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L’AMOUR, UN EMBRAYEUR EPIQUE DANS TEXACO DE PATRICK CHAMOISEAU
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Cheikh KASSE [1]

Dans la part constitutive de l’effet-personnage épique à visage humain, l’amour advient comme structurel et fondateur. Il opère en termes de rencontres multiples dont chacune se lit dans une singularité qui en détermine une quintessence de valeurs pour le trajet de fondation du caractère épique du personnage principal, Marie-Sophie Laborieux.
P. Chamoiseau concentre cette volonté scripturaire dans une de ses œuvres majeures, Texaco [2].
Il s’agit, dans le cadre de cette étude, de cerner, d’abord, l’amour dans un dispositif conceptuel philosophique qui le désigne comme une procédure de vérité, pour relever ensuite son déploiement et l’interpréter à partir d’une identification des différents indices de sa constitution en texte. Enfin, il convient d’inscrire l’ordonnancement logique des rencontres amoureuses dans la mise en place de cet effet-personnage épique dont Sophie-Marie Laborieux est porteuse dans le cadre d’un roman épique par défaut.

1. LA FICTIVISATION DES FONCTIONS DE L’AMOUR

Alain Badiou analyse l’amour en termes de procédure de vérité au même titre que la science, l’art, la politique [3]. Il stipule son déploiement comme relevant de quatre fonctions :
- une fonction d’errance/…/ qui expose la supposition du Deux à la présentation infinie du monde. (Elle convoque la rencontre au cœur de son processus) ;
- une fonction d’immobilité qui garde, qui détient la nomination première qui assure que cette nomination de l’événement-rencontre n’est pas engloutie avec l’événement lui-même. (Elle désigne la fidélité à la rencontre) ;
- une fonction d’impératif : continuer toujours, même dans la séparation. Tenir que l’absence elle-même est un mode de la continuation ;
- une fonction de récit, qui inscrit au fur et à mesure, par une sorte d’archivage, le devenir-vérité de l’errance
 [4]. La rencontre est donnée comme hasardeuse, parce que, selon lui, rien ne l’autorise, tout s’y oppose comme les convenances sociales, les lois, les calculs. Marie-Sophie Laborieux, illettrée et noire, descendante d’anciens esclaves, rencontre
- Monsieur Gros Joseph, un docte ; Basile, le beau nègre qui, à force de sculpter son corps, devient un mulâtre car un nègre sportif, de ce fait, n’était même plus un nègre [5] ;
- Alcibiade, un mutualiste, mû par une volonté de défendre les réformes de la France dans un mépris des indigènes ;
- Nelta Félicité, aux mornes d’Abélard avec qui elle rêve d’un enfant ;
- Césaire, maire noir de Fort-de-France ;
- Le dernier Mentô qui la sauve des désespoirs d’être abandonnée par Nestor et qui lui dicte de fonder Texaco ;
- Arcaduis, le driveur désespéré ;
- Iréné, le pêcheur de requins
.

