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RENCONTRE NORD-SUD CHEZ ESSOMBA (CAMEROUN) : LE COUPLE ET L’INTERCULTUREL
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Françoise UGOCHUKWU [1]

Dans la rencontre, le facteur premier est la différence. D’abord on s’approche avec beaucoup de circonspection, de points d’interrogation de part et d’autre, de méfiance au début parfois. Puis c’est la fascination. Les contraires s’attirent. Le premier pas franchi, on fait avec émerveillement l’exploration de l’autre […] (Billy, 1986 : 47).

Ce constat est celui des couples interculturels, témoins de leurs sociétés et hérauts du futur, présentés par Jean-Robert Essomba dans trois de ses cinq romans [2], Le paradis du nord (1996), Le dernier gardien de l’arbre (1998) et Une blanche dans le noir (2001). Le premier raconte le voyage de deux Camerounais partis sans papiers pour la France, rêvant d’eldorado à la suite du mariage de leur sœur avec un Français : après une traversée en bateau, ils se retrouvent en Espagne et, de là, gagnent la France, se trouvent involontairement mêlés à la pègre et finissent, l’un mort, l’autre en prison. Dans le troisième roman, une prostituée française accepte un mariage blanc avec un Camerounais sans papiers, mais en tombe amoureuse, et, pour fuir un ancien ami qui sort de prison tout autant que par curiosité, exige de partir visiter le pays de son mari ; là, ils sont victimes d’un grave accident de la route et les cinq jours de coma de Sabine donnent matière au corps du récit [3]. Le second roman ramène le lecteur au temps de la première guerre mondiale, au moment où les Africains, soutenus par d’autres pays européens qui leur fournissent armes et instructeurs, se révoltent contre la présence allemande [4]. Un village y garde un arbre dont la fleur, à son éclosion, doit rendre la paix au monde grâce au partage des richesses. On trouve là, au travers de la rencontre de Français, d’Allemands et de Camerounais, « une allégorie qui se propose d’expliquer la configuration inégalitaire du monde avant de proposer le pardon et la rédemption comme des modalités de restauration de la paix originelle » (Kemedjio, 2003 : 45).

1. DES TRAJECTOIRES INNOVANTES

Les romans étudiés esquissent une vaste fresque montée en triptyque, dont l’éclairage attire progressivement l’attention sur la formation de couples interculturels aux acteurs représentatifs de leur société, porteurs de croyances et de préjugés, prisonniers de façons de penser, mais conscients d’un manque. Cette incertitude, ce questionnement du savoir reçu allant de pair avec un certain goût du risque, une envie d’aller plus loin, vont faciliter, de leur part, à la fois, un désir de départ et une démarche innovante de découverte de l’autre. Ils vont en même temps être les révélateurs involontaires de la complexité de sociétés présentant, sous leur surface unie, des conservateurs et des libéraux, des adeptes de la vengeance et des partisans du pardon : « Dans notre peuple, il existe des personnes aussi méchantes et avides de pouvoir que cet homme […]. Et je ne doute pas que parmi ces hommes blancs, il y ait des gens comme nous qui n’aspirent qu’à la paix et à la réconciliation » (1998 : 67).
En août 1914, Nicolas, benjamin d’un riche industriel français, découvre au cours d’une séance d’hypnose chez un medium (1998 : 82) qu’il a été capitaine négrier dans une vie antérieure en 1750 et décide de « partir dans cette contrée lointaine et barbare » (1998 : 91) pour y expier en se faisant prêtre et missionnaire auprès des Africains « pour vivre avec eux et comme eux » (1998 : 118). Le tenancier de Douala, lui, parti faire des affaires en Afrique à la suite des indépendances, y a épousé une Camerounaise et choisi de s’établir définitivement dans le pays de sa femme et de ses enfants. Quant à Sabine, c’est à la suite de son mariage, et fascinée par l’étrangeté de son mari qu’elle exprime le désir de visiter le Cameroun d’où il s’est exilé et dont il lui a parlé (2001). Du côté européen, l’ambition, la curiosité, l’amour et le remords apparaissent donc comme les mobiles principaux des migrants.
Du côté camerounais, l’exil est provoqué par l’instinct de survie, le besoin de quitter un pays « où les gens de notre condition ont à jamais l’horizon bouché » (1996 : 17). Pour Jojo, le serveur du Sovotel qui vit les yeux rivés sur une carte de France, « Paris était synonyme de paradis » (1996 : 13) ; pour son camarade Charlie, c’est l’endroit « où nous aurons toutes nos chances » (1996 :17). Luc, lui, va vers la capitale française fuyant la malédiction de l’evu [5] et la menace de mort qui pèse sur lui au pays (2001 : 10-14).


