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GUERRES AFRICAINES OU BÔRÔS D’ENJAILLEMENT POLITIQUES : LA REPRESENTATION SUICIDAIRE DU POUVOIR DENONCEE PAR L’ECRITURE
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Ethiopiques n°85.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2010

Auteur : Jean-Fernand BEDIA [1]

Les nombreux conflits armés [2], qui traversent l’histoire récente du continent africain datée depuis la dernière décennie du siècle écoulé, sont en passe d’en faire une sorte de mythe contemporain des tragédies politiques. L’occurrence des guerres, la similitude des causalités, le caractère identique des horreurs et des crimes d’un foyer de conflit à un autre sont ironiquement et tristement symptomatiques des « démocraties » appliquées à l’Afrique.
Sans vouloir reprendre quelque cliché médiatique de continent de tous les risques possibles et imaginables, la récurrence des guerres, qui porte un coup sérieux à l’évolution de certains pays africains, donne à penser qu’un esprit des lieux, un genius loci, poussant au suicide collectif semble avoir pris possession du « berceau de l’humanité ». L’humanité africaine entraînée dans le vertige des guerres civiles et politiques aurait-elle trouvé son modèle de philosophie existentielle dans ce que le romancier Diégou Bailly nomme « l’enjaillement », plus connu dans la sagesse populaire ivoirienne sous l’appellation de bôrô d’enjaillement ?
C’est la question essentielle à laquelle tentera de répondre cette réflexion, en montrant le rapprochement métaphorique, puis idéologique entre, d’une part, les guerres africaines devenues l’une des nouvelles identités de la problématique des romans sur l’Afrique, et, d’autre part, le phénomène sociologique du bôrô d’enjaillement, que l’on pourrait faire remonter historiquement au début des années 1990 en Côte d’Ivoire.

Contexte sociolinguistique d’un néologisme et d’une philosophie

« Confrontée à un mot inconnu, je fais comme vous, j’ouvre mon dictionnaire », écrit Marina Yaguello [3], qui reconnaît par ailleurs à tout sujet parlant ou écrivant le droit de cultiver ses fantasmes, c’est-à-dire la possibilité de s’exprimer en opposition à toutes les formes normatives de la langue. En l’occurrence, s’il existe un contexte sociolinguistique où la « normalité » et le « bon usage » de la langue sont voués à un dynamisme heuristique, c’est bien celui de la Côte d’Ivoire.
L’ivoirisation de la langue française, qui prend l’allure d’un phénomène contagieux en regard de la production musicale actuelle dominé par le zouglou [4], n’épargne pas la création romanesque, si l’on se rappelle le modèle linguistique dans Allah n’est pas obligé [5] d’Ahmadou Kourouma ou encore dans La traversée du guerrier [6] de Diégou Bailly. L’esthétique de la langue d’écriture de ces auteurs, marquée par une diglossie entendue au sens de configuration linguistique dans laquelle deux variétés d’une même langue son en usage [7], entretient l’idée de l’émergence d’une spécificité culturelle qui éclipse l’héritage colonial et son poids normatif en matière de prescription littéraire.
Pour se limiter à l’exemple de l’expression « bôrô d’enjaillement » participant de l’unité sémantique du titre de cette contribution, expression dont les constituants paradigmatiques renseignent sur le statut de « mots inconnus » au répertoire du français normé, l’on doit reconnaître à l’écrivain Diégou Bailly de lui avoir donné une destinée littéraire, à travers plutôt une forme elliptique. L’enjaillement, précise l’auteur de La traversée du guerrier, est une philosophie du risque qui pose le plaisir comme but ultime de l’existence [8].
Cette définition de l’enjaillement, pour qui connaît les subtilités langagières qui caractérisent le français populaire ivoirien, ne peut éluder une allusion au « bôrô d’enjaillement », sorte de « jeux » insolites, dont le caractère dangereux se conjugue à la fois dans le spectaculaire, le sensationnel, le défi et le risque.
Etymologiquement formé du mot dioula bôrô (sac) et de la francisation du terme anglais enjoyment [9], le Bôrô d’enjaillement, plus qu’une expression, est une philosophie existentielle, comme l’a souligné Diégou Bailly. C’est donc à juste titre qu’il considère ces pratiquants comme des « adeptes », cette nouvelle génération d’Africains que l’espace urbain dévore, déstructure et vomit et qui sont en quête de leur identité.
Annexé du français populaire ivoirien au discours romanesque, l’enjaillement dévoile sa pertinence idéologique et littéraire, en posant en des termes précis toute la problématique de la condition de plusieurs peuples africains, depuis que les indépendances se sont abattues sur l’Afrique telle une « nuées de sauterelles ». Autour de cette expression néologique, Diégou Bailly développe une stratégie narrative qui plonge le lecteur au cœur des républiques fictives du Nikla ou du Foni, qui ne sont pas moins des caricatures réalistes des Etats postcoloniaux d’Afrique, englués dans « une déconfiture physique et une déstructuration morale ; une déconstruction totale » [10]. C’est cette situation où « on détruit et on détruit » que le recours à l’expression idiomatique de bôrô d’enjaillement entend mettre en exergue, par la critique de la guerre devenue malheureusement au grand dam des peuples un habitus politique sans lequel, veut-on faire croire, que l’aspiration à la démocratie et à la justice en Afrique serait une utopie.


