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LE CURSUS TRADITIONNEL DANS LA QUETE DU SAVOIR EN AFRIQUE
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Ethiopiques n°85.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2010

Auteur : Souleymane YORO [1]

En Afrique, le savoir a été toujours l’objet d’une quête permanente. Les systèmes de pensée en Afrique sont spécifiques au continent. Car, comme le note Alassane Ndaw [2], « le contenu de la pensée cosmologique de l’Afrique ne peut jamais coïncider avec celui des concepts formés par la pensée occidentale ».
Dans le domaine africain, la construction des savoirs a toujours été un élément indispensable pour la formation de l’individu. Dans le conte traditionnel, le thème de l’éducation et de l’initiation est récurrent. La société africaine, face à de multiples agressions culturelles, doit doter chaque individu d’une bonne éducation et d’une initiation appropriée. Des éléments comme la censure et l’autarcie ne sont pas des solutions idoines contre ces agressions qui sapent les fondements culturels. Eduquer ne signifie pas initier en Afrique.
On constate que l’approche choisie pour rendre possible et garantir une réflexion et une mise en discours de la pensée négro-africaine est spécifique.
Les parcours de savoirs sont intéressants et couvrent la totalité des thèmes dont l’éducation et l’initiation qui constituent des leviers indispensables pour une bonne acquisition des savoirs.

1. LE CURSUS TRADITIONNEL : L’EDUCATION, UNE VALEUR PERMANENTE

Comme le disait P. Mukene :

Le domaine de l’éducation est pour toute société la pierre angulaire de la construction de son avenir. L’éducation traduit les tendances et les options présentes dans la société et en même temps elle constitue un processus de projection dans le futur [3].

Dans la société traditionnelle, l’éducation se confirme de mieux en mieux comme un facteur décisif de l’émancipation, du développement progressif, harmonieux, social et culturel de la personne humaine et surtout des sociétés. Elle est de plus en plus reconnue comme un facteur essentiel, comme un paramètre indispensable pour l’intégration de l’individu dans la société. Toute la société est éducative parce que l’enfant est l’enfant du groupe tout entier et non seulement de ses vrais parents mais également de ses proches. L’éducation a un caractère collectif prononcé, une globalité au niveau des agents composant la société.
En effet, au Sénégal, chez les Wolof, les parents, les pairs, tout le village participent à l’éducation de l’enfant. Tout le tissu social sert de cadre d’action pour une bonne éducation de l’enfant. Tout le monde est concerné par l’éducation même si une place particulière revient aux parents et aux aînés ou à des personnes qualifiées par des tâches spéciales comme durant les moments de rites d’initiation diverses ou d’apprentissage de métiers ou de formation spécifique. _ L’éducation est globale et intégrée à la vie. L’éducation traditionnelle se fait partout et en toutes occasions, dans le contexte habituel du travail et des loisirs. Elle n’a pas de limitations strictes, elle se donne partout et en tout temps, car elle se confond et s’intègre à la vie. Elle est constante et permanente comme le relève Désalmand [4] :

L’éducation traditionnelle, du fait qu’elle se confond pratiquement à la vie concrète du groupe, est liée à tous les instants de cette vie, (…) L’individu formé l’est aussi tout le temps.

