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L’amour dans les ballades et les contes populaires roumains
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Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2010

Auteur : Eduard Claudiu BRAILEANU [1]

L’amour, le sentiment qui accompagne la vie des gens dès leur naissance et souvent jusqu’à leur mort, présente partout dans le monde des formes spécifiques de manifestation. Soit qu’il s’agisse de l’amour maternel, de l’amour entre les membres de la famille, de l’amour érotique, etc., ce sentiment est accompagné, surtout dans l’univers rural, des croyances, des superstitions, des coutumes qui varient d’une région à l’autre.
La ballade roumaine a une caractéristique différente par rapport aux ballades occidentales : elle n’est pas accompagnée de la danse, mais elle reste une chanson épique dans laquelle on mélange les narrations et les descriptions. L’action se déroule graduellement jusqu’aux moments d’intension maximale, les personnages sont bien mis en évidence.
L’amour est bien présent dans ces poésies à forme fixe, mais notre étude vise seulement l’amour avant le mariage, quand les gens commencent à se connaître, et l’amour érotique, avec tout leur cortège d’éléments traditionnels roumains. Nous avons directement connu certaines de ces croyances populaires, par des études sur le terrain, d’autres ont été partagées par nos parents ou nos grands-parents et, finalement, nous avons étudié la bibliographie assez pauvre dans ce domaine. Dans notre étude, nous suivons le sentiment, dès l’apparition des premiers signes du cœur devant la personne qui intéresse le sujet et jusqu’à l’amour érotique, charnel. Nous voulons également identifier par cette recherche les points du village qui sont plus propices aux rencontres des amoureux et que ceux-ci cherchent afin d’avouer ou de partager leurs sentiments aux partenaires. On exclut bien sûr de ce point de vue l’amour découvert « par hasard », sans aucune intention de la part de la personne qui tombe amoureuse. Nous présenterons ensuite les pratiques magiques (des incantations, des charmes, des sortilèges, des ensorcellements présents sur le territoire roumain et utilisés afin de faire pousser l’amour ou, au contraire, de le faire tuer, au cas où la tromperie du partenaire se produit). Ces pratiques magiques imposaient l’utilisation des objets et des potions souvent surprenants, mais on a également composé des textes d’une réelle valeur littéraire, transmis oralement de père en fils.

La « recherche » de l’amour

Dans l’univers traditionnel roumain, les jeunes garçons et les filles cherchaient les partenaires selon les coutumes héritées des ancêtres : il y avait des événements spécialement créés par la tradition, afin que les personnes qui avaient un certain âge puissent rencontrer leur « paire », mais sous la surveillance des parents ou d’autres personnes plus âgées. Le but final de la préparation du milieu favorable aux rencontres amoureuses était, bien sûr, le mariage et la procréation.
Les jeunes garçons n’avaient aucune contrainte à avouer leurs amours devant la communauté rurale, c’était même un motif de fierté pour eux de le faire. Au début (c’est-à-dire vers ses 15 ans), le garçon était dirigé par sa mère. Elle lui conseillait de choisir une fille « de bonne famille », même s’il n’était pas de la meilleure condition :

Une fille de bonne famille
Pas comme toi, un pauvre homme !
.

Même à cet âge, il devait choisir la fille qu’il envisageait d’épouser plus tard. Elle devait être jeune, belle et, si possible, assez haute de taille parce qu’autrement, les autres se moqueraient de lui.
Les filles, en revanche, devaient bien cacher leurs sentiments, surtout devant leurs parents qui avaient la peur du « déshonneur ». La mère devait surveiller sa fille partout et lui donner des conseils sur la « moralité ». Le garçon choisi devait avoir une bonne fortune, mais la fille n’était pas toujours d’accord avec cette contrainte de sa famille :

Le jeune qui a six bœufs
Je ne le veux pas chez moi
Mais celui qui est pauvre
Il m’est cher
Car, voilà, il est mon élu
.

Jusqu’au jour de leur première rencontre, les jeunes chantaient l’amour et la beauté de l’élu(e).


Feuilles vertes de fraisier,
Aimé, quel nom te donner ?
Feuille de hêtre, je dis :
Mon amour, mon doux ami !
Rosier rouge et fleurissant,
Je t’aimais déjà enfant !
 [2].

Où les amoureux se rencontrent-ils ?

