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Alioune Badara DIANE, Senghor, porteur de paroles, Dakar, Presses universitaires de Dakar, 2010, 296 pages
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Ethiopiques n°86.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2010

Auteur : Babacar Mbaye DIOP

L’ouvrage de A. B. Diané comporte trois parties. La première partie comprend cinq chapitres, la deuxième en compte cinq, la troisième trois. L’auteur fait d’abord une analyse de la production poétique de Senghor (première partie), il passe ensuite à une explication de « certains poèmes ou fragments de texte » (deuxième partie) et finit par une analyse de quelques « pratiques subversives du poète » (troisième partie). Ces différentes parties lui ont permis de mettre à jour une profonde relecture de la poésie senghorienne qui est, selon lui, « l’une des révolutions les plus radicales de la littérature africaine d’expression française du XXe siècle ».
« Quelles est la leçon de la poésie quand elle se met parfois à parler d’elle-même, à questionner le lieu de ses origines afin de fonder sa valeur de vérité ? Quelles sont les perspectives théoriques dont elle rend l’examen indispensable ? Quel est le sens de cette poésie qui accorde une confiance absolue aux pouvoirs du verbe et qui cherche à dire l’être et le monde ? » Telles sont les principales questions auxquelles Diané tente de répondre dans cet ouvrage. Il commence par honorer le « maître-de-langue » et « porteur de paroles » Léopold Sédar Senghor, lui qui, dans les camps de concentration, a su se servir de sa plume pour exprimer sa liberté. Parce que l’Europe est malade de ses guerres, de son orgueil et de son arrogance, Senghor juge qu’elle est « aliénée et qu’on peut la désaliéner par la poésie ». Il faut donc honorer le poète « pour échapper à l’angoisse existentielle ». La poésie apporte la libération.
La poésie de Senghor fait corps avec son « royaume d’enfance » et à son Afrique natale auxquels le poète de Joal s’identifie. Il place sa création poétique dans son enracinement en terre africaine. L’originalité de son œuvre, c’est qu’il s’abreuve à la fois à des sources éthique, spirituelle et poétique de l’Afrique : « J’étais animiste à cent pour cent, dit-il. Tout mon univers intellectuel, moral, religieux était animiste, et cela m’a profondément marqué ». Sa poésie est une « révélation de l’authenticité africaine ». Avec Senghor, la poésie devient une ontologie en ce sens qu’elle fonde l’Être et le Monde. Le poète voit les choses et les êtres dont il parle. C’est un architecte des mots qui « habite la gorge d’un Dieu ». C’est un « maître de vérité » parce que sa parole est inspirée par un souffle divin. C’est un « visionnaire », un « Diseur-des-choses-très-cachées », un « guelwâr de la parole », un « Dyâli ». Sa parole « est d’or » puisqu’elle est la matière première avec laquelle il travaille. Il arrive aussi que la parole poétique soit issue de la souffrance. Diané compare ainsi la création poétique à un accouchement. « Et comme tout accouchement, celui du poème se fera dans la douleur ». Il est engagé dans un labyrinthe et est conscient que sa parole est « risquée ». Le poète ne dort pas. Senghor a plusieurs fois repoussé son sommeil pour passer ses nuits en veille et accomplir sa mission poétique : « Toutes mes nuits sont veille », affirme-t-il. Mais cette insomnie est indispensable à la création poétique car elle permet au poète de se mettre en contact avec le divin. Chez Senghor, la Nuit est « plus véridique que le jour » ; elle « est à la fois complice, féminine et poétique ». Le poète s’inspire pendant la nuit et non pas pendant le jour car le soleil ne lui allume pas la lampe de l’esprit mais il éblouit.
Le poète porte en lui un masque d’or. Ses mots sont à décrypter. Voilà pourquoi Diané, dans cet ouvrage, tente d’expliquer certains poèmes ou fragments de texte de Senghor. Il se livre ainsi à l’explication et au commentaire d’un passage de « Chants d’ombre », « Méditerranée », « Au Guélowâr », « Chants pour signare » et enfin « Dans la nuit tamoule… ». Pour bien comprendre ces poèmes de Senghor, Diané donne une « explication interne » au texte de Senghor. Contrairement à beaucoup de commentateurs, il refuse d’enfermer les poèmes de Senghor dans une lecture politique. Après tout, Senghor produit un poème, un texte littéraire. Par conséquent, la lecture doit se limiter à la vérité poétique. Pour lire et comprendre les poèmes de Senghor, il faut se débarrasser du politique et ne considérer que le poète. Autrement dit, il faut rester au texte et ne pas divaguer sur des considérations concernant Senghor le politique. Le poème transcende les problèmes idéologiques. Diané donne ainsi de « nouvelles résonnances » à la poésie senghorienne.
L’ouvrage se termine sur des développements relatifs aux « pratiques subversives » de la poésie senghorienne. L’auteur expose le profond travail de constructions/déconstructions de l’œuvre poétique senghorienne – constructions de l’identité du Noir et déconstructions « constantes des données du christianisme ». Il dévoile ainsi ce que le texte senghorien ne dit pas, c’est-à-dire « ses blancs, ses hésitations et ses « non-dits, le secret de la loi qui régit sa formulation ». En se livrant à des « perversions épistémologiques » telles que la négrification de Dieu et l’invention de Christs noirs tels que Chaka, Aynina Fall, Philippe-Maguilen Senghor, Martin Luther King et les Tirailleurs sénégalais, Senghor déconstruit « la grille idéologique » de la Bible. C’est dire que le projet poétique de Senghor relève d’une subversion, puisqu’il remet en cause l’ordre. Cette subversion permet à Senghor de panser les blessures du temps (l’esclavage, la colonisation, les deux guerres mondiales, les efforts de guerre…) « pour mieux vivre ». Car pour lui, vivre c’est poétiser et poétiser c’est vivre. Chez Senghor, l’existence se confond avec la poésie.
Ce livre pourra susciter des débats intéressants. Ecrit dans un style simple et compréhensible, je le recommande à tous les chercheurs et les étudiants de lettres modernes qui travaillent sur la pensée poétique de Senghor.
Malheureusement, comme tout recueil d’articles, il n’échappe pas à la répétition : « En l’absence de sa femme, Colette, en vacance en Normandie, Senghor compose cette élégie pour chanter la solitude et surtout l’absence d’inspiration qui, en poésie, équivaut à une mort » (p.46 et p.77) ; « le poète ne suit pas servilement les sources mythologiques car il introduit une double transformation : il africanise le monstre et indique, en même temps, que l’affrontement aura lieu dans les profondeurs abyssales et non dans le labyrinthe du Cnossos » (p.89 et p.90) ; « un espace poétique dans lequel Senghor inscrit ses peurs, ses angoisses, ses espéranc²es…. » (p.133-134 et p.217) ; « la poésie est objet de vie et Vivre se confond avec Dire » (p.271, §1 et §3).
Vivement que les Presses Universitaires de Dakar publient une nouvelle édition dont la présentation matérielle sera à la hauteur de la qualité rare et du niveau très élevé de cet ouvrage.





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