Seule l’initiation échappe à cette règle. Cette éducation-là est donc parfaitement adaptée au milieu et répond à ses besoins. C’est ainsi par exemple que l’enfant sera vite intégré dans le circuit de la production pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses parents. La participation à la production n’a pas uniquement une valeur didactique théorique, elle fait écho aux besoins de la famille, de la société. L’éducation traditionnelle africaine, comme le montre Lê Thành Khôi, « forme l’homme et la femme à tous les points de vue, physique et moral, intellectuel et esthétique. Elle est totale, car elle est à la fois éducation et instruction » [5].
L’éducation traditionnelle s’adresse donc à l’intégralité de la personne. Grâce à la participation active, le patrimoine transmis par les aînés est conservé, mais aussi transformé par d’éventuelles innovations. Ensuite, gratuite et populaire, l’éducation traditionnelle africaine n’a pas de « déperditions » parce qu’elle utilise la langue de tous les jours et non une langue de classe ou une langue étrangère, parce qu’elle se fonde sur l’observation et l’imitation qui sont ouvertes à tous. De même, les formes d’activités ludiques qui instruisent en amusant sont accessibles à tous. Nous pouvons noter ici l’exemple du conte oral.
La fonction sociale est liée à la prééminence de la littérature orale. C’est pourquoi nous avons un élément important qui est la parole, essentielle pour l’éducation et surtout la formation de l’individu. La parole est considérée comme un élément fondamental de cohésion du groupe avec un caractère sacré. La parole quotidienne use de formules figées, de dictons et de références et est apparu de nos jours comme un vecteur des codes sociaux établis dans les genres oraux que nous rencontrons. L’individu ou l’enfant est formé à travers ces genres très variés qui rythment la vie de la société et renferment des valeurs et thèmes indispensables pour une bonne éducation. Les mythes et les légendes sont complexes et jouent un rôle majeur. Les enfants qui écoutent ces récits les considèrent comme vrais, et ils transmettent les croyances en des entités surnaturelles, relatent les origines du monde et font la chronique des organisations et des clans ou groupes.
L’éducation valorise la cohésion du groupe. L’important ici c’est le rôle social que chaque individu doit jouer. Partant, l’éducation tend à apprendre à chacun à se situer par rapport au groupe, à en respecter les règles et les valeurs, en un mot à se conformer au rôle qui lui est assigné. Ce n’est pas l’épanouissement personnel qui est valorisé mais la sécurité et la perpétuation du groupe. L’enfant n’est pas encouragé à développer son moi, mais l’identité du groupe, l’esprit communautaire, le sens des responsabilités envers les autres. La compétition n’est pas découragée, mais doit s’exercer dans l’intérêt collectif. C’est au niveau de la famille que cette éducation commence et se poursuit dans le village voire dans la contrée. C’est un droit mais aussi un besoin car la socialisation est un élément important qu’il faut satisfaire pour aider l’enfant à vivre harmonieusement dans la société.
Bien que l’éducation soit d’une importance capitale, il existe des moments ou périodes qui s’y greffent pour accentuer la formation de l’individu dans des domaines très pointus de la connaissance et dans des milieux spécifiques : l’initiation.


2. L’INITIATION

D’après le dictionnaire Petit Robert, l’initiation est « l’introduction à la connaissance des choses secrètes, cachées, difficiles ». [6] Toujours dans le cadre de la formation de l’individu, seule l’initiation se passe généralement dans un bois sacré et concentre dans un temps déterminé toutes les connaissances qui permettent aux jeunes d’assumer leurs responsabilité dans la société. Elle est périodique dans certaines sociétés africaines et constitue des temps forts dans la vie des populations. Il y a aussi l’existence de savoirs ésotériques que les détenteurs ne transmettent souvent qu’avant leur mort à ceux qu’ils jugent capables de les comprendre et de les conserver, et qui sont parfois réservés au lignage dominant en Afrique.
Le cadre spatio-temporel est très important. L’espace suit le développement du schéma narratif et le rythme du début à la fin. C’est pour montrer que le parcours initiatique est souvent cyclique c’est-à-dire que l’initié parcourt un espace avec plusieurs lieux souvent espacés mais revient toujours au point de départ qui peut être son village ou sa contrée. L’espace ou le lieu est souvent la mer, le fleuve, la brousse, le baobab, l’arbre ou le puits. Ce sont des lieux d’épreuves qui assurent la transformation de l’individu. Ils marquent le passage de l’individu où il peut même braver des interdits. Ce sont des espaces imaginaires, on y entre ignorant et en sort avec un statut nouveau car pourvu de connaissances, de savoirs utiles ou de secrets pour la vie. L’initiation ne se fait pas en général dans un lieu proche. Cela doit imposer une sorte de démarcation, de rupture approfondie avec ce qui se faisait et où l’on fréquentait. C’est dans ces conditions seulement que le changement pourra s’opérer véritablement. Certes une socialisation nouvelle s’impose en se frottant aux autres mais aussi une nouvelle quête de son identité dans ce milieu inconnu, chargé de symboles. En se recherchant comme individu ayant une personnalité propre, l’initié est obligé d’affronter des difficultés ou de surmonter des épreuves pour montrer sa capacité ou son aptitude à passer d’un stade inferieur à un autre supérieur ; la vie en communauté. La solitude est de mise durant le parcours initiatique. L’initié ne côtoie que les initiateurs qui sont les seuls témoins pour un changement de statut véritable.
Cependant on note une relation étroite entre l’éducation et l’initiation qui entretiennent une relation d’inclusion parfaite.