Dans certaines régions de la Roumanie, on organisait spécialement des rencontres pour que les jeunes se connaissent. C’était une fête organisée pendant deux ou trois jours par plusieurs familles, dans la maison de quelqu’un plus aisé, où les mères présentaient leurs filles prêtes à se marier, devant les jeunes garçons qui cherchaient aussi leur âme paire. Quand un garçon trouvait une fille qu’il aimait et si l’attraction était réciproque, ils se rencontraient plusieurs fois jusqu’au jour de leur mariage. Avant « le grand moment », les deux familles impliquées « négociaient » la dot de la fille.
Il y avait aussi l’habitude que les jeunes visitent les familles des filles d’autres villages, où ils étaient bien accueillis.
Mais le plus souvent, les jeunes se rencontraient dans des contextes sociaux provoqués par les parents ou par les âgés du village. _ Le plus connu de ce contexte social est la danse. En Roumanie, il y a une danse en ronde qui s’appelle hora, typiquement traditionnelle, dans laquelle les gens, toujours habillés de vêtements traditionnels, font des mouvements circulaires et rythmiques sur une musique très gaie. Cette danse était la limite imaginaire qui séparait l’enfance de la jeunesse, car seulement les gens mariés et ceux qui étaient prêts pour cette nouvelle étape de leur vie pouvaient y participer. Le jeune qui voulait jouer dans cette danse préparait soigneusement tout d’abord ses vêtements, qui devaient toujours être très propres. On disait que la propreté des vêtements reflétait celle de l’âme et du corps. La famille du jeune annonçait en avance quelques hommes du village et les membres du taraf traditionnel de la région et, le jour venu, on buvait du vin ou de l’eau-de-vie et on commençait la danse. Les filles, toutes vierges, venaient un peu plus tard et le jeune devait danser avec chacune. Le jour de la danse, les filles participaient à la messe le matin et seulement après ça qu’elles avaient le droit de participer à la hora. Tous les jeunes dansaient la hora, car la ronde pouvait s’agrandir en fonction du nombre des participants, et c’était une grande honte si quelqu’un qui avait l’âge du mariage ne savait pas ou ne voulait pas danser.
Mais comment les amoureux « communiquaient » leurs sentiments les uns aux autres pendant la danse ? Même s’ils étaient « surveillés » par les parents, les jeunes pouvaient se serrer un peu plus fort leurs mains, se toucher discrètement, se regarder directement dans les yeux, etc. Les amoureux pouvaient également s’éloigner du groupe de danseurs, main dans la main.
Mais les relations physiques étaient totalement interdites avant le mariage, surtout pour les filles. Si le lendemain du mariage le mari découvrait qu’il n’avait pas été le premier homme de sa femme, il avait le droit de la répudier et d’exiger de la famille de la fille de lui payer ce « déshonneur ». Parfois, la malheureuse était encore humiliée devant la communauté rurale par le fait qu’elle était promenée à dos d’âne, assise inversement par rapport à la position normale. Les gens avaient le droit de l’accabler d’injures et de lui montrer leur mépris. Il est donc facile de comprendre que dans ces conditions les filles ne prenaient pas le risque d’avoir de relations sexuelles avant le mariage.
L’amour physique était également interdit entre les jeunes de la même famille, sans tenir compte s’il y a ou non des liens de sang. Le fils du parrain, par exemple, ne peut pas épouser la fille des filleuls.
Pour la femme mariée en revanche, il était plus difficile à prouver sa culpabilité. Bien sûr, elle pouvait être vue dans la compagnie d’autres hommes, mais cela ne voulait pas obligatoirement dire qu’elle avait trompé son mari. L’esprit populaire a bien senti cette situation et il a créé des proverbes dans lesquels on a reflété, de ce point de vue, la personnalité complexe de la femme. Par exemple : « Il est plus facile de garder un troupeau de lapins qu’une femme » ou « Ne sait point le mari ce que sait le village » ou « Femme donne au diable cheveux blancs ».
Un autre moment pour la rencontre des jeunes était la corvée, les journées de travaux collectifs gratuits que les paysans, sans distinction d’âge, effectuaient pour ceux de droit (les prêtres, les seigneurs du village) ou pour ceux qui en auraient besoin (les veuves, les familles qui préparaient les fêtes de mariage, etc.). Le travail était parfois accompagné par la musique (les tarafs) et par la danse, mais dans tous les cas, les jeunes hommes et les filles trouvaient des occasions favorables pour communiquer leurs sentiments.
Les meilleures places pour les rencontres étaient la fontaine, la rivière ou la source (généralement, n’importe quel lieu où se trouve de l’eau), là où la fille vient prendre de l’eau pour cuisiner et où le garçon vient avec ses animaux pour qu’ils s’abreuvent. C’était un bon moment pour que les deux pussent bavarder et exprimer leurs amours. L’image de la fontaine, et de toutes ses formes connexes, est bien représentée dans la poésie populaire roumaine.
Dans La belle enlevée, le jeune amoureux cherche partout sa bien-aimée qu’il croyait enlevée. Mais la fille ne l’aime guère, car elle est vue en compagnie de trois hommes « près du cours d’eau frais » :


