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SORTIR DE LA SIMPLICITE DES ANALYSES POUR APPREHENDER LA REALITE (Le conflit « ethnique et religieux » comme ressource en temps de rareté au XXe siècle !)
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Ethiopiques n°86.
Littérature, philosophie et art
Demain l’Afrique : penser le devenir africain
1er semestre 2011

Auteur : Abderrahmane NGAIDE [1]

C’est l’État central qui doit faire le premier pas pour que les minorités n’aient pas un conflit de loyauté entre l’État et le groupe ethnique [2]

1. DE MON IDENTITE ETHNIQUE A CELLE DE MA « SUPPOSEE » NATIONALITE : QUI SUIS-JE ?

Je [3] débute mes propos par cette anecdote que j’affectionne [4] depuis que j’ai commencé, il y a plus d’une dizaine d’années, à m’intéresser à l’altérité et à ses multiples incidences sur les relations interpersonnelles. Je suis d’origine mauritanienne. Ce n’est pas évident pour beaucoup de Sénégalais et pour les Africains de tous les horizons [5]. Je suis arrivé au Sénégal dans le sillage du conflit d’avril 1989. Ce conflit, qui opposa dans sa première phrase des agriculteurs à des éleveurs dans le sud-est mauritanien, allait dégénérer en un conflit pour lequel je ne trouve pas encore une « carte d’identité » ; car en Afrique il faut nommer les conflits.
En Mauritanie, j’étais kowri (terme qui désigne les Noirs, toutes ethnies confondues) et au Sénégal et surtout pour les membres de l’ethnie wolof, je suis un Sénégalais de retour dans son pays [6]. Je protestais, de manière véhémente, à chaque fois qu’on souhaitait m’attribuer la nationalité sénégalaise, et je rétorquais de manière mécanique que j’étais haalpulaar et mauritanien : donc mbidu ! (je ne sais plus ce que cela veut dire, mais cela m’inspire une interprétation libre : le « broussard, l’anti-citadin ou le néo-citadin »). A partir de là, la question devient complexe et intéressante à la fois. En effet, mes interlocuteurs me demandaient, stupéfaits, s’il y avait des Toucouleurs en Mauritanie. Cette question m’intriguait, pour ne pas dire qu’elle m’agaçait, très souvent. Et tout d’un coup, je disais avec désinvolture et pour clore le débat que j’étais peul. Je ne me rendais pas compte que je changeais de « visage » à chacune de mes réponses, au point non seulement de brouiller ceux qui m’écoutaient, mais aussi de me brouiller avec moi-même dans mon for intérieur. Finalement, je ne pouvais plus savoir quelle identité épouser et mettre en avant : africain, kowri, mauritanien, mbidu, sénégalais, haalpulaar et/ou peul ? Tous ces marqueurs laissaient leur trace sur ce moi qui cherchait à se dérober à chaque fois que je tentais de le cerner. L’empilement de ces « identifiants » posait problème au point qu’il fallait procéder à une véritable archéologie pour retrouver des traces de ce que je pensais être réellement.
Je ne me retrouvais plus dans ces épithètes connotées qui, en réalité, ne rendaient point compte de cette singularité que je recherchais sans le savoir, de cette identité ethnique diffuse et cette nationalité devenue problématique que je défendais avec engagement et conviction profonde. La seule évidence que j’admettais, parce qu’obligé par mes interlocuteurs, c’est que j’étais noir et africain comme beaucoup de Sénégalais et d’Africains. Mais ce constat chromatique et géographique venait encore compliquer davantage ce que je pensais être. Et pourtant, auparavant, je ne m’étais jamais posé la question de mon identité propre, celle qui fait que je suis « moi » (dans le sens de l’individu et des droits et devoirs qui lui sont attachés) appartenant à un ensemble ethnique identifié, reconnu, territorialement situé et qui marque de son sceau indélébile ma trajectoire sociale. Finalement, dans mes questionnements internes, je me résolus à me fondre dans cette vaste identité, « englobante » et anonyme : mon appartenance à l’espèce humaine dans le sens philosophique que recouvre le terme. Je ne comprenais pas qu’on cherchait à me nommer, à me spécifier et à me classer dans une catégorie ethnique immuable, singulière voire stigmatisée.
Dans mon entêtement, je continuais et je continue, encore aujourd’hui, à clamer ma haalpulaarité tout en ne me posant point de question sur ma religion. Elle importait peu dans la définition de mon identité propre. Enfin, c’est ce que je croyais avant l’attentat du 11 septembre 2001 [7].
Si j’ai tenu à raconter cette anecdote, c’est juste pour amener mon lecteur à réfléchir sur ce que nous pensons être, et les incidences de ce questionnement sur notre quête permanente pour comprendre les subtilités fondatrices de notre propre monde. Notre identité est tellement complexe et nos réactions tellement inattendues qu’il est de notre devoir de prendre en compte la réalité de notre altérité et son rôle supposé ou réel dans le fonctionnement de notre propre psychisme. C’est soutenir, aussi simplement que cela puisse paraître, que je me suis mis à la place de l’objet de ma recherche sans aucune autre ambition que celle de rendre compte de la complexité des concepts que nous utilisons et/ou par lesquels nous désignons ou nous nous désignons.