Des guerres africaines : un bôrô d’enjaillement postcolonial pour politiciens

Entre les guerres africaines, dont les causes sont multiples, et le bôrô d’enjaillement, tel que vécu à travers « le parcours du guerrier » [11], ou encore à travers les acrobaties parfois sous une pluie battante d’une certaine Xéna [12] sur un bus en mouvement, il existe deux points de convergence : le caractère suicidaire, fût-il collectif ou individuel, et le caractère obsessionnel. Ainsi la relation métaphorique entre « ces jeux » de la mort et les guerres politiques africaines du XXe siècle servira de modèle discursif à l’analyse des comportements politiques à risque.
A l’instar des jeux et autres plaisirs motivés par la recherche de sensation extrême, le bôrô d’enjaillement peut être conceptualisé comme un besoin pour son « adepte » d’atteindre et de maintenir un niveau maximum de stimulation, mais, au-delà, le moyen privilégié de passage à l’acte pour prouver son existence, son intention de sortir de l’anonymat, de l’immobilisme et du désespoir dans lesquels l’adversité de la vie semble l’avoir plongé. En d’autres termes, pour préciser la légitimé puis l’opportunité du rapprochement métaphorique avec le bôrô d’enjaillement, la guerre et son pendant le coup d’Etat apparaissent comme l’unique voie de conquête, de renouvellement, parfois de protestation contre le pouvoir dans les contextes politiques africains, objet de fiction chez nombre de romanciers.
Cette conception à risque de la politique qui fait fi de la violence dirigée contre les peuples, la finalité de tous pouvoirs, permet ainsi d’élargir les horizons d’analyse de la guerre comme une sorte de bôrô d’enjaillement politique rendu possible par la coïncidence des stimulations nationales et géopolitiques. Par stimulation s’entend le pouvoir recherché – au prix d’énormes primes à l’indifférence [13], paradoxe des politiques nationales et géopolitiques – à des fins de domination des individus, des territoires intra muros ou ultrapériphériques.
Sur la base de cette approche, le parallèle établi entre les guerres africaines postcoloniales dont le continent africain demeure le théâtre et le bôrô d’enjaillement indique que la finalité qu’est le pouvoir se conçoit dans l’imaginaire des politiciens comme le point d’achèvement d’une ambition politique. Le pouvoir ainsi recherché, par définition, peut être politique, économique, culturel.
Cette tendance à bien observer le comportement et à analyser avec circonspection les discours de certains protagonistes des romans fictionnalisant les guerres africaines constitue un facteur susceptible de favoriser l’adoption des conduites de prise de risques, faisant de la politique une « mangerie » consistant à nuire [14]. Le lecteur de Johnny chien méchant, œuvre de fiction revisitant la guerre civile de Congo-Brazzaville, peut se rappeler la scène d’incitation à la haine ethnique à laquelle se livrait un pseudo intellectuel, avide de pouvoir :

Il […] avait sorti des photos en couleurs qu’il avait brandies vers nous. […] Insoutenable. Ces photos étaient celles des gens de notre ethnie et de notre région attaqués par ces bandits de Mayi-Dogos à la solde du président actuel : ils dépeçaient vivantes nos femmes enceintes, ils pilaient les bébés dans des mortiers, ils passaient des fers à repasser sur le dos de nos hommes, ils coupaient des nez, des oreilles et des bras, toute une galerie d’atrocités. Je ne sais pas comment ils avaient fait pour photographier tout cela mais nous avons frémi d’horreur. « Il nous faut venger notre région, avait-il martelé, car si nous ne faisons rien, ces rats puants de Mayi-Dogos nous tueront tous, nos femmes, nos enfants, nos poules et nos cabris [15].

