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MONNE, OUTRAGES ET DEFIS, LES SOLEILS DES INDEPENDANCES OU LA POETIQUE DE LA DECONSTRUCTION ET DE LA RECONSTRUCTION CULTURELLES
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Ethiopiques n°87.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2011

Auteur : Idrissa WATTARA [1]

Ahmadou Kourouma fait son entrée sur la scène littéraire sous le signe de la rupture. D’abord, il refuse le respect inconditionnel des étroites normes de la langue française impropres, à ses yeux, à charrier tout le limon culturel malinké. En outre, il bouscule les usages littéraires à plusieurs niveaux et réussit ainsi le pari de s’approprier le roman pour y infuser l’âme de la littérature orale. Mieux, il se démarque du manichéisme par lequel l’Afrique était culturellement idéalisée et adopte une tonalité de la déception propre à discréditer ses valeurs de tradition. L’objet de la présente étude est de montrer comment Kourouma se démarque de ses prédécesseurs et propose une approche novatrice du thème de la colonisation : dans ses deux premières œuvres, la problématique de la tradition et des cultures [plus précisément celle de leur déconstruction et de leur reconstruction] sert de paradigme dans la mise en texte du drame de l’Afrique postcoloniale et de sa dénonciation. L’analyse portera sur trois axes majeurs : la présentation des composantes culturelles sera suivie du conflit inhérent à toute rencontre interculturelle. Le dernier point se focalisera sur le métissage culturel qui découle de ce conflit.

