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LANGUE FRANÇAISE ET INSECURITE LINGUISTIQUE AU BENIN
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Ethiopiques n°85.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2010

Auteur : Cyriaque DOSSOU [1]

Le Bénin, au plan sociolinguistique, est un pays à hétérogénéité linguistique, un Etat plurilingue comptant une variété de langues dites nationales (une cinquantaine) réparties en groupes linguistiques. Ancienne colonie française, il utilise la langue française comme langue officielle, ainsi que le stipule en son article premier la Constitution du 11 décembre 1990. C’est dire que l’apprentissage, voire l’acquisition de cette langue revêt une grande nécessité, puisque son appropriation est, au plus haut point, préoccupante ; du moins pour l’instant. Mais l’utilisation de cette langue, par les différentes couches sociales du Bénin, suscite des problèmes, parmi lesquels on peut citer notamment l’insécurité linguistique, phénomène directement lié aux problèmes de langues posés en contexte plurilingue. L’analyse de ce phénomène permettra d’en comprendre les causes, les manifestations et les impacts sur le développement socio-économique du pays ainsi que les approches de solution pour enrayer le mal.

1. DE L’INSECURITE LINGUISTIQUE

Définition

Lorsqu’on parle d’insécurité linguistique on pense d’abord à Einer Augen qui, selon Louis-Jean Calvet, avait déjà utilisé la notion d’insécurité à propos de situations linguistiques dans lesquelles coexistaient différentes normes et différentes formes d’une même langue. Mais il a fallu attendre les années 60 (1964 précisément), pour voir apparaître, en anglais, sous la plume de l’Américain William Labov, qui l’a, par la suite, développée, cette notion d’insécurité linguistique [2]. En effet, dans les premiers textes de cet auteur, l’insécurité linguistique se rapportait à la « variation stylistique », à la « reconnaissance d’une norme extérieure », à la « conscience de ne pas se conformer à cette norme ».
A l’époque où Labov parlait de l’insécurité linguistique, il avait établi que ladite notion est liée à la communauté linguistique et à la norme. Ainsi, la notion pourrait se définir non seulement comme un sentiment de faute chez le locuteur, un manque d’assurance lorsqu’il est en situation de communication, mais aussi comme de l’hypercorrection.

Norme et insécurité linguistique

C’est un concept dont l’usage en sociolinguistique est très récent. En effet, Baggioni et Moreau rapportent que ce concept d’origine allemande est né dans les milieux de la philosophie néo-kantienne et s’est diffusé plus tard, dans l’entre-deux-guerres, dans les nouvelles sciences sociales allemandes puis anglo-saxonnes, avant son apparition toute récente en linguistique [3].
J. Dubois et al., dans le Dictionnaire de linguistique proposent trois définitions du même concept. Nous retenons la première, plus explicite :

On appelle norme un système d’instructions définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue donnée si l’on veut se conformer à un certain idéal, esthétique ou socioculturel. La norme, qui implique l’existence d’usages prohibés, fournit son objet à la grammaire normative ou grammaire au sens courant du terme [4].


A travers cette définition, il apparaît clairement que la norme peut être comprise comme l’usage d’une variété de langue donnée comportant un ensemble de règles et perçue comme le modèle auquel doivent se conformer les utilisateurs. Du moins, lorsque la conception qu’on s’en fait adopte un point de vue prescriptif. La norme dans ce cas peut être située aux antipodes de certaines notions comme : « mauvaise langue », « mauvais français », « incorrection », « inacceptable ».
Ainsi la notion d’insécurité linguistique s’exprime, nous semble-t-il, par rapport à la norme. Lorsqu’un locuteur ou un groupe social donné a conscience de la manière dont il faudrait parler une langue, mais en même temps le sentiment qu’il ne s’y conforme pas, on parle d’insécurité au plan linguistique. Il faut, avant qu’elle ne se manifeste, que le locuteur se représente une pratique qu’il sait non conforme au français standard et une conscience aiguë de la norme, une norme exogène représentée par ledit français. Au fait la langue française qui a été imposée au Bénin dès les premières heures de la colonisation et qui, aujourd’hui, jouit d’une officialité, entretient quelque rapport intrinsèque avec la norme dite exogène, c’est-à-dire la norme classique, scolaire ou littéraire (pour être plus précis), tributaire des règles prescrites par l’Académie. C’est à partir d’elle que se construisent les autres usages qu’on évalue. Ces derniers sont alors à éviter ou à proscrire lorsqu’il s’agit d’emplois à l’écrit ou soutenus de la langue qui, du reste, est dite « normée ». La langue normée, c’est précisément le français standard, celui qui, selon L. C. Prat cité par Gabriel Manessy, est « le français de l’école, « celui qu’enseignent les instituteurs et les professeurs d’un bout à l’autre du monde francophone », lui-même fondé sur la norme littéraire » [5]. C’est, en définitive, « la vraie langue », pour reprendre les termes de Manessy [6].
Cependant il arrive que certains locuteurs, lorsqu’ils parlent, aient parfois conscience de s’écarter de la norme exogène pour adopter un autre langage ayant pour référence ladite norme mais enrichie d’apports extérieurs qui pourraient éventuellement provenir des langues locales du pays concerné. De cette situation peut surgir une insécurité linguistique.