Au regard d’une vision de l’amour comme événement c’est-à-dire comme ce qui arrive dans sa singularité absolue, dans sa configuration réelle en fidélité, impératif de durée, et discours de cette histoire, il est possible de constater que ces rencontres n’existent que par le hasard. Autrement dit, la singularité qui en fait événement se réalise par le hasard qui les change en destin, nécessité. Elle se situe dans la différence des identités, des parcours de Marie-Sophie et des gens rencontrés. L’atypisme des protagonistes ne milite pas, a priori, pour les rencontres. Donc, quand elles arrivent, elles font événement.
La fidélité tient au fait comme une configuration subjective. L’amour s’originant dans le pur hasard d’une rencontre déploie la fidélité comme la trace subjective. Marie-Sophie Laborieux est fidèle à chacune de ses rencontres d’autant plus que pour Alain Badiou la rupture n’abolit pas le fait que l’événement ait eu lieu, qu’elle pût être un mode de la continuation. Quand Marie-Sophie quitte Gros-Joseph, elle acquiert l’amour des livres, l’écriture. La trace subjective matérielle est les livres qu’elle sauve parce que, devenu fou, son Mentô spirituel les déchire et les mange quand sa femme les brûle. Elle confère à cet événement sa singularité et est sujet d’une pensée de ce qui arrive parce qu’il fait une trouée par sa nouveauté en ces termes : Ce fut une bonne période./…/ Avec lui (merci bondieu), j’appris à lire et à écrire. Si le A me coûta treize ignames, le B n’atteignit qu’une dachine, et du C jusqu’au Z, je n’eus qu’a titiller son plaisir d’affronter l’ignorance et l’agonie volcanique de sa libido. Contre un bo sur sa joue de vicieux-tourmenté-malgré-l’âge, (pour m’exciter, il susurrait une des fleurs érotiques d’un dénommé Baudelaire /…/) C’est avec monsieur Gros-Joseph lui-même que j’appris le goût des livres- à- lire, dénué de toute image, où l’écriture devient sorcière du monde [6]. La fidélité à cet d’amour des livres et de l’écriture se dénote dans le même geste que celui de Cervantès qui fait sauver les livres par le curé et le barbier parce qu’ils ne sont en rien responsables de la folie du Chevalier à la triste figure. Marie-Sophie Laborieux sauve des livres quand Thérésa-Marie-Rose y met le feu, dans un accès de folie, espérant restituer à Gros-Joseph sa mémoire. Cette rencontre et la fidélité à elle condensent leur singularité métaphoriquement dans le listage des effets récupérés et l’enthousiasme délirant qu’elles ont longtemps suscité en elle. L’héroïne en témoigne ainsi :


