’adressant au Seigneur :

J’oublie
Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui croulèrent les empires
Les mains qui flagellèrent les esclaves, qui vous flagellèrent
Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé
 [81].

Ces paroles, en reprenant les termes de la Passion du Christ, élèvent le peuple noir à un niveau proche de celui du Fils de Marie [82]. Dans Hosties noires, la relation est maintenant de l’ordre de la substitution. Autrement dit, ce n’est plus le Christ qui est sur la croix, mais bien l’Afrique :


Seigneur, au pied de cette croix – et n’est plus Toi l’arbre de douleur, mais au-dessus de l’Ancien et du Nouveau Monde l’Afrique crucifiée
Et son bras droit s’étend sur mon pays, et son côté gauche ombre l’Amérique
Et son cœur est Haïti cher, Haïti qui osa proclamer l’Homme en face du Tyran
 [83]. Mais, puisqu’il se sait porteur d’un amour pour sa terre natale d’abord, pour sa terre d’adoption ensuite, et pour toute l’humanité enfin, le poète d’Hosties noires confond toutes les races dans son hommage. Son catholicisme est Amour de Dieu et Amour de tous les hommes. Faisant sien le précepte biblique qui demande d’aimer son prochain comme soi-même [84], il sollicite la bénédiction de « tous les peuples d’Europe, tous les peuples d’Asie tous les peuples d’Afrique et tous les peuples d’Amérique » [85]. Ainsi, la fin du recueil marque l’achèvement d’un parcours spirituel qui élève le poète à la dimension de Messager de paix, et la poésie au niveau d’une Parole d’amour et de communion. Tout cela sous la bénédiction du Seigneur qui protège l’humanité qui revient de son égarement « SOUS L’ARC-EN-CIEL DE [SA] PAIX » [86].

CONCLUSION

Poésie de circonstances, Hosties noires permet au chantre de la Négritude de passer de l’expérience douloureuse et traumatisante de la guerre à l’écriture poétique, de chanter l’amitié et l’amour et de transmuer la souffrance en joie. La solidité des liens qui unissent les héros glorifiés au poète justifie la création poétique. Dès lors, dans ce deuxième recueil, Senghor se donne pour mission de valoriser ces héros anonymes que sont ses compagnons noirs, mais aussi tous ceux qui ont combattu pour l’honneur de l’Homme. En même temps, il révèle l’immense amour qui le lie à sa mère, à l’Afrique, à la France et à l’humanité tout entière. En définitive, nous pouvons dire qu’au commencement d’Hosties noires » étaient l’amitié et l’amour, et la parole poétique est née pour dire : " Homme, je t’aime !"

BIBLIOGRAPHIE

Textes de Senghor

Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990.
La Poésie de l’action. Conversations avec Mohamed Aziza, Paris, Stock, 1980.

Autres recueils poétiques

CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1971.
DAMAS, Léon Gontran, Pigments. Névralgies, Paris, Présence Africaine, 1972.

Ouvrages cités

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[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

[2] En 1948, c’est-à-dire juste trois années après la parution de son premier recueil, SENGHOR publie Hosties noires composé de vingt poèmes écrits entre 1936 et 1945. Il se divise en deux ensembles intitulés « Ethiopie » (six poèmes) et « Camp 1940 » (douze poèmes) encadrés par le « Poème liminaire » et la « Prière de paix ».

[3] PAGEARD, Robert, Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française en Afrique au sud du Sahara, vol 1, Des origines à 1978, sous la direction de Ambroise Kom, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 291.

[4] Lire, à ce sujet, Geneviève LEBAUD, Léopold Sédar Senghor ou la poésie du royaume d’enfance, Dakar, N.E.A., 1976.

[5] BOURREL, Jean-René, Œuvre poétique complète de Léopold Sedar Senghor, Edition critique coordonnée par Pierre Brunel, Paris, CNRS Editions, 2007, p. 131.

[6] Rappelons que Damas, Césaire et Senghor forment le triumvirat qui a lancé le mouvement de la Négritude à Paris dans les années 1930.

[7] Publié en 1937, Pigments de DAMAS marque une étape majeure dans la lutte des jeunes intellectuels noirs pour la reconnaissance des valeurs du monde noir. Pour Jacques CHEVRIER, ce recueil marque, avec le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, « le coup d’envoi du mouvement de la Négritude ». Cf. Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984, p. 5.

