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REMARQUES SUR LES COUPLES D’AMIS DANS L’EPOPEE
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Jean-Pierre MARTIN [1]

On ne saurait aujourd’hui concevoir une Chanson de Roland qui se passerait d’Olivier : le couple des compagnons lui est en quelque sorte consubstantiel, parce que, nous semble-t-il, il s’agit là d’un des thèmes majeurs de la littérature épique : il n’y a pas d’Épopée de Gilgamesh sans Enkidu ; pas d’Iliade sans Achille et Patrocle, pas de Silâmaka sans Poullôri, pour nous en tenir à quelques exemples représentatifs d’aires culturelles notablement étrangères les unes aux autres. Et il nous paraît dès lors important de chercher à comprendre en quoi le thème de ce lien qui attache le héros à un ami privilégié s’accorde particulièrement avec le registre épique. La question est à la fois narratologique et esthétique : sur quoi se fonde cette amitié ? dans quels types d’épisodes se manifeste-t-elle avec le plus d’intensité ? à quels traits propres au genre épique répond-elle pour s’y retrouver ainsi par-delà les frontières culturelles ? La comparaison est sans doute susceptible de contribuer à définir la thématique et l’esthétique du genre épique en tant que tel.

1. LA FORMATION DU COUPLE

Il s’agit donc d’examiner d’abord la formation du couple d’amis. Dans certains textes, il y a prédestination : ainsi pour la chanson d’Ami et Amile, où les deux protagonistes naissent le même jour de parents différents, mais sont néanmoins de parfaits sosies, et d’ailleurs

Engendré furent par sainte annuncion [2].

Certaines versions de Silâmaka et Poullôri font aussi naître leurs héros le même jour [3]. Si, dans le cas d’Ami et Amile, cette naissance simultanée est suivie d’une enfance et d’une adolescence séparées, jusqu’au jour où, simultanément, chacun partira en quête de l’autre, ainsi perçu comme une part manquante de lui-même, c’est au contraire parce qu’ils ont vécu ensemble leur enfance que Silâmaka et Poullôri se sont attachés l’un à l’autre comme des frères. C’est particulièrement souligné dans la version de Djado Sékou, recueillie par Ousmane Tandina, dans laquelle ils portent les noms d’Awli Jawando et de Farra Fanta Jawando : enfant princier, Awli Jawando exige même que Farra Fanta, bien que son esclave, reçoive en tout un traitement égal au sien ; mieux, son père leur ayant fait confectionner à chacun un vêtement conforme à son statut social, il les échange pour éviter à son ami d’être vêtu en esclave, et obtient ainsi que toute différence visible soit abolie [4].
Les deux héros grecs aussi se sont liés d’amitié pour avoir vécu une enfance commune, comme l’ombre de Patrocle vient le rappeler à Achille avant ses funérailles :

Nous avons ensemble grandi dans votre maison, quand, tout jeune encore, Ménœtios m’amena chez vous d’Oponte, à la suite d’un homicide déplorable, le jour où j’avais tué le fils d’Amphiadamas, pauvre sot ! sans le vouloir, en colère pour des osselets. Pélée, le bon meneur de chars, alors me reçut chez lui, m’éleva avec de grands soins, et me nomma ton écuyer [5].

D’autres couples au contraire se sont formés en se combattant mutuellement. Dans la chanson de Girart de Vienne, c’est au cours d’un duel long de plus de 800 vers que Roland et Olivier se sont liés d’amitié [6]. Cet épisode, absent de la Chanson de Roland, a vraisemblablement été conçu plus tard que l’idée du couple lui-même, mais il représente bien l’un des motifs susceptibles d’attacher deux héros l’un à l’autre. C’est aussi le cas pour Gilgamesh et Enkidu – le second ayant même été créé dans le but précis de s’opposer au premier : les dieux, sollicités par les plaintes des habitants d’Uruk, interpellèrent Anu, le dieu suprême, et Aruru, la déesse mère :


Aruru, toi (qui) as formé [l’Homme],
Forme, à présent, ce qu’(Anu) te dictera ( ?),
Sur [le patron] de l’Ouragan par lui imaginé.
(Lui et Gilgameš) s’empoigneront,
Et Uruk retrouvera le calme !
 [7].