1. LES COMPOSANTES DE LA CULTURE MALINKE

Dans sa présentation de la culture malinké, Kourouma se démarque du stéréotype tradition-modernisme devenu classique dans la production romanesque africaine. Dans ses deux premiers romans, affleure la superposition de trois sédiments de culture : la tradition africaine, l’islam et la culture occidentale.
Le premier stigmate de la tradition africaine est, dans l’univers de la fiction romanesque, la conquête et l’exercice du pouvoir. Certes, dans Monnè outrages et défis comme dans Les soleils des indépendances, l’action est pour l’essentiel inscrite à une époque où le pouvoir traditionnel se conjugue au passé. Mais le code de narration hétérodiégétique, faite d’analepses, et l’inscription de l’épique dans la fiction romanesque mettent le lecteur en contact avec la conquête et l’exercice du pouvoir du temps jadis dont la nature et le mécanisme lui sont dévoilés. A la lumière de ces procédés narratifs, il apparaît que l’un des traits dominants du pouvoir malinké, tant dans sa conquête que dans son exercice, est le recours constant à la violence et à la magie. Madeleine Borgomano explique ce trait culturel par le fait que dans l’ancienne tradition du Mandingue, les chefs étaient des maîtres chasseurs dont le pouvoir était acquis par la violence et la magie. De nombreux passages dans les deux œuvres témoignent de ce culte de la violence et de la brutalité. Qu’il s’agisse par exemple du roi Djigui dans sa lutte à mort pour la reconquête de son pouvoir usurpé ou de l’action des mythiques ancêtres fondateurs de la dynastie des Keita et des Doumbouya, les valeurs guerrières sont toujours mises en avant ou revendiquées comme telles comme fondement d’un pouvoir stable et crédible. La succession est tout aussi heurtée. Mais dans le cas d’espèce, la violence change de nature et se mue en affrontement mystique malgré les règles préétablies qui en définissent les formes. Saran Kélétigui Keita, dauphin à la succession de Djigui, perd le pouvoir : marabouté par Moussokoro, seconde épouse du roi, il souffre de graves déviations sexuelles qui l’indisposent à cette fonction suprême. Le même fait est attesté dans Les soleils des indépendances où le cousin Lancina, « par ses maraboutages, sacrifices avait évincé Fama de la chefferie du Horodougou » [2].
Quant au pouvoir, il est une forme de monarchie absolue. L’arbitraire qui le sous-tend explique les exactions qui en découlent : répressions disproportionnées de séditieux, débauches sexuelles soutenues par le crime, assassinats et intimidations, travaux forcés, etc. Pour cela, le roi est craint et respecté de son peuple, d’autant qu’à sa figure politique, substrat du simbon, force guerrière et maître chasseur, s’ajoutent ses attributs divins qui découlent de ses fonctions de prêtre. Au crépuscule de sa vie, Djigui est presque déifié, et à sa mort, il entre dans la légende malgré une absence quasi-totale de faire épique. Ce diagnostic sans complaisance sera poussé plus loin avec la peinture du tableau social.
Sa nature et son organisation sont révélées par les protagonistes de la fiction romanesque issus de ce milieu : hommes de castes et esclaves au service des princes et des rois relèvent en effet d’une société féodale rigoureusement hiérarchisée et fortement marquée par l’inégalité sociale. Les privilèges, les droits et les devoirs sont fonction du statut social. La famille royale, qui jouit de toutes les prérogatives, est exempte de toute obligation. Les hommes de caste et les esclaves, même affranchis, souffrent de préjugés qui les ravalent au rang d’êtres inférieurs. Ils sont généralement au service d’un maître, tels Fadoua et Balla attachés au service des Keita et des Doumbouya. Mais leur statut de rang inférieur n’est que théorique et est souvent démenti par l’importance stratégique des fonctions qu’ils occupent. Fadoua se présente lui-même comme le bras visible et invisible du pouvoir de Djigui et Fama n’accède à son trône que grâce au génie diplomatique de Diamourou, son griot.
Une autre des valeurs de cette société belliqueuse est le culte de l’honneur. Il est très déterminant dans le comportement de tous les jours et explique par exemple le suicide des personnages. C’est ainsi que pour éviter le déshonneur, Babemba Traoré et Bandiougou Diarra se donnent la mort devant l’imminence de la défaite. Cet instinct belliqueux et ce culte de l’honneur vont de pair avec la phallocratie qui caractérise la société malinké. Les conditions de la femme dans cet univers de patriarcat sont des plus précaires. Ravalée au rang de bien matériel, elle est victime de préjugés et condamnée à porter le fardeau de toutes les tares et de tous les maux secrétés par la société.
Dans l’univers de la fiction, les personnages, officiellement musulmans, n’en manifestent pas moins leur adhésion aux croyances ancestrales. Celles-ci se manifestent par la foi à la permanence de la vie et à l’existence d’êtres immatériels, puissances surnaturelles dotées de pouvoirs maléfiques ou tutélaires, selon les rapports qu’ils entretiennent avec les vivants. Dans ce monde aux frontières poreuses, le merveilleux côtoie donc le réel et sert de support aux pratiques mystiques, caractéristiques de l’animisme africain. Divination, prophéties et sacrifices occupent une place prépondérante. Djigui et Fama ont une foi aveugle à l’art divinatoire, aux prophéties et au pouvoir conséquent des sacrifices qui en découlent. Mais si, pour conjurer le mauvais sort ou favoriser le destin, Salimata se contente de quelques poulets et Fama de quatre bœufs, ce sont en revanche de véritables orgies de sang que Djigui organise. Ces sacrifices qui scellent l’alliance entre les humains et les esprits et divinités trouvent leur prolongement dans la magie et le fétichisme protecteurs. Djigui lui-même passe pour un grand maître dans la sorcellerie. Certes, sa science s’avère inopérante contre les zombies, mais elle fige net le brigadier Zan Traoré. C’est donc une société fortement ancrée dans le magico-religieux et le surnaturel malgré la prégnance de l’islam.
Il y est tout à la fois, religion et culture dans l’univers de la fiction romanesque. En tant que religion, l’islam se signale dans l’œuvre de Kourouma par les lieux de culte qui prolifèrent dans l’espace géographique des deux romans. De Togobala à Toukoro en passant par Soba et la capitale de la Côte des Ebènes, on dénombre au moins sept mosquées publiques ou privées. Elles témoignent ainsi de la force de l’islam et de la ferveur des habitants. La vie de Djigui et de Fama est un incessant aller-retour entre deux espaces antithétiques : celui sacré de la mosquée et celui profane du pouvoir ou de la vie quotidienne. Et pour les démarquer de leurs origines païennes, les mythes fondateurs rattachent les dynasties de Soba et du Horodougou à des figures emblématiques de l’islam des premiers temps : Allama et Souleymane Doumbouya sont tour à tour revendiqués comme ancêtres musulmans hostiles au paganisme ambiant d’alors. Dans le même sens, on note toute une galerie de figures maraboutiques de grande envergure : l’iman de Toukoro, Yacouba, l’intégriste intransigeant, Abdoulaye Diawara, fondateur et maître de l’école coranique de Soba et Samory Touré, l’Almamy, affectueusement surnommé le Fa, sans compter les nombreux marabouts attachés à la couronne. La prégnance de l’islam est aussi dans les lieux de formation religieuse : l’école coranique de Soba, le collège des pleureuses et des prieures de Toukoro et, plus tard, le Bolloda sous la houlette de Yacouba sont d’ardents foyers de vie spirituelle consacrée au divin.