Le motif de départ, le caractère des migrants et leur attitude vis-à-vis de l’autre apparaissent dans les trois romans comme les facteurs déterminants du succès ou de l’échec des migrations. C’est dans ce sens que les couples mixtes jouent un rôle capital dans les textes, des couples hors normes illustrant le dépassement de soi à la recherche de la compréhension de l’autre, comme le révèlent plus particulièrement Luc et Sabine (2001), Nicolas et Minoba (1998).
Les couples d’Essomba se rencontrent là où une brèche a été laissée dans la forteresse, là où les préjugés n’ont pas jugé bon de dresser des barrières : la mission d’abord, où l’éloignement, la différence de statut entre colonisateur et colonisé et la protection offerte par le vœu de célibat étaient supposés rendre impossible la formation de couples mixtes unis et stables ; le bordel et la rue ensuite, où les barrières ont sciemment été baissées puisqu’au contraire du reste des lieux publics, ces lieux de prostitution exploitent les préjugés et encouragent la formation de couples mixtes éphémères, unis par le seul désir physique et la vénalité.
Tout sépare Luc de Sabine : elle est blanche, il est noir ; il est Camerounais, elle Française. Lui, cherche un mariage blanc pour obtenir la nationalité française. Elle est prostituée, et aussi raciste que sa famille : « Elle, amoureuse d’un Nègre ! Impensable ! » (2001 : 37). Quant à lui, il « avait fait une promesse à sa sœur qui avait tout sacrifié pour lui. Il lui avait dit : ‘je te jure, je te promets, Antoinette, jamais de Blanche !’ » (2001 : 40). Mais ils se trouvent irrésistiblement attirés l’un vers l’autre et « un étrange vent d’idées » fait vaciller les préjugés de Sabine, ces « gardiens de l’ordre établi » (2001 : 36). On apprend par la suite que sa famille avait caché « de façon obsessionnelle qu’un de leurs ascendants était de père noir et de mère blanche » (2001 : 58). Au courant de ce secret de famille, la mère de Sabine, à l’annonce du mariage, a « compris de façon instinctive que sa fille allait reproduire le bout manquant de la mémoire familiale et [considère que] cela pouvait être fatal pour tout le monde » (2001 : 58).
Dans Le dernier gardien, le couple Nicolas-Minoba se crée lui aussi en dépit de tous les interdits : lui est prêtre, blanc et colon, elle est la grande prêtresse de la religion traditionnelle. Leur union, consommée à l’initiative de Minoba et décrite comme « des sommets de jouissance jamais explorés par un homme » (1998 : 157), ne sera jamais célébrée au grand jour, mais se concrétisera par une profonde union spirituelle et « cet étrange et splendide enfant qui n’était ni blanc ni noir mais qui avait pris des deux côtés comme pour prouver à qui doute l’unicité de la race […], l’essence retrouvée » (1998 : 211).
Dans Paradis du nord au contraire, le couple Duval-Nina, malgré les apparences, n’en est pas un. La cérémonie de Douala n’est pour eux qu’un mariage blanc dont l’homme sait déjà que sa femme fera le trottoir à Paris. Alors que Sabine quitte la prostitution après son mariage, Nina la Camerounaise y est forcée par Duval. Ce même roman présente encore un autre faux couple mixte : celui du Camerounais Anatole et de Nathalie, sa compagne française, liés par la misère et la résignation alors qu’Anatole est en prison depuis trois ans. Quant au couple français Sabine-Jacquot (2001), il prouve la réussite des couples mixtes par la négative. Jacquot est proxénète. Elle l’a rencontré en boîte dans le sud quand elle avait seize ans ; il venait de Paris et lui avait tourné la tête : « pour lui, elle n’avait pas hésité à quitter sa mère et ses études pour aller, les rêves pleins la tête, conquérir Paris » (2001 : 23). Il la pousse ensuite à la prostitution et elle fait le trottoir pendant huit ans avant de réaliser qu’il avait deux autres prostituées dans sa vie. Elle le dénonce alors et il est incarcéré.