Je me trouvai seule dans Fort-de-France en guerre, riche de mes robes de France, de ma paire de chaussures, des deux-trois sous de mes trafics, et d’un baluchon de quatre livres récupérés dans la bibliothèque./…/ Mes livres ? Un Montaigne, bien-sûr, que je crois murmurer dans son château glacial, l’Alice de Lewis Carrol, qui va en toute merveille comme un vrai conte créole ; les Fables de la Fontaine, où écrire semble plus facile, et, bien sûr, Rabelais dont Monsieur Gros-Joseph abhorrait la bacchanale langagière. J’aime à lire mon Rabelais, je n’y comprends pas grand-chose mais son langage bizarre me rappelle les phrases étranges de mon Esternome pris entre envie de parler français et son créole des mornes /…/ Bien plus tard, à Texaco, lorsque Ti-Cirique L’Haïtienme citera des écrivains dont j’ignore tout : Cervantès, Joyce, Kafka, Faulkner,/…/ je lui murmurais (pas très sure de moi mais sincère du profond) : Rabelais, mon cher… d’abord [7]. La fidélité s’opère comme une procédure de prolongement de la rencontre, comme un autre événement qui l’excède. La rencontre avec Basile n’organise pas une fidélité du même registre que le précédent. Son dépucelage prend les contours d’un début d’une vision hédoniste de l’amour, de sa version lue en termes de jouissance. Dans ce cas, l’économie de la passion, ce versant caractéristique de l’amour, est de mise au profit de la puissance de la sexualité de l’ordre du corps. Marie-So, vingt-cinq ans après, restitue à ce dont l’amour pour Basile était le nom la forme d’un désir de jouissance dont l’opacité se révèle par l’objectivité que donne l’âge. La volupté sexuelle de cet âge est analysée à l’aune d’une indistinction de l’amour et des bonheurs éphémères. La fidélité s’opère en une pensée de la découverte de son corps et de sa sexualité, dans la fusion pulsionnelle du Deux des corps qui est advenue par la rencontre hasardeuse avec Basile. Vingt-cinq ans après, elle constate qu’elle est restée avec Basile dans l’extase du commencement, que la construction du Deux pour la durée n’est pas identifiable comme possible parce qu’au-delà de l’hédonisme la posture de Basile ne l’inscrit pas dans le registre de l’amour. Basile est un séducteur impénitent de servantes. Sa fidélité à la rencontre est désagrégée par l’élément corrupteur, l’infidélité à la rencontre de Basile. Marie-So découvre ses maîtresses. La conscience de l’identité est entrée en conflit avec la différence. Elle décide de ne pas faire un enfant avec un homme qu’elle méprise comme ses grands-parents qui refusaient les maternités pour ne pas faire des enfants de l’esclavage : « Basile me donnait des enfants que je ne voulais pas. Une sorte de répulsion, de peur, de refus qui provenait à la fois de la guerre, de mon mépris pour Basile, de ma crainte d’affronter l’En-ville avec une marmaille à l’épaule » [8].
La rencontre avec le sieur Alcibiade n’exécute pas l’amour en termes d’un compte-pour-deux. La relation se donne de manière solipsiste. Fou furieux du fait « qu’un nègre se disant d’Afrique allait administrer la ville…et communiste en plus !... » [9], Alcibiade séquestre Marie-Sophie et abuse d’elle sexuellement parce que, de son balcon, il l’a aperçue fêter dans la rue la victoire de Césaire à la mairie. Encore une fois, elle se résout à l’avortement pour que nulle trace ne soit effective d’une relation que le solipsisme ne signe pas en amour. Mais ce qui fait fidélité est qu’elle organise une subjectivité d’une autre rencontre, celle entre l’héroïne, la dame Alcibiade et les autres Dames prévoyantes de Fort-de-France. Leurs réunions lui font rêver de l’égalité des femmes. Leur portrait, au-delà de son penchant sarcastique, révèle que les femmes lui ouvrent un autre rapport au monde. Ce contact lui donne l’expérience spécifique de l’humanisme. Elle les aime au registre de cet acquis dans leur différence comme une épreuve de l’altérité. Elle traduit ce qui lui arrive de spécifique en ces termes : De doctes instituteurs venaient les exalter en évoquant les figures féminines sans lesquelles la plupart des grands hommes n’auraient pu s’accomplir. /…/ L’histoire, cette grande éducatrice, avait pourtant égrenné quelques signes : Marie de Médicis !...la reine Elisabeth !...la reine Victoria /…/ Et ils concluaient que la femme était apte aux plus hautes destinées/…/. Et moi j’applaudissais avec ces dames, fascinée, emportée par tant d’élévation. Mon existence ne connaissait que la survie sans honte, les cases des caisses obscures, l’affrontement sans éclat/…/. Le Noutéka des mornes, en moi, s’était comme effacé. Tenir ce point de ces femmes dans la durée en une capacité militante ouvre à Marie-Sophie l’universel. Elle organise, en partie, en elle, une posture humaine d’être le centre organisateur des luttes pour que Texaco ne soit pas rasé. _ La relation avec Nelta se donne comme le site qui déploie l’amour en possible effectué. Ce dernier s’initie par la rencontre, objet du hasard. Ils se sont rencontrés durant la marche pour fêter l’élection de Césaire. Leur amour se réalise comme une vie pratiquée à deux sans l’abolition des différences dans la construction d’une durée. Marie-Sophie a fixé son errance en construisant sa case à Texaco et Nelta est un driveur. Son obsession est la continuation de l’errance. Un driveur échappe à la domiciliation. Dans la volonté de transformer la rencontre en destin, de conserver l’intensité de la fidélité, Marie-Sophie, par la construction de la durée et l’inscription de la passion dans celle-ci, veut un enfant. Le négrillon qu’elle refusait aux autres devient comme ce par quoi elle témoigne de son désir de corrompre la drive, son rêve de partir. Cette altérité ouverte dans la construction du Deux sape la durée qui pour Marie-Sophie est seule garante d’une conjuration de l’isolement, du solipsisme qui menace de toutes parts l’amour. L’enfant ne vint pas. Nelta s’en est allé. La fidélité est inscrite dans les traces subjectives de son départ. L’héroïne en rend compte :


Ce qui me liait à Nelta prit à son départ une force étrange en moi. /…/Mais là… sans lui… comment dire ?... je pouvais décompter chaque brin de chair qu’il emplissait en moi, et qui là pendait en calebasse résonnante de douleurs. Je voyais à quel point mon allant du matin venait de lui, une lumière de mes yeux aussi, les fraîcheurs de ma tête aussi. Je ne savais pas comment me coiffer. Je ne savais pas comment m’habiller. Sans Nelta, je n’étais qu’une chair lourde à traîner, un esprit chagrin qui ronchonnait le monde, qui comptait les misères, les maltête, les boutons, les yeux bouffis avec lesquels je m’éveillais matin, surprise d’avoir pleuré comme personne ne pleure plus [10].