Cet extrait met en exergue une stratégie discursive qui prédispose le jeu politique en théâtre d’horreurs hédoniques, en moment de vengeance contre une partie des citoyens d’un même pays, désignés comme « ennemis de l’intérieur ». D’où le plaisir étrangement macabre qu’en tirent les protagonistes, à travers des scènes de crime, dont la forme narrative recherche la poétisation de l’action de nuisance liée à la guerre, cette sorte de bôrô d’enjaillement dans lequel certains hommes d’Etat et leurs bras armés semblent s’accomplir, comme le rappelle le témoignage poignant de Ismaël Beah, dans son roman autobiographique :


Nous devions leur trancher la gorge au commandement du caporal. Celui dont le prisonnier mourrait le plus vite serait déclaré vainqueur. […] Quand le caporal a donné le signal d’un coup de pistolet, j’ai saisi la tête du prisonnier et je l’ai égorgé d’un geste souple. […] Puis j’ai rejoint le caporal, qui avait un chronomètre à la main [16].

Le travestissement du macabre en « sport olympique » fait écho, dans le roman de Patrick Besson, à l’atmosphère et à l’imaginaire carnavalesques attribués au génocide rwandais, où « obscénité du crime » et « simulacre du crime » [17] semblent avoir dans l’esprit de la sœur de Charles Rwabango le même retentissement dramatique.
Ce catalogue d’images fantasmatiques associées à d’autres comme celles qui transforment le crime de guerre en activité prétendument libératrice, tel dans les métaphores « boulot », « travail », témoigne d’une représentation politicienne des guerres africaines postcoloniales, visant à leur conférer cyniquement une légitimité politique. Ainsi, dans l’esprit du jeune paysan devenu meurtrier, le génocide rwandais était un « programme à réaliser », une « opération à réussir », à la seule condition que « chacun fasse son travail » [18]. Toute vision inique que récuse la romancière rwandaise qui explique cet enjaillement de politiciens avides de pouvoir personnel par l’inopportunité et par la dégénérescence de la « demokarasi ethnique » [19] soutenue aussi bien par des leaders nationaux que par leurs alliés étrangers. Ces derniers étant conscients de l’intérêt à exploiter les tensions internes d’un pays, ses oppositions politiques, idéologiques, sociales, religieuses, économiques, afin de parvenir au renversement du pouvoir établi et son remplacement par un autre régime [20].
Dans ce jeu « demokarasique » nourri de complicités nationales et étrangères, les jouisseurs et les victimes sont identifiés et nommés par le romancier français Patrick Besson dans un discours versant dans le scatologique :

Tous les peuples. Ils croient avoir une âme, n’ont qu’un anus. L’enculeur sec s’appelle le dictateur. Certains mettent de la vaseline : ce sont les démocrates. Les démocrates de gauche iront jusqu’à enfiler une capote, mais pas plus loin : il faut quand même qu’ils jouissent [21].

La recherche du pouvoir de domination caricaturé dans le propos ci-dessus de Patrick Besson à travers l’acte jouissif de l’« enculade », pratique qui sublime l’immoralité et la violence sexuelle en recherche de sensation extrême, traduit une tératologie déprimante de la guerre projetée comme une stratégie politique dans laquelle le risque encouru importe plus que le résultat.
Cette logique autorise l’assimilation métaphorique des guerres en Afrique au bôrô d’enjaillement politique, où le seul résultat et la seule satisfaction qu’en tire l’adepte sont l’affirmation de soi. En politique nationale, l’affirmation de soi s’apparente à la personnalisation du pouvoir d’Etat, c’est-à-dire la relation fusionnelle entre un individu et le pouvoir, toute représentation qui implique l’obsession, l’aveuglement, la radicalisation et l’intolérance. Sous un autre prisme, l’affirmation de soi – le « soi » en question fût-il compris comme le peuple, la nation ou l’Etat est l’expression de cette approche géopolitique, qui conçoit la guerre comme unique moyen d’affirmer un pouvoir politique, économique et culturel sur un territoire objet de nombreuses convoitises.