C’est ainsi qu’apparaît Enkidu, dont la première rencontre avec Gilgamesh se fera sur le mode de l’affrontement : Enkidu empêche Gilgamesh d’entrer dans une maison où se déroule une noce,

(Aussi), devant la porte même,
S’empoignèrent-ils
Et se ba[ttiren]t-ils, en pleine rue,
Sur la grand-place du pays,
(Si fort que) les [jamba]ges en étaient ébranlés,
Et que les murs vacillaient
 [8].

Et comme dans le cas de Roland et Olivier, cette lutte initiale, sans vainqueur ni vaincu, se conclut par un pacte d’amitié.
Mais avant même cette rencontre, Enkidu « se pressentait un ami » [9] ; et Gilgamesh l’avait par deux fois vu en songe, sous la forme d’un énorme bloc céleste puis d’une hachette ; et il en avait aussitôt fait le récit à sa mère :

[(Et) je l’aimais] et la cajolais
Comme une épouse,
[Tandis que] toi
Tu la traitais à égalité avec moi !
 [10].

Comme dans le cas de ceux que le destin ou Dieu ont fait naître le même jour, cette amitié apparaît ainsi comme résultant d’un projet divin.
Cette prédestination se marque aussi par la ressemblance des deux amis, ressemblance parfaite dans le cas d’Ami et Amile, puisque le premier pourra même prendre la place du second lors d’un duel judiciaire en échangeant simplement ses armes avec lui [11], comme entre Silâmaka et Poullôri :

On aurait beau faire, on ne saurait les distinguer :
Y passât-on cent ans,
On ne saurait lequel est
Le captif,
On ne saurait lequel
Est le maître,
On ne saurait lequel d’entre eux est l’esclave
 [12].

Même s’agissant de Gilgamesh et Enkidu, comme d’Achille et Patrocle, s’ils ne sont pas sosies, les textes font apparaître des éléments d’apparence commune. A la première apparition d’Enkidu, et sans jamais l’avoir vu, les bergers s’exclament :

(Ce) gaillard-(là), comme il ressemble
À Gilgameš, par la stature !
 [13] .

Et en voyant Patrocle sous les armes d’Achille, c’est ce dernier que les Troyens croient voir venir contre eux dans la bataille :

Dès que les Troyens aperçoivent le vaillant fils de Ménœtios, suivi de son écuyer, étincelants, tous deux, dans leur armure, leur cœur à tous s’émeut, leur ligne est ébranlée ; ils craignent que le fils de Pélée aux pieds rapides, quittant ses nefs, n’ait renoncé à la rancune, pour lui préférer l’amitié. Lors chacun, inquiet, cherche des yeux où fuir le gouffre de la mort [14].

