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ESSAI D’INTERPRETATION DE « DOUX MOTS DORES DE LA VIE » DANS LUMIERES ROUGES DE MEISSA MATY NDIAYE
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Ethiopiques n°85.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2010

Auteur : Amadou Bouyé KOUTOUDIO [1]

Essayons de cerner l’intention qui a présidé à la genèse de ce recueil de Lumières rouges, car, comme l’a si bien dit Panofsky, « en art, l’intention du créateur importe beaucoup » [2] et surtout lorsque l’on se propose d’interpréter une œuvre ou un extrait. C’est ce qui expliquerait d’ailleurs la récurrence de la question « pourquoi écrivez-vous ? » à laquelle on répond « quand je suis sous le choc » ou « pour mon propre plaisir » ou encore, comme Saint John Perse, « pour mieux vivre » [3].
Nous considérons la première réponse comme élusive parce que renvoyant plus exactement à l’inspiration qu’au but ; la seconde est contraire à la nature, à l’essence de la littérature, surtout pour un Négro-africain ; enfin, la dernière semble acceptable, même si apparemment le sujet de l’infinitif « vivre » est bien « je », mais qui, dans ce contexte, n’est pas forcément exclusif : il désigne, certes, une personne dans son individualité, mais qui a conscience de représenter l’espèce humaine ; Victor Hugo réagissant contre ses détracteurs qui l’accusaient de trop d’égoïsme ou de lyrisme exagéré, ne disait-il pas « …hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous… ah insensé, qui crois que je ne suis pas toi » [4].
D’ailleurs, il est pratiquement impossible de n’écrire que pour soi, sauf si l’on se résout à ne pas publier, car la littérature, par nature, est langage, communication. Or, comme le montre bien Fontanier, « communiquer, c’est, dans un certain sens, se confondre avec d’autres dans le discours » [5], comme l’atteste l’étymologie latine communicare ; de cum (avec, ensemble) ; unus (un) et la terminaison are (qui marque l’action de faire), cela donne littéralement « faire un avec quelqu’un ou d’autres ». La littérature est donc par essence langage. Mais, écrite ou orale, elle s’éloigne du discours ordinaire par la forme et par les nobles objectifs qu’elle s’assigne, dont le principal est de permettre à l’homme de se faire chaque jour plus humain.
C’est en tout cas la conception de bon nombre de littérateurs, comme Méïssa Maty Ndiaye qui

écrit pour le partage du savoir et du bonheur, décrire et dénoncer la bête dans l’homme, enfin proposer les meilleures choses dans la vie : la croyance et la foi en Dieu, la bataille pour les valeurs républicaines [6].

Pétri et profondément imbu des valeurs ancestrales inculquées par une éducation stricte, au sein d’une famille large, sourcilleuse sur des principes fondamentaux de la tradition négro-africaine, Méïssa ne peut que s’inscrire dans le sillage des poètes traditionnels sénégalais comme Dialy Foda ou, plus près de nous, Ndiaga Mbaye. Comme eux, il sait que le Mot peut réveiller et développer l’Humain en l’homme. Et pour ce faire, tel un laboureur, il doit remuer, bouleverser, ravager le cœur de l’auditeur pour y disposer « l’œuf du chant » [7].
Ainsi, dans Lumières rouges, qui se veut, comme l’indique le sens symbolique de son titre, une mise en garde, un appel à une prise de conscience de la mutation insidieuse de notre société en jungle humaine, Méïssa Maty Ndiaye, certain des pouvoirs à la fois individuel et collectif de la Parole, dénonce et stigmatise des faits et comportements contraires aux valeurs négro-africaines ; mais aussi, en pédagogue averti, par l’illustration, il exhorte chacun à cultiver en soi l’amour, le sens du patriotisme, bref, l’Humain.
Mais, conscient de l’impuissance de sa seule voix face à la force quasi irrésistible avec laquelle l’inhumain tend à s’ériger en norme nouvelle, Méïssa, dans « doux mots dorés de la vie », une vaste apostrophe, invite les détenteurs de la Parole à l’unisson pour l’avènement d’un monde plus humain.
Et quel esprit d’à-propos ! Des penseurs comme Jérôme Grynpas [8] avaient prophétisé que


demain, sans doute, après que l’illusion d’une science universelle aura été épuisée puis abolie et qu’on ne confondra plus dessein de l’homme et savoir technique, ceux qui détiennent les pouvoirs de la Parole recommenceront d’en user pour le plus grand bien de tous.