Oui, on se rappelle
Avoir vu ta belle
En se promenant
A travers le champ
De citrons sauvages
Et d’épais bocages.
Parmi les buissons,
Avec trois garçons,
Près du cours d’eau frais
 [3].

Dans la poésie de l’incantation à mi-voix, la fontaine est parfois personnifiée et sollicitée par les amoureux ou par les jeunes qui veulent connaître l’amour, pour que ceux-ci aient de la chance. Afin d’avoir la bonne réponse à leurs désirs, les personnes intéressées doivent se lever tôt, se laver (surtout les yeux) et aller dans la fôret, là où se trouve la fontaine ensorcelée. Le jour choisi pour cette rencontre magique ne peut pas être ordinaire, mais un jour de samedi ou de dimanche ou un jour férié pour que la communion spirituelle avec l’esprit soit réalisée plus facilement. Comme la fontaine est bien cachée parmi les arbres, dans des endroits connus par peu de gens, cela veut dire que trouver l’amour suppose un peu d’effort et que seulement les initiés ont le droit d’y arriver. Une fois trouvés devant la fontaine, ils peuvent entrer en contact avec l’esprit de l’eau, par une simple conversation :

- Bonne matinée, fontaine à l’eau claire
Et bienfaisante !
- Grand merci à toi, fille jolie
Et diligente !
- Ce n’est pas pour te voir que je suis ici,
Mais pour te demander les amours
De tous ceux qui viendront à toi en ce jour !
 [4] (Charme d’amour).

Laisser les sentiments au gré du hasard (la jeune fille ne sait pas qui va venir à la fontaine) n’est pas une situation très fréquente dans la poésie roumaine. La fille n’a pas besoin d’amour mais de tous, « les amours de tous ceux qui viennent » à la fontaine. Qu’est-ce que cela veut dire ? La fille est prise par un sortilège et elle ne peut s’en échapper que si elle est appréciée par tous les habitants du village. Le monde rural était sous l’influence des superstitions, de la magie (blanche ou noire), des croyances populaires. Si les gens ne trouvaient pas leur âme paire jusqu’à un certain âge, on appréciait qu’ils se trouvaient sous l’influence d’un sortilège jeté sur eux-mêmes ou sur leurs familles par leurs ennemis ou par les « sorcières » du village. On devait alors « lutter » contre ce sortilège et l’un de moyens efficaces était, pour la personne malheureuse, de se faire aggréer par tous les habitants du village. Si tous lui plaisaient, alors il n’y avait plus d’ennemis et donc il n’y avait pas de sortilège et on pouvait trouver l’amour perdu. De ce point de vue, l’eau de la fontaine avait un rôle purificateur dans la conscience collective roumaine, comme on le présente dans la poésie Pour éveiller l’amour :

- Madame l’eau,
Voici, je viens chez vous
Puiser de l’eau pour me laver
De tout sortilège,
De tout envoûtemen.
De l’eau d’amour puiserai,
A l’eau d’amour me laverai
...........................................
Et dans le monde sortirai
 [5].

La sortie dans le monde est équivalente à la destruction du sortilège, au retour à dans la nouvelle vie, à l’amour. Le mal est vaincu.

L’amour impossible

L’idée de l’amour impossible dans le folklore roumain est liée soit aux légendes, soit aux sentiments qui ne sont pas partagés par un de partenaires. Pour les ballades de la première catégorie, les personnages sont d’abord décrits comme des êtres humains, mais ensuite, parce qu’ils ne respectent pas les règles de la société, ils sont transformés en animaux ou en astres. Chaque fois une puissance extérieure, une autorité suprême, intervient dans la liaison entres les deux ou dans les sentiments des amoureux pour rétablir l’ordre, pour revenir à l’état initial de tranquillité. L’amour, dans ces cas, ne peut pas être partagé par les autres (y compris par « l’autorité ») parce qu’on ne peut pas accepter les différences par rapport à la norme sociale, surtout quand il s’agit des fautes, des péchés très graves : l’inceste (dans la légende du Soleil et de la Lune), l’amour entre un être humain et un animal (La jeune fille et le coucou), etc. Les ballades ont donc une fonction moralisatrice, d’éducation des gens. Voici quelques exemples :