Semblables, les amis ne sont cependant jamais absolument égaux. Il demeure entre eux une différence de rang. Régulièrement Achille donne des ordres à Patrocle, qui les exécute : Il dit : « Patrocle obéit à son compagnon » [15]. C’est de même à Gilgamesh, le roi, que revient l’initiative de l’expédition dans la Forêt des Cèdres et du combat contre Humbaba, son gardien effrayant. Roland est le neveu du roi et le chef de l’arrière-garde, et Olivier n’est jamais que le premier de ses lieutenants : c’est à Roland qu’il revient de décider s’il doit ou non sonner du cor pour appeler Charlemagne. Dans le cas de Silâmaka et Poullôri, l’un des motifs récurrents dans toutes les versions est celui des trois seules occasions au cours desquelles le premier, fils de l’Ardo du Mâssina, a fait sentir à l’autre son statut servile [16]. Plus profondément, les textes font apparaître une différence de tempérament entre les deux amis, l’un plus audacieux, l’autre plus raisonnable. C’est ce qui apparaît notamment dans la Chanson de Roland avec la scène du cor : devant la multitude des ennemis, Olivier souhaite que son compagnon appelle Charlemagne au secours, et Roland refuse en invoquant son honneur ; Enkidu met Gilgamesh en garde contre Humbaba, lui présentant l’expédition comme impossible – et néanmoins elle a bien lieu. Dans l’Iliade, l’audace d’Achille est de se retirer du combat, au risque de causer la perte des Grecs, et la sagesse est au contraire du côté de Patrocle, dont les reproches à son ami trouvent un écho dans ceux d’Olivier à Roland, quand il l’invite à reprendre le combat [17], combat dont l’issue montrera en revanche la supériorité guerrière du premier, puisqu’il sera capable de tuer Hector, le meurtrier de son compagnon. Si dans l’épopée peule c’est au contraire à l’esclave qu’il revient de venger son maître, on retrouve néanmoins la même différence, puisque Silâmaka, lorsque se profile la dernière bataille qu’il sait devoir lui être fatale, écarte Poullôri sous un prétexte afin de lui éviter de subir le même sort, et que Poullôri ne peut qu’obtempérer [18].
Les couples d’amis épiques sont ainsi liés par une fraternité qui peut résulter de l’élection comme de la prédestination. Même si tous les motifs qui viennent d’être relevés ne se retrouvent pas dans chaque texte, il est difficile de ne pas voir là quelques constantes qui en soulignent à la fois le caractère fusionnel (ressemblance, enfance commune ou rencontre physique fondatrice d’un attachement indissoluble) et la nécessaire caractérisation individuelle, sociale ou héroïque, parce qu’il appartient aussi au genre épique de célébrer dans le héros une figure exceptionnelle, et donc unique, d’humanité.


2. L’AMITIE ET LA MORT

Parmi les différents épisodes au cours desquels cet attachement se manifeste, nous nous attacherons à celui de la mort, qui en fait le mieux valoir la puissance pathétique. Ami et Amile représente à cet égard un cas isolé : les deux amis y meurent en même temps et sont enterrés ensemble, sans précision complémentaire dans la version du XIIe siècle ; tués dans celle du XVe par Ogier le Danois, conformément à la légende de celui-ci, mais là encore sans que le récit s’appesantisse. Les épopées choisissent en général de les faire mourir séparément, au combat le plus souvent, comme il est normal dans un contexte épique, ce qui permet au survivant de manifester, avec son deuil, la profondeur du lien qui l’attachait à son compagnon. C’est d’ordinaire celui des deux en qui s’incarne le mieux l’idéal héroïque, celui aussi dont le rang est le plus élevé, qui survit à l’autre : Achille, Roland, Gilgamesh. L’épopée peule semble ici se distinguer des autres, parce que c’est Poullôri, l’esclave, qui survit à Silâmaka. On sait dans quelles circonstances : privé de son anneau protecteur, Silâmaka pressent l’imminence de sa fin, et éloigne son compagnon parce qu’« il savait que s’il mourait devant Poullôri, Poullôri se tuerait » [19] ; la bataille se déroule à l’avantage de Silâmaka, mais les ennemis ont ourdi une ruse : alors qu’il se repose de ses exploits à l’ombre d’un caïlcédrat, le héros est tué par la flèche empoisonnée que lui décoche un enfant caché dans les branches. Au retour de Poullôri, tout le monde cherche à lui dissimuler l’issue tragique, et on lui présente un faux Silâmaka qu’il a d’ailleurs vite fait de démasquer en observant sa gloutonnerie, alors que le vrai faisait toujours preuve d’une grande sobriété. Il se rend alors auprès de la mère de Silâmaka :

Aujourd’hui je te ferai comprendre, mère de Silâmaka, que je vaux plus que
ton fils
Comme le ciel est plus élevé que la terre ! […]
Aujourd’hui qu’il est mort, je vais parler :
Le jour où j’avais passé la nuit dans la brousse,
Silâmaka, au matin, se trouvant seul, ne fit pas mon ouvrage, il ne fit que le
sien !
Aujourd’hui, ce matin même, je ferai mon ouvrage et celui de Silâmaka
 [20].

Il se prépare alors à le rejoindre dignement dans l’autre monde :

Il prit sa lance
Et la brisa.
Il abattit son cheval
Et monta le cheval de Silâmaka.
Il prit la lance de Silâmaka,
Il prit l’épée de Silâmaka
 [21].

