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LA RECEPTION ENDOGENE DES ECRIVAINS CAMEROUNAIS DE LA DIASPORA OU LES LIMITES DU CHAMP LITTERAIRE NATIONAL
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Ethiopiques n°86.
Littérature, philosophie et art
Demain l’Afrique : penser le devenir africain
1er semestre 2011

Auteur : Yves-Abel FEZE [1]

L’un des handicaps à l’appréhension claire et complète de la littérature camerounaise est, sans nul doute, outre le fait de s’écrire en deux langues (l’anglais et le français), d’être produite aussi bien à l’intérieur du triangle national (on parlerait alors de littérature endogène) qu’à l’extérieur de celui-ci. Or donc, s’agissant précisément des écrivains de la diaspora, ils ne rentrent pas dans la concurrence inhérente aux champs avec les mêmes atouts que les écrivains endogènes et, de toute façon, ils aspirent rarement aux mêmes capitaux symboliques. Pareil constat signe, à notre avis, une atomisation du champ littéraire camerounais et pose le problème de l’autonomie des instances de légitimation des écrivains camerounais et du mode de consécration de ceux (tout au moins des francophones, pour mieux circonscrire cette recherche) de la diaspora. Aussi la modeste ambition de cette étude, dans l’espace qui est le nôtre aujourd’hui, est-elle d’analyser la consommation-réception de ces écrivains à l’intérieur des frontières ainsi que leur itinéraire prenant en compte la conception qu’ils se font de la littérature et le type de profit qu’ils peuvent en tirer.

1. UNE CONSOMMATION QUASI INEXISTANTE

Elle est le fait d’instances, c’est-à-dire de « rouage(s) institutionnel(s) remplissant une fonction spécifique dans l’élaboration, la définition ou la légitimation d’une œuvre » (Dubois, 1986 : 82). De celles-ci, on remarquera la librairie qui est un espace de diffusion et au Cameroun on distingue plusieurs types de librairies, entre autres, la librairie institutionnalisée censée être un point ou une maison aménagée pour la vente et la distribution des livres, et la librairie dite du « poteau ». Celle-ci se retrouve le long des rues, s’implante le matin et se déporte en soirée.
Le métier de librairie est déjà ancien au Cameroun puisqu’il fait mention de livres nouvellement reçus dans les annonces, affiches et avis divers. Il convient encore de distinguer les librairies qui vendent uniquement des livres scolaires et des périodiques, avec de la papeterie, de celles qui exercent ce commerce en même temps que d’autres activités rassemblées dans le même magasin. Ici les romans viennent en tête de vente, précédant les romans policiers et d’espionnage. Les adultes se contentent très souvent de partager les mêmes délices que leurs enfants, c’est-à-dire ces genres généralement confinés dans la paralittérature comme la bande dessinée ou le roman policier. Quant aux écrivains de la diaspora, de ceux auxquels on s’est intéressé dans le cadre de cette étude, à titre d’échantillon, il en ressort que Simon Njami n’est vendu dans aucune librairie de Yaoundé ou de Douala, pas plus que Jean-Roger Essomba, tandis que les seuls textes de Gaston-Paul Effa que l’on trouve facilement aussi bien en librairie que dans les échoppes du marché public sont ceux au programme des lycées et collèges. Les romans de Calixthe Beyala sont, en définitive, ceux que l’on retrouve assez aisément pour un rythme d’achat assez faible compte tenu du prix du livre. Encore faudrait-il ajouter que le rythme de consommation n’est pas évident à déterminer, les libraires ne tenant pas un compte régulier des œuvres camerounaises vendues. On le voit, le bien culturel et symbolique qu’est le livre venu de l’Occident ne se diffuse pas en librairie.
Les bibliothèques ne sont, de ce point de vue, pas mieux loties. Les bibliothèques publiques dans les grandes villes sont quasi inexistantes et, quand il y en a la crise économique a contraint l’Etat à opérer des coupes sombres dans les budgets des secteurs non prioritaires, comme le relève Pierre Fandio (2006 :165), et la culture, dans de telles conditions, apparaît comme le parent pauvre. Les lycées restent, pour la plupart, dotés de bibliothèques, mais de ceux visités (de Penka Michel, lycée classique de Bafoussam et d’Ebolowa), aucun des auteurs cités n’y figure. Les bibliothécaires nous avouent d’ailleurs que les coupes sombres tantôt relevées empêchent toute politique d’achat systématique des œuvres. On remarquera, par ailleurs, fait assez curieux et paradoxal, que de tous ces espaces cités, rares sont ceux qui ont un rayon « Littérature camerounaise », mais, tout au plus, un rayon vague, au demeurant, de livres « sur le Cameroun » mêlant essais de sciences humaines sur le Cameroun avec les œuvres de fiction et des ouvrages d’auteurs d’origine camerounaise écrivant ou non sur le Cameroun. Dans ces conditions, l’identification de ces écrivains au Cameroun apparaît difficile dès lors que les institutions en charge de les diffuser et, ainsi de les légitimer leur préfèrent souvent une catégorie plus englobante et pas toujours claire de littérature africaine.