2. D’OÙ PROVIENT L’INSECURITE LINGUISTIQUE ?

La question ainsi posée revient à se demander quelles en sont les causes. Elles sont nombreuses et peuvent se retrouver à divers niveaux.

L’école : le primat de l’écrit

L’expérience de la pratique régulière de la langue française amène à constater que la norme au Bénin est fondamentalement basée sur le primat de l’écrit. Ce qui laisse comprendre que les francophones béninois valorisent la norme internationale dite standard, c’est-à-dire le français scolaire dont nous avons parlé tantôt ; ce qui fait que dans cette pratique on ne fait pas (ou il est difficile de faire) la distinction entre le français écrit et le français parlé, les deux étant confondus. C’est que les Béninois n’ont pas appris à faire le départ entre les deux langues. La raison en est que les instituteurs, voire les professeurs, n’ont jamais fait comprendre à leurs apprenants la différence entre le code écrit et le code oral. Seuls sont suffisamment armés pour le faire les locuteurs qui ont du français une maîtrise attestée, c’est-à-dire les "élites" garantes du niveau supérieur, variété haute de la langue.
Par ailleurs, le mythe persistant de l’"akɔwé" [7], le rôle important du français dans le développement économique du Bénin et celui qu’il y joue comme instrument de promotion sociale, expliquent aussi cette tendance chez nombre de locuteurs à vouloir toujours parler comme s’ils écrivaient un texte, donc en veillant à exclure de leurs discours tout ce qui peut participer de la langue orale.
La conséquence logique de cet état des choses est que l’école, garante de la norme exogène, conditionne l’attitude des apprenants en leur imposant des stéréotypes ou des clichés enregistrés par eux et utilisés différemment, générant ainsi une insécurité dite linguistique ; à telle enseigne que parfois certains apprenants ou certains lettrés évitent, par peur ou par complexe d’infériorité, de parler en présence de gens ayant déjà acquis la maîtrise du français standard et de se faire corriger. Ne se sentant donc plus en sécurité, ils préfèrent, dans beaucoup de cas, se réfugier derrière une langue locale quelconque ou une alternance codique. En d’autres termes, disons qu’il se pose ainsi le problème de compétence linguistique au niveau des locuteurs qui éprouvent un certain nombre de sentiments faits de honte, de gêne, de doute, de difficultés à parler le français. Cette situation engendre à divers niveaux des conséquences qu’il faudra examiner.

