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« LA BALLADE KHASSONKE DE DIOUDI » DE L. SEDAR SENGHOR : UNE ODE A L’AMOUR ABSOLU
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Amadou LY [1]

1. LA BALLADE

Lorsque Senghor fait paraître ses poèmes dans un volume unique après qu’ont été publiés les premiers recueils (Chants d’ombre, en 1945 ; Hosties Noires, en 1948 ; Ethiopiques, en 1956 et Nocturnes, en 1961), il y ajoute, sous le titre de « Traductions », quelques poèmes-chants :

- « Chant du feu » (chant bantou)
- « L’Oiseau d’amour » (chant bambara du Mali)
- « Dongo le Vautour » (chant de guerre bambara)
- « Ballade de Samba-Foul » (traduit du peulh)
- et, enfin, « Ballade khassonkée de Dioudi », sans autre précision dans le titre, mais avec, à la clausule, l’indication « Poème traduit du khassonké ».

Définitions : Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle (Paris, Larousse, 1867) Ballade = Chanson à danser. Puis sorte d’ode divisée en stances (8, 10 ou 12 vers) égales + un dernier couplet plus court appelé envoi, et dans laquelle le dernier vers ou les deux derniers vers de la première stance sont répétés à la fin de toutes les autres. Normalement : 3 strophes + 1 reprise. [Ballade redoublée] –Aujourd’hui, ode d’un genre familier et le plus souvent légendaire et fantastique : les Ballades de Schiller, de Goethe, de Burger, d’Uhland. Les Ballades suédoises, allemandes, écossaises. Lafrénaie-Vauquelin, in Art poétique :

… Des troubadours
Fut la rime trouvée en chantant leurs amours ;
Et quand leurs vers rimés ils mirent en estime,
Ils souriaient, ils chantaient, ils ballaient sous leur rime.
Du son se fit sonnet, du chant se fit chansons,
Et du bal la ballade en diverses façons.
Ces trouvères allaient par toutes les provinces
Sonner, chanter, danser leurs rimes chez les princes
.

Arrivé au Nord de la France, le poème connaît des transformations. Il prend un caractère plus sérieux (entre chant royal et rondeau). Il se prête à tous les sujets, se faisant ici l’écho de la douleur ; là, servant de voile aux légères amours. Les plus grands compositeurs français de la ballade furent : Froissart, Charles d’Orléans, Villon, Clément Marot, puis, au XVIIe, La Fontaine, Mme de Deshoulières, et au XIXe siècle, Victor Hugo … puis Gérard de Nerval. L’article conclut : « On trouve des ballades libres chez tous les peuples, on peut même dire que partout la poésie a commencé par des chants populaires qui n’étaient en réalité que des espèces de ballades (…) ».
On peut cependant soupçonner Senghor d’avoir porté son dévolu sur cette « ballade khassonkée » parce qu’elle lui offrait l’occasion, dans sa quête d’une restauration de la dignité des Noirs africains, de montrer qu’il existe un pendant africain à la ballade européenne, et en particulier à l’une des plus célèbres, la ballade Léonore que Burger « (Gottfried August : 1747-1794) poète allemand, auteur de ballades d’inspiration populaire : Léonore 1773 » a consacrée comme un chef d’œuvre du genre (Dictionnaire Hachette-encyclopédie illustré). Voici, en effet, cité par le Grand Larousse, un résumé de cette ballade telle que Mme de Staël, dans De l’Allemagne (œuvre éminemment fondatrice du romantisme français) le résume :

Une jeune fille s’effraye de n’avoir point de nouvelles de son amant parti pour l’armée ; la paix se fait ; tous les soldats retournent dans leurs foyers. Les mères retrouvent leurs fils, les sœurs leurs frères, les époux leurs épouses (…) et la joie règne dans tous les cœurs. Léonore parcourt en vain les rangs des guerriers, elle n’y voit point son amant ; nul ne peut lui dire ce qu’il est devenu. Elle se désespère.