2. AMOUR ET INITIATION A L’ETRANGE

Pour parvenir à l’épanouissement dans leur nouvel espace, chacun des partenaires, mû par ses sentiments, va devoir tout d’abord subir les épreuves d’une rude initiation, bravant les préjugés, remettant en question ses habitudes, ses façons de penser, ses croyances et jusqu’à sa gestion du temps. Au village, Nicolas a construit sa case à l’écart de celles des colons et participe aux corvées d’eau des indigènes ; Minoba s’est surprise à « naviguer plus que de nécessaire dans la logique humaine depuis que son regard s’était posé sur cet homme venu du nord » (1998 :168). Le soir même de leur mariage, Luc, lui, fait comprendre à son épouse qu’il est en danger, mais elle ne saisit pas le sens de ses paroles et le pousse bientôt à retourner au Cameroun. Tout le roman de 2001 est bâti autour de cette menace imprécise, mais implacable d’une sorcellerie à laquelle Sabine ne croit pas et sur l’idée du destin selon laquelle « il y a des échecs qui ne sont rien d’autre que la main tendue d’un ange gardien qui nous retient dans le moins mauvais des chemins » (2001 : 27). Comme Minoba dans Le dernier gardien, Sabine est rebelle et ce choix de vie va la confronter à la recherche de la vérité, dans un environnement hostile, au travers de conversations à double sens, face aux apparences trompeuses et à l’irruption de l’irréel dans la réalité quotidienne. Comme l’explique le tenancier de Yaoundé :


Vous savez, madame, accepter que l’autre fait des choses qui dépassent notre entendement, c’est lui reconnaître une certaine supériorité. Or notre combat perpétuel est d’avoir la supériorité, comme si notre survie passait par là. Alors quand on ne nie pas carrément leur existence, on dénigre systématiquement ces phénomènes considérés comme marginaux parce qu’ils sont étranges et remettent en cause les théories modernes qui sont les piliers de votre suprématie (2001 :72).

Si par moments Sabine « ne voulait plus voir, […] ne voulait plus savoir » et si « la vérité lui faisait peur » (2001 : 113), c’est qu’« elle se voyait déjà toute seule, au milieu d’une forêt inextricable qu’elle imaginait sombre et pleine d’animaux sauvages, à la merci du guide » (2001 : 121). La perte de la notion de temps dans ce roman est liée à ces angoisses : « Les journées de Sabine « ne correspondaient pas à la division du temps établi […]. La plupart du temps, hier n’existait carrément pas, effacé par une nuit dont elle ne se souvenait jamais (2001 : 18) ». Cette perte de repères fait la trame du roman, tissé autour de « l’effroyable accident qui avait coûté la vie à son mari. Ce jour-là, […] elle avait retrouvé ses esprits au milieu des débris de tôle et de verre, baignant dans le seul sang de Luc » (2001 : 52). Sabine a ramené d’Afrique des photos prises lors des funérailles de son mari, et annoncé son décès à sa famille. Mais elle reste persuadée que son mari n’est pas mort et cette impression va ensuite être confortée quand elle croit le reconnaître en regardant un documentaire télévisé sur les ateliers de confection illégaux dans un quartier commercial de Paris. Comme elle l’explique ensuite à sa mère, « je l’ai vu à la télé, dans un atelier de confection, ils en ont fait un esclave » (2001 : 61). Luc l’avait d’ailleurs avertie : « Dans la mort apparente, il y a subtilisation frauduleuse du double de la victime par des sorciers. Si l’homme ainsi dépersonnalisé n’est pas libéré, il est condamné à être esclave pour l’éternité. Dans ce cas, il vaut mieux le tuer définitivement » (2001 : 13) en allant voir les pygmées Baka de la forêt de l’est du Cameroun, « les mercenaires de la nuit », ceux qui ont le pouvoir de libérer les zombies en transformant leur mort apparente en mort définitive. Le phénomène du zombie est détaillé dans le roman (2001 : 96), qui en apporte la preuve par la rencontre « dans un autre pays, une autre ville, [d’] un homme qu’on a enterré quelques mois ou plusieurs années plus tôt ». Il est cependant contesté par l’entourage du couple comme étant « une mascarade », « du roman, du cinéma », créés par une Afrique qui serait « l’empire du faux et de la corruption » (2001 :117). Au manque de repères s’ajoutent les demi-vérités, les mensonges, les silences, tout ce qui alimente le malaise né de la confrontation entre cultures :

