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RELECTURE : Structure de KARIM, Roman d’Ousmane Socé Diop à l’image du voyage
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Ethiopiques n°56.
revue semestrielle de culture négro-africaine
2ème semestre 1992

Auteur : Daouda MAR

L’étude de la structure, c’est-à-dire de la composition d’une œuvre littéraire, peut aboutir à la découverte de la signification profonde de celle- ci. Réfléchir sur la structure de Karim permet de saisir les dimensions essentielles de ce roman d’Ousmane Socé DIOP à travers l’esthétique. De plus, datant de 1935, Karim a été, dans une grande mesure, le signal d’une création romanesque sénégalaise en particulier et africaine en général qui met l’accent sur la révélation progressive du caractère des personnages importants, il est vrai à travers le temps, mais surtout dans une perspective spatiale qui adopte, pour ainsi dire, des angles de vue variés. La composition de Karim semble très simple.
L’auteur a eu pour son ouvrage un scrupule certain pour la présentation.
Le roman se présente comme l’évocation de souvenirs. En réalité le romancier a, en général, combiné des faits imaginés afin d’en dégager des règles d’ordre psychologique : l’idée de l’observation à illustrer par un exemple pourrait être exposé à propos de n’importe quel personnage. Le roman permet d’évoquer des lieux, des gens, des choses qui appartiennent à un passé défini. Donc, le romancier utilise un genre de récit qui amène le personnage principal à ressaisir son passé, grâce à l’adoption d’une structure, c’est-à-dire d’une manière d’agencer les divers épisodes et péripéties, qui apparaît très claire.
La structure de Karim est étroitement liée au thème du voyage. C’est Ousmane Socé DIOP qui marque, de façon significative, le début de ces romans africains composés sur un rythme ternaire.
L’action de Karim se fonde sur la technique du voyage. Trois épisodes sont nettement délimités : le premier se passe à Saint-Louis, le second à Dakar, le troisième et dernier de nouveau à Saint-Louis. Lors de la première phase, à Saint-Louis du Sénégal, Karim s’épanouit dans un cadre enchanteur traditionnel où tous ses rêves se réalisent, jusqu’au jour où il connaît un échec retentissant dans une joute amoureuse où les libéralités ostentatoires l’emportent sur la sincérité des sentiments. Vient ensuite la deuxième phase des aventures du héros : elle se déroule à Dakar ; Karim découvre de nouveaux horizons et a une plus ample connaissance de la civilisation européenne. Enfin la dernière phase montre le héros de retour au bercail à Saint-Louis. On retrouve cette structure romanesque en trois épisodes dans Maïmouna d’Abdoulaye Sadji : Louga - Dakar - Louga ; Louga est le bourg natal de l’héroïne. La même structure, avec un prolongement vers l’Europe, est reproduite dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Amidou Kane : Afrique - Europe - Afrique. La structuration du récit à travers l’espace correspond à un aspect fondamental de l’imaginaire africain.
Plusieurs influences ont pu déterminer l’adoption du thème du voyage, donc de la structure qui lui convient, chez Ousmane Socé DIOP. D’abord les textes de la littérature orale privilégient, dans une grande mesure, le thème du déplacement d’un lieu à un autre ; les contes de Birago DIOP et de Bernard DADIE nous en donnent des exemples significatifs. La formation intellectuelle d’Ousmane Socé DIOP nous fait penser aussi au roman français du XIXème siècle, particulièrement au type balzacien ; Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues, Rastignac dans Le Père Goriot quittent leur province natale pour aller à l’assaut de la Capitale Paris. Les récits de voyage du XVIIIème siècle, avec leur intention philosophique, celle de véhiculer des idées nouvelles ou plus simplement contestataires, ne doivent pas être oubliés.
Beaucoup de romans africains sont construits sur les pérégrinations d’un héros auquel toute la trame de la narration est subordonnée. Or le voyage est une technique d’écriture de la littérature orale. Ainsi dés sa création, le roman africain se présente comme un roman de découverte. L’action romanesque se déroule généralement en plusieurs lieux. Le héros, comme dans un parcours initiatique, traverse diverses réalités qui sont ainsi présentées au lecteur. De là procèdent le caractère quelque peu sommaire du partage des romans comme Karim en épisodes et la prééminence de la présentation de l’univers du héros. En conséquence, certains personnages ont une dimension psychologique très réduite, même s’ils jouent un rô1e principal ; l’auteur, à l’instar d’Ousmane Socé DIOP, nous fait connaître le monde du héros, dans ses différents aspects : cadre, moeurs, relations, croyances, coutumes. Nous savons alors beaucoup plus de choses sur ce qui entoure le personnage principal que sur celui-ci même. D’ailleurs, le premier souci du romancier est souvent de vulgariser son message, de partager éventuellement son expérience avec le lecteur. Cette orientation tient compte des préoccupations du public qui est ainsi introduit dans le milieu africain. L’ordre de présentation successif permet de lever le voile sur les réalités africaines. On passe de la peinture d’une vie encore très traditionnelle à Saint-Louis à la description d’une civilisation plus moderne à Dakar, dans Karim. Au demeurant, grâce au thème du voyage, la matière est allégée, et l’oeuvre garde beaucoup de simplicité. La signification profonde de la structure de Karim se fonde avant tout sur le recours au voyage. Ruinés par leurs dépenses protocolaires à Saint-Louis, Karim et ses amis décident de se rendre à Dakar. Le voyage est l’objet de superstitions vivantes encore. Selon la mère de Karim, il y a des jours néfastes pendant lesquels on ne doit pas effectuer des déplacements. Pour lutter contre les maléfices et pour vivre un sort heureux, Karim reçoit la bénédiction de son père : sa mère lui donne des amulettes. La peur des tentations de la ville, la crainte de l’inconnu font resurgir les croyances ancestrales. Au terme du séjour de Karim à Dakar, les préparatifs pour son retour à Saint-Louis ne donnent lieu à aucune cérémonie propitiatoire. lI faut savoir qu’Ousmane Socé DIOP est favorable au progrès, au métissage culturel ; Karim, à Dakar, s’est intéressé aussi bien à la mode vestimentaire européenne qu’aux influences culturelles venues de loin. Ainsi, le voyage, qui structure le roman, prolonge, en le modernisant, un héritage ancien.
A l’image des productions de la littérature orale, la signification pédagogique du roman structuré comme un voyage est incontestable. Le romancier traite de l’aventure d’une jeunesse inexpérimentée. L’age du héros mérite d’être pris en considération. Karim a vingt-deux ans. Le jeune homme doit apprendre à faire face à ses responsabilités. Il fait une sorte de parcours initiatique. Son voyage a un double sens : d’une part, une traversée des réalités extérieures pour ainsi dire, et d’autre part un processus qui conduit au sein de sa propre intériorité. Le héros doit s’initier et s’adapter aux contraintes de l’existence ; après sa démission, à Dakar, Karim trouve du travail, grâce à une recommandation de son oncle Amadou ; mais auparavant, celui-ci l’a laissé chercher seul, pendant quelque temps, afin de lui donner la notion exacte des réalités. Par là il est révélé à la fois la personnalité du héros et les difficultés caractéristiques du monde dans lequel il est plongé. Karim s’initie au progrès, à une civilisation où prédomine le sens de l’efficacité et de la performance. Il découvre véritablement à Dakar le conflit culturel. Ainsi, dans ses pérégrinations, il fait l’apprentissage de la vie ; les étapes qui se succèdent sont autant de rites de passage dans le cadre de sa formation pédagogique. L’ambition de Karim est de faire fortune, de revenir à Saint-Louis épouser la jeune fille de ses rêves. Il n’est pas un modèle d’énergie qui agirait sur le monde au lieu de le subir. Désireux seulement de mieux vivre, il n’a pas élaboré une stratégie systématique de conquête du monde. On peut parler, cependant, chez Karim, du voyage initiatique positif. Certes, il a l’expérience des choses modernes, au bout de son parcours, mais sa personnalité n’a pas subi de mutations profondes, ce que démontre largement le programme des réjouissances lors de son mariage avec Marième. Néanmoins, la sagesse commence son règne, à la fin du roman : Karim enterre sa vie de garçon à jamais ; son existence fantaisiste, sans souci du lendemain, est terminée.
En conséquence, il apparaît évident qu’il y a eu dans l’esprit d’Ousmane Socé DIOP, lorsqu’il a conçu son roman, un souci incontestable de la composition. Ce romancier fut un précurseur. Au delà de l’esthétique, la structure de Karim rejoint l’éthique. L’étude de la construction de l’imaginaire peut nous faire saisir le sens profond d’un roman africain. Notre réflexion nous a permis de mettre à jour dans l’ouvrage d’Ousmane Socé DIOP, la double intention didactique et ludique qui marquera encore longtemps la littérature africaine.