[8] Cf. LY, Amadou, « Senghor et un poète de l’anthologie : le poème liminaire d’Hosties noires et son dédicataire », in Ethiopiques, numéro 61, Hommage à Léopold Sédar Senghor à l’occasion de son 90ème anniversaire, octobre 1996.

[9] BOURREL, Jean-René, op.cit., p.170.

[10] Nous pouvons y lire, par exemple, ces mots :
Aux Anciens Combattants Sénégalais
Aux Futurs Combattants Sénégalais
à tout ce que le Sénégal peut accoucher
de combattants sénégalais futurs anciens
de quoi-je-me-mêle futurs anciens
de mercenaires futurs anciens
(…)
Moi
je leur dis merde
et d’autres choses encore
(…)
Moi je leur demande
de commencer par envahir le Sénégal
Moi je leur demande
de foutre aux « Boches » la paix
, Pigments. Névralgies, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 79-80.

[11] In Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990, p. 55. Toutes nos références renvoient à cette version définitive des poèmes de Senghor.

[12] P.56.

[13] Pierre Achille (1907-1990) a, comme Senghor, fait carrière dans l’armée française et participé à la guerre. En 1947, il devient directeur intérimaire des Editions Présence Africaine et secrétaire particulier de Senghor jusqu’en 1948, l’année de son mariage. Il vécut ensuite dans plusieurs pays africains avant de se fixer en Côte d’Ivoire où il dirigea les archives de l’Assemblée nationale à partir de 1961.

[14] Ce poème marque la solidarité de Senghor avec l’Ethiopie envahie par les troupes de Mussolini le 3 octobre 1935. Pour le poète, qui a fait de ce pays le symbole de l’Afrique indépendante parce qu’il n’a jamais été colonisé, cette agression ne peut être que dénoncée. Marie-Madelaine MARQUET note au sujet de cette invasion que le « jour où dix-sept divisions italiennes envahissent le territoire éthiopien doit être considéré comme une date importante dans l’histoire des nationalismes africains », Le Métissage dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, Dakar, N.E.A., 1983, p. 65.

[15] C’est le deuxième poème de la section « Camp 40 » qui comprend des poèmes écrits à une période correspondant, à une exception près, à la période de captivité. Il suit « Au Guélowar » écrit en l’honneur du Général De Gaulle. Les deux poèmes forment, selon Jean-René BOURREL, « un diptyque de gloire » dans lequel Senghor, après avoir rendu hommage à De Gaulle, le chef de la France libre, salue le « premier » Résistant de la France d’outre-mer, op. cit., p.190.

[16] Léopold Sédar Senghor, Le Maître de langue, Paris, Aden, 2007, p.157.

[17] P. 11. Sur la solide amitié de ces deux poètes, Armand GUIBERT rapporte que l’un d’eux (il affirme ne plus savoir lequel) a confié : « Je l’ai admis une fois pour toutes comme il m’a admis une fois pour toutes », Léopold Sédar Senghor, Paris, Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui » no 82, p. 23.

[18] P. 75.

[19] P. 76.

[20] Ces propos d’un tirailleur sénégalais cités par Charles ONANA expriment à quel point les soldats africains ont été touchés par la gentillesse des Françaises : « Les femmes de France, surtout les femmes âgées, ont toujours eu une attention délicate et leur apitoiement vis-à-vis des troupes africaines dont les conditions de vie étaient si dures nous a été d’un grand secours. Elles ont contribué avec leurs humbles mais si chaleureux moyens, pour une bonne part, à la défense du territoire national », in La France et ses tirailleurs. Enquête sur les combattants de la République 1939-2003, Paris, Editions Duboiris, 2003, p. 99.

[21] Les biographes ne sont pas d’accord sur les types de relations que Senghor a entretenus avec Mademoiselle Jacqueline Cahour. Pour DELAS, cette amitié profonde n’a jamais évolué en amitié amoureuse (op. cit., p.158), alors que pour Joseph-Roger de BENOIST, Senghor « se lia d’une affectueuse amitié avec Jacqueline [et qu’] il est probable qu’il y eut des projets de mariage », in Léopold Sédar Senghor, Paris, Beauchesne, 1998, p.38-39. J.-G. VAILLANT mentionne qu’« il est presque certain que Senghor avait pris des engagements avec Jacqueline Cahour, la sœur de Claude Cahour Pompidou, durant les années 1940 et que c’est lui qui a rompu quand il a décidé d’entrer en politique sous la bannière de la négritude », Vie de Léopold Sédar Senghor, Noir, Français et Africain, Paris, Editions Karthala, 2006, p.14.