Elle n’était plus certaine de rien. […] Il lui arrivait souvent de nager dans une espèce de brouillard épais qui l’empêchait de distinguer la frontière qui sépare le monde réel et celui de la lubie. Dans ce délire de mémoire, les deux mondes avaient tellement pris l’habitude de se côtoyer qu’ils finissaient parfois par se confondre (2001 : 63).

Pourquoi ces hésitations, cette alternance constante entre cauchemar et réalité, chez Sabine comme chez Nicolas ? Peut-être parce que leur expérience est inexplicable, qu’ils n’ont pas de mots pour la dire, qu’elle s’inscrit hors de leur existence rationnelle.
Lors de son second voyage au Cameroun, Sabine ouvre la porte des toilettes de l’avion et se retrouve brusquement dans le noir, alors même que la lumière est éclairée. Alors pour la première fois, elle « [sent] presque la déconnection se faire. Pendant un très court instant, elle se crut dans la peau d’une jeune femme allongée, inconsciente, à qui parvenaient des bruits […] lointains » (2001 : 128). Elle ajoutera : « J’ai vraiment eu l’impression que j’étais allongée quelque part, entre la vie et la mort ». Cette impression se confirme à son arrivée à l’aéroport – c’est comme si elle avait déjà vécu ces rencontres, déjà vu ces visages. Accueillie par un initié pygmée, Sabine traverse le Cameroun avant de s’enfoncer dans la forêt à pied pour un à deux jours de marche. Son guide l’encourage (2001 : 134) : « Il ne faudra pas avoir peur même quand nous serons en pleine forêt, dans la nuit noire au milieu des bêtes sauvages. Une dernière recommandation : évitez de retourner dans le souvenir ». Les passagers du car sont des fantômes silencieux dont elle constate qu’ils fondaient,

transformés en une espèce de magma noir. Un magma qui montait au fur et à mesure que les choses autour d’elle se liquéfiaient. Un magma qui l’engloutissait. Elle l’eut à hauteur des genoux, puis des hanches, de la tête, et elle disparut complètement dans la masse noire.
Pour la seconde fois, Sabine se sentit glisser dans le monde obscur de l’absence. Elle eut de nouveau l’impression de se trouver dans un corps allongé, inerte. […] Elle avait aussi désormais la vague impression que quelqu’un lui tenait la main. Puis elle ne sentit plus rien, n’entendit plus rien. L’absence devint totale et le silence complet. Sabine ne fut plus.
(2001 : 135-136).

Dans la forêt, Sabine a de fréquentes absences. Elle se souvient pourtant que le vieux pygmée lui a longuement parlé et lui a expliqué l’accident :

Votre amour, vous l’avez brandi comme un bouclier, et contre lui sont venues se briser les flèches de ceux qui voulaient voler la vie de votre mari. Voilà pourquoi vous l’avez sauvé ! […] Vous avez détourné de lui le dard de la mort. Mais la violence du choc vous a projetée dans notre monde […], le monde du rêve permanent, une partie très cachée de vous où l’étrangeté est la norme. […] Et depuis que vous êtes parmi nous, vous tournez en rond, à la recherche de la sortie, à la recherche de la vie que vous avez laissée à la porte. […] Non, vous n’êtes pas tout à fait morte. Vous êtes prisonnière de vous-même, égarée entre plusieurs portes. (2001 : 144-145).