Le solipsisme convoque l’amoureuse au bord d’un vide. La relation, en inscrivant la séparation dans son registre, en déployant autant de souffrances, se signe comme procédure de vérité. La conservation de la carte postale que Nelta lui avait envoyée, à partir de la France, au fond de ses affaires, est symbolique de la durée qui prouve l’effectuation de la fidélité. Avec Arcaduis, Marie-Sophie Laborieux vit une trame du Deux de même nature que celle qu’elle a eu à vivre avec Nelta. Arcaduis est un driveur. Papa Totone lui signifie qu’il est impossible de stopper un driveur. Le seul destin qu’offre la rencontre est une fidélité à une pensée de la puissance de cet amour. Ces deux relations concentrent les figures expressives de l’amour : le hasard de la rencontre (une marche avec l’un, des marches avec l’autre), la fidélité (la conservation de la carte de Nelta, l’écriture, l’alcoolisme pour conjurer son solipsisme), l’impératif (continuer quoi qu’il arrive : les recours pour stopper la drive), le discours d’escorte (elle en parle encore durant sa vieillesse). Mais ces deux amours révèlent aussi que le sexe, sans excéder tous les éléments de la procédure, a son poids incontestable, que la séparation douloureuse surmontée ou pas est un élément du dispositif.
La rencontre avec Césaire développe la dimension platonicienne de l’amour. Platon fait de l’amour un billet d’accès à l’idée. Elle l’effectue d’abord dans ce que Glissant nomme l’inlâchable question de la race [11]. Quand Marie-Sophie narre cet épisode, le « nous » de la race inclut et abolit le « je ». Leurs rapports avec le poète se nouent dans la révélation d’une attente de libération. Elle définit les contours de cette situation :

Mais Césaire, pour nous, caresseurs d’un vieux rêve sous les murs de l’En-ville, modifia tout./…/ Mais Césaire, noir comme nous-mêmes, nous ramena dans la politique./…/De voir ce petit-nègre, si haut, si puissant, avec autant de savoirs, tant de paroles, nous renvoyait une image enthousiaste de nous-mêmes [12].

La rencontre est le point par lequel Marie-Sophie Laborieux accède à l’idée de la dimension prométhéenne de Césaire. Elle est le geste inaugural d’une pensée de la figure de révolte nègre antérieurement impensable. L’événement réside dans le bouleversement de sa vie qui cristallise en elle l’enthousiasme et la pensée que les nègres peuvent monter sur la scène de l’histoire. La fidélité à ce qui lui est arrivé de singulier est qu’elle incarnera la même posture de combattante, de femme-matador à Texaco, pour que le bidonville ne soit pas rasé. Cette fidélité construit sa durée contre le scepticisme de son père Esternome qui, après avoir écouté Césaire, lui dit : C’est un mulâtre [13], elle échappe à la déconvenue de l’héroïne à propos du maire qu’elle rapproche d’Alcibiade pour mieux le caricaturer ainsi :

C’est du sieur Alcibiade que j’appris l’idée de l’assimilation, mais c’est Aimé Césaire, notre Papa Césaire, qui en porta le projet jusqu’au parlement de France, et nous obtint, à la barbe des békés, d’être départements français [14].

La fidélité a, dans son registre, des contradictions qui organisent l’altérité comme une des possibles conditions de l’amour sans jamais qu’il ne se saborde. Marie-Sophie décide de toujours voter, malgré tout, pour Césaire.
Cette dimension platonicienne est la caractéristique qui définit sa relation au Mentô. Quand Nelta la sauve de la famille Alcibiade et l’établit au Morne Abélard, Le vieux nègre de la Doum, Papa Totone la guérit sans lui dire qu’il est un Mentô. La représentation charismatique et la charge prédicative (Il dit à Nelta venu le chercher : je viens là- même [15]) de Papa Totone, le miracle de la guérison (« il passa une main négligente sur le front en disant (lui qui ne me connaissait pas) Hée-o, Marie-Sophie amarre-toi bien les reins… » [16]), sa rencontre avec lui fidélise l’idée de la prophétie de sa mission d’organisatrice principale des batailles épiques pour la reconnaissance du quartier Texaco. Papa Totone lui dit de trouver un nom secret et de se battre avec lui. Elle le fit et en témoigne ainsi : Je me nommai d’un nom secret [17]. Le nom ne sera révélé qu’à la fin. Il s’agit de celui du quartier qu’elle fonde, Texaco. Son amour pour le dernier Mentô excède la sexualité et la sentimentalité. Il est l’innommable mouvement qui lui fera accéder à la raison militante de vivre pour la liberté comme une capacité à mettre en œuvre la puissance des nègres à fixer leur errance. La fidélité à Papa Totone façonne l’héroïne dans le désir d’une durée d’éternité pour que les nègres retrouvent leur humanité pour toujours.