En effet, se demande Florence Paravy, qu’est-ce aujourd’hui qu’un écrivain africain (…) ? En quoi un roman écrit en français par un auteur de nationalité française vivant en France depuis fort longtemps, publié en France et salué par la critique française peut-il être considéré comme un roman africain ?(2001 : 222).

De la même manière, les « instances de sociabilité », c’est-à-dire « l’ensemble des espaces socialement marqués, dont il faut être ou dans lesquels il faut être vu » (Durand, 2001 : 34), tels que les salons, cafés littéraires, festivals n’existent quasiment pas pour nos auteurs. Quand bien même on les y retrouve, les instances qui l’ont rendu possible ne sont guère camerounaises. Ainsi, Calixthe Beyala a tenu plusieurs conférences dans les villes de Yaoundé et de Douala à l’initiative des centres culturels français. De la sorte, reconnaît Paul Aron, « la question qui paie quoi à qui peut être posée à propos du rôle local d’instances comme les ONG, les instituts français, les centres culturels québécois ou belges, les Goethe Institut… » (2001 : 47).
Au demeurant, l’on sait depuis Jacques Dubois que les instances de légitimation, outre le fait d’entrer dans le processus d’élaboration de l’œuvre littéraire, confèrent à l’institution sa base, sa forme organisationnelle (op.cit. :86). Et cette base n’est, ici, à l’évidence, plus camerounaise. Ainsi, l’étude de la trajectoire de ces romanciers montre qu’ils ne sont consacrés que par le centre : Beyala est lauréate du Prix tropiques en1994 avec Assèze l’Africaine, ou encore, et surtout, Grand prix du roman de l’Académie française avec Les Honneurs perdus en 1996, d’où on peut inférer qu’un tel certificat de francité devrait conférer à l’auteur un label d’écrivain français. De ce point de vue, les instances qui délimitent le champ du littéraire et orientent les sanctions en matière de reconnaissance et de consécration sont, pour Beyala, françaises. Ainsi une académie (française) qui assume la légitimité littéraire d’une œuvre et « la reproduit à travers le crédit culturel dont elle (la) fait profiter » (ibid. : 87) accorderait à cette œuvre un crédit culturel français. On le voit, les trajectoires de ces écrivains de la diaspora montrent un héritage national problématique et une inscription dans le centre doté de profits symboliques importants. Il n’est, à cet égard, pas inutile de remarquer que si les librairies et bibliothèques nationales semblent ignorer la littérature camerounaise, à la FNAC de Paris ou au Furet de Lille considéré comme la plus grande librairie d’Europe occidentale, on trouve les romans de Beyala au rayon « roman français » à la lettre B et quelquefois, parmi les nouveautés et les « bestsellers ». Beyala appartient-elle pour autant au champ français ? Sa maison d’édition, son tirage et son lectorat l’ancrent en tout cas dans l’appareil culturel français ; toutes choses qui montrent la non autonomie, voire l’inexistence du champ littéraire camerounais.
C’est du moins le constat qui se dégage de l’étude faite des programmes d’enseignement des classes de littérature des collèges et lycées, où un seul de ces romanciers est présent sans pour autant représenter les variétés d’écritures diasporiques. Il s’agit de Gaston- Paul Effa avec et Cheval noir, respectivement pour les classes de Seconde de l’enseignement général et technique. Là encore, il faut dire que la mise au programme des œuvres littéraires ne correspond pas à une politique connue et communiquée d’avance et, de ce point de vue, dans un espace où la consommation littéraire n’est pas inscrite dans les habitudes de la population, et notamment des jeunes, le choix et l’actualisation des thématiques abordées par les œuvres correspondant aux préoccupations du moment inciteraient davantage ces jeunes à la lecture. Or le moins que l’on puisse dire est que les thématiques ne sont guère revues et certains écrivains sont longtemps maintenus au programme. C’est ainsi qu’aucun autre auteur de la diaspora, à l’exception de Mongo Beti, il y a de cela des décennies, et actuellement d’Effa, n’a jamais figuré au programme. D’où le sens des recommandations auxquelles parvient Fandio :