Il continue : « C’est dans le passé que nous trouvons la clé qui ouvre la porte de la vie, la porte du futur. Voilà pourquoi, ensemble, nous allons y retourner » (2001 : 145). Il demande alors à Sabine de s’allonger sur le lit et lui explique le sens du texte : « Après l’accident il n’y a plus rien eu, […] tout s’est arrêté pour vous, […] vous avez sombré dans le noir » (2001 : 146). Il ajoute qu’il est son parent « refoulé dans les arrière-salles de l’inconscient » qui l’a guidée dans cette excursion dans une contrée située entre la mémoire des gènes et l’imagination pour lui éviter la mort tout en répondant à son souhait d’expiation pour sa conduite raciste passée. Il a aussi raccroché sa vie à l’espoir qu’elle avait que Luc ne soit pas définitivement mort. C’est alors que Sabine a la sensation, réelle cette fois, de s’installer dans un corps allongé, inerte, et se rapproprie peu à peu son corps, reprend pied dans la réalité. Elle apprend finalement qu’elle est restée cinq jours dans le coma. C’est dans le sommeil, dans les rêves, que se révèle l’avenir et que se comprend le passé ; Sabine devait être endormie pour comprendre sa vie et son couple.

3. DON DE SOI, SACRIFICE ET REDEMPTION

Les couples que nous venons de découvrir sont issus de sociétés qui s’ignorent et dont les migrations ont suivi le schéma d’un malentendu originel : aller chez l’autre, non pas pour le connaître, mais pour l’exploiter, lui et sa société. Héritiers de siècles d’esclavage et de colonisation, ils vont devoir faire face à une « étonnante armée […] composée d’hommes de toutes les races, de toutes les époques et de toutes les cultures » (1998 : 9). Les colons allemands du début du vingtième siècle, militaires comme missionnaires, sont présentés dans Le dernier gardien comme peu soucieux de comprendre les indigènes qu’ils méprisent, et prompts à « [voir] les choses qui [les] entourent à travers le prisme déformant de [leurs] préjugés et de [leurs] croyances » (1998 : 114). En France, c’est un fait divers, vieux de vingt ans, qui lève un pan du voile sur la cruauté d’une certaine société :

La personne livrée à la vindicte populaire était alors une institutrice qui était revenue de colonie mariée à un homme de couleur alors qu’on enterrait encore nos soldats tombés lors de la guerre de décolonisation. On ne lui a jamais pardonné cette espèce de trahison. Un jour de juillet, on a découvert le couple sauvagement assassiné (2001 : 112).

Les héros des trois romans se déplacent entre deux mondes, et ce déplacement va les mettre en danger de mort, ou comme le dit Luc, « entre la lisière de la vie et l’orée de la mort » (2001 : 9) du fait qu’il bouleverse les préjugés et esquisse une nouvelle façon d’aborder les autres – comme le dit Begag (1990 : 21), « les gens qui bougent dérangent et provoquent des désordres ». Partir, pour tous, c’est se remettre en question, braver l’inconnu et tester la vérité des faits qui ont déclenché le départ ; c’est aussi à la fois « une affaire de famille » et « une stratégie de survie » (Barou, 2002 : 7). Or, pour les héros du Paradis du Nord, la rencontre avec la France n’aura pas vraiment lieu. Une fois sur place, Jojo découvre que, même si sa mère a bien assisté à la cérémonie, sa sœur n’est pas mariée au sens où sa famille le croit : elle a fait un mariage blanc, et elle est devenue « call girl de luxe » (1996 : 140). Son prétendu mari, Duval, « avait le type méditerranéen. C’était un homme beau et très distingué. Il avait une abondante chevelure poivre et sel et une belle moustache soignée. A le voir, on n’aurait jamais imaginé qu’il était proxénète. […] Il inspirait le respect » (1996 : 144).
La mère de Sabine, quant à elle, s’oppose à l’union entre sa fille et Luc et, ce faisant, « ne [fait] que cracher une peur intégrée, une peur jusque-là ignorée, une peur inculquée dans son enfance par des attitudes étranges, équivoques, par les silences, les chuchotements, les non-dits et les voix qui s’altéraient lorsqu’on prononçait certains noms » (2001 : 59). Le roman évoque (2001 : 110-111) une conversation entre une vieille femme et sa petite-fille ; montrant à l’enfant les volets fermés de Sabine, la grand-mère remarque : « Voilà, Mélanie, ce qui risque de t’arriver un jour si tu fais une alliance contre nature […], une alliance qui va à l’encontre de la volonté de Dieu […]. S’unir avec quelqu’un d’une autre couleur, c’est aller contre la volonté de Dieu ». La vieille maudit ensuite les mariages mixtes, qu’elle accuse d’être à la source des maladies et des guerres. L’union du couple Luc-Sabine va néanmoins se sceller par le retour du couple au Cameroun et la naissance annoncée d’un enfant.
Un autre couple mixte renvoie à Sabine et Luc leur image inversée : les patrons de l’hôtel où le couple descend à son arrivée à Yaoundé ; « lui était blanc et français comme Sabine, et elle noire et camerounaise comme Luc » (2001 : 65). Lui, explique :