Relation entre éducation et initiation

L’initiation n’apparaît qu’à un moment bien déterminé de l’évolution de l’individu. Elle est une étape importante qui rythme la vie de l’homme. Elle est partie intégrante de l’éducation qui l’englobe et la dépasse. L’initiation vient poser les maillons indispensables du dispositif éducatif. Ainsi, H. René nous dit :

L’éducation traditionnelle atteint son plus haut degré de conscience au moment des initiations. L’intégration rituelle des adultes doit être suivie et complétée par une mise à jour des connaissances, des aptitudes et des comportements. L’individu doit être éprouvé, c’est-à-dire à la fois examiné et endurci en vue de ce qu’il attend [7].

L’initiation apparaît ainsi comme une période charnière dans l’éducation qui prend en charge les besoins essentiels nécessaires pour gravir les échelons et passer d’un palier inférieur à un palier supérieur, généralement de l’adolescent à l’adulte. C’est pourquoi Pierre Erny [8] nous dit : « C’est à travers la pédagogie initiatique qu’apparaissent le plus clairement les valeurs idéales qu’une société propose ouvertement à ses membres ». L’éducation comme l’initiation, dans la société wolof permet d’acquérir des valeurs morales comme le respect des conseils des anciens ou des plus expérimentés, la générosité, la soumission, etc.
Le premier aspect, qui est le respect des conseils, le respect des étapes de tout apprentissage ou formation, est à bien observer dans la vie. Nous pouvons prendre l’exemple de Bukki-l’hyène et de Lëg-le-lièvre chez les aveugles [9] :

Lëg se dirigea vers l’arbre au tronc massif… Puis collant son oreille contre l’écorce, il se met à écouter… » « Ouvre-toi, Baobab ! » commande t-il doucement. « L’arbre s’ouvre à l’instant…. Lëg, silencieusement, s’introduit à l’intérieur et prend place parmi les convives (la famille d’aveugles)… Ils remarquèrent bientôt qu’un étranger s’est mis à table… « Il semble que nous ne sommes plus seuls, dit le père aveugle. Qu’on s’arrête de manger, pour écouter. ». Toute la famille obéit et Lëg en fait autant. « J’ai cru sentir la présence d’un étranger parmi nous, redit le père aveugle ; mais c’est peut être une erreur. Remettons-nous à manger ». Ils recommencèrent et Lëg recommence avec eux. Lëg s’est bien régalé, il se lève doucement, sans frôler personne et sans faire de bruit : « Ouvre-toi baobab ! » souffle-t-il. Le baobab s’ouvre et Lëg se retire avec précaution. « Ferme-toi, baobab » dit-il lorsqu’il se trouve hors de l’arbre. Et le baobab se referme sur le groupe des paisibles habitants.

Lëg, après avoir conté son aventure à Bukki-l’hyène, lui fait mille recommandations, lui conseille d’être prudente :

Quand ils s’arrêteront de manger, lui dit-il, tu en feras autant. Tu mâcheras et avaleras en imitant le bruit de leurs langues et de leurs lèvres. En quittant, tu éviteras d’attirer leur attention sur toi [10].

Le lendemain Bukki, très pressée, se rend chez les aveugles et entre dans le baobab.

Tout de suite elle attaque le plat avec gloutonnerie : ham ! Ham ! Frrrt ! Frrrt ! [11].

Elle ne respecte pas les consignes de Lièvre.

Une volée de bâtons secs et noueux commence à tomber sur le dos, les épaules et la tête de l’imprudent…..