Une affirmation pathologique et mégalomaniaque du « moi » politique

Comme partout ailleurs où elle a marqué l’histoire des hommes, la guerre est un acte suicidaire collectif contraint par des factions rivales armées, sous l’influence de plusieurs facteurs précipitants. De l’avis général de certains historiens et anthropologues des guerres en Afrique, celles-ci sont la résultante des effets conjugués de paramètres endogènes et exogènes. Faisant l’économie de ces débats qui privilégient les grilles de lectures politiques et sociologiques, le propos suivant veut tenter une incursion dans « la personnalité de base » des commanditaires des guerres fictionnalisées par les écrivains, afin de mieux rendre compte des facteurs psychologisants du déclenchement des conflits qui plongent l’Afrique dans des suicides collectifs imagés par l’œuvre d’art « Azzarb » du peintre Pouchkine dans le roman de Patrick Besson :


C’était une fresque sans personnages. On devinait la présence, dans une nuit peinte à coups de lune, d’hommes et de femmes désemparés. Il y avait dans cette œuvre un double sentiment d’enfermement et de perdition. […] cette clameur sans bouche, toute en fureur et en ironie. Azzarb, tel était le nom de l’œuvre. Brazza à l’envers [22].

Azzarb, anagramme de Brazza plus connu sous le nom de Brazzaville, est une allégorie picturale du suicide collectif des nations africaines en proie aux guerres civiles intempestives et obsessionnelles, à l’image de celles de Congo de 92, de 97, de 98, sans oublier 99, 2000 et 2002 [23]. Une instabilité chronique qui rivalise avec le chaos permanent à la fois national et sous-régional qui a inspiré Allah n’est pas obligé, roman éminemment historique, politique et géopolitique, dans lequel le narrateur, enfant soldat de son état, dévoile les « personnalités de base » des hommes politiques qui conduisent les peuples au suicide collectif.
Dans une narration qui ne souffre d’aucune sophistication du discours, Birahima dresse pour le lecteur plongé dans le bôrô apocalyptique des guerres libérienne et sierra léonaise le portrait réaliste de ces politiciens dont le mépris pour la mort de leurs concitoyens tutoie, sinon surpasse le risque suicidaire encouru par l’adepte de l’enjaillement tel que décrit dans le texte de Diégou Bailly. Ainsi, parlant des « bandits de grand chemins » [24] qui sèment la terreur au Libéria », l’enfant soldat dénonce le narcissisme politique qui exhale le sentiment tribaliste instauré, morcelant dramatiquement la nation libérienne, d’une part, en « nègres noirs afro-américains appelés Congos », « les descendants des esclaves libérés », et, d’autre part, en « Natives, […] les nègres noirs africains indigènes du pays » [25]. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’idée que ces « bandits » se sont « partagé le territoire et les hommes », renforçant tendanciellement le cliché rapporté par Patrick Besson, selon lequel « en Afrique, on est d’une région avant d’être d’un pays, d’un village avant d’être d’une région, d’une tribu avant d’être d’un village, d’une famille avant d’être d’une tribu » [26].
Dans le qualificatif de « bandits », ressort un autre aspect de la personnalité de base permettant d’expliquer le goût prononcé de ces protagonistes politiques pour la mort. En effet, qu’il s’agisse des « bandits » de l’enfer libérien ou de ceux du conflit sierra léonais, tous passent pour des « fieffés menteurs » et des « fieffés voleurs » [27], autant qu’ils peuvent être rancuniers et haineux, à l’instar de ce dictateur du pays voisin « qui en voulait à Doe pour avoir tué son beau-fils » [28].
Pour donner un sens à cette psychologie individuelle de mythomane né, ces « bandits de grand chemin ont besoin de références convaincantes à des normes, à des valeurs et à des traditions. Qu’ils recourent à des « hameaux stratégiques » [29], comme l’autoproclamé exorciseur, le colonel Papa le bon, sous prétexte de donner le gîte et le couvert à la veuve et l’orphelin ou qu’ils baptisent leurs mouvements par des dénominations aux substantifs grandiloquents et démagogiques du genre « Front National Patriotique », « United Liberian Movement », dans le but de libérer des gouvernements corrompus et des « politiques pourries » [30], il s’agit pour ces enjailleurs cyniques du peuple d’anticiper le regard de leurs compatriotes et de la communauté internationale sur leurs bôrôs d’enjaillement qui seraient perçus comme illégitimes et illégaux.
En réalité les idéaux que les leaders des mouvements rebelles affichent dans les romans d’Ahmadou Kourouma, d’Emmanuel Dongala, d’Ismaël Beah, de Patrick Besson, pour ne citer que ces auteurs, ne sont pas vraisemblablement ceux qui ont inspiré les guerres postcoloniales en Afrique durant le siècle écoulé. Officieusement elles ont permis à des politiciens capricieux et avides de pouvoir de réaliser leurs ambitions, de sortir de leur anonymat quasi congénital pour se proclamer justiciers ou redresseurs de torts faits aux peuples, à l’image de Taylor, homme politique puis chef de guerre qui se présente, après son coup de gangstérisme contre le trésor public de son pays, comme le chef intraitable de l’opposition au régime sanguinaire et dictatorial de Samuel Doe [31].
Tous ces caractères agrégés à celui de « dictateur », qui singularisent la personnalité de base des leaders nationaux, se retrouvent également dans l’affirmation d’un « moi » politique collectif, entendu au sens de nation. La vision mégalomaniaque de certaines nations dirigées à un moment donné de leur histoire par des hommes d’Etat habités de manière obsessionnelle par le rêve du leadership, comme ces dictateurs dénoncés par le narrateur d’Allah n’est pas obligé, peut conduire à des stratégies et à des risques politiques extraterritoriaux les plus suicidaires. Cette conquête de leadership, qui donne lieu à des violences orgiaques, à des cruautés extrêmes planifiées et exécutées au-delà des frontières, prend sa source dans la querelle des « sages d’Afrique » [32], qui ne sont que des pouvoirs vassaux, les bras séculiers de puissances étrangères qui voient, pour certaines, le continent africain comme une terre de fin de monde, à « recoloniser » [33], et, pour d’autres, un terre d’opportunité :