Je suis dans ce pays depuis bientôt quarante ans. Ma femme est d’ici, mes deux fils sont nés ici. L’aîné est marié et vient d’avoir un garçon. […] Tout ce qui m’est cher se trouve ici, alors vous comprenez qu’il me soit difficile de penser que mon pays est ailleurs. J’ai renoncé à la nationalité française.


Ce qui fait la force de ces couples, c’est le sentiment qui les unit et prime sur le choix du pays de résidence. Si les couples Luc-Sabine et Nicolas-Minoba s’inscrivent dans le cadre d’une migration réussie, c’est qu’ils se construisent sur le don de soi et le sacrifice, notions centrales aux trois romans. Le second roman, dominé par la stature de la grande prêtresse qui exerce sur le clan une « immense influence » (1998 : 18), est tout entier une métaphore de la fécondité de l’amour sacrificiel. Nicolas a « renoncé à tout pour vivre parmi [les Noirs] » (1998 : 211) ; Minoba s’efface volontairement devant le Français « choisi par les esprits » (1998 : 183) ; dans le troisième roman, Sabine promettra à son mari de le défendre « même si (elle) doi(t) y laisser la vie. » (2001 : 11). Cette attitude, ce don de soi vaudront à Nicolas le surnom de « notre frère du pardon » (1998 : 116) et si les villageois l’adoptent, c’est « parce qu’il avait voulu vivre comme eux, parce qu’il avait cru en leurs valeurs et qu’il ne considérait pas leur culture comme une sous-culture, mais comme une autre culture, sa nouvelle culture » (1998 : 161).
L’allégorie de la castration, illustrée dans le roman de 1998 par l’histoire mystérieuse du jeune Mevoa, destiné à devenir le gardien de l’arbre sacré et castré ensuite accidentellement, et par l’aventure de Nicolas, prêtre catholique devenu grand-prêtre et gardien de l’arbre sacré, père mais resté chaste puisqu’il ne s’est jamais uni à Minoba à la façon humaine [6], est une autre illustration du sacrifice : c’est qu’« un gardien de l’arbre doit se dévouer totalement à l’arbre. Il doit lui consacrer toute sa vie » (1998 :35). Ce renoncement, ce don sans retour ont une vertu rédemptrice, ils sont le gage du pardon, du fait qu’« on ne peut pas pardonner si on n’est pas capable de sacrifier un peu de soi-même » (1998 :14). Pour le camp du pardon, « tu as beau avoir une couleur de peau différente de celle de l’homme au pouvoir de feu, vous êtes de la même race […]. La race n’est pas dans la couleur de la peau, mais dans les sentiments qui font battre nos cœurs » (1998 : 67). Ces deux attitudes opposées – la haine et le pardon – sont nées des expériences de ceux et celles qui ont tenté les premiers l’expérience de la rencontre interculturelle. Les uns sont revenus déçus, aigris ; les autres ont choisi la vraie rencontre et l’échange.
Le couple primordial du mythe Tuzi, Mada-Vévé, a deux fils, l’aîné, Labé, qui sera à l’origine des gens du nord, et le cadet, Nica, ancêtre de ceux du sud. Les deux frères reçoivent chacun un sac de semences. Les semences de l’un des sacs doivent germer plus vite que celles de l’autre, mais nul ne sait lequel, et le père explique à ses fils que « celui qui, le premier, verra fleurir son arbre, devra penser à son frère, et souffler sur sa fleur pour partager sa splendeur et sa prospérité » (1998 : 30). La délimitation des frontières entre territoires, évitée par le père, jette un peu plus tard les deux frères l’un contre l’autre ; les pleurs du père créent alors mers et océans et éloignent les terres des frères. Les gens du nord se lanceront un jour à la conquête du sud et détruiront ses arbres ; les relations nord-sud sont ainsi présentées dès l’abord en termes de conquête et de violence. Il va malgré tout rester un arbre, et la promesse d’une fleur à venir, qui rendra toutes ses chances au monde quand le gardien de l’arbre, « d’un souffle pur […], répandra amour, splendeur et prospérité dans le monde » (1998 : 35). « Changer le monde », c’est le destin de ceux qui pardonnent. Mais « on ne peut obliger personne à assumer cette lourde charge contre son gré » (1998 : 21). C’est librement que Sabine s’impose un rite de rachat pour remplacer les épreuves du veuvage qui lui ont été refusées au village de son mari défunt, du fait de sa nationalité française, et que Nicolas quitte l’Europe pour le Cameroun afin d’expier sa vie antérieure de négrier. Pour Essomba, il y a deux sortes de gens : ceux qui vivent « une vie simple » (1998 : 13) et ceux qui ont été choisis pour changer le monde, prenant ainsi leur place au sein d’une lignée de gardiens. « Notre amour est une fleur » (1996 : 9), se disaient Luc et Sabine en s’embrassant la nuit de leurs noces. La fécondité de l’amour donné est symbolisée dans le roman de 1998 par la fleur rouge « au parfum enivrant » et aux charmes puissants (1998 : 10) « que seuls les initiés connaissaient » (1998 : 219). Mais l’ultime destin de cette fleur n’est pas de rester sur l’arbre : elle est destinée à répandre son pollen pour essaimer aux quatre coins du monde, et cette pollinisation ne peut se faire qu’avec la participation de l’homme. La fleur est un don, mais la pollinisation demande un sacrifice actif, éclairé par le mythe fondateur narré dans Le dernier gardien (1998 : 24-34) et qui domine toute l’œuvre d’Essomba.