Et Bukki s’est fait tabasser par les aveugles pour n’avoir pas obéi à l’expérimenté Lièvre.
C’est dire qu’elle veut très vite aller en besogne. Il y a des étapes à ne pas brûler dans la vie. Avant de devenir « marabout », il faut d’abord être « disciple ». Il suivait une initiation dans le domaine de la prudence, du respect des conseils dans les pratiques de la vie. Les étapes non respectées peuvent avoir des conséquences néfastes comme le cas de Bukki-l’hyène.
La seconde valeur qu’on peut voir dans le cadre de l’initiation est la générosité qui est fondamentale dans la vie de groupe. Cette valeur recoupe l’identité sénégalaise qui est « la teranga » signifiant la générosité, l’hospitalité. C’est une valeur qui est célébrée dans le récit « la sécheresse » entre Lion et Hyène [12] :

Lion lui dit : « oui, entrez, entrez » Il la fit entrer dans la maison, Lui donna à manger à satiété.

Lion accepte Hyène dans sa demeure car ayant pitié d’elle et décide de lui accorder son hospitalité pour lui permettre de subvenir à ses besoins pendant ces moments de dure sécheresse. L’importance de cette « teranga » ressort ici dans le fait que c’est non seulement entre des animaux mais entre des animaux de forces inégales, régis par la loi de la jungle où les forts mangent les faibles.
Et on voit, dans ce récit, cette générosité atteindre son sommet avec Lion qui souvent prépare et ensuite partage le repas avec Hyène.

Lion prépara le repas. Et après avoir mangé, il fit sa sieste [13].


C’est un acte de générosité très élevé de la part de Lion. Il englobe l’hospitalité mais aussi la disponibilité et constitue un vrai ciment pour notre société. Elle permet à l’individu de trouver dans les moments difficiles une bouée de sauvetage, une main qui lui est tendue. Elle fonctionne comme des soupapes de sécurité et constitue une pratique courante que la société inculque à tous ses membres. Elle est beaucoup plus accentuée s’il s’agit d’un étranger car l’hôte est roi dans la société wolof quelle que soit sa situation sociale ou son appartenance ou ses croyances. Cela traduit le caractère sociable du wolof. Comme le précise Assane Sylla :

Tout Wolof est sensible à la menace de se voir priver de l’estime et du commerce des autres, car il ne vit et ne s’épanouit que par le soutien de la sympathie qui l’entoure dans ses multiples relations de parenté, d’amitié et de solidarité. [14]

Ces valeurs qu’il faut bien identifier mais aussi bien protéger d’une destruction sont considérées comme éléments moraux indispensables à la vie d’un individu. C’est pourquoi le Docteur A. S. Mungala nous dit :

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où les valeurs se dégradent et se désagrègent continuellement, ce qui entraîne comme conséquence la dépravation des mœurs, la crise de l’autorité, la perte de l’unité familiale, le développement de tendances égoïstes (…) Il n’existe plus un code moral pour nos jeunes [15].

Ceci montre à quel point les fondements moraux de la société sont sapés et secoués. La prise de conscience de ses valeurs morales dans le système éducatif relève de l’initiation. Pendant ce moment de transition charnière et sensible, le courage, le sens de l’honneur, la sagesse, la solidarité, la fidélité sont mises en évidence. Une fois de telles valeurs bafouées, violées, cela devient une violation des règles sociales.
C’est pourquoi la psychologie des personnages du conte est révélatrice des vrais sentiments et comportements et mérite une attention particulière.