[…] l’Occidental borné par son écran de télévision préférant lui montrer, de l’Afrique, quelques camps de réfugiés misérables plutôt que les nombreux villages prospères. […] la Chine devrait y exporter les agriculteurs qu’elle en a trop : ils s’enrichiraient en enrichissant le Congo [34].


Si l’on croit la vision géopolitique de ces puissances étrangères convoitant les richesses des pays africains inspirée par pur humanisme et philanthropie, c’est là un raisonnement qui minimise, voire ne se rend pas compte de l’impact de leur responsabilité dans les « enfers » africains. Leurs rivalités destructrices cautionnées par des hommes d’Etat de toutes les obédiences politiques favorables à l’existence de « républiques souterraines » [35] sont l’expression de la vacuité et de la vanité de leurs slogans politico-médiatiques du type « la France ami de l’Afrique », « patrie des droits de l’homme », « avocate de l’Afrique » [36] ; des slogans qui ne visent en réalité qu’à renforcer des positions géopolitiques, parfois fruit de longue expérience d’impérialisme et de colonialisme.
Toute la philosophie des relations internationales, imprégnée de l’affirmation mégalomaniaque de la supériorité des puissances occidentales et orientales, répugne à l’idée que celles-ci abandonnent leurs « pré-carrés » africains, où leurs « entrepreneurs de guerre » [37] conçoivent le conflit armé comme l’unique moyen de régulation de la compétition géopolitique. D’où le sentiment quasi partagé par les romanciers cités plus haut d’un esprit des lieux typiques de ces pré-carrés, dirigés par des « gouverneurs à la peau noire » [38], qui n’hésitent pas à se comporter comme de véritables pyromanes impliqués, au nom des intérêts des puissances étrangères qu’ils incarnent, dans l’embrasement de nombre de pays africains, selon le narrateur d’Allah n’est pas obligé.
La suscitation intentionnelle de cet esprit des lieux, dont la guerre reste la triste et pathologique allégorie, devient le credo de ces dirigeants par procuration que sont les politiciens locaux. La guerre, cette sorte de bôrô d’enjaillement pour politiciens africains des « soleils des indépendances » et pour hommes d’Etats occidentaux et d’ailleurs abhorrant le masque de démocrates, demeure ainsi la téléologie d’une « Afrique humiliée » [39] ; une situation dans laquelle le voyeurisme des médias couvrant les guerres africaines constitue une topique essentielle du bôrô d’enjaillement, qui sert de modèle critique aux guerres politiques intempestives en Afrique.

Le voyeurisme médiatique du macabre comme l’extase sensorielle du spectateur du bôrô d’enjaillement.