2. UNE EVIDENCE IDENTITAIRE ET RELIGIEUSE MANIPULEE ?

C’est ainsi que je dirai, dans les lignes qui suivent et avant d’aller plus loin dans le débat autour du rôle de l’ethnicité et de la religion, qu’il est nécessaire de cerner ce qu’on entend par ces deux notions et voir si elles jouent, réellement, un quelconque rôle dans les conflits en Afrique de l’Ouest.
Dans un texte publié en 2004 et intitulé « De l’ethnicité comme réalité mais pas comme fatalité. La défaite de l’individu », je défendais que l’ethnie fonctionnait comme un « parti politique social » avec ses technologies, ses intrigues, ses allégeances et les négociations qui l’alimentent et la vivifient au-delà des liens de sang qui unissent ses membres. Autant l’ethnicité ne joue pas de rôle prépondérant [8], en amont, autant la religion reste marginale dans le déclenchement et les fléchissements que connaissent les conflits en Afrique de l’Ouest.
Pour compliquer la discussion, je soutiens que les conflits en Afrique de l’Ouest ne sont ni ethniques ni religieux. Ce sont des conflits qui démontrent, aussi paradoxal que puisse paraître ma position, un dynamisme des sociétés face à ce qui ressemble ici à un rééquilibrage interne en temps de rareté, de disette et d’insatisfaction face aux visages multiples de la crise qui secoue les États-nations. La rareté et l’incertitude font naître l’envie et la haine de l’Autre, et ces dernières s’alimentent aux « subjectifs » pour inoculer leur sérum dans ce corps flasque que forme la société en temps de crise et de course vers le bien-être matériel. La morale tend à se vider de son sens et à ne plus fertiliser ces anticorps nécessaires pour combattre l’adversité et permettre aux hommes de converger vers ce qu’Edouard Glissant nomme « la conscience de la totalité monde » (2009 : 33).
Dès lors, je peux soutenir, à la suite de Jean-François Gossiaux, traitant des ethnies dans les Balkans, que « dans sa simplicité, dans sa radicalité classificatrice, l’ethnicité constitue un mode d’appréhension de la réalité qui est éminemment adapté à la modernité » (2002 : 189-190). Malheureusement, seule en Afrique l’ethnicité a été manipulée à outrance, au point de produire les effets contraires à ce qu’elle aurait renseigné sur ses capacités à faire fonctionner la société autrement qu’en la détournant de sa vocation d’agréger les « volontés individuelles » et de leur assigner la discipline nécessaire à l’épanouissement de l’ensemble au-delà des sphères d’un État-nation anti-démocratique. Si jamais les États de l’Afrique de l’Ouest, où sévit une violence endémique, étaient démocratiques et pouvaient garantir l’épanouissement de chacun dans un ensemble cohérent, les usages détournés des mécanismes de mobilisation ethnique n’auraient pas eu cette prégnance qu’on leur attribue au point de rejeter les subtilités et les tactiques de ceux qui les manipulent. Ils deviennent comme des entrepreneurs de groupes ethniques actionnent les fibres et manipulant les solidarités.
Ainsi donc, il me semble inapproprié voire dangereux de continuer à argumenter que la religion et l’ethnicité sont au cœur des conflits qui secouent l’Afrique de l’Ouest. Il faut éviter de tomber dans ce piège simplificateur à outrance des réalités sous-jacentes à ces troubles qui tirent leurs ressources de violence et leur motricité renouvelée soit dans la gestion différentielle des moyens de survie (contrôle des domaines fonciers, des pâturages, des points d’eau…) soit du partage inéquitable des ressources naturelles (pétrole, diamants, or…). Partout en Afrique, les conflits épousent les contours de ces réalités devenues têtues au point que l’exutoire le plus simple pour expliquer leur régularité reste leur classement sur le registre commode de l’ethnicité, de la religion et de l’incapacité des Africains de sortir du cercle vicieux du communautarisme.