Il se met alors à la poursuite des ennemis. Aucun n’est jamais revenu :

On ne sait si Dieu a fendu la terre pour les y enfoncer,
eux et Poullôri,
On ne sait si Dieu les a tirés et enlevés dans les airs,
eux et Poullôri.
Plus un seul d’entre eux
Jamais n’est revenu
 [22].

L’identification à l’ami se parachève ici après sa mort, le survivant cumulant ainsi l’héroïsme des deux. Mais bien plus, si c’est le maître qui est parti le premier, il apparaît à la fin que le véritable héros était plutôt l’esclave ; c’est lui qui disparaît dans la gloire, qui bénéficie de ce trait héroïque traditionnel, disparaître sans laisser de traces, peut-être, qui sait ?, pour revenir un jour au secours de son peuple [23]. Ce qui nous ramène finalement au modèle commun, mais fait aussi de la mort du/des héros l’épisode qui donne sens à toute l’histoire.
Dans les autres poèmes, le survivant exprime son deuil par la parole et le geste :

Or veit Rollant que mort est sun ami,
Gesir adenz, a la terre sun vis,
Mult dulcement a regreter le prist :
« Sire cumpaign, tant mar fustes hardiz !
ensemble avum estet e anz e dis ;
nem fesis mal ne jo nel te forsfis.
Quant tu es mor[t], dulur est que jo vif ! »
A icel mot se pasmet li marchis
Sur sun ceval que cleimet Veillantif
 [24].

A l’annonce de la mort de Patrocle, Achille manifeste d’abord sa douleur physiquement :

A deux mains il prend la cendre du foyer, la répand sur sa tête, en souille son gentil visage. Sur sa tunique de nectar maintenant s’étale une cendre noire. Et le voici lui-même, son long corps allongé dans la poussière ; de ses propres mains il souille, il arrache sa chevelure [25].

La déesse Thétis, sa mère, cherche à le consoler en évoquant la défaite en cours des Grecs, signe que son propre désir de vengeance devrait être satisfait.

Avec un lourd sanglot, Achille aux pieds légers répond :
Ma mère, tout cela, le dieu de l’Olympe l’a bien achevé pour moi. Mais quel plaisir en ai-je, maintenant qu’est mort mon ami Patrocle, celui de mes amis que je prisais le plus, mon autre moi-même ? […] ».
Aujourd’hui donc, j’irai, je rejoindrai celui qui a détruit la tête que j’aimais, Hector ; puis la mort, je la recevrai le jour où Zeus et les autres dieux immortels voudront bien me la donner
 [26].


Enkidu ne meurt pas au combat, mais au terme d’une longue agonie, d’une maladie envoyée par les dieux pour avoir participé aux meurtres de Humbaba et du Taureau-céleste. Les restes de la huitième tablette, entièrement consacrée à ses funérailles, nous permettent encore d’apprécier la longue plainte de Gilgamesh, qui interpelle successivement tous les êtres vivants pour les inviter à pleurer son ami, et finit par s’adresser à lui :

Te voilà devenu tout sombre
Et tu ne [m’] entends plus ! »
Mais (Enkidu)
Ne leva[it (même) pas] la tête !
Gilgameš lui tâta le cœur :
Il ne battait plus [du tout] !
(Alors), comme à une jeune épousée,
Il voila [le visage] de (son) ami !
Il lui tourn[ait autour],
Comme un aigle,
Ou, comme une lionne
Privée de [ses] peti[ts],
Il ne cessait d’aller et venir,
Devant et derrière lui ;
Il arrachait et semait
Les bouc[les] de sa chevelure !
Il dépouillait et jetait
Ses beaux habits,
Comme pris en horreur !
 [27].