« La légende du Soleil et de la Lune »

Un jeune homme beau, Soleil, parcourt tout le monde pour trouver une femme avec laquelle il se marie. Dans un goupe de neuf « belles vierges » qui travaillaient « tissant et brodant », il trouve que la plus petite est digne d’être son épouse. Mais la cadette est même sa soeur et la liaison est, normalement, interdite. Elle refuse sa proposition de mariage, mais devant l’insistance de l’homme, elle est obligée d’inventer des preuves apparement impossibles à passer par son frère : il doit construire un pont sur la Mer Noire, en fer et en acier, avec une grande échelle qui monte jusqu’au ciel. Au bout de cette échelle, Adam et Eve l’attendent et Soleil leur avoue son grand amour pour sa sœur, Ilyane. La réponse vient immédiatement sans aucun espoir pour le jeune :

- Oh, Soleil brillant
Qui est tout-puissant,
Est-ce qu’on a vu,
On a entendu,
Et qu’on a connu,
Un frère épousant
Une soeur de sang ?
Si tu le fais
L’enfer gagnera
 [6].

L’intention moralisatrice d’Adam et d’Eve est visible par le fait que les deux invitent Soleil à une promenade dans le paradis, plein de chansons sereines, de coupes pleines de vin, de saints, d’amis fidèles, etc., et également dans l’enfer où des bandits, des traîtres, des rois maudits, des fils insoumis brûlaient ensemble. Mais ce voyage effrayant ne change pas la décision de Soleil, qui veut absolument épouser sa sœur, Ilyane. A la nouvelle demande du jeune homme, la fille oppose un dernier refus et ensuite se suicide dans la mer. Adam et Eve la baptisent Lune et Dieu, qui a vu toute l’histoire, décide :

Tant qu’il en sera ainsi
Le monde eternel :
Quand la lune luit,
Le Soleil s’enfuit ;
Quand le Soleil paraît,
Lune disparaît
 [7] (Le Soleil et la Lune).

« La légende de la Chicorée »

La Fée des Fleurs, vue comme une très belle fille, se promène toute déchaussée sans aucun souci. Mais Soleil la voit, il tombe amoureux d’elle et envoie deux astres du jour comme messagers d’amour. Suite au ferme refus de la fille, Soleil décide de la transformer en fleur :

Qu’elle soit condamnée
A être changée
En fleur adorée
Vers Soleil tournée
 [8], (La Chicorée).

« La jeune fille et le coucou »

Un jour, une jeune fille accompagnée de ses sœurs s’égare tandis qu’elles cueillent des fleurs dans une forêt. Comme elle ne voit aucun signe d’orentation pour qu’elle puisse arriver dans son village, elle commence à se lamenter. Le seul son qu’elle entend est la chanson du coucou et elle n’hésite pas à lui demander de l’aide. Elle lui propose de devenir, tour à tour, sa cousine et sa sœur, mais le coucou refuse chaque fois. Dans une dernière tentative, elle lui propose de devenir sa femme :

- Coucou, mon seigneur,
Visage charmeur,
Et voix d’enchanteur,
Si de ces forêts
Sortir tu me fais,
Je t’épouserais !
 [9].


Dans les ballades où l’amour n’est pas partagé par un de partenaires ou n’est pas accepté par d’autres personnes qui ont une certaine influence sur les amoureux, le dénouement est souvent tragique : au moins un des personnages meurt, comme dans la ballade Kira-Kiralina. « Un homme noir et lippu », un Turc, qui était venu avec son bateau dans le port Braïla du Danube, tombe follement amoureux de Kira et lui promet beaucoup de richesses pour qu’elle l’accepte comme mari. Devant toutes ces promesses, la fille reste indifférente et elle le refuse. Il perd sa tête et emmène la fille sur son canot. Les trois frères de Kira apprennent rapidement ce qui se passe avec leur sœur et ils traversent le Danube à la recherche du malfaiteur. Ils le tuent et le jetent dans le feu. La fille est invitée par sa mère à choisir un homme selon son gré :

- Kira, ma fille,
Regarde-les tous
Qui dansent ici,
Et qui tu voudras
Pour mari l’auras !
 [10].