L’expérience pratique a démontré que l’Afrique bat tous les records en matière de conflits, avec leur complexité, leurs origines douteuses et surtout leur cruauté délibérée. Les acteurs de ces conflits sont considérés comme des hommes égarés et n’ayant aucun projet possible sinon celui de mettre fin à la vie des autres, les mutiler et détruire l’ensemble des infrastructures « héritées » de la colonisation. Il n’y a pas plus aberrant que les guerres africaines. Il n’y a pas plus cruel qu’un combattant africain qui s’asperge de libations, qui récite des incantations magiques et qui porte sur tout son corps des gris-gris le rendant invulnérable voire invisible devant son « ennemi ».
Le combattant africain moderne, jeune adolescent, femme ou enfant, imbibé d’alcool, de produits psychotropes et armé de sa kalachnikov, de sa machette ou de sa lance, sillonne les forêts, entre dans les villages et se plaît à violer les filles et les femmes âgées, à éventrer les femmes enceintes et écraser les bébés au pilon, sans état d’âme. Puisque tout simplement ils ne sont ni membres de son ethnie ni ses coreligionnaires. En un mot, c’est le comble de la cruauté. C’est en fait la sorcellerie ancestrale qui revit dans ses veines et son imaginaire de guerres insensées. Ainsi donc, disent les tenants de cette thèse, il « réinvente la tradition » et puise dans son matériel subjectif tout son comportement, tout en usant de la technologie moderne pour assouvir son dessein de voir couler le sang et s’instaurer la désolation. Mais que comprendre alors dans cette rencontre traumatique entre le « moderne » et « l’archaïque » ? Quels sont les vrais ressorts qui se distendent pour produire pareille situation avec laquelle nous tendons à nous accommoder ? Quelles pistes explorer pour surprendre « nuitamment » et comprendre le régime psychique de ce combattant en train de concocter ses plans pour exécuter sa « mission » de commando ? Quel type d’analyse peut déterminer, dans ses différentes coutures, ce comportement étrange et qui mérite qu’on le questionne et qu’on soupçonne ses différents tenants ?
Au-delà de toute caricature, il est indispensable de comprendre l’ensemble de ce mécanisme complexe qui fédère ces différentes énergies du mal et qui instaure partout le désordre. Aucun des pays africains qui ont connu la guerre n’est réellement pauvre par son sous-sol, son agriculture, les forces vives qui l’habitent. Pourquoi tous ces éléments ne concourent-ils pas pour faire naître un sentiment national capable de générer un esprit d’entreprise pour l’exploitation de ces richesses au bénéfice de l’ensemble de la collectivité ?
Dès lors s’impose une lecture plus dialectique des conflits [9] africains afin de rompre de manière définitive avec la simplicité pour ne pas dire la paresse intellectuelle [10]. Il est symptomatique de constater que les chercheurs et les différents acteurs autorisés à prendre la parole tombent facilement dans ce piège tendu et alimenté d’un manque criant de vision et cette paresse congénitale d’aller au cœur des contradictions nouées autour des compétitions pour l’exercice du pouvoir, que celui-ci soit économique, social ou politique. L’enchevêtrement de ces différents champs expliquerait la facilité avec laquelle on analyse des situations complexes et qui méritent d’être appréhendées selon les principes organisationnels de ces champs et des tactiques qu’y déploient les acteurs pour leur propre visibilité.


