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PRISON D’EUROPE OU LES PRISONS DE L’EMIGRATION
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Ethiopiques n°87.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2011

Auteur : Lala TOURE [1]

Sans doute y a-t-il ici et là des expatriations réussies, si l’on veut bien oublier que l’exil, avec le temps, vicie jusqu’à la cosmogonie de son homme, qu’il l’abâtardit (PE, 206).

En Afrique, le phénomène de l’émigration hante de plus en plus les jeunes. Les migrations ont toujours joué un rôle primordial dans la formation et ont facilité le développement économique, social, politique et culturel entre les Etats du Nord et du Sud. Cependant, actuellement, ces relations semblent épouser un autre tournant du fait de l’émigration de ces nombreux jeunes Africains fascinés encore par l’Europe qu’ils perçoivent comme pays de Cocagne. L’émigration constitue ainsi chez beaucoup de jeunes la solution à leur quête de mieux vivre. L’écrivain, en véritable témoin de son temps, est celui qui exprime par les mots les différents problèmes et préoccupations que traverse sa société. Raison suffisante pour qu’ils accordent, à leur tour, la primeur à cette thématique dans le champ romanesque. De ce fait, des romanciers tels que Fatou Diome, Aminata Sow Fall, Abasse Ndione et Abdel Aziz Diop Mayoro prennent leur plume pour dénoncer ce fléau aux enjeux multiples. Dans Prison d’Europe [2], œuvre poignante, avec une écriture claire, fine et un style poétisé, Abdel Aziz Diop Mayoro met en scène la situation des émigrés africains qui évoluent dans l’espace européen. Sa profession de journaliste lui confère le devoir « de voir, de savoir, de savoir-faire et de faire savoir » [3] à la jeunesse africaine que l’Europe ne constitue plus un eldorado encore moins une terre d’asile. Au cours de notre étude, nous nous proposons d’examiner, en premier lieu, les différents motifs de l’émigration chez les jeunes Africains. Et en second lieu, nous mettrons l’accent sur les faces cachées de l’émigration pour évoquer, en dernier lieu, l’appel à la prise de conscience de l’auteur.
L’émigration hante le destin de presque tous les jeunes Africains : ce qui s’explique en partie par la globalisation planétaire et le foisonnement des technologies de l’information et de la communication (les TIC) qui, souvent, impriment dans le subconscient des jeunes l’illusion d’un Occident sublimé à coté d’une Afrique vile. Une dichotomie déséquilibrée entre les pays du Nord et ceux du Sud qui incite souvent les jeunes Africains à prendre le large car obsédés et fascinés à longueur de journée par l’image que diffusent les médias et qui idéalisent l’Europe. Face à ces agressions, les jeunes qui décident de fouler l’espace occidental ne le font pas de gaieté de cœur. Les romanciers nous présentent donc une jeunesse acculée par « une cohorte de maux de plus en plus abominables » [4] sous l’appellation de chômage, pauvreté, racisme, guerre, ou tout simplement par un désir de « vivre convenablement » (PE, 195). Il s’agit là d’une manière de révéler que les motifs de l’émigration sont multiples et varient selon la partie où l’on se situe dans l’espace du continent africain. Si les uns sont contraints par la pauvreté ambiante et le chômage endémique liés au manque d’infrastructures, au manque d’une formation valorisante et d’une bonne politique économique, chez d’autres les mobiles politiques telles la guerre, la dictature et la discrimination font naître en eux un sentiment de valorisation de l’ailleurs. Les jeunes, voyant leur avenir de plus en plus incertain, vont finir par arpenter les chemins sinueux menant vers les pays occidentaux. A noter que « la migration contrairement à toutes les évidences, ce n’est pas le déplacement dans l’espace mais plutôt un changement d’état ou de condition sociale » [5].
Mayoro Diop, dans son roman, met en exergue ces différentes facettes de l’Afrique symbolisées par Michaël son personnage principal de même que le Sénégalais, le Guinéen et tous les Noirs qui sont guidés par « cet espoir d’un certain bonheur » (PE : 78) qui les pousse à débarquer en Allemagne, les poches vides mais remplies d’illusions. Michaël, étant issu d’une fratrie de plus de dix enfants, n’a pas eu l’occasion de faire des études poussées qui lui auraient permis d’avoir une qualification professionnelle. « De ma vie, déclare-t-il, je n’avais appris jusque-là aucun véritable métier, sinon celui de vivre » (PE : 37). Cette information que nous livre le narrateur suffit pour se persuader que Michaël faisait partie de ces jeunes Africains désœuvrés et issus d’un milieu défavorisé qui, ayant quitté très tôt l’école, n’avaient pas eu la chance d’apprendre un métier. « Evidemment, dit-t-il, cela m’avait valu énormément de déboires ; et aujourd’hui encore, jusque dans ce cachot malsain où j’avais atterri pour avoir sublimé mes désirs et recouvert d’illusions la réalité de la vie » (PE : 85-86). Chez les Sénégalais, et d’ailleurs comme chez la majeure partie des immigrés, ce sont les raisons économiques qui priment ou plutôt la recherche du gain. Christiane Albert, dans ouvrage intitulé L’immigration dans le roman francophone contemporain, apporte son analyse sur les motifs de l’émigration des Africains :