[Son désespoir la pousse au blasphème, et c’est le soir que la Mort vient la chercher sous les traits de son amoureux et l’amène très loin, en croupe sur son cheval. Arrivés dans un cimetière], « alors le chevalier perd par degrés l’apparence d’un être vivant : il se change en squelette, et la terre s’entrouvre pour engloutir sa maîtresse et lui ».
On voit là un thème très fécond, depuis la mort de la belle Aude, dans La Chanson de Roland, jusqu’au chevalier des « Elfes » de Nerval…


2. « LA BALLADE DE DIOUDI » (L. S. Senghor)

Le texte

Il n’existe que sous sa version française, laquelle a dû connaître une première mouture, la traduction du khassonké vers le français, réalisée par un auteur inconnu, mais qui n’est pas Senghor, ce dernier ne connaissant pas la langue africaine de départ. Le texte tel que publié est probablement le produit d’un « lissage » que Senghor, le poète, a opéré sur la traduction initiale. Car certaines tournures stylistiques sont recherchées et ne relèvent que de l’afféterie propre à Senghor telle qu’on la rencontre souvent sous sa plume, dans ses propres poèmes et textes en prose.
Voici, à titre d’exemple, quelques passages notables qui permettent de penser que c’est une version assez différente du texte original dû à un artiste inconnu ou déjà ancien et donc « retravaillé » par la transmission orale sur plusieurs générations :
« Jeunes filles, dont le regret sait si bien faire battre le cœur des hommes les plus froids, vous qui pouvez, d’un coup d’œil, faire plus de mal que le fusil chargé jusqu’à la gueule et plus de plaisir que la vue du Fleuve après une longue marche dans le désert, écoutez l’histoire de Dioudi, qui est morte d’amour. Guerriers qui faites trembler l’ennemi, qui vous précipitez sur lui avec l’impétuosité du Fleuve après le premier orage, vous dont la valeur défend les jeunes filles de la servitude et des brutalités des envahisseurs, écoutez l’histoire de Séga, qui est mort d’amour.
Bakary était un grand roi, qui commandait à tout le Bakounou. Son nom était vénéré par les habitants de cent villages et faisait l’effroi de ses ennemis, parce qu’il avait un grand nombre de vaillants guerriers dont la bravoure était irrésistible. Le tata de Bakary était une grande forteresse dans laquelle il avait grand nombre d’esclaves, des armes, des tissus, des vivres et de l’or en quantité. Car Bakary était le chef le plus puissant du pays. Bakary possédait toutes les richesses, mais ce qu’il avait de plus précieux, c’était sa fille, la belle Dioudi ».
Senghor n’a pas non plus daté ce texte ; il ne l’a pas situé (où l’a-t-il recueilli ? selon quels procédés ?). Mais on peut penser que c’est au cours de ses recherches de terrain, pour un corpus destiné à soutenir ses travaux pour une thèse de linguistique africaine, dans les années 1930 (vers 1934-35). En tout cas, on trouve ce texte tel quel dès la première mouture des Poèmes de L. S. Senghor en 1964 (publiés du vivant de Senghor sous une forme définitive, en 1990, avec le titre d’Œuvre poétique).

L’ « histoire »

C’est une « ballade khassonkée », selon Senghor ; comme le texte précédent est une « ballade toucoulore » (sic). Le concept est occidental, français en l’occurrence. Senghor, dans un souci de typologie des genres, que l’on retrouve dans nombre de ses écrits, a classé ses textes en fonction de critères formels. On remarque en effet le retour de formules (mais selon le principe du « parallélisme asymétrique » cher à Senghor).

« Jeunes filles…écoutez l’histoire de Dioudi, qui est morte d’amour »
« Guerriers… écoutez l’histoire de Séga, qui est mort d’amour »
« C’est Sega que Dioudi aime.
Séga aime Dioudi, Dioudi aime Séga
Dioudi aime Séga, Séga aime Dioudi (2 fois)
Sega aime Dioudi, la fille du Roi »
.