3. LA PREUVE PAR L’EXEMPLE : POUR LA SACRALISATION DE LA VIE HUMAINE

Il n’est que d’observer ce qui se passe dans le Nigeria actuel pour se rendre compte de cette vérité gênante de la loi de la machette et de la gâchette facile. Les rapports de distanciation maintenus entre Peuls et ceux « informes » présentés comme des chrétiens ne trouvent leur explication que dans les stratégies déployées par les deux communautés dans la gestion de leur quotidien et des moyens de leur survie respective.
Les enjeux politiques viennent exacerber les « inimitiés » et rompre de manière traumatique les rapports de cohabitation garants d’une quiétude longtemps éprouvée. C’est pourquoi je me pose cette série incomplète de questions. A quel moment la rupture intervient-elle ? A quel moment cette rupture de l’équilibre communautaire devient-elle « ethnique » ou « religieuse » ? Qu’est-ce qu’un conflit ethnique et religieux ? A quel seuil d’horreur le conflit devient-il ethnique ou religieux ? Et qui le décrète ainsi ?
Ce sont là des questions qui méritent d’être discutées d’autant plus que notre intellect peine souvent à accepter les horreurs commises et les meurtres perpétrés. Au-delà de toute caricature de ma part, je pense qu’il faut dépasser les révulsions que produisent en nous les images (des morts, les cortèges de réfugiés et les fosses communes, les amputés) afin de comprendre comment les Africains de l’Ouest négocient leur mort, donnent la mort pour ne pas dire fêtent la mort de leurs semblables comme si de rien n’était. Quelle valeur, ai-je envie de demander, les Africains accordent-ils à la sacralisation et à la préservation de la vie humaine ?
Voyons ce qui s’est passé en Côte d’ivoire [11] après la vulgarisation de ce qui apparaît aujourd’hui comme une aberration idéologique : l’ivoirité. La conséquence immédiate fut la guerre entre ce qui est appelé nord et sud, musulmans et chrétiens, étrangers (burkinabé) et citoyens authentiques, donc Ivoiriens de souche par rapport aux allogènes. On ne sait plus s’il faut incriminer l’ivoirité en tant qu’idéologie ou mettre en avant l’ethnicité ou la religion des uns et des autres pour expliquer ce qui s’est passé dans ce pays qui était reconnu comme le plus intégrateur de l’Afrique de l’Ouest [12].
Faisons un détour en République Démocratique du Congo et au Rwanda, pays lointains, certes, mais qui nous permettent de faire un parallélisme intéressant par rapport à ce qui se passe tout autour de nous. Il est symptomatique de constater que plusieurs éléments imbriqués rendent opaque la lecture de ces conflits au point que nous retournons rapidement à l’ethnicité comme élément déclencheur, alors qu’en RDC, depuis l’assassinat de Lumumba et par la volonté de Kabila, appuyé un moment par le Che, nous assistons à une instabilité que la maladie et la disgrâce de Mobutu face à ses anciens souteneurs américains viendront exacerber.
Nous pouvons multiplier les exemples en évoquant la Casamance [13] [le plus vieux conflit en Afrique et qui ne trouve pas encore solution] et la Guinée-Bissau où les luttes de clans entre narcotrafiquants maintiennent le pays en sursis depuis quelques années. Mais toujours, comme par hasard, l’ethnicité et les particularismes viennent à notre secours pour lire cette complexité dans laquelle baigne cette partie de l’Afrique. Voilà pourquoi les analyses hâtives sont exaspérantes.
La violence s’alimentant à la violence, nous voyons s’installer dans une partie de Afrique de l’Ouest (Mali et Niger notamment, via la Mauritanie [14]) le réseau tentaculaire d’Al Qaïda et son « islam » comme pour conforter nos analyses que la religion peut être au soubassement de ces conflits dits aveugles (dont les chefs n’ont aucun programme sinon tuer !) qui s’abattent sur les populations de cette région du monde. C’est pourquoi, je pense qu’il m’est difficile (comme il m’est d’ailleurs facile) de soutenir que seules l’ethnicité et la religion expliqueraient les conflits en Afrique de l’Ouest.