Nous n’insistons pas sur le motif de la réparation d’une injustice (le vol de la jeune fille) par une autre injustice (l’assassinat du Turc) car ce n’est pas l’objet de notre étude. Mais l’amour du jeune homme, même s’il ne justifie pas l’abus et la violence, peut être surprenant dans la mesure où le Turc est prêt à risquer sa vie pour épouser la fille. Il semble que ces pratiques de séquestration des personnes (surtout des jeunes filles) étaient assez fréquentes pendant cette époque, car le motif littéraire est aussi présent dans d’autres ballades ou histoires de la région du Danube. Il y a encore dans la ballade un niveau caché, d’ordre nationaliste : le jeune homme est un Turc et l’Empire ottoman dominait encore le commerce sur le Danube et la région balkanique tout entière. Il est « noir, lippu, étrange, basané et dégoûtant », par rapport au Roumain que la fille chosit finalement, qui est « bien fait, haut/Et aux yeux très beaux/Qui était huppé ». La fille ne pouvait pas se marier avec un étranger et, en plus, un représentant des envahisseurs. L’étranger est celui qui ne respecte pas la norme sociale et qui vole une fille roumaine, mais les frères de la fille (c’est-à-dire d’autres Roumains) réussissent à éliminer le mal. On tue le mal de la famille de Kira, mais on tue aussi, symboliquement, le mal d’une région de la Roumanie, dominée à cette époque par les Turcs.
Le mariage avec un étranger n’est pas donc facilement accepté dans la tradition roumaine, car on n’accepte pas d’autres coutumes, d’autres totems, etc. Dans Le malheureux jeune homme, le héros veut épouser une fille de Bulgarie, mais sa mère lui demande de renoncer à ce projet :

Sa mère, toute saisie,
Par plume aussitôt le prie
A sa maison qu’il revienne,
Femme du pays qu’il prenne,
Car à lui il ne sied guère
D’épouser une étrangère
 [11].

Comme le jeune homme n’avait aucune intention de renoncer à sa bien-aimée, ses parents ont décidé d’empoisonner la fille. La fin est tragique, car, voyant sa femme morte, le jeune se suicide en disant :

Ma mère, ne pleure pas
Car c’est toi qui la tuas,
Or, reste donc sans famille,
Sans garçon, sans belle-fille !
 [12].

L’amour dans les contes populaires roumains

Le créateur populaire roumain a exprimé dans les contes tous ses sentiments sur les caractéristiques morales et spirituelles de notre peuple, ses vertus et ses défauts, ainsi que des aspects de la vie sociale et des relations humaines. Même si le personnage principal est un fils d’empereur, il a les traits de personnalités identiques aux plus pauvres des paysans roumains. Les héros qui n’ont pas ces caractéristique sont toujours méprisés dans les contes et ils sont ceux qui ne se débrouillent pas dans la vie, qui perdent toujours devant l’ennemi, qui ne réussisent pas dans l’amour. D’habitude, l’empereur a trois ou même plusieurs enfants (le chiffre trois étant magique) et il se trouve embarrassé. Les deux premiers fils sont appellés tour à tour à résoudre le problème, mais ils échouent chaque fois parce qu’ils sont trop infatués, trop orgueilleux pour écouter les conseils de leur père ou d’autres personnages plus âgés qui veulent les guider dans leur vie. Seul le cadet a la sagesse, l’intelligence, la modestie, le tact et la mesure de respecter ses parents et tous les êtres qu’il rencontre dans son parcours initiatique (qu’il s’agisse des gens, des êtres fabuleux, des animaux ou des plantes). Il est aussi courageux et tenace, il a une bonne résistance physique et morale, il est communicatif. Seulement ce type de personnage connaît l’amour, dans toutes ces formes, et comme l’amour est un sentiment très important dans les relations humaines, il y a beaucoup des contes où il est bien présent.
Dans Histoire de Simeone, par exemple, le personnage principal se trouve tout seul avec trois brebis, abandonnées par ses compagnons pendant un long voyage. Il ne sait pas comment il continuera à vivre et il aide, sans aucune hésitation, tous les étranges personnages rencontrés sur son chemin (y compris Dieu et Saint Pierre, déguisés en deux vieillards). Il doit passer plusieurs épreuves initiatiques qui mettent en evidence son courage et son amour pour la fille d’un empereur. Ceux qui voulaient épouser cette fille devaient passer une épreuve effrayante : ils devaient se cacher trois nuits et la fille ne devait pas les trouver. Celui qui ne pouvait pas se cacher, au matin, se faisait trancher la tête. Grâce à sa générosité manifestée par rapport aux autres personnages rencontrés, il réussit à dépasser cet obstacle et finalement à épouser la fille de l’empereur.
L’empereur, dans le conte Iliane à la tresse d’or, dans ses cheveux la fleur chante, neuf pays autour l’entendent, avant de mourir, donne ses derniers conseils à son fils pour que celui-ci gouverne bien le pays. Le jeune homme doit avoir de la sagesse et du jugement, et il a une seule interdiction : se baigner dans le lac des fées, sous peine de son malheur et au risque de perdre même la vie. La curiosité est pourtant plus grande que la sagesse et le jeune homme ne résiste pas, il se baigne dans le lac interdit. Dès qu’il sort, il tombe dans un sommeil profond pendant lequel une fille venue des profondeurs du lac « couvrit de baisers » le visage du jeune