CONCLUSION

Si ces migrations croisées semblent le reflet l’une de l’autre, ce n’est cependant qu’un trompe-l’œil : le motif de Jojo et Charlie – une vie meilleure – n’est pas celui de Sabine et Nicolas. Entre-temps d’ailleurs, le destin s’est mis en route et a déplacé la trajectoire initiale, de sorte qu’il n’y a jamais duplication, jamais retour à la case départ : le voyage du couple Luc-Sabine au Cameroun l’illustre bien, la migration comme l’expérience interculturelle se révèlent être bien davantage pour les couples que le résultat de la curiosité initiale ou même d’une volonté d’identification. Pour les uns et les autres, la puissance implacable, l’inéluctabilité du destin auquel nul ne peut échapper est contrebalancée par une foi inébranlable dans la puissance rédemptrice de l’amour. Le processus d’infléchissement de la trajectoire des individus et des couples assure ainsi, avec leur assentiment, le succès des relations interculturelles en encourageant les personnages à renoncer à leur choix personnel pour embrasser celui qui leur a été attribué par le destin. Ce processus se fait à travers l’incursion dans le rêve ou la transe : régression initiale de Nicolas, rêve au cours duquel il s’accouple à Minoba, rêves comateux de Sabine, et au travers d’une perte des repères par le bouleversement de l’axe espace-temps. Au cours de cette initiation, le personnage accepte une nouvelle appréhension du temps.
L’œuvre d’Essomba a le mérite de montrer que, même si les couples présentés se rencontrent le plus souvent au nord, ce passage vers l’autre, cette traversée, peut se faire dans tous les sens : du sud au nord mais aussi du nord au sud et à l’intérieur de chaque continent, et qu’elle n’est jamais finie. Les romans étudiés prouvent d’autre part que la rencontre interculturelle ou interraciale désintéressée et motivée par un désir sincère de compréhension est la clef des relations harmonieuses entre peuples. Le texte cosmique de 1998 donne la clef du succès de ces relations par le biais d’un mythe d’origine (1998 : 29-35). La différence entre les nations développées et les autres, la violence de l’esclavage et celle de la colonisation, les crimes commis de part et d’autre sont éclairés par le mythe de Tuzi et donnés comme la conséquence d’une haine partagée. Pour les couples mixtes rencontrés chez Essomba, prémices d’une nouvelle humanité, l’origine ne compte pas, la couleur encore moins : leur survie et leur fécondité est la conséquence de la transmission réussie du savoir ancestral au sein du couple, l’amour fonctionnant comme une initiation et hâtant « la métamorphose du monde » attendue (1998 : 16).