L’islam est aussi une culture. En tant que tel, il alimente l’altérité qui se manifeste dans les œuvres à travers le regard réducteur que les Malinké portent sur les non musulmans. Les différentes voix narratives qui sont, de toute évidence, celles des protagonistes issus du milieu malinké dressent des animistes un portait propre à susciter l’indignation, le mépris ou l’horreur. Ils sont généralement associés aux forces du mal, à la débauche ou à l’alcoolisme : Tiécoura, le féticheur violeur, est rebutant au double plan physique et moral ; Balla le cafre est d’une puanteur insupportable ; les Sénoufo et les Bambara sont des animistes minés par l’alcool et les orgies. Les mœurs sont aussi façonnées par l’islam. Le régime alimentaire est par exemple soumis à la censure religieuse stricte. Les Malinké s’interdisent la consommation d’alcool et de viande d’animaux prohibés par l’islam ou non immolés par un musulman. Ils ont aussi leur manière propre de saluer. C’est le « salam alekon [3] » qui est servi dans les civilités d’usage. C’est de cette manière que Djigui aborde Samory dans son bivouac. Par ailleurs, il est intéressant de noter comment, dans Monnè, outrages et défis et dans Les soleils des indépendances, l’islam a fini par supplanter l’ethnie comme élément identitaire. Un Malinké est de nature un musulman. Il est donc généralement apostrophé comme tel. Fama, s’adressant à la foule de parents venus assister aux obsèques de Koné Ibrahima, les apostrophes en « Musulmans » [4] et le plus âgé de la cérémonie prenant la parole s’exprime au nom de tous les musulmans pour désigner tout ce parterre de parents malinké. La langue est elle-même truffée de métaphores calquées sur la religion : on parle volontiers de « courber la prière [5] » ou d’être « dans sa peau de prière [6] ». Bref, la prégnance de l’islam est telle qu’elle a fini par occulter le christianisme de l’espace géographique et culturel des deux romans. L’islam est donc, dans l’univers malinké de la fiction romanesque, une force culturelle incontestable. C’est sur ces deux premiers sédiments culturels qu’est venue se greffer la civilisation occidentale par voie de colonisation.
Sa première marque est politique avec un régime militaire répressif, histoire de pacifier les territoires conquis. Mais aucun des neufs régimes civils qui se sont succédé à Soba ne diffère dans le fond de celui de l’armée. Le but est le même : asseoir la domination française et faire des colonies des territoires d’outre-mer. A la faveur de la guerre froide, les idéologies politiques s’invitent en Afrique et divisent la société indigène en deux camps rivaux, à l’image de la dislocation du monde industriel. L’Occident importe aussi dans les colonies son système économique : l’impôt est par tête d’habitant, l’esclavage traditionnel se mue en un système de prestation obligatoire tandis que l’agriculture et le commerce sont adaptés aux besoins en matières premières. Une autre marque de la présence occidentale à Soba est l’apparition de foyers et vecteurs de culture que sont l’école, le dispensaire et l’église. Avec les troubles politiques et les conflits sanglants nés de la collusion des idéologies politiques, la presse s’invite en Afrique et, par ses analyses, fait des habitants de Soba des citoyens français coulés dans le même moule culturel que les Français. Mais l’action coloniale est surtout dans l’espace urbain qu’elle a profondément modifié : sa configuration en « damier [7] » avec « un milieu en noir et blanc [8] » semble, sur le plan architectural, une réplique parfaite des villes occidentales.
Monnè, outrages et défis et Les soleils des indépendances révèlent une diversité culturelle qui fait de l’univers malinké un véritable creuset. Dans ces deux romans, affleure la superposition de trois sédiments de cultures différentes : sur le fonds africain ancestral sont venus se greffer la double dimension religieuse et culturelle de l’islam et la civilisation occidentale par la colonisation, faisant ainsi de la société malinké un véritable champ de bataille : chaque culture veut se tailler une place au soleil par déconstruction de celles qui l’ont précédée ou suivie.