L’histoire se passe dans un royaume, le royaume khassonké (le Khasso est un ancien royaume à cheval sur la Falémé et le Haut-Sénégal, avec comme capitales Niamina, puis Médine, puis Kayes). Le roi de l’histoire s’appelle Bakary ; son royaume est en guerre contre les Bambara (rappel : les Khassonkés sont des Peulhs, même s’ils ne parlent plus la langue).
Ce texte se signale à l’attention par le fait qu’il est l’un des très rares, à tonalité épique, où l’amour occupe une place centrale. De fait, les prouesses guerrières, même si elles sont présentes, ne servent que de toile de fond aux affres de l’amour. Il y est question de guerres, du début à la fin, et le héros Séga se signale comme un héros hors pair, dont les exploits guerriers sont réels et admirables, quoiqu’ils soient seulement évoqués. Décrits et détaillés, ils auraient fondé une véritable épopée ; mais tel n’est pas le désir de l’auteur (des auteurs) anonyme(s) du récit). Ce sont l’amour et ses conséquences qui constituent l’objet de ce texte. Dioudi, fille de roi, et belle, donc promise implicitement à un roi ou à un prince, tombe amoureuse de Séga, qui est son exact contraire : fils de roturiers, et pauvre de surcroît (cf. le principe de la coïncidentia contrariorum : symbolique de l’union des opposés). Cet amour traduit une mésalliance dans une société de type féodal et risque donc d’induire le désordre. En outre, on sait qu’en ces temps-là (et même, jusqu’à nos jours, l’actualité en donnant quelques illustrations) la virginité est un impératif catégorique pour la jeune fille de quelque rang social que ce soit, les princesses étant évidemment (pour les conséquences possibles au plan interétatique) davantage attendues sur ce point. La littérature, les contes, en particulier, donnent de nombreux cas de ruse pour contourner l’interdit.
Cette « ballade khassonkée » est un véritable hymne à l’amour ; car, de manière générale, l’amour n’est jamais central dans le texte, y compris le conte même. En effet, l’amour sert d’amorce à des contes (tels les exploits de Lièvre au tir à l’arc), justifie une quête aventureuse d’objets divers exigés par le père pour marier sa fille, ou une entrave à l’action du héros épique (comme chez Samba Guéladio Diégui pris dans les délices de … Capoue sur le chemin de son accomplissement héroïque). L’amour, en règle générale, est négativement connoté. Peut-être est-ce pour écarter toute velléité de perturbation de la société, de son organisation par le fait que l’amour n’est pas « rationnel » ou « raisonnable » et qu’il risque d’introduire dans les relations sociopolitiques cette folie que Racine a bien illustrée dans le personnage de Phèdre. (« C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »).