La fonction d’impératif est un propre de l’amour. Elle est tributaire des deux premières. Alain Badiou l’explique ainsi : « L’impératif du Deux relaie celui du soliloque (il faut continuer, je vais continuer), mais il en soustrait la vaine torture, il commande la rigoureuse loi du bonheur, qu’on soit victime ou bourreau » [18].
L’impératif de continuer est délivrée comme une occurrence chez Marie-Sophie Laborieux, chaque fois que l’événement-rencontre déroule la fidélité comme une volonté d’une durée d’éternité, un choix de faire tout pour que le Deux de l’amour ne retourne pas à l’Un du solipsisme [19]. Les amours de l’héroïne qui ordonnent l’ordre de continuer, quoi qu’il arrive sont tributaires du fait qu’elle est obligée de déployer des stratégies de conservation du bonheur qu’offre la durée qui est menacée.
Pour vaincre la drive de Nelta, elle s’ordonne le vœu d’un négrillon, un enfant qui signerait la fin de l’errance, son ancrage. Ses efforts sont ainsi rapportés :

J’avais tant saigné, je m’étais tant abîmée avec cette herbe grasse (ces fièvres, ces croûtes noirâtres qui avaient sué de moi comme autant de zombis qui m’auraient possédée) que mon ventre avait perdu l’accès au grand mystère. Je n’en savais pas encore l’irrémédiable [20].

Pour fixer Arcaduis, elle sollicite la puissance de Papa Totone qui lui signifie l’impossibilité d’arrêter la drive. Même instruite du statut de Mentô de Papa Totone, l’impératif de continuer l’oblige à consulter d’autres moins performants, un quimboiseur, des dormeuses, des écriveuses, un sorcier africain, une Brésilienne. Cette hargne de stopper la drive atteste de ce désir de faire perdurer le bonheur.
Les suspicions de son père Esternome n’oblitèrent ni n’annulent son désir de continuer à vivre l’enthousiasme que suscite Césaire dont le nom est le symbole qui rassemble et réunit en un les luttes anonymes, les espérances des millions de nègres de la déportation aux portes de l’En-ville après l’abolition de l’esclavage [21]. Césaire est comme une médiation de sa propre individualité, la preuve qu’il peut en forcer la finitude [22]. Le rapport à elle-même se traduit par un vœu de le voir à la mairie de Fort-de-France à vie, même si elle le caricature en père de l’assimilation :

Il nous porta l’espoir d’être autre chose./…/ Nous avions désormais le sentiment que nous pouvions nous en sortir et conquérir l’En-ville. Quand il nous demanda de voter pour lui, nous votâmes comme un seul homme et nous le mîmes à la mairie, d’où jamais, et jusqu’à ce que je sois morte, et mes os en trompette, nul ne pourra jamais le décocher [23].

Papa Totone incarne une transcendance spirituelle, une sommation des savoirs indéchiffrables que les Noirs ont engrangés sur leur parcours christique. Le nom secret qu’il lui demande de prendre a un lien intertextuel avec une référence dans L’Apocalypse de Jean au Livre II et au verset 17. Il y est écrit :

Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’esprit dit aux sept églises, au vainqueur. Je lui donnerai/…/ un caillou portant gravé un nouveau nom que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit.