La langue française en tant que médium

Une autre cause (nous pourrions dire la première) de l’insécurité linguistique est la rigidité de la langue elle-même, dont se plaignent les locuteurs, notamment les apprenants. En effet, la plupart des apprenants en sciences exactes voire naturelles trouvent que la langue française, en tant que médium d’enseignement ou de communication par lequel s’acquiert la science, est rigide et très complexe au point de vue de la structure, de la grammaire, et conséquemment difficile à maîtriser. Sont difficilement assimilables les règles de l’emploi du participe passé avec l’auxiliaire avoir ou être et celles du genre : « Quand deux verbes se suivent … ». Ce qui explique leur désintérêt à l’égard des cours de français et de littérature. Et les conséquences sont très évidentes lorsqu’ils arrivent à l’université.
A l’Ecole Polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC) où nous enseignons les TEMC [8] (que les étudiants confondent très rapidement avec l’enseignement du français), nous avons constaté avec amertume que d’année en année, la baisse du niveau des étudiants en français s’accentue, devient si écœurante que les collègues enseignant les disciplines scientifiques et techniques ont commencé par se plaindre et même à exprimer leur exaspération. C’est que nos polytechniciens, notamment ceux de la première année, sont très souvent incapables de comprendre les énoncés, même les plus simples, et d’exprimer correctement et en toute simplicité leurs pensées. Les résultats, par conséquent, sont inévitablement médiocres. Les maladresses, les fautes d’orthographe, de grammaire, de conjugaison, etc., sont caractéristiques de l’expression écrite si ce n’est pas de l’expression orale.


La responsabilité de l’Etat

Du cours maternel à l’université en passant par le primaire et le lycée, il est aisé de constater encore aujourd’hui, malgré tous les beaux discours sur notre système scolaire, le manque criant d’infrastructures (salles de cours, terrains de sports et de jeux, amphithéâtres, etc.), de matériels didactiques (livres, équipements de labo, etc.) et le peu dont disposent encore les établissements d’enseignement est abîmé ou désuet voire inadapté.
Par ailleurs, l’enseignement de la langue française n’est pas souvent de qualité. Cela est dû (entre autres) au manque d’enseignants, notamment de français et de Lettres ; et parmi ceux qui continuent vaille que vaille le travail, nombre d’entre eux sont sans aucune qualification professionnelle et/ou manquent de formation initiale. Le cas des enseignants dits communautaires, qui sont légion dans les écoles primaires, est assez éloquent. Hormis cela, la "mauvaise application" du « nouveau programme » tant décrié aujourd’hui apparaît comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Les effectifs pléthoriques (constatés dans les divers ordres d’enseignement) viennent encore aggraver tout ce qui précède. Conséquemment l’enseignant (déjà peu ou pas motivé) se trouve dans l’impossibilité de s’occuper correctement de chaque apprenant et donc de suivre sa progression.


La responsabilité des parents

Les parents, quant à eux, manquent de vigilance et de rigueur dans l’encadrement de leurs enfants à la maison. Mais que peut-on attendre de parents dont la plupart sont pauvres et analphabètes ? [9] Ceux qui sont en mesure de mettre à la disposition de leurs enfants des répétiteurs privilégient (hélas !), au détriment du français et/ou des matières littéraires, les mathématiques et les sciences physiques. N’est-ce pas là une manière implicite de faire croire à ces enfants que le français n’est pas une discipline dont on doit tenir compte ?

Causes imputables à l’apprenant

Les acteurs premiers de l’école que sont les apprenants adoptent souvent, en regard de l’apprentissage et de la pratique même de la langue française, certaines attitudes négatives contribuant ainsi à la baisse de leur propre niveau. Parmi les plus caractéristiques, on peut retenir notamment le manque d’application, une conséquence logique de l’attitude qui consiste à afficher une désinvolture déconcertante dans l’apprentissage du français. Incapables qu’ils sont de lire correctement un texte, les apprenants ne font pas de la lecture ou ne font pas l’effort de s’exercer à la maison. Ceux qui le font ne sont pas légion.
Par ailleurs, l’expérience a prouvé que la pratique en communication et expression orales ne fait pas partie (j’exagère à peine) des habitudes des élèves et étudiants, surtout en dehors des cours. Or la maîtrise de la langue de travail et d’enseignement est à ce prix.
Au vu de tout cela, on peut tirer la conclusion que la désaffection des apprenants pour cette langue au Bénin est déjà consommée. L’insécurité linguistique aussi. Cela est d’autant plus évident que nombre de ces derniers, au lieu de fournir l’effort nécessaire afin de relever leur niveau en français, s’abandonnent à la négligence, parfois au découragement : ils sont incapables de se faire violence pour se surpasser. Alors lentement mais sûrement la "baisse du niveau en français" s’installe.