Dans tous les cas, la durée de « vie » d’un texte inscrit au programme devrait se limiter à quatre ou six ans, tandis que, par-delà tout, la mise au programme des œuvres littéraires, tout comme celle des ouvrages didactiques, devrait non seulement ne plus être entourée de l’opacité qui l’a toujours caractérisée, mais aussi être elle-même minutieusement préparée (2002 :160).

De la sorte, sur un échantillon de 50 élèves de classes littéraires, 21 ont déjà entendu parler de Calixthe Beyala, 7 élèves l’ont même lu et 4 à peine ont entendu parler de Njami, sans avoir, bien entendu, pu le lire. Il convient d’ajouter ici que le pourcentage d’élèves possédant les œuvres au programme lors de l’enquête s’est avéré faible, à savoir à peine 40%. La baisse drastique du pouvoir d’achat du Camerounais moyen et le prix de revient d’une de ces œuvres, de quinze à vingt-quatre mille Francs CFA expliquent sans doute ce phénomène d’études littéraires sans textes littéraires. De ce point de vue, écrit alors Ambroise Kom :

La littérature africaine (camerounaise) vit et même s’épanouit en exil. Publiée, distribuée et consacrée presque exclusivement par des instances d’ailleurs, installée ailleurs, on pourrait arriver à s’interroger sur son identité réelle (2001 :41).

On a manifestement affaire non seulement à une littérature expatriée (par l’espace de vie de ses auteurs), mais aussi à une expatriation de la littérature.

2. LITTERATURE EXPATRIEE ET EXPATRIATION DE LA LITTERATURE

Nos écrivains se particularisent, de fait, par leur cosmopolitisme. Leurs récits se posent à l’interface de l’autochtonie et du cosmopolitisme et les projettent dans une sorte de « parisanisme », se donnant à voir, selon Bennetta Jules Rosette, par un style d’écriture franco-africaine (1998 :148) qui détermine leur travail d’écrivain et, d’une certaine manière, leur appartenance à la société française. L’itinéraire de Simon Njami est, de ce point de vue, intéressant et complexe à la fois. Il est, en effet, né à Lausanne en Suisse et a élu domicile à Paris. L’Afrique (et le Cameroun) n’est dès lors, pour lui, que périphérique et anecdotique. Il met en scène deux policiers noirs américains de Harlem (Dubois et Smith) directement inspirés des célèbres Ed Cercueil et Fossoyeur de Chester Himes qui apparaît d’ailleurs comme personnage de ce roman, outre un journaliste africain né au Cameroun, une Blanche américaine vivant en France et une métisse (Myriam). Comme on peut le voir, l’équation identité=origine n’est plus évidente pour ces personnages, tout comme leur auteur, « nés dans un endroit et qui ont choisi de vivre dans un autre » (Rushdie, in Waberi, 1995 : 8-15). De plus, on assiste à de véritables échanges entre Blancs et Noirs ; La France, les Etats-Unis et l’Afrique (prise ici comme une entité). On n’insistera pas ici sur le fait que la perspective narrative est décentrée par rapport à l’Afrique ou au Cameroun. On relèvera, en revanche, et pour le souligner, que ces deux romans marquent un refus d’engagement auprès d’une communauté où le mot est mis entre guillemets, comme pour mieux opérer une distanciation d’avec son référent. Une telle option de la narration décentre les récits et affiche une tendance à l’Universe, posant, en creux, la question de leur destinataire.
De fait, si l’on prend en compte les stratégies éditoriales, on se rend compte que Njami publie chez Seghers et Lieu commun à Paris, Beyala chez Albin Michel à Paris et qu’Effa, après Grasset, a publié ses derniers romans chez Anne Carrière également à Paris. Or tous ces éditeurs ne sont pas africanistes, locaux ou spécialisés. Ainsi, et de manière assez paradoxale, Pierre Fandio reconnaît :