Mais il y a là une ambivalence, car l’Amour est aussi le principe de la cohésion du Cosmos (principe de l’attraction universelle). Si, donc, Dioudi est une ballade qui met en avant l’Amour qui triomphe de tous les obstacles - n’est-il pas, selon certaines sources, fils de deux allégories, de Pôros (Expédient) et de Pénia (Pauvreté) ? -, il se trouve qu’il est en même temps source d’insatisfaction puisque sa complétion est la fin de son existence. En effet, même dans les contes de fée à issue heureuse pour le couple de héros (« ils se marièrent, vécurent heureux et eurent de nombreux enfants »), on est bien en peine de donner une idée de ce bonheur que procure l’amour triomphant autrement que par cette formule stéréotypée.
Ce n’est que l’Amour contrarié qui est fécond en faits, événements et rebondissements, et la littérature abonde de récits où les héros meurent de leur amour, ce qui constitue de cet état de faits en un motif littéraire dont Roméo et Juliette sont la référence paradigmatique universellement acceptée.
Le récit ne dit pas comment les deux amoureux parvinrent à surmonter les obstacles que l’on devine nombreux (strophe 16) du fait même de la puissance de Bakary, père de Dioudi (strophes 3, 4, et 5), et du nombre élevé des prétendants (strophe 8) de cette beauté extraordinaire (strophe 7). C’est qu’en effet l’amour donne de l’esprit aux plus sots, et on peut penser que c’est ici, comme dans la plupart des situations de cette nature, la fille qui trouve le moyen de leurs rencontres (cf. par exemple, dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais, l’épisode de la partition de Rosine). En tout cas, le texte (strophe 17) le dit très clairement : « L’amour sait réunir les amants en même temps qu’il aveugle et rend sourds ceux qui gardent les jeunes filles ».
L’amour lui-même est aveugle, et ne s’arrête pas aux catégories et barrières que la société met en place, et même, il transforme le réel et pare l’objet aimé de toutes les vertus physiques et morales exigibles. On en a un exemple dans le fameux passage du Misanthrope de Molière où le personnage (Alceste) montre les prodiges de l’amour. Et les Wolof ont un adage : bëtub mbëggéel jéelnë gakk-gakk (l’œil de l’amour ne s’arrête pas aux défauts).
Cependant, il y a dans la nature même de l’homme quelque danger à être heureux : les dieux (le destin) sont jaloux (strophe 23) et ne souffrent pas de voir les hommes longtemps heureux, et l’amour entraîne presque toujours la perte de qui le ressent, surtout s’il est comblé. On a ici une rencontre avec le mythe de Psyché et Eros. Séga va s’illustrer à la guerre contre les Bambaras, se faire un nom, connaître la perfection, devenir le parangon de l’homme idéal (strophes 40, 42, 44, 48, 52), cependant que Dioudi se morfond et tremble pour la vie de son ami. De surcroît, voilà qu’elle constate que son ventre s’arrondit, et son père, le Roi Bakary, furieux, promet la mort à l’audacieux suborneur de sa fille. Mais cette dernière refuse obstinément de révéler le nom de l’auteur de sa grossesse, malgré les privations et tortures que cela lui vaut. Le père met en avant la raison d’Etat, l’ordre social, le caractère emblématique de la famille royale qui doit être exemplaire.
Il est remarquable que Séga le mal-né, le roturier, par son mérite personnel (exploits guerriers) accède au sommet de la hiérarchie sociale, à la noblesse (« Tu es mon égal », lui dit Bakary quand il revient (strophe 52) couvert de gloire et de butin, « Dis-moi ce que tu désires ; je te jure que je te l’accorderai »). Celle qui aurait fait sa joie n’est plus de ce monde, ce qui évite le « happy end » qui aurait tué le pathos et aboli toute dimension extraordinaire de l’affaire. L’amour heureux n’est pas pour les héros !
La mort de Séga, Séga qui à son tour meurt d’amour, est un fait tout à fait singulier dans ce genre de récits, en Afrique de l’Ouest. L’homme, chez nous, n’est complet, n’est respectable que s’il surpasse les faiblesses du vulgaire, et, au tout premier rang, l’amour (voir par exemple le cas de Samba Guéladiégui qui s’arrache à la princesse qui mettait en danger ses velléités guerrières). Cela humanise ce héros, et le rend particulièrement sympathique à l’auditoire de ce genre de ballade, que l’on pressent essentiellement féminin.
Senghor, poète élégiaque et chantre de l’amour, a été charmé par ce récit (sans préjudice de la chanson et de l’accompagnement musical de la ballade. On peut être certain qu’il y en avait : les Khassonkés sont les créateurs de Mali Sadio, cette autre ballade qui chante la mythique relation à connotation de hiérogamie entre une princesse et l’hippopotame sacré (ou d’inceste, selon d’autres sources) et qui connaît, elle aussi, une fin tragique.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar.




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