Méïssa croit fermement aux pouvoirs de la Parole, car le Verbe, par son origine divine, est omnipotent ; et lui, l’écrivain-pédagogue fortement imbu de la civilisation orale, en est profondément convaincu. D’ailleurs, cette foi aux Vertus de la parole, notre poète, consciemment ou inconsciemment la laisse apparaître par le rang de « Doux mots dorés de la vie » dans le recueil.
En effet, « Doux mots dorés de la vie » est le trente-septième poème de Lumières rouges. Or, 37=3+7=10=1 qui symbolise l’Unicité propre seulement à Dieu qui, par le Verbe, fit exister l’univers et tout ce qu’il contient. Aussi, pour le poète-pédagogue Meïssa Ndiaye, il suffirait aux Maîtres de Parole d’user de tous les pouvoirs de leur art pour Eduquer, Libérer les hommes, susciter en eux l’Amour et le sentiment de la Justice. Et ce sont là les principaux idéologèmes qui structurent ce beau vers.
Le poème s’ouvre par un dissyllabe, une exclamation « oh ! Mots » traduisant naturellement une vive émotion du poète née de son désir de stopper, juguler le processus de déshumanisation de sa société largement entamé. Mais son importance réside aussi et surtout dans sa fonction structurelle ; cette exclamation participe de la nature du mot ou expression que Senghor considère comme « la première ébauche d’un poème qui fait leitmotiv, le rythme dans lequel se couleront tous les mots et images du poème » [9]. Meissa Maty Ndiaye, ici, en fait une anaphore pour rythmer, mais surtout pour conférer à son exhortation toute la solennité qu’elle requiert.
C’est d’ailleurs sur cette idée de solennité qu’enchérit le second vers par la métonymie de l’instrument « les livres sacrés » renvoyant naturellement aux chefs religieux – théologues, prêtres, imams, islamologues, etc. de toutes les croyances que le poète invite en premier lieu à cette entreprise d’épuration de nos sociétés.
Quelle juste et judicieuse hiérarchisation ! En effet, la religion, par son pouvoir de révéler l’homme à lui-même, de l’amener à prendre conscience du sens de son existence terrestre, de son devoir vis-à-vis de Dieu, mais aussi et surtout vis-à-vis de son prochain, apparaît comme le levier de l’éducation et le moyen le plus efficient de réconcilier l’homme avec lui-même, avec son créateur et, ce faisant, de le rendre plus humain, au sens plein du terme.
Mais, pour ce faire, il faut que la parole divine prenne possession de son être entier et, comme inoculée dans son sang, envahisse tout son corps « brillez, brillez et brillez encore ». Et il ne suffirait pas qu’il soit simplement imbu de la culture religieuse, il faut que cette culture, que le poète, très judicieusement, par métaphore, appelle « flamme », réchauffe son sang de manière que tous ses actes et comportements soient dictés par la seule volonté de plaire à Dieu :

Brûlez, brûlez, brûlez encore…
Dans le sang de nos veines
Notre sang refroidi par notre ignorance
.

Amener l’homme à s’abandonner en Dieu en toutes circonstances, à n’agir qu’en fonction de sa foi, c’est-à-dire suivre scrupuleusement les recommandations divines, voilà le challenge que doit relever l’éducation religieuse. Ainsi, prêtres, imams et autres chefs religieux ont un rôle de premier plan à jouer dans le processus d’humanisation de nos sociétés ; lorsque l’homme n’est mû que par cette volonté de n’agir qu’en fonction de sa conscience religieuse, il ne peut rester impassible à ce qui touche son prochain ou menace son milieu ; la flamme divine ravivée en lui détend son cœur jadis ramolli par le froid dirimant de l’indifférence, fille de l’ignorance, la mère de tous nos maux.
Et c’est pourquoi, pour ce pédagogue averti, l’homme ne saurait s’épanouir totalement par la seule culture religieuse, car la spécialisation est, par nature, limitative et réductrice. C’est pourquoi il prône une connaissance encyclopédique, car l’homme doit nécessairement toujours apprendre. Cette conception rabelaisienne de l’éducation est suggérée par cette répétition quasi obsessionnelle « Résonnez, résonnez, résonnez encore ».
Et faire d’un homme un abîme de savoir requiert l’effort conjugué de tous les savants auxquels nous renvoie la métonymie de l’instrument « dictionnaires », mais aussi les synecdoques renvoyant aux Maîtres de la Parole « lèvres longtemps cousues, langues frileuses » qui, pour une raison ou une autre, se sont tus.
A ce niveau du poème, il faut faire observer que, par l’usage de ces synecdoques réduisant l’être humain à une partie de son corps, notamment « la bouche et la langue », Ndiaye, par un coup de maître, passe presque imperceptiblement au thème de la liberté en traduisant, à la fois, l’importance qu’il accorde à la Parole, à la liberté d’expression et, par voie de conséquence, à ce sentiment de regret qui sourd du sens connotatif de l’adverbe « longtemps ».
Sentiment légitime, car c’est par le Verbe que le monde fut créé et que le premier et l’impérieux devoir de l’homme est de communiquer avec les autres, pour un enrichissement mutuel, comme le souligne ce vénérable vieillard dogon : « La parole est pour tous en ce monde ; il faut l’échanger, qu’elle aille et vienne car il est bon de donner et de recevoir les forces de vie » [10].
Et c’est parce qu’elle est force de vie, puissance génératrice de tout changement positif véritable que Meissa exhorte aussi les Maîtres de la Parole à user du discours militant qui dévoile, dénonce, stigmatise tout ce qui est contre-nature de l’humain pour libérer