Quelle que soit la période, l’histoire de l’institution littéraire camerounaise française ou anglaise apprend que l’étranger a souvent contribué et parfois de manière décisive à l’édition du patrimoine littéraire national (op.cit :161).

Du reste, le brassage de cultures française et africaine et la cohabitation d’espaces géographiques et culturels différents, de même que les principaux protagonistes occidentaux qui investissent les narrations, comme c’est le cas dans Une Blanche dans le noir (2001) de Jean-Roger Essomba, La salle des professeurs (2003) ou encore A la vitesse d’un baiser sur la peau (2007) de Gaston-Paul Effa, créent un nouveau pacte de lecture, voire de confiance avec le lecteur occidental. On le voit, si le « public de cœur », selon le mot de Boniface Mongo Mboussa, est africain, le public réel, lui, est occidental.

Les écrivains africains, nous dit Essomba, sont conscients du fait que ce qu’ils écrivent n’est pas destiné en priorité à un lectorat africain » et continue t-il, « ce n’est pas un crime de ne pas écrire pour son peuple. On peut ne pas écrire pour l’Afrique et faire honneur à l’Afrique (…). L’écrivain africain n’a pas à se sentir coupable s’il ne parle pas de l’Afrique. Il y a des Occidentaux qui écrivent sur l’Afrique, pourquoi des Africains n’écrivaient-t-ils pas sur l’Occident ? Seraient ils moins doués ?... (1999 :16-17).

Ce que les propos de l’auteur d’Une Blanche dans le noir laissent percevoir, c’est un « besoin de reconnaissance » (ibid. : 14) mû par la position qu’occupe l’espace littéraire national dont il est issu dans l’espace mondial. On peut, par le fait même, dire que plus (ou mieux) que l’exil, l’attrait vers le capital littéraire central (ou mondial) explique bien des postures, telle une certaine tendance au refus de la communauté nationale originelle ou à l’auto exotisme, et dont African gigolo de Simon Njami (1989) ou Une Blanche dans le noir constituent le paradigme. Pascale Casanova l’explique :

C’est à partir de leur façon d’inventer leur propre liberté, c’est-à-dire de perpétuer, ou de transformer, ou de refuser, ou d’augmenter, ou de renier, ou d’oublier, ou de trahir leur héritage littéraire (et linguistique) national qu’on pourra comprendre tout le trajet des écrivains et leur projet littéraire même, la direction, la trajectoire qu’ils emprunteront pour devenir ce qu’ils sont (2008, 1999 :71).

Aussi peut-on penser que nos écrivains, par leurs choix éditoriaux et narratifs, tentent de se rapprocher du centre (Paris) afin d’obtenir une certaine « position à faire » et un capital symbolique, sinon matériel, montrant, par là même, que la nation (littéraire) n’est plus, comme le montre Benedict Anderson, qu’une « communauté imaginée » [2]. C’est, en d’autres termes, dire, après Odile Cazenave, que

Paris sert tout au long du vingtième siècle de carrefour et d’inspiration à ce renouveau et représente la possibilité pour les écrivains expatriés venus d’espaces littéraires « minoritaires », « moindres » de rompre avec leur propre espace national et linguistique, et de leur imprimer la marque de la modernité (2003 : 245-246).