2. DIALECTIQUE ET DECONSTRUCTIONS CULTURELLES

Il faut distinguer le conflit proprement dit et le phénomène de déconstruction qui découle de l’affrontement entre les différentes composantes culturelles représentées.

2.1. Le conflit religieux

Au plan religieux, le conflit met en prise les musulmans malinké et les tenants du fétichisme. Pourtant, les premières heures furent celles de la tolérance, ce qui contribua à rapprocher les deux groupes sociaux : Allama sauve la couronne des Sénoufos envahis par des montagnards et Souleymane Doumbouya est cordialement reçu au Horodougou par les Bambara animistes. Temps mythique, ce fut l’époque bénie où les disparités de culte ne pesaient pas lourd dans les relations sociales. Mais au XIXème siècle, le prosélytisme musulman s’intensifia. Il contribua à détériorer le climat de tolérance qui avait jusqu’alors prévalu. Dans Les soleils des indépendances, les Bambara du Horodougou sont spoliés de leurs terres par les djihadistes malinké du nord au profit de Bakary Doumbouya. Ce mépris pour le paganisme survivra au temps et alimentera la rivalité sourde qui opposera Diamourou, musulman pieux, à Balla, animiste endurci. Dans Monnè, outrages et défis, c’est une xénophobie à soubassement religieux qui mine les relations entre animistes et musulmans. Les habitants de Soba n’ont que mépris pour les tirailleurs du nord aux mœurs « rébarbatives ». Le côtier Houphouët et le forestier Touboug passent dans les propos de Béma pour des infidèles et des cafres avec, comme circonstance aggravante, leur affiliation au communisme athée. En réaction à cette politique d’exclusion, les tribus animistes, de leur coté, tiennent les musulmans pour des esclaves et Touboug, converti de force à l’islam, fut excommunié par ses congénères qui « ne voulaient pas d’un musulman comme chef… » [9]. Paradoxalement, le christianisme implanté avec la colonisation ne fut jamais, dans les deux romans, en conflit ouvert ni avec l’islam, ni avec l’animisme. Il y est même occulté et la résistance des indigènes revêt un caractère plutôt anti-impérialiste et explique la violence du conflit socioculturel.

2.2. Le conflit socioculturel

Il oppose surtout l’ordre ancien au pouvoir colonial et fonctionne comme le prolongement de la lutte armée. Le kébi, l’école et le dispensaire, éléments clé du dispositif colonial, sont les premières pierres d’achoppement. Le rejet obstiné de ces trois institutions par les indigènes est la preuve qu’ils n’étaient pas dupes de leur pouvoir de nuisance. La lutte ira donc du refus catégorique à la désertion pure et simple de l’école et du dispensaire en passant par des tactiques de résistance fondées sur la ruse : on substitue habilement les enfants d’esclave aux princes héritiers, les sorciers interviennent nuitamment pour exfiltrer leurs malades du dispensaire ; dans certains cas, la ruse est de mise pour mettre en échec la politique d’acculturation ou pour servir de contre-pied à l’autorité coloniale. Par exemple, l’apprentissage du français par Djigui et par sa cour tourne court : le roi est apparemment dégoûté de la signification littérale des consonances françaises en malinké. Mais en réalité,

c’est pour des motifs politiques et religieux plus sérieux qu’il arrêta ses cours.[…] Maintenir un interprète entre le Blanc et lui, c’était se réserver une distance, quelques libertés, un temps de réflexion, des possibilités de réticences et de commentaires ; entretenir une certaine incompréhension [10].