Je récuse cette stigmatisation tout en étant conscient que les deux versants ainsi incriminés sont sollicités comme s’ils étaient les « moteurs » de cette spirale de violence cyclique en Afrique de l’Ouest. Il me semble nécessaire de souligner que les médias [15] jouent un rôle primordial dans la vulgarisation de ces idées au point que le commun des mortels pour ne pas dire les spécialistes en tout genre, tombent tous entre les travers de cette grille de lecture qui ne rend pas compte des réalités en amont. Il nous faut aller en amont des conflits pour comprendre ceux qui les actionnent, les tactiques qu’ils déploient et les bénéfices qu’ils en tirent.
La bourse de la guerre régule le marché de l’économie des relations sociopolitiques traditionnelles en réinvestissant les gains dans ce qui apparaît ici comme des placements sur l’échiquier politique et social. Le capital ainsi engrangé sert de fonds pour l’élargissement du réseau relationnel et du même coup de la surface sociale d’action. C’est toute cette chaîne d’acteurs, impliqués dans ces réseaux de rentes et de prébendes, qu’il faut remonter afin de surprendre ceux qui exécutent la tâche sur les petits marchés [16]. J’en veux pour exemple le conflit Sénégal-Mauritanie d’avril 1989 [17], qui est devenu très vite un conflit entre Blancs arabes et Noirs (et plus particulièrement les Toucouleurs//Peuls), car le chromatisme des uns et des autres est plus simple à incriminer et surtout à manipuler pour assouvir les desseins politiques des instigateurs des massacres. Les entrepreneurs identitaires mauritaniens ont manipulé l’opinion, et utilisé la force haratine [18] pour assouvir leur projet « d’épuration ethnique ». C’est ce raccourci que je récuse, pour que ceux d’entre nous qui réfléchissent sur les conflits aillent au-delà des constats empiriques et analysent les racines du mal pour la mise en place de mécanismes et de dynamiques de paix durable, afin qu’ensemble les communautés constitutives des États ouest-africains et africains tout court) puissent penser l’avenir en termes de valorisation de la vie humaine.
En définitive, admettons que ces champs sont aussi complexes que les théories qui tentent de les cerner. C’est pourquoi il est indispensable de les aborder en dehors des sentiments, de la condescendance et des idées reçues qui deviennent tous des paradigmes indépassables pour signifier des réalités aussi fuyantes que les conflits qualifiés d’ethniques ou de religieux. En effet, des ethnies, retenons qu’elles fonctionnaient [et fonctionnent encore, même si l’anthropologie coloniale en a pensé autrement], à mon humble avis, comme des vases communicants, et elles étaient alimentées par des échanges qui les vivifiaient au-delà de toute caricature et de toute volonté de les rendre idylliques. Au contraire, ce sont les manipulations et les compétitions pour l’accès au pouvoir qui amènent les acteurs de tous les bords à actionner ces « mécanismes » pour faire naître la haine, le désordre et la désolation : véritables terreaux pour le développement de la xénophobie.
L’ouvrage dirigé par Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo est édifiant en la matière. En effet, que ce soient les individus porteurs de voix, les mouvements et les États, « tous les systèmes de domination en Afrique ont allègrement puisés dans les théories de l’ethnie et habilement manipulé les sentiments ethniques », soutiennent les auteurs dans la préface de la seconde édition (1999 : 9).