Fortement influencé par le centralisme parisien, le champ littéraire camerounais s’en trouve atomisé.

3. UN CHAMP LITTERAIRE ATOMISE

L’on aboutit ainsi à un champ littéraire atomisé, voire dépendant du champ littéraire français mettant en place un constant va-et-vient avec le centre (Paris), tout en faisant jouer dans les espaces narratifs des frontières désormais poreuses. Les romanciers francophones de la diaspora n’apparaissent dès lors plus que comme des acteurs d’un sous-champ culturel français tout juste séparés d’avec le champ culturel français par une frontière politique. Partant de quoi, l’on voit que dans un champ comme celui-ci conçu comme un espace social clos et mû par un rapport de forces entre dominants et dominés, les agents institutionnels du Centre occupent des positions dominantes susceptibles de faire et de défaire des réputations (que l’on songe aux affaires Beyala) [3]. Pascal Durand ne s’y trompe pas :

Par caricature, un champ littéraire au sein duquel les positions de la plus haute légitimité seraient détenues par les agents dotés du plus fort capital économique et social trahirait son très faible niveau d’autonomie (2001 :36).

Le centralisme parisien a encore ici une forte prégnance et fait que la métropole demeure, et dans le cas d’espèce, Paris, la capitale-lumière, ville-littérature dotée du plus grand prestige littéraire du monde et « investie d’un pouvoir de consécration universel » (Casanova, op-cit. : 47-55). De la sorte, le rapport qu’entretiennent avec l’institution centrale nos écrivains les place dans une position intenable, mi- intérieure, mi- extérieure au champ parisien. C’est pourquoi,

Si des pays comme la Suisse, la Belgique, ou les Antilles (et les pays d’Afrique de langue et culture françaises) ont leur vie littéraire propre, et une vie parfois intense, ils ne peuvent pourtant se prévaloir d’une littérature nationale autonome : trop de conditions ne sont pas remplies pour qu’il en soit ainsi. Les nombreuses interférences qui se produisent entre ces littératures et l’institution parisienne les installent à quelque degré dans une situation de dépendance. De plus, leur appareil organisationnel est sommaire, leur public insuffisant (Dubois, op cit. : 136).

A la vérité, l’expérience de l’émigration, des transferts culturels comme de la littérature migrante nous oblige à repenser l’entité Nation. Celle- ci n’est plus « réelle » et le concept de nation qui la subroge est mouvant, dynamique, difficile à cerner. Arjun Appaduraï lui préfère le néologisme, plus global, d’ethnoscape :

Par ethnoscape, j’entends l’espace changeant d’individus qui constituent le monde dans lequel nous vivons : touristes, immigrés, réfugiés, exilés, travailleurs invités, et autres groupes et individus mouvants constituent un trait caractéristique essentiel du monde et apparaissent comme affectant les politiques des (et entre) les nations à un degré jusqu’ici sans précédent (1996 : 33 ; nous traduisons).

La nation apparaît ainsi comme une série d’approximations. Ce concept est donc

plus complexe que ce que le terme de communauté suggère, plus symbolique que celui de société, plus connotatif que celui de pays, moins patriotique que celui de patrie, plus rhétorique que celui d’Etat (…), plus hybride dans son articulation des différentes classes culturelles et des identifications- genre, race, classe- que ce qui peut être représenté par n’importe quel type de structure hiérarchique, binaire ou polaire des conflits sociaux (Bhabha, 1990 :292 ; nous traduisons).