Le parallélisme donne un statut divin au Mentô. Le nom qu’elle s’est choisi est le nom du quartier, théâtre de luttes épiques contre les békés, les céhêresses. Ces combats figurent la mise en œuvre continuelle d’un ordre transcendant dicté à un prophète.
Le récit est la dernière des fonctions de l’amour. Les amours de Marie-Sophie Laborieux relèvent d’un archivage opérant comme des récits seconds dans un récit premier. La mort d’Arcaduis l’a mise à l’écriture. Son caractère exutoire est concentré dans ce qu’elle nomme Ecrire-déchirée [24]. Au seuil de sa vieillesse, elle fait de l’écriture le dépositaire de la mémoire. Elle en mesure la portée :


Ecrire c’est retrouver mon Esternome, réécouter les échos de sa voix égarée en moi, me reconstruire lentement autour d’une mémoire, d’un désordre de paroles à la fois obscures et fortes. J’écrivis d’abord le nom secret que je m’étais choisi/…/ [25].

Les combats sont épiques. Mais c’est par la parole, donc le récit oral, le sermon autour d’un rhum vieux et non sur la montagne que Marie-Sophie Laborieux clôt la série des victoires. Le Christ n’est pas un prophète. Il est un urbaniste dont la mission est de raser Texaco qui n’est pas la Judée. Il reçoit la première pierre des pêcheurs et trouve refuge chez Marie-Sophie Laborieux vieillie. Elle lui fait le sermon pas sur la montagne mais devant un rhum vieux [26]. Elle lui livre le récit de cent cinquante ans qui consacre un pan de l’histoire des Antilles : la vie quotidienne des nègres dans les plantations, les errances après l’abolition de l’esclavage, la Première et la Seconde guerres mondiales, l’élection de Césaire à la mairie en 1945, la visite de de Gaulle en 1964, ses amours grillées, sa conquête de l’En-ville, l’imposition de Texaco. Elle convainc Le Christ qui déclare que Texaco n’est pas à raser, qu’il nomme l’histoire non officielle des nègres, leurs souffrances christiques leurs luttes, leurs errances, leur projet de se fixer.

2. L’AMOUR, UN GESTE D’OUVERTURE A L’UNIVERSEL

Dans le point 7 intitulé L’amour et sa numéricité : un, deux, l’infinité [27], Badiou déclare que si le Deux inaugure la rencontre, il faut aussi ajouter qu’il ne se clôt pas sur lui-même. Dans Eloge de l’amour [28], le philosophe convoque Platon dans son geste inaugural qui comprend l’amour comme un moyen d’accès à la pensée que le monde peut s’offrir comme une scène d’expérimentation de la différence, qu’il ouvre à l’expérience personnelle de l’universalité possible. Dans Texaco, les amours de Marie-Sophie configurent autant d’itinéraires qui lui donnent la stature de femme-matador. Les femmes prévoyantes lui insufflent la dose humaniste. Nelta est l’archétype du driveur, Arcaduis traduit une autre version de la drive, le nègre-marron d’En-ville [29] . La rencontre de Marie-Sophie avec eux est constructive de son identité. Elle s’opère au hasard d’événements politiques : l’élection de Césaire, l’arrivée du Général de Gaulle. Politique et amour développent en elle une personnalité nouvelle. Arcaduis lui apprend à utiliser le fibrociment, à bâtir un territoire, à s’ouvrir à l’universel. Le départ de Nelta lui fait comprendre l’altérité qui se jouait dans cette relation. Elle lui révèle son être : « Et c’était aussi pour contredire Nelta, m’accrocher au pays alors que lui voletait, m’ensoucher alors que lui jalousait les nuages, construire alors que lui revait » [30]. Cette différence lui fait découvrir, prendre conscience de sa nouvelle identité, celle de la femme conquérante d’une nouvelle humanité. Elle le signifie ainsi :

« J’avais tendance à m’occuper des gens, non pas dans la pitié, mais pour leur dire comment voltiger leur détresse. A toute farine sèche, j’offrais une cuillère d’huile, à tout boiteur, j’offrais l’épaule » [31].