Ce que découvre le héros avec la mort de son ami, c’est la réalité de sa propre condition. Les dernières tablettes de l’épopée nous racontent alors la quête impossible de l’immortalité à laquelle il se livre, avant de se résigner à n’être qu’un homme. Pour Gilgamesh, la mort d’Enkidu préfigure et annonce la sienne propre. Dans ces textes, la mort de l’ami est toujours signe de la mort de soi : Patrocle est tué sous les armes d’Achille, qui n’a de cesse de l’avoir vengé ; Poullôri décide de livrer son ultime combat lorsqu’il comprend que Silâmaka n’est plus ; et c’est l’impossibilité de survivre à Olivier que dit la dernière parole de Roland dans son lamento funèbre, « Quant tu es mor[t], dulur est que jo vif ! »
Ce moment est dans la plupart des textes celui où se prononcent les plus beaux vers, les versets les plus poignants, précisément parce que la mort ramène le héros, au-delà de sa force extraordinaire, de ses qualités d’exception ou de ses pouvoirs magiques, à la réalité de sa simple humanité.

3. UN THEME PATHETIQUE PRIVILEGIE

Dans les récits qui mettent en scène le thème de l’amitié épique, il y a évidemment la trace d’une réalité objective, à la fois psychologique et sociologique, celle du compagnonnage guerrier, qu’attestent tous les témoignages de combattants : celui dont on partage la vie au combat ne saurait être indifférent, sa mort surtout ne saurait l’être. Ceux qui vivent conjointement cette menace partagent nécessairement une expérience unique et qui les unit à jamais. A côté du compagnonnage guerrier, le thème de l’amitié peut être mis en relation avec l’existence des sociétés d’hommes ou de jeunes gens dans de nombreuses cultures, Männerbünde germaniques ou classes d’âge africaines, comme celle fondée et dirigée par Amadou Hampâté Bâ et qu’il évoque dans ses mémoires [28].
Il y a d’autre part une longue tradition littéraire autour du thème de l’amitié, qu’on pourrait reconnaître dans des œuvres aussi différentes que le De Amicitia de Cicéron, les chapitres des Essais où Montaigne évoque le souvenir de La Boëtie, ou, dans un tout autre registre, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Mais au-delà de cette tradition, l’évocation de la mort de l’autre possède une puissance pathétique – donc esthétique – particulière, parce que, comme on vient de le voir, elle préfigure la mort de soi-même, comme Gilgamesh en fait la découverte en assistant à l’agonie d’Enkidu. Quoique le texte de l’Iliade s’achève avant la mort d’Achille, celle-ci est constamment présente à partir du moment où le héros apprend celle de son ami, et avant même qu’il n’ait entrepris de le venger. Il le dit lui-même à sa mère venue le consoler :


Ah ! que n’es-tu restée où tu étais, au milieu des déesses marines, tandis que Pélée eût conduit chez lui une épouse mortelle ! Mais il fallait que tu eusses, en ton cœur, à subir un deuil immense, en voyant ton fils abattu. Tu ne dois plus désormais le revoir ni l’accueillir rentrant chez lui. Aussi bien mon cœur lui-même m’engage-t-il à ne plus vivre, à ne plus rester chez les hommes, si Hector, frappé par ma lance, n’a pas d’abord perdu la vie et payé ainsi le crime d’avoir fait sa proie de Patrocle, fils de Ménœtios.

Et Thétis, pleurante, à son tour lui dit :

Ta fin est proche, mon enfant, si j’en crois ce que tu me dis, car tout de suite après Hector, la mort est préparée pour toi [29].

Cette identification dans la mort est à notre avis ce qui fonde dans la Chanson de Roland l’existence et la signification du personnage d’Aude. Sœur d’Olivier, promise à Roland, elle est à la fois le gage et l’incarnation de l’amitié qui unit l’un à l’autre les deux héros. Mais sa mort, dès le moment où elle apprend celle de son fiancé, illustre pour elle, en quelque sorte à la place de son frère, l’impossibilité de survivre à Roland, comme Roland lui-même avait dit la douleur de survivre à Olivier [30]. Alors que Charlemagne lui propose de prendre pour époux son propre fils,

Alde respunt : « Cest mot mei est estrange.
Ne place Deu ne ses seinz ne ses angles
Aprés Rollant que jo vive remaigne ! »
Pert la culor, chet as piez Carlemagne,
Sempres est morte. Deus ait mercit de l’anme !
 [31].