Même l’observation des traditions revêt, dans ce contexte de tensions sociales, une dimension politique certaine : les rites, le culte des ancêtres, le grand sacrifice et même la prise en charge des superstitions les plus extravagantes sont, en effet, utilisés à des fins de « légitimité dynastique » [11] : ils confèrent à Djigui une autorité perdue sur son peuple et servent de contre-pied au pouvoir colonial. Même attitude de Fama à l’égard de la tradition, seul garant de sa survie qui est aussi celle de la dynastie. Les funérailles de Lacina sont, d’une certaine manière, un moyen de restaurer une tradition d’où il tire sa légitimité, son prestige et son autorité. Diamourou et Balla, adjuvants inconditionnels dans la conservation du monde ancien, ne lésinent pas sur les moyens à mettre en œuvre pour un retour triomphal du légitime prince héritier. Ils ne se contentent pas de mettre leurs économies à sa disposition. Ils lui imposent aussi une femme féconde et usent de leur diplomatie pour que Fama soit rétabli dans ses fonctions de chef coutumier. Dans ce conflit de cultures, la guerre des « ondes » est aussi de mise. Du côté indigène, on a donc recours au service des griots, redoutables maîtres de la parole. Ceux-ci entretiennent dans l’imaginaire populaire l’idée que les Blancs sont des infidèles, des ennemis de l’islam, des impurs. Ils sont même taxés d’anthropophagie, source de leur technicité et la preuve de leur appartenance à une race maudite. Il n’est donc pas étonnant que malgré l’implantation rapide d’une église à Soba, le christianisme y soit presque occulté et passe pour une forme de paganisme. De l’autre côté, l’image du Noir dans l’imaginaire occidental est celle stéréotypée d’un être taré, un sous-homme. A l’exception de Héraud, tous les commandants ont gouverné à Soba avec des préjugés figés à l’égard des indigènes, à leur avis, dernières des créatures par dérision.
La disparité entre les trois composantes culturelles, aggravée dans le cas colonial par la peur de la différence, explique les phénomènes de déconstruction dont la tradition africaine sera la principale victime.

2.3. La déconstruction culturelle

Elle est d’abord le fait de l’islam dans sa double dimension religieuse et culturelle.

Les effets subversifs de l’islam

Déjà dans Monnè, outrages et défis, la prégnance de l’islam est perceptible dans les comportements. La déconstruction y est amorcée par la mise entre parenthèse des religions traditionnelles. Sous l’influence de l’islam, le fétichisme ancestral perd de sa crédibilité. On y a recours certes, mais quand la situation devient critique, c’est vers l’islam qu’on se tourne. D’ailleurs, excepté Balla, aucun des protagonistes ne se réclame officiellement de l’animisme. Tout au contraire, il est question de creuser le fossé qui en éloigne : les ancêtres mythiques sont tous rattachés à l’islam ; certaines cérémonies ou pratiques cultuelles [inhumations d’êtres vivants et funérailles] sont abolies ou adaptées à la nouvelle foi. Yacouba, l’intégriste hamalliste, par ses prêches véhéments, ses attaques frontales et ses anathèmes, modifiera profondément les « ablutions » tièdes du Bolloda. L’islam déteint aussi sur les us et coutumes et les mœurs qu’il a sérieusement subvertis. L’alimentation est soumise à la censure. La polygamie traditionnelle est réformée : de trois cents femmes environ, le harem de Djgui a été sévèrement réduit à quatre. Dans Les soleils des indépendances, aucun Malinké n’a plus de quatre épouses. Lacina en avait quatre et Fama, monogame d’abord, avant de devenir bigame par lévirat. Si cette réduction drastique tient à d’autres causes dans Les Soleils des indépendances, dans Monnè, outrages et défis, l’islam est le premier facteur et le plus déterminant. L’islam déteint aussi sur les relations sociales où il a fini par faire naître un esprit sectaire. A l’image de leurs ancêtres mythiques, les Malinké issus des deux dynasties ont tendance à s’isoler des cafres ou à les isoler. Toutefois, s’il est vrai que l’islam a été particulièrement agressif à l’endroit de la civilisation africaine dont il a « écrasé et réduit à néant de nombreuses cultures » [12]. La colonisation, en dépit de son discours humanitaire, est allée encore plus loin dans le déracinement du patrimoine culturel malinké.