Alors que dans son enfance Sabine et sa bande « écumaient les impasses obscures pour casser du Noir » (2001 : 69), depuis qu’elle a rencontré Luc, « elle détestait les groupes de Blancs sans aucun Noir et les groupes de Noirs sans Blanc (2001 : 65). D’un roman à l’autre s’opère ainsi un retournement des schémas traditionnels, en même temps que le « paradis du nord » se révèle une forteresse-prison, tandis que la richesse du sud, un moment cachée par la forêt des préjugés, éblouit le migrant. Les gens de chez Mevoa attendaient « avec impatience […] le jour du renversement des valeurs » où ils prendraient « enfin les commandes du monde » (1998 : 14) : c’est finalement du sud que viendra la rédemption et c’est là qu’il reviendra à Minoba de proclamer l’avenir en leur nom à tous avant de s’enfoncer dans la forêt, enceinte d’un enfant métis : « Désormais, le Blanc n’ira plus sans le Noir et le Noir ne fera pas sans le Blanc. Il en sera ainsi pour le salut du monde » (1998 : 211).

BIBLIOGRAPHIE

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ESSOMBA, J.-R., Les lanceurs de foudre, Paris, L’Harmattan, 1995,176 p.
- Le paradis du nord, Paris, Présence africaine, 1996,167p.
- Le dernier gardien de l’arbre, Paris, Présence Africaine, 1998, 221p.
- Une blanche dans le noir, Paris, Présence africaine, 2001,150p.
- Le destin volé, Paris, Présence africaine, 2003, 254 p.
HURBON, L., Les mystères du vaudou, Paris, Gallimard, 1993,176p.
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KUOH-MOUKOURI, Th., Les couples dominos. Aimer dans la différence, Paris, L’Harmattan, 1983, 249p.

Sites Internet

http://www.clapnoir.org/actualites/...
http://news.abidjan.net/article/?n=...
http://www.raphia.fr/projets/index.html


[1] Open University, Royaume-Uni

[2] Voir la bibliographie pour le détail des titres. Dans la suite de l’article, les citations des romans d’Essomba seront suivies des seules indications de la date et de la page.

[3] Ce roman a été sélectionné en 2003 par le groupe Etonnants Scénarios, initiative films, 31 rue du Faubourg Poissonnière, 75009 Paris, pour faire l’objet d’une production cinématographique. Le film du même nom que le roman est actuellement à l’état de projet auprès de la société des films du raphia. Cf. www.raphia.fr/projets/ index.html.

[4] Les Allemands, présents au Cameroun depuis 1884, sont finalement boutés hors du territoire par une coalition franco-anglaise en février 1916 après une résistance de deux ans. Cf. http://ambafrance-cm.org/article.php3 ? id_article=552.

[5] Cf. HURBON : 61-62 ; ESSOMBA (2001 : 94) explique ce mythe en détail et le résume dans le fait qu’« une personne, pour une raison ou pour une autre, avec ou sans son consentement, se retrouve l’otage d’une puissance maléfique […] et comme elle ne peut donner [en échange] que ce qui lui appartient, elle donne son fils ou sa fille ».

[6] Elle l’a attiré à elle et s’est accouplée à lui en rêve.




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