Textes liés à la psychologie

L’univers psychologique des personnages est très important dans les contes de la société wolof. Plusieurs textes de ce milieu regorgent de clichés porteurs de méfiance, d’hostilité et de condescendance qui reviennent sans cesse pour traduire des sentiments surtout masculins à l’égard des belles jeunes filles et des jeunes femmes. Nous avons le conte « La jeune fille qui voulait un mari sans cicatrice » [16] qui s’inscrit dans l’ensemble des textes regroupés sous le titre « La fille difficile ». Il s’agit d’un conte très présent dans l’imaginaire collectif des Africains. Plusieurs thèmes sont abordés, notamment le corps de la femme et surtout l’éducation.
Dans ce conte, on nous parle de l’histoire d’une jeune fille trop exigeante qui décide de choisir elle-même son mari selon un critère rigoureux et particulier. Elle veut un homme dont le corps ne porte aucune cicatrice c’est-à-dire avoir une peau lisse. C’est ainsi qu’un génie-lion se présente sous la forme d’un jeune homme d’une beauté splendide. La fille, l’ayant vu, l’accepte d’office. Le mariage conclu rapidement, la femme rejoint la maison conjugale au milieu de la brousse. Après l’homme se transforme à moitié en lion et décide de manger sa femme. Grâce au cheval que lui avait confié son père lors de son départ, la jeune fille parvient à s’échapper et à rentrer chez elle.
En analysant ce conte, la fille est perçue et montrée comme aveuglée par ses désirs, incapable de réfléchir et d’écouter les paroles de bons sens, car individualiste, imbue de sa propre beauté, entêtée, curieuse, impolie, manquant de maturité. Pour tout dire, elle est taxée d’ingrate.
Il y a une attitude critique à l’égard de cette jeune fille qui veut à tout prix s’affirmer. Elle est à l’âge pubertaire et présente beaucoup de changements tant au niveau physique que psychologique (révolte). A son âge, l’enfant est hostile à tout ce qui est établi surtout les valeurs traditionnelles et par conséquent se révolte contre l’autorité symbolisée ici par les parents. Elle manque d’éducation et connaît peu les bonnes manières. On note une incapacité à lire la réalité. A l’âge du mariage, elle se montre difficile (différente de la docilité) et le choix n’était pas permis. Elle ne fait pas de choix mais un tri difficile ; un rêve impossible. Elle avait déclaré : « Eh bien moi, je ne marie pas avec un homme qui a une cicatrice ».
Un prétendant venant de Ngay se présenta, il amena deux voitures, une chargée de marchandises, l’autre chargée d’or, de riz, de paniers de kola, d’or africain. La fille intervint et dit : « Maman, avant toute chose, il faut que je m’enferme avec lui dans la chambre »… Elle examina les fesses et lui dit : « Eh bien, ça c’est une cicatrice ! Et moi je ne marie pas avec quelqu’un qui a une cicatrice
 [17].

On a l’impression d’un manque, mais c’est un manque irréel car les prétendants (rejetés) étaient les modèles sociaux les plus valorisés. Cela pose la problématique de l’âge du mariage. En réalité, le manque d’époux en situation initiale ne pourrait pas être comblé dans la mesure où la motivation du mariage ou du choix sélectif d’un mari répond à une initiative personnelle satisfaisant un désir individuel et très égoïste sans tenir compte des exigences et vœux de la société. Il n’y a pas de quête entreprise pour ce manque car il n’y a pas de départ pour combler celui-ci.
En fait, il y a la peur du corps rugueux de l’homme. Elle regarde le corps, ce qui constitue un faire interprétatif mais pas un combat. Elle ne peut pas lire les signes du monde à cause de son éducation ; elle est incapable de discernement, elle n’est pas habilitée à lire, à interpréter le réel. Et un problème de réalisme se pose. L’éducation se joue entre l’être et le paraître. Elle a reçu quand même une éducation mais elle s’est formé l’esprit dans le paraître, dans l’artifice. L’éducation est présentée dans un sens perverti, un monde de l’absence, un monde du non acquis. Dans la société l’éducation de la fille revient à sa mère. Ce qui est souligné par Boubacar Ly quand il dit :

Dans la famille c’est plus particulièrement la mère qui fait ses enfants [18]. Cela est confirmé par Bassirou Dieng [19] qui précise :