[22] Senghor a connu Mercer Cook chez Louis Achille, frère de Pierre Achille, où se rencontraient des intellectuels noirs de divers horizons. Le contact avec les Noirs américains lui permit de mieux comprendre leur culture, leur pensée et leurs problèmes. Mercer Cook, combattant infatigable pour la promotion des littératures nègres, se lia d’amitié avec Senghor qu’il retrouvera plus tard quand il sera nommé ambassadeur des Etats-Unis au Sénégal. Les deux amis purent continuer leur collaboration.

[23] Voir DELAS, op. cit., p.76.

[24] Op. cit., p.203.

[25] « Elégie pour Georges Pompidou », in Elégies majeures, VII, p. 321.

[26] II., p. 317.

[27] « Poème liminaire », p. 55.

[28] « Aux Tirailleurs sénégalais morts pour la France », p. 64.

[29] Se sentant coupable d’avoir donné une autre orientation à sa mission, le poète demande pardon à la princesse Sira Badral, fondatrice de la lignée des Guelwars du Sine, dont serait issue la famille paternelle de Senghor :

Pardonne-moi, Sira-Badral, pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit – neveu s’il a lancé sa lance pour les seize sons du sorong.
Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple mais d’être son rythme et son cœur
Non de paître les terres, mais comme le grain de millet de pourrir dans la terre
Non d’être la tête du peuple, mais bien sa bouche et sa trompette », « Poème liminaire », p. 55.

[30] « Aux Tirailleurs sénégalais morts pour la France », p. 65.

[31] Dans le Cahier d’un retour au pays natal, Aimé CESAIRE prophétise ainsi la faillite de l’Occident :

Ecoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
, Paris, Présence Africaine, 1971, p. 119-121.

[32] P. 59.

[33] P. 61.

[34] Ces révélations ne sont pas sans importance si l’on connaît l’importance des classes sociales dans la société sénégalaise traditionnelle de manière générale et dans la société sérère en particulier. Dans cette société, par exemple, les griots n’avaient pas le droit d’entrer dans les concessions des hommes libres durant tout l’hivernage ni de partager le même puits. Cet isolement se poursuivait au-delà de la mort parce que le griot sérère avait pour tombe le tronc d’un baobab, d’où la formule « Téy nga déé dug guy ni géwélu séréér », c’est-à-dire « Tu vas périr et être introduit dans un baobab comme un griot sérère ».

[35] « Désespoir d’un volontaire libre », p. 66.

[36] « Aux soldats négro-américains », p. 89.

[37] P. 75.

[38] P.76. C’est nous qui soulignons.

[39] Le poète reprend les mêmes éléments. Il écrivait dans Chants d’ombre : « Là haut, les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne / A peine » avant de poursuivre « Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ? ». C’est nous qui soulignons.

[40] « Méditerranée », p. 62.

[41] « A l’appel de la race de Saba », VI, p. 61.

[42] Ibid., V, p. 60.

[43] « Prière des Tirailleurs sénégalais », p. 70.

[44] « Taga de Mbaye Dyôb », p. 80. Lilyan KESTELOOT aborde brièvement la question de la forme orale de l’écriture poétique senghorienne dans le chapitre « Senghor et l’oralité » de son ouvrage Les Poèmes de L. S. Senghor, Issy-Les-Moulineaux, Saint Paul, (Collection « Comprendre »), 1987, p. 99-100.

[45] P. 86 : « Et voici que les édifices de ciment et d’acier fondent comme la cire molle aux pieds de Dieu.
Et le sang de mes frères blancs bouillonne par les rues plus rouges que Nil – sous quelle colère de Dieu ?

Et le sang de mes frères noirs les Tirailleurs sénégalais, dont chaque goutte répandue est une pointe de feu à mon flanc ». C’est nous qui soulignons.

[46] Aux Tirailleurs sénégalais morts pour la France », p. 64.

[47] « Camp 40 », p. 76. Cela n’est pas sans rappeler l’esprit des résistants sénégalais dont Faidherbe disait : « Ces gens-là, on les tue ; on ne les déshonore pas », cf. Daniel DELAS, op. cit., p.150. Le poète-président en tirera par la suite la devise de l’armée sénégalaise : « On nous tue mais on ne nous déshonore pas ».

[48] Cf. La Poésie de l’action. Conversations avec Mohamed Aziza, Paris, Stock, 1980, p. 236.