La comparaison entre les guerres africaines et le bôrô d’enjaillement ne saurait livrer tous les contours de sa signification sans l’évocation du spectateur ou du témoin, celui qui, par ses propos et son regard, crédibilise l’histoire à mémoriser ou en train de se faire. Si la foule, la plèbe, s’invite comme le témoin privilégié de ces jeux « insolites » qui ont marqué la conscience collective ivoirienne durant la dernière décennie du vingtième siècle, l’identité des « spectateurs » des guerres africaines est loin de définir dans le populisme, d’autant plus qu’il s’agit des journalistes.
Historiens du présent, les journalistes, de même que la foule attirée par les séances improvisées et éphémères des bôrôs d’enjaillement, privilégient le sensationnel du moment dramatique à la valeur de la vie humaine qui se joue. Se pose dès lors la question de l’éthique de l’information ou des faits rapportés, et dans lesquels le voyeurisme médiatique prend forme dans le déferlement d’images de réfugiés, de longues colonnes d’hommes et de femmes trimbalant sur leur tête, leur dos ou dans leurs bras des sacs, des valises, tout un bric-à-brac d’objets hétéroclites, sans oublier leurs enfants ; bref, des images qui semblaient être un replay d’images d’archives du Rwanda, de l’Angola, de la Sierra Leone, du Libéria, de la Centrafrique, du Congo démocratique, mais aussi de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, du Timor-Oriental [40].
Ce voyeurisme motivé par la chasse à l’image exceptionnelle, par le goût effréné du scoop et du sensationnel participe d’une logique non moins incendiaire qui consiste à dresser un schéma erroné et stéréotypé réduisant tous les conflits en Afrique en guerre tribale, en règlement de compte entre tribus vengeant des haines séculaires [41]. Plutôt que des reportages qui édifient sur les causes politiques et géopolitiques profondes exacerbées par des politiciens narcissiques, mégalomanes et mythomanes, et dont l’héroïsme se nourrit des décomptes macabres et des apocalypses nationales, les médias qualifiés de « trompettes de Jéricho » [42] des temps modernes par Marc Ferro encouragent insidieusement par leurs discours les positions extrémistes contre lesquelles se lèvent les vaines protestations des téléspectateurs rassemblés devant le petit écran dans le refuge de fortune offert par la tante de l’héroïne du romancier congolais [43].
La grande illusion des habitants réfugiés chez tantine Tamila est que les médias internationaux en l’occurrence permettent une compréhension de la prétendue guerre entre Mayi-Dogo et Dogo-Mayi, qu’ils informent sans manipulation de l’histoire de leur pays en train de s’écrire dans le sang de leurs compatriotes. De même qu’il existe plusieurs façons d’entrer dans l’histoire, de même celle-ci s’écrit de différentes manières, dont la recherche de l’image-choc, donnant ainsi une dimension sensationnelle à la tragédie vécue par les populations. L’image-choc prise dans ces conditions particulières de la souffrance des peuples trahit la délectation voyeuriste de ces professionnels des médias engagés comme reporters de guerre et obsédés par le scoop.


Au total, la personnalité de base des « faiseurs » de guerres, tant à l’échelle des individus que des nations africaines prises dans leurs relations géopolitiques, rappelle sans aucun doute celle des adeptes du bôrô d’enjaillement : l’affirmation supérieure d’un « soi » prétendument enfermé dans les errements de la société, et ce, au mépris des risques encourus.
Phénomène sociologique contemporain de la fin du XXe siècle ivoirien, le bôrô d’enjaillement, pose en toile de fond, par son caractère obsessionnel, suicidaire et contagieux, le devenir des jeunes couches des populations déprimées par leur conditions de vie et qui en ont fait un moyen d’affirmation de leur humanité otage de systèmes politique, économique et social sans lendemain. Ses traits spécifiques, dont le voyeurisme médiatique, suggèrent au discours d’analyse intéressé par la problématique récurrente de la guerre dans le roman sur l’Afrique depuis la dernière décennie du siècle passé, les schèmes d’un modèle critique de la déconstruction profonde des nations africaines, devenues des théâtres de reportage à sensation et des arènes pour politiciens avides de reconnaissance et de pouvoir, au grand dam des conséquences engendrées par la nature des méthodes pour y parvenir. Seuls importent les risques encourus et le sentiment d’être, et parfois celui de dominer, est-on tenté de penser pour conclure.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES Romans

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Thèse et articles

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[1] Université de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] Liberia, Sierre Leone, Burundi, Rwanda, Congo-Brazzaville, République démocratique du Congo, Erythrée, Somalie, Soudan, Centrafrique, Côte d’Ivoire, etc.