et ses yeux avec tous le signes de l’amour le plus ardent. Elle l’embrassa une fois, deux fois, dix fois, cent fois ; mais l’empereur ne sentait rien, son sommeil profond l’avait comme anéanti ; elle le serra dans ses bras et le caressa, soupirant du fond du coeur, mais l’empereur ne put se réveiller. Alors, les yeux noyés de larmes, la fée le quitta, glissa doucement dans les eaux du lac et s’y perdit, ne laissant derrière elle, sur le miroir de l’eau, que des cercles frissonnants qui allaient s’élargissant, s’élargissant, et peu à peu se dissipant [13].

L’histoire se répète plusieures fois et finalement la fée prend l’anneau que le jeune homme portait à un doigt et lui laisse le sien, sur lequel était inscrit « Iliane à la tresse d’or, dans ses cheveux la fleur chante, neuf pays autour l’entendent ». L’empereur tombe amoureux de cette apparition mystérieuse part la trouver. Ce voyage jusqu’au pays des fées est plein d’obstacles, mais par son courage et par sa persévérance, l’empereur réussit à les dépasser.
L’amour a donc une grande importance dans les traditions roumaines et le créateur de la littérature populaire a su y représenter tous les sentiments entre les gens qui s’aiment.

BIBLIOGRAPHIE

Anthologie de la poésie populaire roumaine, Traduction par Annie BENTOIU et Andreea DOBRESCU-WARODIN, Bucarest, Editions Minerva, 1979¬.
Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines. Traduction, préface, notes par Andrei Bucsan, Cluj-Napoca, Maison d’Editions Dacia, 1984.
Contes populaires roumaines, en français, par Micaela SLAVESCU, Bucarest, Editions Minerva, 1979.
MARIAN, S. Fl., Nunta la români (Le mariage chez les Roumains), Bucarest, Editions Crai si Suflet-Cultura Nationala, 1995.
MITROFAN, Nicolae, Dragostea si casatoria (L’amour et le mariage), Bucarest, Editions Scientifique et Encyclopédique, 1984.
PAMFILE, Tudor, Dragostea in datina tineretului roman (L’amour dans la tradition du peuple roumain), Bucarest, Collection Mythos, Editions Saeculum I.O, 1998. VRABIE, Gheorghe, Balada populara română (Ballade populaire roumaine), Bucarest, Editions de l’Académie Roumaine, 1966.
VULCANESCU, Romulus, Mitologie romana (Mythologie roumaine), Bucarest, Editions de l’Académie Roumaine, 1987.


[1] Chercheur, Bibliothèque Départementale « Panait Istrati » de Braila / Roumanie.

[2] Anthologie de la poésie populaire roumaine, Traduction par Annie Bentoiu et Andreea Dobrescu-Warodin, Bucarest, Edition Minerva, 1979, p. 304.

[3] Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines. Traduction, préface, notes par Andrei Bucsan, Maison d’Editions Dacia, Cluj-Napoca, 1984, p. 247.

[4] Anthologie de la poésie populaire roumaine, Traduction par Annie Bentoiu et Andreea Dobrescu-Warodin, Bucarest, Editions Minerva, 1979, p. 369.

[5] Anthologie de la poésie populaire roumaine, p. 371.

[6] Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines, p. 53.

[7] Ibid., p. 67.

[8] Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines, p. 71.

[9] Ibid., p. 103.

[10] Anthologie de la poésie populaire roumaine, p. 69.

[11] Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines, p. 229.

[12] Balade populare romanesti. Ballades populaires roumaines, p. 233.

[13] Contes populaires roumaines, p. 58.




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