[49] Le poète affirme à trois reprises son intension de chanter l’honneur de Mbaye Dyôb. Il écrit au début : « Mbaye Dyôb ! je veux dire ton nom et ton honneur » (p.79), poursuit à la fin de la première strophe : « Dyôb ! – je veux chanter ton honneur blanc » (p.79), avant de clore par « Dyôb ! je dis ton nom et ton honneur » (p.80).

[50] P. 80.

[51] « Au Gouverneur Eboué », p. 73. Félix Eboué était le gouverneur du Tchad. Il a été le premier officier français à répondre à l’appel du 18 juin du Général de Gaulle. Senghor en fait le symbole de l’Afrique résistante. Sur la question de l’honneur dans Hosties noires, lire l’article d’Alioune DIANE « (Re)dire l’honneur dans Hosties noires : éthique d’une pratique littéraire », in Un autre Senghor, textes réunis par Jean François DURAND, Montpellier, Centres d’Études du XXe siècle, 2000, p. 191-202.

[52] Il clôt le poème « Thiaroye » par ce verset : « Dormez ô Morts ! et que ma voix vous berce, ma voix de courroux que berce l’espoir », p. 91.

[53] « Le Kaya-Magan », p. 105.

[54] P. 87.

[55] Il écrit dans « Femme noire » :
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie et de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur comme l’éclair d’un aigle », p. 16.

[56] « A l’appel de la race de Saba », I, p. 57.

[57] « Ndessé », p.82. Lilyan KESTELOOT note que ce « poème est déclenché par une lettre qu’on lui envoie avec des nouvelles de sa mère : On m’écrit que tu blanchis. Ce vieillissement fait jaillir en lui des paroles de regret, de remord, op. cit., p. 36.

[58] VAILLANT, J. G., op. cit., p.216.

[59] « A l’appel de la race de Saba », IV, p. 59.

[60] Ibid.

[61] II, p.58.

[62] « Ndessé », p.82.

[63] « Ndessé », p.82.

[64] SAHEL, André, « Eveil à un rêve : Essai sur la structure des "Chants d’ombre" de Léopold Sédar Senghor », in Hommage à Léopold Sédar Senghor, homme de culture, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 328.

[65] « Au Gouverneur Eboué », p. 74.

[66] Ibid.

[67] Op. cit., p. 38.

[68] « Prière de paix », p. 93. Notons, avec Lilyan KESTELOOT, que « Senghor parle de l’Europe, non des Allemands : il rejette la responsabilité collectivement sur tous les belligérants confondus, Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie… », op. cit., p. 37.

[69] P. 56.

[70] P. 78.

[71] Ibid.

[72] Ibid.

[73] « Poème liminaire », p. 56. Cet écartèlement est traduit dans Chants d’ombre sous la forme d’un dilemme amoureux en ces termes :

Choisir ! et délicieusement écartelé entre ces deux mains amies
-Un baiser de toi Soukeïna ! – ces deux mondes antagonistes
Quand douloureusement – ah ! je ne sais plus qui est ma sœur et qui ma sœur de lait
De celles qui bercèrent mes nuits de leur tendresse rêvée, de leurs mains mêlées
Quand douloureusement – un baiser de toi Isabelle ! – entre ces deux mains ».
Que je voudrais unir dans ma main chaude de nouveau »
« Que m’accompagnent koras et balafong »
, III, p. 30.

[74] III, p. 94.

[75] IV, p. 95.

[76] Op. cit., p. 213.

[77] « Prière des Tirailleurs sénégalais », p. 68.

[78] Epître de Paul aux Romains, XII, 1. Nos références bibliques sont tirées de La Sainte Bible, traduction d’après les textes originaux hébreu et grec par Louis Segond, Alliance Biblique Universelle, Edition revue avec références, 1993.

[79] P. 74.

[80] SANKHARE, Oumar et DIANE, Alioune, Notes sur les Elégies majeures de Léopold Sédar Senghor, Dakar, P.U.D., 1993, p. 37. Lire aussi l’article d’Alioune DIANE : « Le statut du récit invariant chrétien dans les Elégies majeures », in Ethiopiques, numéro 60, 1er semestre 1998.

[81] « Neige sur Paris », p. 22.

[82] Voir Matthieu XX, 19 ; Luc XVIII, 32-33 ; Marc X, 34.

[83] « Prière de paix », I, p. 92.

[84] « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », dit La Bible. Voir, par exemple, Matthieu, XXII, 39 ; Marc, XII, 31 ; Romains, XXXIII, 9.

[85] « Prière de paix », V, p. 96.

[86] Ibid.




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