Césaire lui donne l’idée que ce qui lui est imparti comme tâche est de fonder un nouveau mode d’existence de nègre. Le Mentô lui ordonne de se fixer. L’ouverture à l’universel se prolonge dans la fondation du quartier. Le nom de Texaco est le concentré mémoriel des luttes épiques du peuple en luttes dont Marie-Sophie symbolise le Un de la révolte, du droit à la terre après toutes les errances, des drives. Il est la mise en œuvre de la part d’universel que ses amours (les différents Deux) ont portée en elle. Arcaduis lui permit de constater ce dont communisme est le nom, celui de l’assomption des différences, des inégalités. Dans la lutte contre les békés du pétrole, les communistes lui ont donné la preuve de la fidélité à ce nom dont la quintessence tient à l’universel dans un comptage de chacun pour Un. Sa révélation est la suivante : « En ce temps-là, je te le dis en toute vérité, les communistes étaient les seuls êtres humains. Ils furent les premiers à nos côtés, et jamais plus ne s’en allèrent » [32].
Marie-Sophie trouve que l’itinéraire qui la mène à Texaco est la somme des rencontres, des divers sujets du Deux qui lui forgent une identité de guerrière pour que les nègres puissent vaincre la drive, les errances désespérées en s’appropriant un territoire.

3. LA NATURE DE LA PROCEDURE AMOUREUSE, FONDEMENT DE LA CONSTITUTION EPIQUE DE L’HEROÏNE

Dans Texaco, l’expérience de l’amour dans sa caractéristique subjective délivre l’enseignement de sa nature non pacifique. Elle s’offre en passion amoureuse dans certains cas. Avec Basile, elle se défend contre l’amour de type libéral. Elle jette dans la boue ses affaires en découvrant sa frivolité. Elle lutte désespéramment contre les pulsions des driveurs Nelta et Arcaduis dont elle tombent amoureuse. Elle embellit sa case pour les garder, expérimentent l’aspect jouissif des corps pour les retenir, cherchent des moyens mystiques pour parer à leur errance. Après leurs départs, elle sombre dans une sorte de folie pour finir chez Papa Totone, le guérisseur, ou à l’hôpital Colson. Elle s’adonne au rhum ou se met à écrire. L’amour est fait de violences, de souffrances. Mais la part de bonheur conduit les souffrances du désir de durée d’éternité. Tous les efforts pour ramener Nelta, Arcaduis ont engrangé des déprimes, des craintes, des espoirs. Avec Iréné, son dernier amour, elle retrouve le bonheur effectué en termes de durée. Les manifestations suivantes sont révélatrices d’un retour à l’état de jeunesse : « La présence d’Iréné me ramena en jeunesse. Je me mis à manger, à chanter gloria. Je sentais ma chair retrouver une douceur, ma coucoune s’éveiller » [33].
Le bonheur est ces signatures réelles sur son corps comme des résultats d’un amour sans risques que la drive soit l’élément corrupteur. Iréné a échoué avec ses requins pêchés dans Texaco, et Marie-Sophie l’avait domestiqué.
Faisant le compte de ses aventures amoureuses, elle donne une vision relativement homogène à celle du philosophe Alain Badiou. Elle écrit que l’amour est un compte de réussites et d’échecs avec différents hommes, des figures du Deux, du Multiple. Chaque cas n’est jamais la répétition d’un autre. Elle nomme ainsi ce que Badiou définit comme une confiance faite au hasard parce que, pour lui, l’amour « risque zéro » n’existe pas. La part des déconvenues participe de l’amour. Marie-Sophie l’exprime d’une manière poétique :

Je connus des amours semblables avec des hommes différents. Toujours avec le même compte de plaisirs et de larmes, de brûlures et de mystères… Illusion toujours neuve /…/ Je sus les abandons, je fis souffrir des gens, on me fit souffrir, je me trompais souvent et pris un saut de chair pour du sentiment [34] (Souligné par nous).

Les différentes rencontres ont, chacune par sa singularité événementielle, contribué à la constitution du personnage épique. L’amour des livres, de l’écriture, l’humanisme des femmes mutualistes, la passion de l’amour avec Nelta, Arcaduis, la caution mystique de Papa Totone, la conscience communiste avec Césaire, l’amour sans craintes avec Irinée ont façonné Marie-Sophie Laborieux à devenir l’héroïne épique des multiples batailles contre les céhêresses, les békés du pétrole.
Mais tous ces types particuliers d’amours n’ont fait que construire le seul grand amour : Texaco. Même la passion amoureuse, la jouissance extrême des corps n’ont pu la sortir de Texaco. Elle révèle qu’elle n’a fait qu’arriver à un seul amour : son quartier :

Oh, Gostor qui faisait ça à la poulet rôti…Oh, Nulitre qui s’accrochait à mon dos et me basculait en avant… Oh, Alexo qui m’appelait manman… hum … Aucun d’eux ne parvint à m’extraire de la Doum et des abords de Texaco./…/ dormant chez mes patronnes et d’En-ville, et revenant toujours, toujours, plus souvent que possible vers mon point d’ancrage, mon Texaco à moi, /…/ ma gazoline de vie [35].