4. L’ABSOLUE ENTREE DANS LA « MODERNITE » : LA « REINVENTION DE LA TRADITION » !

En définitive, admettons que la mise en avant de l’ethnicité et de la religion dans les conflits en Afrique de l’Ouest relève d’un simple fantasme qui cautionne les actes des tenants de l’ethnicité et de la religion dans leur volonté machiavélique d’insertion politique, sociale et économique. L’ethnicité et la religion sont actionnées quand elles arrangent et rejetées quand elles bloquent les ambitions des uns et des autres entrés comme par hasard dans une « concurrence déloyale » que, seul, peut départager le retour inopiné dans l’ethnie d’origine.
La dimension politique de la manipulation doit donc être remise au cœur du mouvement d’ensemble de la société pour comprendre comment tout cela fonctionne à merveille comme les maillons d’une même chaîne. D’où l’idée des champs imbriqués et presque indissociables dont j’ai parlé un peu plus haut. Ce sont les frontières de ces champs où s’exercent le pouvoir des uns et des autres qui, en reculant ou en se rétrécissant occasionnent les collisions/collusions des plus meurtrières. On oublie très souvent, aussi, que les conflits qualifiés d’intra-ethniques sont validés par ces flux et reflux que dessinent les luttes de positionnements pour accéder aux ressources de l’État et à la puissance politique. L’ambiance entretenue par cette incertitude [19] généralisée vient renforcer ce sentiment de retour sur soi et vers ce « parti politique social » qui fonctionne comme le meilleur garant de la protection de ses membres.
En fin de compte, ce sont les individus pris individuellement et leurs desseins qu’il faut prendre en flagrant délit, et non l’ethnie en tant qu’entité dynamique et souveraine, et non plus la religion en tant que philosophie organisationnelle du culte et du rapport à l’Être suprême. L’obsolescence de cette façon d’appréhender les choses n’a d’égal que l’amalgame entretenu par les tenants d’un discours idéologique (absolutiste !) et identitaire réducteur, non seulement de leur propre altérité, mais aussi de celle des autres devenus subitement des ennemis. Les compétitions modernes suivent toutes les sinuosités de l’ethnicité et de la religion pour s’exprimer et imposer le langage de la mort comme le seul garant de leur autorité et de leur légitimité.
Voilà en quelque sorte ce que la « modernité canonique » nous réserve au point que toutes nos manifestations, joyeuses ou « cruelles », sont inscrites sur la liste des « faits de nature », voire de la sauvagerie et de l’animalité qui la fonde.
En somme, il me semble impératif de sortir de cette simplicité des analyses pour appréhender la réalité et discuter davantage de la pertinence de la référence à l’ethnicité non seulement dans l’analyse des comportements, mais aussi dans la construction des discours sur cette « modernité africaine » devenue problématique.

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

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[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

[2] Razim Lajajic, ancien ministre des Communautés nationales et ethniques de la fédération yougoslave, dans une interview donnée au journal Le Monde du 10 mars 2001, cité par GOSSIAUX, J.-F., Pouvoirs ethniques dans les Balkans, Paris, PUF, 2002.