L’action pernicieuse de la colonisation

Dans Monnè, outrages et défis, la première dépossession est d’ordre politique. Elle se fait dans la violence : les empires et royaumes tombent les uns après les autres sous la puissance de frappe des troupes coloniales. Mais Soba est pris sans coup férir et le roi Djigui, préoccupé de sauver sa couronne, opte pour la collaboration avec les forces d’occupation. Mais il est progressivement spolié du pouvoir : à l’armée du royaume se substituent les tirailleurs ; le Bolloda est supplanté par le Kébi comme instance de prise de décision et Djigui est réduit à n’exercer qu’un fantôme de pouvoir ; de plus en plus réticent aux ordres administratifs, il est finalement évincé du pouvoir pour incapacité sénile au profit de son fils qui à son tour se rebelle contre lui ; pire, le patriarche est vite dépassé par l’évolution du monde moderne et ses enjeux politiques auxquels on tente en vain de l’initier. Mais l’épilogue pour Djigui est la félonie de son propre fils, Béma : éconduit par son père dont il voulait le soutien, ce fils usurpateur instrumentalisé par les colons utilise son image, malgré lui, à des fins de propagande politique. Djigui est donc un roi totalement impotent qui n’a prise sur rien : toutes ses tentatives pour renaître de ses cendres échouent. Son propre cheval lui désobéit dans sa volonté de s’exiler définitivement à Toukoro et le vieillard, outré, se suicide, mettant ainsi fin au règne de la dynastie des Keita. Ce destin tragique, il l’a en partage avec Fama. Prince malinké né dans l’or, il en est brutalement privé du fait de la colonisation et ravalé au rang de simple sujet français. Tout comme Djigui, Fama est spolié du pouvoir en tant que légitime héritier au profit d’un lointain cousin. Comme Djigui, Fama est un chef déchu qui perd ses repères dans ce monde en pleine mutation. Il a beau lutté pour les indépendances, aucun poste, pas même de subalterne, n’est confié à ce prince illettré. Plus grave, sa fonction de chef coutumier légitime lui est disputée par le comité du parti unique de la république du Nikinai qui exige son allégeance et son adhésion. Mais ce polygame sans enfant semble, comme Djigui, répondre à un appel du destin : arrêté en ville en tant que réactionnaire, il découvre l’univers carcéral et, outré, décide de rentrer définitivement à Togobala. Mais la frontière est fermée. Excédé, Fama brave l’interdit, se jette par-dessus le parapet du pont, convaincu que les crocodiles sacrés reconnaîtront en lui un prince Doumbouya. Mais il est mordu mortellement par ces esprits de l’eau.
Djigui et Fama, par leurs parcours, incarnent le drame d’une classe sociale, celle de l’élite traditionnelle gouvernante, aristocratie féodale mal préparée aux bouleversements sociopolitiques nés de la colonisation. Court-circuités par les événements, ces déclassés de l’histoire s’accrochent à l’armature d’une société indigène qui n’existe plus et démontrent par là leur incapacité à s’adapter aux réalités d’un monde qu’ils renient et qui les renie en les condamnant à mort. Mais la tragédie de la dépossession est aussi d’ordre économique et tranche avec le discours colonial d’une mission civilisatrice. _ Dès le chapitre 5 de Monnè, outrages et défis, les ambitions économiques sont clairement exprimées. Le système d’exploitation, simple et bien structuré, s’articule sur cinq points organisés autour de deux lois et trois besognes économiquement très solidaires. La première mesure administrative porte sur l’impôt de capitation pour le paiement duquel des mesures sévères sont prises. La seconde loi porte sur le commerce. Le système d’échange est réformé par la suppression des cauris et l’or inadaptés à l’économie de marché. La seconde nouveauté est le monopole du commerce qui écarte d’office les petits négociants dioula : aux Blancs, le comptoir et aux Africains, l’achat et la vente de produits préalablement bien ciblés. La réforme agricole supprime les cultures vivrières et par ce fait expose les paysans aux aléas de la culture de rente. La misère des indigènes découle donc de l’action coloniale dans Monnè, outrages et défis. Mais dans Les soleils des indépendances, ce sont les régimes issus de la décolonisation qui en sont les artisans actifs. Fama, évincé de la chefferie, avait su profiter de la prospérité du commerce sous la colonisation. Mais il est ruiné après les indépendances par un contexte géopolitique peu favorable au développement économique : le morcellement politique de son aire d’activité, la rigidité des frontières héritées de la colonisation, l’érection des coopératives villageoises sont en effet peu favorables à ce type d’activité économique. Contraint à l’exil dans la capitale de la république des Ebènes, il vit des offrandes auxquelles le condamne sa précarité financière. Et c’est la misère qui le pousse aux trousses du ministre Nakou pour le prix d’une noix de colas et dont l’épilogue sera la prison de Mayako, sorte de goulag tropical. Certes, quelques liasses de billets de banque lui sont remises à sa sortie de prison et loisir lui est fait d’assister à la fête de la réconciliation et d’en recevoir plus. Mais Fama est comme vaincu par la vie. Il semble que la misère, les humiliations constantes et les détresses morales ont eu raison de lui. L’abîme de son cœur ne peut désormais être comblé ni par le pouvoir ni par la fortune. Emmuré dans le silence, sourd aux sollicitations de son ami Bakary et dépité de lui et de tout, le dernier et légitime prince Doumbouya sent comme un appel de l’infini dans sa marche résolue vers son Horodougou natal. Il incarne, à l’image de Djigui, le peuple malinké victime d’une double spoliation : politique et économique. A cela s’ajoute l’entreprise d’acculturation à laquelle le peuple est activement soumis.