Toutes les lèvres longtemps cousues
Toutes les langues frileuses
Tous les squelettes périclitant d’effroi
Tous les esprits dormants
 [11].

Et aussi les femmes qui triment sous le joug de certaines de nos traditions et coutumes aujourd’hui inappropriées et vaines, pour qu’hommes, femmes et enfants, chacun dans son domaine, se donne avec joie à l’effort de développement de la communauté et que Meissa appelle ici « action ».

Pour que l’action soit enfin belle et fulgurante
Oh mes sœurs, oh mes frères, vive l’action !
 [12] Car, pour l’auteur de Lumières rouges, il ne suffit pas seulement d’émanciper les femmes, mais il faut aussi reconnaître tout leur rôle et toute leur place au sein de nos sociétés pour que se réalise l’Action, cette volonté commune de rendre plus humaine notre existence terrestre :

Et toutes les mères et toutes les sœurs
Et toutes les filles pour toujours et encore devant !
A l’action crépitante au milieu des feux ardents
Que seuls peuvent accoucher des mots-serments
 [13].

Ici, encore, nous ferions observer ce qu’il nous plairait finalement de considérer comme une caractéristique, une originalité du style du poète Meissa, c’est-à-dire cette aisance à passer d’un thème à un autre, d’une partie de discours à une autre par le seul truchement des sens des mots au lieu et place des procédés séculaires.
En effet, par l’évocation de l’émancipation de la femme, mais aussi et surtout par les sens des mots « feux ardents » (métaphore désignant l’amour intense et sincère à l’endroit du prochain et qui dicte la solidarité) et « mots-serments » (qui renvoie aux promesses, aux engagements sans réserve de certaines catégories socio-professionnelles pour la réalisation ou la sauvegarde d’un idéal moral ou social), le poète nous fait passer de la Liberté à l’Amour et à la Justice.
Et alors, le mot- accoucheur, « oh mots », creuset de tous les sentiments imaginables du poète à ce moment précis de la création, laisse s’exhaler tout l’espoir de celui-ci quant à l’avènement d’une société vraiment humaine, où l’égalité entre les hommes-« que toutes les chances soient égales » -, la solidarité - « que toutes les fortunes désormais se partagent » - seront réelles parce que filles de l’Amour du prochain dont chacun fera très généreusement montre.
Aux Maîtres de la Parole donc de faire de sorte que ces grands et nobles principes - au sens étymologique du terme - hantent et gouvernent les hommes afin que désormais la paix, base de tout progrès, soit une réalité permanente. Et l’importance capitale que le poète accorde à celle-ci est suggérée par l’usage de l’expéditif, c’est-à-dire de l’expression nominale au lieu et place des mots - outils de la syntaxe de subordination :

Mots- accoucheurs de toutes les paix jadis perdues
Plus jamais de drapeaux en berne par la faute de mes frères ou par l’arrogance de maîtres belliqueux
 [14].