[3] J’attire l’attention du lecteur sur le fait que le je utilisé ici ne procède point d’une volonté de personnalisation du débat ni d’un désir égocentrique malsain et inapproprié. Il faut le prendre dans son essence impersonnelle, afin de comprendre pourquoi il ouvre le texte et comment il le structure sans en affecter la scientificité. Il procède d’une volonté d’objectivation du sujet, non seulement en tant qu’acteur d’une recherche, mais aussi objet d’une réflexion, sans aller en-deçà de la seule volonté d’argumentation et de démonstration des faits sur lesquels les chercheurs tentent de statuer. Je m’inscris dans la perspective analysée et défendue par la sociologue Nicole Lapierre. Elle soutient ceci : « Je conseille toujours à mes étudiants d’éviter absolument ce « nous » de majesté qui ne veut rien dire. Ce « nous » académique me paraît tout à fait impudique, par excès de pompe ou de prétention. Assumer le « je », au contraire, n’est pas de l’impudeur ou du nombrilisme, c’est accepter la réalité d’une implication : nous sommes poussés, attirés, par certains objets, par certains sujets d’étude ou de recherche, qui ne sont jamais vraiment choisis par hasard ». (Pour plus de détails, lire son entretien « Eloge de la bâtardise. Entretien avec Nicole Lapierre » au lien qui suit : www.laviedesidees.fr, 28 mai 2010). Cette position explicite mon choix pour l’utilisation du je dans le domaine scientifique et de la recherche, sans qu’il soit possible de soupçonner un simple désir de projection sur soi. Pour plus d’argumentation-lire avec intérêt le livre posthume de Germaine TILLION, Fragments de vie. Et pour conforter davantage cette position, je suggère la lecture du livre de Pierre BOURDIEU, Esquisse pour une auto-analyse.

[4] En effet, elle détermine, en partie, pour moi, les rapports que j’allais développer avec la notion d’identité ethnique et d’appartenance nationale. Cette anecdote est une version remaniée publiée en introduction dans un texte paru en 2007, « Peuplades anarchiques contre Nations à construire. Intégration invisible dans le bassin sénégalo-mauritanien : épreuve du peuple et/ou équation de l’Etat-nation (XIXe-XXe siècles) ? » (voir bibliographie).

[5] Combien de fois ne m’a-t-on pas posé cette question et partout où je suis allé en Afrique !

[6] D’ailleurs, quand je commençais à baragouiner le wolof, on me posait cette question énigmatique : « Où étais-tu donc pour ne pas comprendre cette langue ? ». Cette question cache mal en elle une interrogation intéressante que je m’en vais formuler ainsi : « Où étais-tu donc au moment de la construction de la nation sénégalaise ? ». En effet, la nation sénégalaise, en continuelle construction, semble se confondre à l’ethnie et à la culture wolof !

[7] Cet événement, dans lequel je ne me reconnais pas, est venu perturber quelques éléments de ma conviction, tellement il était incompréhensible dans sa démesure cruelle et froide, mais aussi dans les réactions qu’il allait susciter. Je ne m’en rendis compte qu’une fois dans l’enceinte de l’ambassade des USA, à Paris, en avril 2005, pour solliciter un visa qui devait me permettre d’aller continuer des recherches sur la diaspora mauritanienne. Quelle ne fut ma surprise ! Les Arabes « bon teint » avaient un passage à eux avec des contrôles spécifiques comme s’ils étaient les commanditaires attitrés de l’attentat contre les Twin Towers. J’allais encore m’en rendre compte en juillet 2010, à l’ambassade de France à Dakar. En effet, muni de l’ensemble de mes papiers pour un voyage d’étude financé par l’Université Cheikh Anta Diop, je me vis refuser le visa à cause de ma nationalité. Les Mauritaniens sont soumis à une enquête pour l’obtention du visa, puisque que le pays est listé comme « infréquentable » depuis que AQMI opère dans la zone.

[8] Je ne pense pas un seul instant que les membres dispersés d’une ethnie quelconque soient les instigateurs directs des conflits et concepteur de cette subite érosion de la conscience morale qui se mue en règles de comportement. Je ne crois pas un seul instant aussi qu’ils se réunissent nuitamment pour concocter des plans macabres pour tracer les plans plus machiavéliques les uns les autres pour ameuter leurs autres frères « en l’ethnicité » pour éliminer leurs voisins, prendre leurs biens, massacrer leurs femmes et enfants, occuper leurs maisons, s’accoupler avec leurs filles, ensemencer leurs terres et manger les restes de leurs greniers. Festoyer sur leurs corps en quelque sorte !

[9] Lire à ce propos l’étude que j’ai coordonnée pour le compte de Gorée Institute : Les implications socioculturelles et sécuritaires de l’instabilité en Guinée sur la sous-région, Gorée, 2010, 132 p.