Elle s’attaque d’abord aux piliers de la tradition. Dans sa politique d’acculturation, l’interprète zélé du capitaine Moreau procède d’abord à un renversement de l’échelle des valeurs avant de prophétiser le triomphe infaillible de l’argent. Dans cette dynamique, l’école est étroitement associée au dispensaire, mais les deux agissent à deux niveaux différents, avec les mêmes objectifs cependant. La première institution s’adresse aux plus jeunes, aux enfants tandis que la seconde vise un public majeur imbu de préjugés à l’égard des Blancs et convaincu de la solidité des valeurs ancestrales. Mais en réussissant la prouesse de guérir les nègres de certaines maladies tropicales, c’est un pan entier de la métaphysique africaine que le dispensaire faisait basculer. Le doute était donc permis quant au bien-fondé des croyances les mieux établies. Les effets de cette politique d’aliénation sont donc immédiats, mais relativement limités dans Monné, outrages et défis. Mais dans Les soleils des indépendances, ce travail de déconstruction culturelle est presque achevé et la société complètement métamorphosée. Les intellectuels, ces premiers produits de l’école coloniale, justifient la méfiance des anciens à l’égard de l’école par leur comportement : ils ne sont pas seulement égoïstes et individualistes, mais surtout « impolis à flairer les fesses de leurs mamans, arrogants comme le sexe d’un âne incirconcis ». [13] L’esprit de solidarité et l’instinct unanimiste qui cimentaient les relations sociales s’effritent par degré. La campagne, comme la ville, est marquée par la mesquinerie, le vol, la fausseté et la dépravation des mœurs. La tradition première disparaît donc sous l’effet conjugué de l’islam et de la politique coloniale, et le phénomène de reconstruction culturelle qui s’ensuit engendre une société métissée.

3. LA RECONSTRUCTION OU LE METISSAGE CULTUREL

Au plan spirituel, elle se caractérise par un syncrétisme religieux, mélange d’islam et de fétichisme. A titre indicatif, aucun des protagonistes [excepté Yacouba] n’est exempt de pratiques païennes. Paganisme et islam constituent les deux facettes des rites et cérémonies qui rythment la vie quotidienne. Les mœurs aussi se caractérisent par une hybridité qui résulte de ce double contact avec la civilisation étrangère. Le nombre de femmes, par exemple, et le principe d’égalité voulus par l’islam ne sont pas toujours respectés : les « préférées » et « les cadettes » jouissent de plus de prérogatives dans le harem de Djigui. L’esclavage et les travaux forcés du passé sont reconduits sous la forme de l’investissement humain obligatoire. En politique, les formations gouvernementales sont copiées sur le modèle communiste du parti unique et l’exercice du pouvoir, sur celui de l’absolutisme et de l’arbitraire des chefferies traditionnelles. La narration elle-même, contaminée par le métissage, est une poétique hybride. Elle est faite, par interaction, de polyphonie des voix narratives, sorte de mimésis de veillées africaines. Poussant plus loin, Kourouma reproduit le schéma narratif des genres oraux et emprunte les grands traits de leurs personnages pour habiller ses protagonistes : comme dans l’épopée, l’intrigue se noue autour du destin de Fama et Djigui, victimes d’injustice et se battant pour la reconquête d’un pouvoir usurpé. Incarnations des valeurs sociales, ils semblent pourtant répondre à un appel du destin qui les entraîne vers une déchéance irréversible. Le discours et le statut même du griot dans ces deux œuvres, substrat de l’épopée, font des protagonistes des héros épiques, tandis que leur parcours reproduit le modèle du conte de type descendant. Mais le romanesque, c’est l’échec malgré la fougue qui les anime et le désir impétueux de réussir, mais surtout le burlesque et le comique par lesquels les personnages se signalent et qui désamorcent le tragique de leur situation. Les personnages, tels ceux du drame romantique, incarnent la nature humaine, à la fois sublime et grotesque, tragique et comique. Ce métissage ira encore plus loin avec le bilinguisme. Il est sans conteste l’innovation majeure et le principal talent littéraire de Kourouma, ce qui lui a valu d’avoir été salué par la critique comme l’un des plus grands romanciers négro-africains de la seconde moitié du XXème siècle. Plus audacieux que ses devanciers, Kourouma avait compris et mis en application cette assertion d’Evelyne Lavergne : « Une langue n’est pas un objet sacré, c’est un moyen de communication. L’adopter, c’est l’adapter » [14]. Et en effet, il était temps que les Africains s’approprient cette langue en la dépouillant des artifices de la rhétorique classique et de cet académisme guindé qu’un siècle plus tôt les symbolistes et, par suite, leurs épigones avaient démythifié et jeté aux gémonies. En adoptant un style volontairement fautif mais propre à exprimer l’indicible africain, ce n’est pas seulement un laboratoire et une voie qu’il ouvre pour le nouveau roman africain, il crée en plus « une œuvre beaucoup plus révolutionnaire, beaucoup plus féconde que l’engagement purement politique étant donné que l’indépendance ne saurait être complète sans une révolution culturelle » [15]. Kourouma malmène les usages littéraires, torture la langue française par ses structures syntaxiques inédites, ses impropriétés lexicales, ses archaïsmes et ses interférences linguistiques.