3. CONSEQUENCES DE L’INSECURITE LINGUISTIQUE

L’insécurité linguistique est vécue différemment par les locuteurs béninois ; ainsi, les conséquences générées sont nombreuses et varient d’un individu à l’autre, d’un groupe à l’autre ou d’une catégorie à l’autre.

L’échec scolaire

Dans les écoles, notamment dans les milieux ruraux, l’insécurité linguistique engendre au niveau de certains apprenants, des sentiments de perplexité, de frustration, d’infériorité, voire de découragement face à la crainte de se tromper, de se voir corrigés et d’être raillés. Et pire, lorsque la maîtrise du français, comme matière mais aussi comme langue de l’enseignement, est ratée, pour cause d’insécurité linguistique, il n’est pas évident que les autres matières du programme ne le seraient pas. Ce qui provoque parfois une situation de blocage psychologique conduisant inévitablement, dans nombre de cas, à la déperdition ou à l’échec scolaire. Or n’ayant pu éviter cela, l’individu est malheureusement, dans la plupart des cas, contraint à l’échec social puisqu’il est incapable de s’insérer professionnellement, disons, socialement. A moins qu’il choisisse d’aller tenter sa chance ailleurs dans l’apprentissage d’un métier manuel ou dans l’un de ces petits métiers ne nécessitant pas une formation initiale (domestique, gardien de parking, laveur de voiture, cireur de chaussures, etc.). Cette situation a forcément un impact (négatif) sur le développement social et/ou économique d’un pays comme le Bénin.

L’hypercorrection

C’est un autre effet de l’insécurité linguistique. C’est même une forme d’insécurité. Mais c’est d’abord et avant tout l’expression du sentiment de peu de maîtrise qu’on a de la langue.
Selon le Dictionnaire de linguistique, « on dit qu’il y a hypercorrection quand, en présence d’une forme altérée par l’évolution de la langue, on restitue une forme où les éléments que l’on croit disparus sont ajoutés par erreur » [10]. L’hypercorrection, quant au Lexis, « se dit d’une forme reconstruite dans laquelle on restitue par erreur quelque chose qu’on croit disparu ». [11] Mais c’est Samson-Legault et Henrichon qui se font plus clairs quant au sens du mot :


Au sens strict, c’est penser éviter une faute en en créant une. Dans l’imitation d’un modèle de prestige, c’est "d’en rajouter". On fait de l’hypercorrection quand on se force à bien parler ou à bien écrire, à l’oral ou à l’écrit. Et très souvent justement dans le passage laborieux de l’oral à l’écrit [12].

Ainsi l’hypercorrection se manifeste par rapport à la norme. C’est une déviance consciente, une correction qui s’opère par erreur ou par ignorance des règles qui régissent la langue. Il arrive que dans leur pratique, les locuteurs aillent, à leur insu certainement, au-delà des normes prescrites par le registre médian pour produire des énoncés ou des termes à la limite de l’aberration ou de l’absurde. C’est le cas de cet instituteur de Porto-Novo à qui j’ai rendu visite dans sa classe, dans le cadre de travaux de recherche. Lors d’une leçon, il a cru corriger un élève (et donc toute la classe), en lui faisant comprendre qu’il ne faut pas prononcer [kõtrole] (contrôler), mais plutôt [kõtrɔle] (*controler). La conclusion que je peux tirer de cette situation est qu’incontestablement, il s’agit là d’une mauvaise application d’une règle (celle de la prononciation française) imparfaitement assimilée. Mais au-delà, n’est-ce pas ma présence qui l’aurait poussé à cette attitude hypercorrective ? Nous pouvons multiplier les exemples : au bord d’une rue à Cotonou, des écriteaux portaient écrits « Essence serc ... », « Trèsses Africaine ». Sur le tableau de bord d’un taxi : « Défense de parler et de fumer au chauffeur », et sur une chaîne de radio (émission "Grogne matinale") : « Il faut revoir le cas des chauffeurs en leur-z-octroyant des primes… ». A l’Université d’Abomey-Calavi, les étudiants de l’EPAC nous fournissent quelques beaux énoncés. Au point de vue linguistique, on peut relever des cas de pataquès, c’est-à-dire des liaisons erronées : « Il fallait le dire aux quatre-z-étudiants qui se tenaient par la main devant le guichet » ; des liaisons parfois malaisées : « Je ne pense pas que c’est une réflexion égligeable » (avec une liaison entre les deux derniers mots), pouvons-nous lire dans une copie. Les cas de maladresses dues au fait qu’on se force à bien parler/écrire sont nombreux : un étudiant, pour informer ses camarades du changement de salle, écrit sur l’un des piliers d’un bâtiment : « On n’est en B-2620 » ; un autre écrit dans un devoir « Ce sont là des aspects sociaux-économiques ». Dans une lettre, nous pouvons lire : « Pouvez-vous me communiquer ma moyenne de la première section ? » Enfin, il a couru récemment sur nombre de lèvres : « Pendant la mille temps, certains supporters des Écureuils … ».