[3] YAGUELLO, Marina, Catalogue des idées reçues sur la langue, coll. « Points », Paris, Seuil, 1988, p.15.

[4] KOLA, Jean-François, « Les chanteurs « zouglou » de Côte d’Ivoire : des griots des temps modernes ? », in Ethiopiques n° 80, Dakar, 2008, p. 27-52.

[5] KOUROUMA, Ahmadou, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000, 232 p.

[6] BAILLY, Diégou, La traversée du guerrier, Abidjan, CEDA, 2004, 190 p.

[7] BOYER, Henri, Introduction à la sociolinguistique, Paris, Dunod, 2001, p. 48.

[8] BAILLY, Diégou, op. cit., p. 89.

[9] BEDIA, Jean-Fernand, Les écrivains francophones d’origine mandingue et la question du modèle, Lille, ANRT, 2005, p. 434.

[10] Ibid., p. 89.

[11] Défi qui consiste à traverser, les yeux bandés, le VGE (Valéry Giscard d’Estaing), l’un des principaux boulevards de la ville d’Abidjan, une chaussée de 3 x 2 voies.

[12] « Sosie » ivoirienne de l’héroïne de la série télévisée américaine tournée en Nouvelle-Zélande, et produite par Photos Pacific Renaissance Ltd, en association avec Universal Studio.

[13] BESSON, Patrick, Mais le fleuve tuera l’homme blanc, Paris, Fayard, 2009, p. 29.

[14] BESSON, Patrick, Ibid., p. 79.

[15] DONGALA, Emmanuel, Johnny chien méchant, Paris, Serpents à Plumes, 2002, p. 103.

[16] BEAH, Ismaël, Le chemin parcouru. Mémoires d’un enfant soldat, Paris, Nouveaux Horizons, 2008, p. 145.

[17] BESSON, Patrick, op. cit., p. 276.

[18] TADJO, Véronique, L’ombre Imana, coll. « Babel », Paris, Actes sud, 2005, p.115- 117.

[19] MUKASONGA, Scholastique, op. cit., p. 39.

[20] TRINQUIER, Roger, La guerre moderne, Paris, Editions Economica, 2008, p. 4.

[21] BESSON, Patrick, op. cit., p. 179.

[22] BESSON, Patrick, op. cit., p. 61.

[23] Ibid., p. 33.

[24] KOUROUMA, Ahmadou, op. cit., p. 53.

[25] KOUROUMA, Ahmadou, op. cit., p. 103.

[26] BESSON, Patrick, op. cit., p. 205.

[27] KOUROUMA, Ahmadou, op. cit., p. 71.

[28] Ibid., p. 70.

[29] TRINQUIER, Roger, op. cit., p. X.

[30] BEAH, Ismaël, op. cit., p. 22.

[31] KOUROUMA, Ahmadou, op. cit., p. 69-70.

[32] Ibid., p. 183-184 et 187.

[33] MESSEMER, Pierre, Les Blancs s’en vont, Paris, Albin Michel, 1998, p. 271.

[34] BESSON, Patrick, op. cit., p. 215.

[35] VERSCHAVE, François-Xavier et HAUSER, Philippe, Au mépris des peuples, Paris, La fabrique Editions, 2004, p. 62.

[36] Ibid., p. 9.

[37] CHATAIGNIER, Jean-Marc, « Le modèle de l’effondrement libérien ou la tentation de la déconstruction en Afrique de l’Ouest », in Afrique contemporaine n° 206, Paris, AFD, 2003, p. 205.

[38] VERSCHAVE, François-Xavier et HAUSER, Philippe, op. cit., p. 10.

[39] TRAORE, Aminata, L’Afrique humiliée, Paris, Fayard, 2008, 294 p.

[40] DONGALA, Emmanuel, op. cit., p. 239.

[41] DONGALA, Emmanuel, op. cit., p. 242.

[42] FERRO, Marc, L’information en uniforme, Paris, Editions Ramsay, 1991, p. 18.

[43] DONGALA, Emmanuel, op. cit., p. 243 – 245.




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