[10] Il est ahurissant d’entendre, dans les conversations et même les plus averties d’entre elles, « les habitants de ces pays sont des sauvages et en retard. Ils ne peuvent qu’agir de cette manière. Ils manquent de civilité ». Ces positions tranchées sont alimentées aux stéréotypes et aux différentes stigmatisations qui en découlent.

[11] Les horreurs du moment auraient dû décourager les acteurs politiques actuels qui s’entêtent à ne pas comprendre qu’ils ne doivent pas continuer à prendre le peuple en otage pour leur seule volonté d’accéder et de demeurer au pouvoir ad vitam aeternam.

[12] Lors du passage du président ivoirien à Dakar pour les besoins de l’inauguration de la « fameuse » Statue de la Renaissance africaine, le Président de l’Association des Ivoiriens du Sénégal et de la Mauritanie disait ceci : « Nous, ici à Dakar, n’avons pas de problème d’ethnie ou de région ». A une question sur le problème de délivrance de cartes d’identité, Laurent Gbagbo répond de manière laconique que lui-même n’a pas de carte nationale d’identité et que l’administration est en train de travailler pour améliorer la situation (élément télévisuel suivi sur la chaîne continentale Africable en avril 2010). Et aujourd’hui, la crise ivoirienne inquiète l’ensemble des observateurs du monde.

[13] Lire NGAÏDE, A., « Identités ethniques et territorialisation en Casamance », in ARROUS, Michel Ben & KI-ZERBO, Lazare (dir.), Etudes africaines de géographie par le bas, Dakar, Codesria, p. 39-77, 2009.

[14] Il est à craindre qu’AQMI puise dans la jeunesse désœuvrée et/ou parmi les anciens rebelles du Libéria, du Mali, du Niger et de la Sierra Leone. Ce qui conduirait à des situations incontrôlables. Déjà, en Mauritanie, cette branche d’Al Qaïda fait des émules et produit ses kamikazes. Le mois de janvier 2011 a été marqué par, d’abord, l’enlèvement à Niamey (Niger) de deux Français qui vont perdre la vie après une course-poursuite des éléments de l’armée nigérienne appuyés par des hélicoptères de l’armée française, ensuite par « l’attaque » de l’ambassade de France à Bamako. Les derniers actes d’AQMI sont symbolisés par les tentatives d’attentat contre une caserne militaire et l’attaque de l’ambassade de France à Nouakchott (Mauritanie) au début du mois de février 2011.

[15] Aujourd’hui Internet est le lieu « adéquat » d’appel non seulement à la désobéissance civile mais aussi à la haine. Dans un texte en cours de publication (« Ecriture et réécriture de l’histoire au quotidien. Internet comme interface de dialogue en situation de diaspora ») dans les Cahiers d’Etudes Africaines je reviens avec détails sur le rôle d’Internet comme non seulement lieu de fabrication de discours historiques mais aussi moyens de vulgarisation de la xénophobie.

[16] Au-delà de toute prétention de ma part, je reste persuadé que le langage économique peut nous servir ici de grille de lecture et d’analyse des stratégies déployées par les uns comme par les autres pour continuer à manœuvrer (dans le sens de la charge symbolique du terme) de manière pragmatique entre les interstices de la société.

[17] Lire à ce propos mon texte « Réconciliation, justice or pardon : Mauritanians face their history », Dakar, Codesria Bulletin, n° 3 & 4, 2004, p. 37-41.

[18] Anciens esclaves de la société arabo-berbère de Mauritanie, plus connus, au Sénégal, sous le vocable « Naar-Puroñ ».

[19] Pour mieux appréhender cette notion d’incertitude, lire avec intérêt le livre d’Arjun APPADURAI cité dans la bibliographie, mais aussi lire l’ouvrage publié sous la direction de Marc BESSIN, Claire BIDART & Michel GROSSETI cité en bibliographie, et plus particulièrement la Vème partie : « Logiques collectives de l’incertitude » (p. 347-397).




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