Le mélange et l’alternance des codes

Les locuteurs béninois, en l’occurrence les scolarisés, ont cependant, de tout temps, cultivé la volonté de maîtriser la langue française dite officielle. L’effort qu’ils fournissent est surtout orienté (nous l’avons déjà dit) vers la norme exogène. Pour certains, autant ils maîtrisent leur langue maternelle, autant ils maîtrisent le français. De sorte que très souvent, ils produisent parfois des discours bilingues, des discours dans lesquels, en des points donnés, ils opèrent un passage « d’une langue à l’autre, que l’on appelle mélange de langues (sur l’anglais code-mixing) ou alternance codique (sur l’anglais code-switching), selon que le changement de langues se produit dans le cours d’une même phrase ou d’une phrase à l’autre » [13]. Cette situation est la preuve d’une maîtrise certaine des deux codes en présence par les sujets parlants. Mais, de notre point de vue, il n’en va pas toujours ainsi.
Au Bénin, notamment en milieu urbain, on peut noter des cas d’alternance ou de mélange de langues dus à l’insécurité linguistique. Il peut arriver que certains locuteurs soient linguistiquement incompétents, qu’ils manquent de vocabulaire. Mais le mélange, dans le cas d’espèce, peut être entendu « dans un sens très large pour désigner tout type d’interaction entre deux ou plusieurs codes linguistiques différents, dans une situation de contact de langues » [14]. Sur cette base, il est permis d’inclure dans cette définition, deux phénomènes de langues : les emprunts et l’alternance à proprement parler.


Les emprunts

Nous nous intéresserons particulièrement aux cas d’emprunts aux langues locales. C’est là la conséquence la plus évidente et la plus répandue du contact entre français et langues nationales.
Sur le plan lexical, par exemple, on peut noter l’incursion de mots ou termes locaux dans la langue française lorsque le sujet parle. L’insécurité linguistique s’empare de lui lorsque, cherchant à opérer obligatoirement le passage de la langue locale au français, il n’y parvient pas. C’est qu’il pense bien parler le français mais perd de vue que parfois la réalité ou l’objet désigné ne fait pas partie de l’imaginaire ou de l’environnement socioculturel européo-français ou français tout court. Dans ces conditions, le terme ainsi trouvé est soit impropre soit introduit par une périphrase ou des mots à la limite du comique parfois. Ainsi :

- gali (gari) : traduit par « farine de manioc » ;
- adowè : traduit par « purée de haricot » ;
- amiwo : traduit par « pâte rouge » ;
- assen : autel ;
- kouli-kouli : beignet croustillant fait à base de tourteau d’arachide frit.

Toutes ces traductions ne rendent pas effectivement compte des réalités désignées par ces mots. Aucun autre terme (si ce n’est celui de la langue elle-même) ne peut servir de substitution.

Le code-switching

Ainsi peut être désignée l’alternance codique que Ndiassé Thiam définit de la manière suivante :

[L’alternance codique] peut se définir, selon J. J. Gumperz – qui est, sans conteste, le principal initiateur des études sur le phénomène -, comme la juxtaposition, à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents [15].