BIBLIOGRAPHIE

Auteur : Ousmane Socé DIOP (1911-1973)

I. Oeuvres d’Ousmane Socé DIOP

A. Romans

- Karim, Etampes, Imprimerie Puyfourcat, 1935. Prix de l’A.O.F en 1948 à l’occasion de la réédition par les Nouvelles Editions Latines.
- Mirages de Paris, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1937 ; réédition en 1964 et en 1977.

B. Contes et Légendes

- Contes et Légendes d’Afrique noire, Paris, Nouvelles Editions Lalines 1948. Ce recueil intégré à la suite de Karim, roman sénégalais a été composé à Kayes en 1938-1939.

C. Poésie

- Rythmes du Khalam, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1956.

D. Autres textes ou ouvrages

- "Les valeurs traditionnelles de l’universel France Eurafrique", n°187, Septembre 1967, p. 41.
- L’Afrique à l’heure de l’Indépendance, New-York 1960-1963. Paris, Nouvelles Editions Latines, 1963.
- "La Garantie essentielle d’un climat de coopération", in Revue de la Communauté France Eurafrique, n° 104, septembre 1959, p. 7-8.

II. Parmi les textes en rapport avec la Littérature africaine, on peut citer :

Actes du colloque sur la Négritude tenu à Dakar du 12 au 18 Avril 1971, sous les auspices de l’Union Progressiste Sénégalaise, Paris, Présence Africaine, 1972, 244p.
ALEXIS (J.S) : "Débat autour des conditions d’un roman national chez les peuples noirs. Où va le roman" ?, in Présence Africaine, n°13, Avril-Mai, 1957, p. 81-101.
BETI (Mongo) : "Afrique noire, littérature rosé", in Présence Africaine, n° 1-2, Avril-Juillet 1955, p. 133-145.
GLISSANT (Edouard) : "Le Romancier noir et son peuple", in Présence Africaine, n° 16, Octobre-Novembre 1957, p. 26-31.
MERCIER (Roger) : "La littérature négro-africaine et son public", in Revue de Littérature Comparée, n° 3-4, Juillet-Décembre 1974, p. 398-408.
SADJI (Abdoulaye) : "Littérature et colonisation", in Présence Africaine, n° 6, 1er trimestre 1949, p. 139 - 141.
SAINVILLE (Léonard) : "Le Roman et ses responsabilités", in Présence Africaine, n° 2728, Août-Novembre 1959.





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