A travers la voix d’Aude, c’est Olivier qui répond ici au lamento funèbre que Roland avait prononcé lors de la mort de son ami. Dans le cas de Poullôri, c’est à travers la métaphore du repas que se dit l’identification entre les deux héros jusque dans la mort, alors même qu’on cherche à lui dissimuler celle de Silâmaka :

On apporta le dîner,
On apporta de la pâte, on apporta du lait,
On apporta la cola,
On dit : « Commençons à dîner !
Silâmaka aujourd’hui a mal à la tête, il est là-bas, couché dans la case ;
Il ne peut pas manger là-dehors aujourd’hui :
Il a de la fièvre. »
Il dit : « Silâmaka a mal à la tête
Et vous dites que je dîne !
Femmes, est-ce à faire ?
Depuis que je suis né,
Et que, sept jours plus tard,
Silâmaka naquit à son tour,
M’avez-vous vu manger sans Silâmaka ? Ce n’est pas aujourd’hui que je
commencerai !
Ou lui, manger sans moi ? Ce n’est pas aujourd’hui que je commencerai !
 [32].

Et c’est en constatant la voracité du sosie de Silâmaka qui vient dîner avec lui que Poullôri reconnaît la supercherie et décide tout à la fois de venger son ami et de le suivre.
Plus largement, le combat épique est fondamentalement le combat pour l’autre, ce en quoi précisément l’épopée se distingue du roman. Si solitaire soit-il, le héros épique ne combat jamais pour lui seul, mais au nom d’une collectivité dont il est le représentant le plus éminent, soit comme roi, soit du moins comme champion privilégié. Même Gilgamesh, dont les exactions poussent au début de l’épopée ses sujets à se plaindre de lui auprès des dieux, n’affronte pas Humbaba dans son seul intérêt, mais pour abattre les cèdres dans lesquels seront taillées les portes du temple d’Enlil, façon de chercher à attirer la bienveillance du dieu sur son peuple. Et dans l’épisode final de la quête de l’immortalité, il devient, du fait précisément de la mort d’Enkidu, l’incarnation mythique de l’humanité, espérant au-delà de toute raison, au-delà de sa condition même, échapper à son destin mortel. Le lien amical apparaît donc comme une synecdoque de la relation qui attache le héros à une collectivité, ethnique, nationale ou plus généralement à la condition humaine en général.
Le passage du couple d’amis vers le couple hétérosexuel signe a contrario le glissement vers le roman. Dès lors l’enjeu cesse d’être collectif pour devenir individuel. Lorsque Agamemnon accepte de renvoyer à Achille la captive/concubine dont la confiscation était à l’origine de sa colère, le premier souci de celle-ci est de venir pleurer sur le corps de Patrocle, se calquant ainsi sur le héros dans sa déploration, subordonnant le lien hétérosexuel à celui de l’amitié entre guerriers, et, par conséquent, l’attachement privé à l’enjeu collectif. Quand Aude meurt à l’annonce de la mort de Roland, elle incarne aussi la soumission de l’engagement privé au destin du groupe. Et quand Poullôri décide de connaître charnellement la femme que Silâmaka lui a choisie, c’est une façon de s’acquitter de son devoir social de mari envers elle dans le moment précis où il choisit de sacrifier sa vie pour la collectivité dont son maître et ami avait la responsabilité – et elle, dans le même temps, choisit de l’imiter et se porte de son côté au combat contre les ennemis pour y trouver la même fin que lui. Les épouses épiques se modèlent ainsi sur les héros dont elles se font les doubles. Mais lorsque le souci du couple prend le pas sur celui du groupe, on quitte l’épopée pour le roman.