Selon donc la structure syntactique des segments "switchés" lors de la production des énoncés, il peut arriver que l’alternance se révèle sous plusieurs formes. Il est soit intraphrastique, soit interphrastique, soit encore extraphrastique.
L’alternance est dite intraphrastique lorsque au sein d’un même énoncé, se produit, dans un rapport syntactique très étroit, la coexistence de deux langues différentes. Cela a lieu généralement dans les phrases à propositions indépendantes ou indépendantes coordonnées. Ainsi cette alternance intraphrastique avec le fɔngbe :

Bɔ étέ mī kὰ ɖó normalement à partir de dix heures ?
(Et qu’est-ce que vous avez normalement à partir de dix heures ?


L’alternance est dite interphrastique (ou phrastique tout simplement) lorsque les unités au niveau desquelles a lieu le switching (changement) sont plus longues, c’est-à-dire comportant des propositions dépendantes ou des « fragments de discours, dans les productions d’un même locuteur ou dans les prises de paroles entre interlocuteurs » [16].

Ex. : É jló wè hŭn, viens alors en B-2630 mì ní kpɔn.
Si cela te plaît, viens alors en B-2630 afin qu’on puisse voir.

Quant à l’alternance extraphrastique, elle est balisée puisque sa fluidité est affectée par des hésitations, la recherche du mot juste, des pauses, les ruptures, les répétitions ou les traductions. L’énoncé suivant en est une illustration :

Amɔ aja hŭn … en tout cas, prévois l’autre chose.
(Mais en venant … en tout cas, prévois l’autre chose.)

Les éléments de balise sont : les points de suspension ("…") qui semblent marquer une hésitation ou une rupture dans l’expression de l’idée initiale, ce que vient confirmer la locution adverbiale "en tout cas", expression difficile à traduire par le bilingue.

4. QUELLES SOLUTIONS POUR ENRAYER L’INSECURITE LINGUISTIQUE ?

Le phénomène de l’insécurité linguistique peut être enrayé grâce à certaines dispositions qu’il est fort possible de prendre.

Mise en place d’une véritable politique de langues

L’appropriation du français, au Bénin, ne se limite qu’à un groupe restreint de la population. En effet, il est au Bénin une langue de minorité. Néanmoins, il jouit d’un prestige et d’une officialité dans la société. Et ce, malgré le fait qu’il entretient avec les langues locales des rapports de coexistence et de complémentarité, notamment en zones urbaines. Pour les Béninois, le français n’est pas considéré comme un simple moyen de communication à leur service, mais bien au-delà, il est et demeure un système intérieur à la société de par sa fonction dite intégrative et son rapport aux langues nationales basé sur une distribution complémentaire. Langue de travail et d’enseignement, sa pratique est constamment soumise à la pression normative, et donc sujette à une promotion permanente. A partir de cet instant, peut-on débarrasser le locuteur béninois de son insécurité linguistique face à cette représentation ? Il est vrai que beaucoup (trop même) de colloques ont déjà été organisés pour appuyer la Constitution en son Article 11, alinéa 2, qui stipule que « l’État doit promouvoir le développement de langues nationales d’intercommunication ». Mais est-ce que l’autorité met suffisamment l’accent sur ce fait ? Nous insinuons par là qu’il est temps d’engager une véritable politique linguistique comme cela semble se faire sur d’autres plans (agricole, économique, culturel, etc.). Et que cela soit en même temps suivi d’une planification linguistique, c’est-à-dire la phase active de la politique. Il suffit d’une volonté politique pour que cela se réalise, afin que les langues locales soient effectivement lues et écrites par tous et que le Béninois ne soit plus accroché au seul français au point de se scléroser lui-même. Cette ouverture vers les langues locales permettra un épanouissement de l’individu qui ne sera plus aux prises avec une quelconque insécurité linguistique.