« Liggeeyu ndey añub doom »,
« les épreuves subies à la mère servent le devenir de l’enfant »
rejoignant ainsi B. Ly. Cela résume toute une idéologie sociale et morale qui définit les devoirs conjugaux de la femme et leurs conséquences sur le devenir de ses enfants. C’est un bon récit de formation car, à son retour, la fille a su qu’elle ne peut pas venir dans un monde sans contraintes. _ Il n’y a pas de faire factuel mais un faire cognitif. Cette poussée d’individualisme est régulièrement condamnée à l’échec ; la femme ne doit pas se révolter contre le mariage coutumier qui est réglé par les lois sociales.
L’univers psychologique est intéressant du fait de l’importance de l’enjeu social que soulève son thème majeur : contestation de l’autorité coutumière. Dans cet ordre d’idées, V. Karady et Ch. Seydou précisent que :

Les filles et les femmes peuvent s’identifier à l’héroïne et y investir toute l’ambiguïté de leurs sentiments : désir et crainte vis-à-vis de la sexualité, revendication d’individualisme et besoin de protection surtout familiale [20].

L’étude des types de contes et des parcours de savoirs liés à l’initiation et à l’éducation ont induit une perception extraordinaire de l’univers psychologique des personnages.

CONCLUSION

Le monde africain a sa propre façon d’analyser, d’interpréter et de voir les choses, de mettre en discours la pensée africaine. L’approche occidentale est complètement rejetée. Nos parcours de savoirs ciblent principalement l’initiation et l’éducation pour une meilleure formation de l’individu. Ces deux éléments sont intimement liés et forment les deux faces d’une même pièce correspondant aux deux pôles de la vie de l’homme. L’univers psychologique et social intervient pour soulever des thèmes majeurs qui recoupent parfaitement la vie avec ses contraintes. L’exemple du manque de l’éducation de la jeune fille est révélateur. Cette sorte d’éducation ne permet pas d’être en phase avec la réalité c’est pourquoi la belle jeune fille est incapable de lire le réel. Ce qui montre la suprématie de la société sur l’individualisme, de l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel.

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] NDAW, Alassane, La pensée africaine, Dakar, NEA, p. 51.

[3] MUKENE, Pascal, L’ouverture entre l’école et le milieu en Afrique noire. Pour une gestion pertinente des connaissances, Editions universitaires de Fribourg, Suisse, 1988, p. 253.

[4] DESALMAND, P., Histoire de l’éducation en Côte-d’Ivoire, tome I : Des origines à la Conférence de Brazzaville, Abidjan, CEDA, 1983, p.21.

[5] KHOI, Lê Thành, Education et Civilisations. Sociétés d’hier, Paris, Unesco, 1995, p.115.

[6] Dictionnaire Petit Robert I., Montréal, Canada, SCC, 1980, p.1004.

[7] RENE, Hubert, Traité de pédagogie générale, Paris, PUF, 1965, p.17.

[8] ERNY, Pierre, L’enfant et son milieu en Afrique noire, Paris, Harmattan, 1987, p.17.

[9] SENGHOR, L., S. et SADJI, A., La belle histoire de Leuk-le-Lièvre, Paris, Hachette, p. 60-61.

[10] SENGHOR, L. S. et SADJI, A., op. cit., p. 62.

[11] SENGHOR, L. S. et SADJI, A., op. cit., p. 62.

[12] YORO, S., Récit 4, lignes 57, 58, 59.

[13] YORO, S., Récit 4, Ligne 120.

[14] SYLLA, Assane, La philosophie morale des Wolof, Dakar, Sankoré, 1978, p.156.

[15] MUNGALA, A.S., « L’éducation traditionnelle en Afrique et ses valeurs fondamentales », in Ethiopiques, n°29, Dakar, Grande Imprimerie Africaine, février, 1982.

[16] KESTELOOT, L. et MBODJ, Ch., Contes et mythes wolof, Dakar, NEA, 1983, p.48.

[17] KESTELOOT, L. et MBODJ, Ch., Contes et mythes wolof, NEA, 1983, op. cit.., p.48.

[18] LY, Boubacar, op. cit., p. 252.

[19] DIENG, Bassirou, « L’épopée du Kajoor (Poétique et Réception) », Thèse de Doctorat d’Etat, Paris III, Sorbonne Nouvelle, 1987, p. 604.

[20] KARADY, V. G. et SEYDOU, Ch., La fille difficile- Un conte-type africain, Paris, CNRS Edition, 2001, p. 20.




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