Les violences des ripostes des habitants de Texaco sous sa direction contre la volonté des békés du pétrole de raser le quartier, la victoire de la parole de Marie-Sophie à l’Urbaniste, la révélation de son nom secret, Texaco, sont symptomatiques d’une consécration d’un intérêt général dont Marie-Sophie Laborieux est le nom.
Elle consacre son amour en Texaco par ce vœu inaliénable :

/…/ que jamais en aucun temps, dans les siècles et les siècles : que jamais, on n’enlève à ce lieu son nom de Texaco, au nom de mon Esternome, au nom de nos souffrances, au nom de nos combats, dans la loi intangible de nos plus hautes mémoires et celle bien plus intime de mon cher nom secret qui – je l’avoue – n’est autre que celui-là [36].

L’épopée est le récit d’une grande action qui réalise les grands intérêts de la communauté. Ce roman est le récit de la fondation de Texaco symbolisant la fin des drives des nègres. Marie-Sophie capitalise la figure emblématique de ce combat et de sa mémoire. Dans cette trame, les rencontres amoureuses opèrent en termes d’embrayeurs épiques. La procédure de vérité qu’elles soutiennent ne se résume pas à un hédonisme, à la jouissance des corps. L’héroïne a eu, certes, son compte de bonheur par la médiation du corps d’un autre, de Nelta, d’Arcaduis, de Gostor, Nulitre, d’Alexo, d’Iréné. Mais elle a eu, aussi, son lot de déceptions, de souffrances, de larmes. Ces constructions du Deux ont conditionné en elle l’accès à la pensée du Multiple en termes concrets du seul amour qui est un accès à l’universel, celui de Texaco.

BIBLIOGRAPHIE

BADIOU, Alain, in « Samuel Beckett, L’écriture du générique », Conditions, Paris, Seuil, 1992.
- L’hypothèse communiste, Paris, Editions Lignes, 2009.
- Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009.
CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992.
- Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.
CHANCE, Dominique, L’auteur en souffrance. Essai sur la position et la représentation de l’auteur dans le roman antillais contemporain (1981-1992), Paris, P .U. F., 2000. MILNE, Lorna, Patrick Chamoiseau, Espaces d’une écriture antillaise, Amsterdam-New York, Rodopi, 2006.


[1] Université Ch. A. de Dakar.

[2] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, Paris, Gallimard, 1992.

[3] BADIOU, Alain, Conditions, Paris, Editions du Seuil, 1992, p.257.

[4] Ibid., p.267.

[5] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 257.

[6] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 238-239.

[7] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 248-249.

[8] Ibid., p. 263-264.

[9] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p.277.

[10] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p.303.

[11] GlISSANT, Edouard, Faulkner, Mississipi, Paris, Gallimard, 1998, p. 11.

[12] CHAMOISEAU, Patrick, op. cit., p.275.

[13] Ibid., p.276.

[14] Ibid., p.274.

[15] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 291.

[16] Ibid., p. 291.

[17] Ibid., p. 326.

[18] BADIOU, Alain, op. cit., p.362.

[19] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 358.

[20] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p .297.

[21] Nous paraphrasons Alain BADIOU s’exprimant sur le culte de la personnalité dans L’hypothèse communiste, Paris, Editions Lignes, 2009, p.197.

[22] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 297.

[23] Ibid., p .275.

[24] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p.394.

[25] Ibid., p. 352.

[26] Ibid. p.39.

[27] BADIOU, Alain, in « Samuel Beckett, l’écriture du générique », op. cit., p. 357.

[28] BADIOU, Alain, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009.

[29] CHAMOISEAU, Patrick, op. cit., p.394.

[30] Ibid., p. 3O2.

[31] Ibid., p. 300.

[32] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 338.

[33] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 413.

[34] Ibid., p. 342.

[35] CHAMOISEAU, Patrick, Texaco, p. 343.

[36] Ibid., p. 417.




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