Les nombreuses crises économiques qui ponctuent l’histoire du siècle, aggravées par l’inégalité structurelle existant entre le Nord et le Sud, contribuèrent à accentuer le phénomène. Elles poussèrent vers l’exil de nombreux hommes et femmes qui espéraient trouver « ailleurs »de meilleures conditions de vie [6].

A côté de cette crise économique, il y a encore plus grave, à savoir la sujétion des régimes dictatoriaux qui sévissaient dans certains pays du Sud tels la Guinée, longtemps maintenue sous le joug de Sékou Touré. Une situation contraignante qui ôte toute dignité à l’être humain et qui mène souvent à la recherche d’une terre d’asile. Tel est le cas de Hamidou, ce jeune Guinéen emprisonné pour vol de bijoux. Décrit comme étant un personnage à l’apparence naïve, Hamidou était à la recherche d’une terre d’asile et avait quitté sa terre natale contraint non seulement par la dictature, mais également par la famine et l’absence de liberté. Le narrateur, retraçant son itinéraire, souligne en ces termes :

Sa traversée, par la suite, fut longue et périlleuse. Il faut, en effet, être fou ou illuminé pour arpenter, les poches vides, tous ces chemins hostiles (…) Après une année d’errance, Hamidou arriva en Suisse où il vécut quelques temps, avant de rejoindre l’Allemagne dont la réputation de terre d’asile, pas plus qu’ailleurs, ne tenait plus que dans cette seule expression (PE : 199).

Qu’il s’agisse des motifs économiques ou politiques, la quête d’une vie meilleure demeure le principal motif de l’émigration et de l’exil chez la plupart des jeunes africains. Néanmoins, dès leur arrivée, ils ne tarderont pas à se heurter à toutes les péripéties de l’aventure qui leur feront découvrir les faces cachées de l’Europe.
L’Occident que ces jeunes Africains rêvent de découvrir est-il réellement en mesure de satisfaire leurs attentes ? Il semble que les jeunes ne se posent pas de multiples questions lorsqu’il s’agit de quitter leur pays vers ceux européens. Pressés par tant de maux, ils se jettent innocemment vers l’inconnu. En effet, la majeure partie des jeunes candidats à l’émigration éprouvent une déception à leur arrivée, car la misère qu’ils croyaient fuir, ils la retrouvent sur place. Ils manquent de prendre en considération que le Nord contrairement à leurs attentes se heurte aussi au chômage et surtout à la misère. A cet effet, Fatou Diome insiste sur les arcanes de l’Occident que les émigrés ne peuvent prendre en compte :

Le tiers-monde ne peut voir les plaies de l’Europe, les siennes l’aveuglent ; il ne peut entendre son cri, le sien l’assourdit. Avoir un coupable atténue la souffrance, et si le tiers-monde se mettait à voir la misère de l’Occident... [7].