La nation, dès lors, ne se donne à apprécier que comme un espace identitaire transitif aux contours labiles qui peut être vécu comme un objet fétiche repérable par des métaphores telles que la mère (patrie), la langue maternelle auxquelles tout enfant tend à s’identifier (J. Kristeva, 1991 :21). Une telle appréhension de la nation jette, sur l’œuvre de Gaston-Paul Effa, qui, d’un roman à l’autre, fait le deuil de la mère à jamais mal connue, un éclairage rétrospectif intéressant. A la vitesse d’un baiser sur la peau (2007) peut, de ce point de vue, se lire comme le roman du deuil de la grand-mère qui apparaît, au final, comme le deuil du pays natal. La « matrie » empêche ainsi chez Effa la création de l’objet- Nation (Kristeva, ibid.). Régine Robin n’a donc pas tort qui écrit :

La littérature est précisément ce qui opère un deuil de l’origine, une transmutation de l’origine. L’écriture permet aux identités de jouer et de se déjouer les uns des autres. Elle constitue des frontières poreuses, traversées par les rêves. Elle détotalise, elle institue un droit au fantasme d’être autre, d’ailleurs, par-delà, en deçà, en devenir (1998 :373 ; nous soulignons).


A l’étude, l’écriture de la française émigrée au Cameroun Claude Njike Bergeret opère un deuil semblable de l’origine, comme le montre l’instance narratrice de son premier roman, Ma Passion africaine :
On voit bien ici comment le « nous » intradiégétique affiche une posture identitaire clairement revendiquée par l’auteur faisant du lieu- nation un espace non unifié, hétérogène, jamais en relation avec soi-même, mais pas non plus avec l’au-delà, l’extérieur (Bhabha, op cit. : 4). L’exil, la migration, la déterritorialisation affectent donc les identités collectives ou individuelles, inscrivant, par là même, nos romanciers dans un champ post-national, transnational, autant dire un ethnoscape (Appaduraï, op.cit. : 46-47). Le champ littéraire camerounais est comme cela, affichant des frontières, mais les outrepassant dans le même temps.
Au total, et comme le montre à suffisance la consommation des écrivains francophones de la diaspora au Cameroun, la constitution d’un canon littéraire national ne va pas de soi, d’autant que le pays tarde à rapatrier les instances de légitimation et de consécration de la littérature. Ainsi, si la lecture littéraire ne figure déjà pas dans les habitudes du public, encore faudrait-il ajouter que les œuvres des écrivains de – l’extérieur ne circulent quasiment pas à l’intérieur des frontières. Or, comme le relève Fandio,

En matière d’édition, beaucoup plus qu’on ne le croit dans le milieu de l’institution littéraire camerounaise, produire ne suffit pas. Il faut encore que le public potentiel prenne connaissance de l’existence du produit (2002 :169).

A l’évidence, et comme l’a montré cette étude qui s’achève, l’écrivain de la Métropole et le consommateur local sont tenus à l’écart du circuit local de distribution, d’étude et de légitimation des œuvres littéraires. Dans ces conditions,

plus que jamais se pose avec urgence le problème de « camerounité » même d’une littérature qui est de plus en plus produite à l’extérieur consommée et consacrée dans les mêmes conditions et qui, pis est, est écrite de plus en plus de l’extérieur ( Fandio, 2006 :199).

Il faut, toutefois, noter que dans le contexte postcolonial contemporain, le paradigme de la communauté nationale imaginaire est une des conséquences du colonialisme. Reste alors aux écrivains camerounais de la diaspora, en attendant que les instances nationales de sociabilité et de légitimation du littéraire (quand elles existent) entament le débat et le travail, de prendre acte du dolorisme de leur situation et de prendre en charge, dans l’acte même d’écrire, l’hétérogénéité et la diversité constitutives de leur condition diasporique.

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Université de Dschang, Cameroun

[2] ANDERSON, B., Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, London, Verso, 1983.

[3] On lira à ce sujet avec intérêt la contribution de Madeleine BORGOMANO à l’ouvrage, FONKOUA, R. et HALEN, P. (éd.), Les Champs littéraires africains où elle montre, s’agissant des procès pour plagiat contre Beyala, la tyrannie qui s’exerce sur « une littérature « francophone », mais pas tout à fait française (…) (et) inquiétante quand elle rivalise sérieusement avec la grande littérature », p.243-258.




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