La démocratisation du français

La seconde solution que nous entrevoyons pour faire face efficacement à l’insécurité linguistique est la "démocratisation" du français. Elle consistera à "mettre" ce dernier à la portée de tout le monde, notamment les adultes, les non scolarisés et même ceux qui ont été rejetés par l’école et qui, la plupart du temps, émigrent vers les centres urbains en quête de travail rémunérateur ou vers les lieux où sont implantées les unités de production absorbant, pour la plupart, de la main-d’œuvre non qualifiée. Mais quel français faut-il pour cette frange de la population ?
De notre point de vue, il importe que le "français normé" fasse preuve de dynamisme. Autrement dit, il s’agira de créer de nouvelles normes sans pour autant entamer la crédibilité de ce français dont l’école est garante. C’est une expérience qu’il faudra tenter. Le français ne doit pas se fixer. Les emprunts, les alternances de codes qui font leur incursion dans le français au Bénin, ne suffisent pas. Il s’agira de faire de cette langue un usage sociolinguistique, une langue véritablement véhiculaire ouverte aux nouveaux mots, à une syntaxe simplifiée, etc. L’expérience de certains pays francophones africains est assez édifiante dans cette appropriation de la langue par la création de normes endogènes : le FPO, français populaire de Ouagadougou (Burkina Faso), le CFA, camfranglais du Cameroun (à la limite du français, de l’anglais, des langues locales camerounaises) ou le FPI, français populaire ivoirien encore appelé FPA, français populaire d’Abidjan et le nouchi (dans une moindre mesure) en Côte-d’Ivoire. Lorsqu’on adopte un point de vue strictement sociolinguistique, on ne peut voir de par ces parlers que le signe d’une vitalité de la langue française et le symbole de l’appartenance à un groupe, une frange de la population dont les lieux de prédilection sont les centres urbains.

CONCLUSION

L’insécurité linguistique est une réalité dans notre société, un phénomène vécu différemment par les individus avec des conséquences auxquelles chacun essaye de faire face à sa manière. Mais le défi qui reste à relever est et demeure, à notre avis, celui de la politique des langues, si la volonté de faire du Bénin un « pays émergent » continue de nous habiter.

[…] un peuple émerge en cultivant sa langue propre et doit accepter qu’elle se diffuse, évolue, s’enrichisse d’apports extérieurs ; un peuple émerge en pratiquant une langue de grande diffusion et doit se l’approprier véritablement, l’enrichir à sa façon de ses apports intérieurs.

Ainsi s’exprimait Philippe Blanchet dans une conférence en 1998 lors du cinquantenaire de Présence Africaine.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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- La Sociolinguistique, Paris, PUF (coll. "Que sais-je ?" n° 2731), 1993.
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[1] Université d’abomey-Calavi Rep. Du Benin

[2] CALVET, L.J., « L’Insécurité linguistique et les situations africaines », in CALVET, L.J. et MOREAU, M.L. (éd.), Une ou des normes ? Insécurité linguistique et normes endogènes en Afrique francophone, CIRELFA-Agence de la Francophonie, Diffusion Didier Erudition, 1998, p. 10.

[3] BAGGIONI, D. et MOREAU, M.L., « Norme », in MOREAU, M.L. (éd.), Sociolinguistique : les concepts de base, Hayen/Sprimont, P. Mardaga, 1997, p. 217.

[4] Paris, Larousse, 1991, p. 342.

[5] Le Français en Afrique noire : mythe, stratégies, pratiques, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 190.

[6] Cf. « Pratique de français en Afrique noire francophone », in, FERAL C. de et F.-M. Gandon, 1994, Langue française, n° 104, p. 13.

[7] Evolué, celui qui a adopté un mode de vie plus ou moins occidentalisé et qui a acquis « une fraction de la science des Blancs, le salariat, la propriété privée, facteur de promotion sociale. ».

[8] Techniques d’Expression et Méthodes de Communication.

[9] Le nombre de Béninois analphabètes est estimé à environ 80% de la population.

[10] DUBOIS, J. et al., ibid., 1991, p. 246.

[11] Dictionnaire de la langue française, lexis, 1988, Paris, Larousse, p. 432.

[12] SAMSON-LEGAULT, D. et HENRICHON, M., « L’Insécurité linguistique au Québec », http://panorama-quebec.com, 2005.

[13] CALVET, L.J., La Sociolinguistique, Paris, PUF (coll. "Que sais-je ?", n° 2731), 1993, p.29.

[14] BLANC, M., « Mélange de codes », in MOREAU, M. L. (éd), Sociolinguistique : les concepts de base, idem., p. 207. NB : C’est en général dans ce sens que les linguistes utilisent souvent l’expression mélange de codes.

[15] « Alternance codique », in MOREAU, M.L. (éd.), op. cit., p. 32.

[16] « Alternance codique », in MOREAU, M.L. (éd.), op. cit., p. 33.




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