CONCLUSION

C’est donc sous le sceau de la rupture que Kourouma marque son entrée sur la scène littéraire. A l’opposition classique tradition-modernisme se substitue une vision de la diversité culturelle, caractéristique des sociétés africaines marquées par l’islam et par le colonialisme. Mais la vraie rupture s’amorce par la fin du manichéisme. Kourouma, à la suite de Ouologuem, diagnostique sans complaisance les réalités culturelles traditionnelles et adopte une tonalité de la déception et du désenchantement propre à les discréditer. Dans cette entreprise de correction de l’histoire, il pousse l’audace plus loin et cloue l’islam au pilori en tant que religion étrangère à l’origine. Le métissage qui en découle est à l’image du choc brutal entre les différentes cultures représentées. Mais à ce niveau, Ahmadou Koné fait remarquer que tout fonctionne comme si l’Afrique n’avait conservé que le pire de sa tradition et le pire de ceux que les vainqueurs lui ont imposé. Seul le mode de narration défie cette volonté de domination par la subversion de la langue d’écriture et des usages littéraires.

BIBLIOGRAPHIE

EVELYNE, Lavergne « Indépendance et métamorphose du roman », http:/ /ethiopiques.refer.sn/spip:php ?rubrique262, 01/11/2010.
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KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.
- Monnè, outrages et défi, Paris, Seuil, 1990.
KANE, Mohamadou, Roman africain et tradition, Dakar, Nouvelles Editions Africaines, 1982.
OUOLOGUEM, Yambo, Le devoir de violence, Paris, Seuil, 1968.
WARRAQ, Ibn, « Pourquoi je ne suis pas musulman », http://atheisme.fr/Citations/Warraq.htm, 01/11/2010.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, p.23.

[3] KOUROUMA, Ahmadou, Monnè, outrages et défis, p. 53.

[4] Ibidem., p. 101.

[5] KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, p. 114.

[6] Ibidem.

[7] KANE, Mohamadou, Roman africain et tradition, Dakar, Nouvelles Editions Africaine, 1982. p. 226.

[8] Ibidem.

[9] KOUROUMA, Ahmadou, Monnè, outrages et défis, p. 233.

[10] Ibid., p.232.

[11] MEO, N. Di, « Cours sur Monnè, outrages et défis », file ://E :\Ahmadou, 27/05/2010.

[12] Warraq, Ibn, “pourquoi je ne suis pas musulman”, http://atheisme.fr/ Citations/Warraq.htm, 01/11/2010.

[13] KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, p.162.

[14] LAVERGNE, Evelyne, « Indépendance et métamorphose du roman », http:/ /ethiopiques.refer.sn/spip:php ?rubrique262. 01/11/2010.

[15] Ibidem.




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