En outre, cette expression nominale, en s’appuyant sur la double négation « plus jamais », traduit en même temps toute l’aversion du poète pour la guerre, source des pires choses qui peuvent arriver aux individus et aux sociétés humaines.
Et nous disions plus haut que, le rêve Méïssa Maty Ndiaye est bien réalisable grâce aux inépuisables et insoupçonnables ressources de la Parole. Aussi, pour clore ce beau poème, voilà qu’il nous invite, par anticipation, à nous joindre à lui, à célébrer et à solenniser l’avènement de ce monde d’Amour et de Paix dans lequel il se trouve comme soudain projeté par l’illusion engendrée par ses propres mots : « Célébrons la terre embaumée de ses meilleurs encens ». _ Evidence ! L’illusion est rendue ici par l’énallage caractérisé par l’irruption du présent de l’impératif dans ce contexte de prière, de souhait, et qui, en détonnant sur ce monde virtuel, le teinte de sa vive couleur de la réalité. _ Mais euphorie éphémère, voilà que le dernier vers, avec son futur simple « … trois seuls suffiront… », nous arrachant à l’onirique, nous ramène au quotidien, suant sous le poids des infirmités du fils d’Adam. Mais, face à cette réalité quotidienne, désormais, nous adopterons une nouvelle attitude, parce que riches de cette confiance et de cette foi du poète en la perfectibilité de l’homme par les multiples pouvoirs des mots, qui seuls, ont la vertu de faire de chaque individu un humain.
Et que retenir de tout ce qui précède ?
Faute de pouvoir trouver d’autres mots plus dorés pour répondre à cette interrogation conclusive, nous nous permettrons de paraphraser l’auteur lui-même, pour dire que « Doux mots dorés de la vie » est l’épanchement d’un cœur généreux peiné par le spectacle de déshumanisation progressive de sa société, et qui, croyant à la fois à la perfectibilité de l’homme et aux pouvoirs du Verbe, exhorte les Maîtres de la Parole à en user pour l’avènement d’un monde « arc-en-ciel », un monde où les

cœurs porteront la paix, les esprits, la justice, un monde où la raison primera sur l’instinct, la morale sur l’intérêt, le droit sur la force ; un monde, enfin, où le fort protégera le faible, où le collectif passera toujours avant l’individuel.

Tout cela, le poète-pédagogue le traduit dans un style engagé, mais avec des mots simples, limpides, parce que cherchant à toucher son public : la jeunesse.
Mais cette simplicité n’est pas synonyme de pauvreté ou de vulgarité ; non, elle est noblement riche. Une richesse tenant d’abord à sa capacité de choisir des mots pour leur pouvoir évocateur, pour leur charge symbolique, pour la tension intellectuelle, l’émotion qu’ils sont à même de créer ou de procurer ; ensuite, à sa merveilleuse maîtrise des techniques de l’écriture et de celles de l’oralité, comme l’attestent les nombreuses occurrences où il gratifie le lecteur d’heureuses combinaisons de ces deux systèmes d’expression.
C’est fort de tout cela que nous recommandons la lecture de Lumières rouges, ce flot majestueux, surgi d’une source de générosité, à l’onde tantôt impétueuse, tantôt étale, mais toujours charriant un humanisme irrésistible.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] PANOFSKY, Ervin, L’œuvre d’art et ses significations : essai sur les arts visuels, Paris, Gallimard Edicef, 2000, p. 24.

[3] PERSE, Saint-John, cité par Marc Rombaut, in La poésie négro-africaine d’expression française, Paris, Edition Seghers, 1976.

[4] HUGO, Victor, cité, in Le français en Première et en Terminale.

[5] FONTANIER, Pierre, Les figures du discours, Paris Flammarion, 1968.

[6] NDIAYE, Meissa Maty, Lumières rouges, Dakar, les Editions plumes, 2006, p. 68.

[7] Donkiloo, de « doŋŋo » (bouleversement, vibration que fait naître en quelqu’un un poème et par extension, trépignement, danse) et de « kiloo » [œuf, germe ; ici c’est la quintessence du chant, de la parole.

[8] GRYNPAS, Jérôme, Philosophie, Paris, Editions Verviers, 1967, p.165.

[9] SENGHOR, L. S., cité par Roger Laufer et Bernard Le Charbonnier, in Littérature et langage, T2, Paris, F. Nathan, 1980, p. 201.

[10] NDIAYE, Meissa Maty, op. cit., p. 68.

[11] NDIAYE, Meissa Maty, op. cit., p.68.

[12] Id. ibid., p.68.

[13] Id. ibid., p.68.

[14] NDIAYE, Meissa Maty, op. cit., p.68.




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