CONCLUSION

Sans doute toutes les épopées ne sont-elles pas fondées sur un couple de héros. Ce que nous voulions montrer ici, c’est en revanche que ce couple, avec toutes ses nuances, avec les différences, si minimes soient-elles, qui en opposent les membres, constitue un thème épique privilégié, aussi bien au plan idéologique qu’au plan esthétique, et cela, par delà les différences historiques, linguistiques et culturelles, dans des conditions analogues parce qu’il y va de l’universel. Au plan idéologique, le lien amical permet de mettre en scène le rapport entre le héros et la collectivité dont il a la charge. Au plan esthétique, il contribue à dramatiser les événements racontés en en soulignant la charge pathétique, en incarnant dans un couple de personnages la grandeur et la fragilité de la condition humaine.


[1] Textes et Cultures, EA 4028, Université d’Artois.

[2] Ami et Amile, chanson de geste publiée par Peter F. DEMBOWSKI, Paris, Champion, CFMA, 1969, v. 13.

[3] Silâmaka & Poullôri, récit épique peul raconté par Tinguidji, édité par Christiane SEYDOU, Paris, Armand Colin, Classiques africains, 1972, p. 79, note 2, et p. 243.

[4] Awli Jawando et Farra Fanta Jawando, dans Récits épiques du Niger, traduits par Ousmane TANDINA, introduits par François Suard, Amiens, Presses du « Centre d’Études Médiévales », Université de Picardie-Jules Verne, 2004, p. 47-48.

[5] HOMERE, Iliade, traduction et présentation de Paul Mazon, Paris, Livre de poche, 1963, p. 530, XXIII, 84-90.

[6] Girart de Vienne, par Bertrand de Bar-sur-Aube, publié par Wolfgang VAN EMDEN, Paris, SATF-Picard, 1977, v. 5100-5967.

[7] L’Épopée de Gilgameš. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, traduit de l’akkadien et présenté par Jean BOTTERO, Paris, Gallimard, L’aube des peuples, 1992, p. 69, I, 75-77.

[8] Ibid., p. 85-86, II, 48’-50’.

[9] Ibid., p. 76, I, 187.

[10] L’Épopée de Gilgameš., p. 80, I, 254-255.

[11] Ami et Amile, v. 1018-1744. Episode redoublé dans la version en alexandrins du XVe s., où Amile fera une déclaration d’amour à la place d’Ami, que sa timidité paralyse : Arras, Médiathèque, ms 704, f° 21-22.

[12] Silâmaka et Poullôri, p. 79.

[13] Gilgameš, p. 83, II, Chicago, Oriental Institute, A.3444, 4’.

[14] Iliade, p. 383-384, XVI, 278-283.

[15] Ibid., p. 45, I, 345, et p. 273, XI, 616.

[16] Dans la Vita Amici et Amelii carissimorum, autre version ancienne de la légende, Amile est le fils du comte d’Auvergne, Ami celui d’un simple chevalier : E. KÖLBING, Amis and Amiloun, Altenglische Bibliothek, 2, 1884, p. XCVII-XCVIII, différence qui se retrouvera dans la version du XVe s., où le père d’Ami est le sénéchal de celui d’Amile, comte de Clermont.

[17] Iliade, p. 375, XVI, 21-45.

[18] Silâmaka et Poullôri, p. 130-133.

[19] Silâmaka et Poullôri, p. 133.

[20] Ibid., p. 163.

[21] Ibid., p. 167.

[22] Silâmaka et Poullôri, p. 171.

[23] Dans la version de Djado SEKOU, c’est lui qui est alors tué d’une flèche tirée depuis un arbre : Récits épiques du Niger, p. 72.

[24] Edition et traduction Jean DUFOURNET, Paris, Garnier-Flammarion, 1993, v. 2024-2032.

[25] Iliade, p. 432, XVIII, 23-27. 25

[26] Iliade, p. 433-435, v. 78-82 et 114-116.

[27] Gilgameš, p. 152, VIII, II, 14-22.

[28] Amkoullel, l’enfant peul, Arles, Actes Sud, Babel, 1992 (1e édition, 1991), p. 242-247.

[29] Iliade, p. 434, XVIII, 86-96.

[30] Cf. MARTIN, J.-P. et LIGNEREUX, M., La Chanson de Roland, Neuilly, Atlande, Clefs concours, 2003, p. 103.

[31] Chanson de Roland, v. 3717-3721.

[32] Silâmaka et Poullôri, p. 143.




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