Ainsi, la présence des émigrés qui accroissent le taux de chômage ne fait que gêner les Occidentaux, d’où le statut problématique de l’étranger. Du coup, celui-ci devient en Europe et particulièrement en Allemagne un intrus, un individu perçu différemment, méprisé, évité et qui sera plus tard victime de la xénophobie, du racisme et de la discrimination, bref de toutes sortes de bassesses et d’humiliations. Quelles que soit ses origines, le Noir subit partout la discrimination. John, ce Noir américain détenu à Francfort, a raison de signaler que « la simple vue d’un étranger dans ce pays fait frémir » (PE : 147). C’est cette discrimination que nous notons dans les propos du juge qui affirme à Michaël qui n’avait jusque-là pas trouvé un emploi, « du boulot, (…), même s’il en manque pour les autres, on en trouve toujours pour nos Africains dans ce pays. Il y a les jardins publics, les rues et les cimetières à tenir proprement » (PE : 26). Les Noirs n’ont droit, comme dans le passé, qu’à un travail minable dédaigné par les Blancs et cela avec un salaire au rabais qui ne leur permet pas de survivre. La discrimination ne se limite pas à cet aspect, mais on a l’impression que c’est toute la société qui s’insurge contre les Noirs en général et les Africains en particulier. Magdalena, épouse de Michaël, qui a dénoncé celui-ci à la police pour fausse identité, continue de faire une extraordinaire mise en scène pour le maintenir aussi longtemps dans l’univers carcéral. En fait, Michaël n’est pas victime que de la couleur de sa peau, aussi Magdalena nourrit-t-elle des fantasmes insatiables à son égard puisque considérant le mythe de l’extrême virilité libidinale de l’homme noir, les préjugés sur la sexualité du Noir comme fondés :


Les nègres, eux, ont la puissance sexuelle. Pensez donc ! Avec la liberté qu’ils ont, en pleine brousse ! Il parait qu’ils couchent partout, et à tout moment. Ce sont des génitaux. Ils ont tellement d’enfants qu’ils ne les comptent plus [8].

Ne pouvant plus satisfaire la libido de Magdalena, Michaël décide de voler de ses propres ailes. Mais c’est l’occasion pour lui de mesurer la perfidie de la société allemande à travers l’intervention des deux témoins de son épouse qui soutiennent les accusations qui pèsent sur lui. « Ils affirmèrent, avec une visible désolation, avoir souvent eu à sauver Magdalena de mes colères. D’ailleurs ajoutèrent-ils, la pauvre Magdalena ne pouvait rester une seule semaine sans avoir des bleus sur tout le corps » (PE : 27-28).
A vrai dire, Michaël s’est jeté dans les bras de cette Blanche plus âgée que lui (de vingt ans son ainée) parce qu’il n’avait pas pu trouver du travail car ne sachant rien faire. Aussi, depuis son arrivée, vivait-il toujours dans le dénuement et la précarité. Son errance et son désœuvrement l’ont poussé parfois à flâner dans « les cabarets, les discothèques et les bars qui toléraient du Nègre ; quémandant ici et là une chope de bière, un petit café, un billet de dix marks » (PE : 72). A cause du racisme et de la xénophobie dont sont victimes tous les étrangers, il lui était non seulement impossible de travailler mais aussi de « vivre décemment ». Christiane Albert stipule à cet effet :

La plupart des personnages des romans de l’immigration vivent dans des espaces très marqués socialement et réservés à des populations marginalisées : foyers pour immigrés, squats, chambres partagées à plusieurs, bidonvilles et lorsque ceux-ci sont supprimés, appartements sociaux, souvent trop petits, cités situées à la périphérie des grandes villes et d’une manière générale, leurs logements sont insalubres et souvent délabrés [9].

A ces conditions de vie misérables, s’ajoute que la justice ne leur fait jamais cadeau de la moindre erreur. Vu la complicité de cette justice avec sa société, Michaël écope de quatre ans et demi d’emprisonnement pour avoir voulu mettre un terme à cette relation qu’il entretenait avec cette vieille dame blanche avide de sexe fort. Le déroulement du procès montre que les juges, loin de se fonder sur les textes juridiques, se focalisent plutôt sur des préjugés ; c’est-à-dire la couleur de la peau, la culture et les origines de l’accusé pour prononcer le verdict. Les préjugés que la population a sur les Noirs sont des plus négatifs et démontrent, par conséquent, l’inimitié qu’un peuple nourrit à l’endroit d’un autre. Alan Burns, analysant cette situation, signale :

Le préjugé de couleur n’est rien d’autre qu’une haine irraisonnée d’une race sur une autre, le mépris des peuples forts et riches pour ceux qu’ils considèrent comme inférieurs à eux-mêmes, puis l’amer ressentiment de ceux contraints à la sujétion et auxquels il est souvent fait injure. Comme la couleur est le signe extérieur le mieux visible de la race, elle est devenue le critère sous l’angle duquel on juge les hommes sans tenir compte de leurs acquis éducatifs et sociaux [10].

Ce raisonnement rend compte du regard négatif que l’Occident porte sur les hommes de couleur qu’il veut inféoder jusqu’à la fin des temps. Contrairement à l’image que les Occidentaux essaient de véhiculer à travers le monde, le racisme est toujours présent en Europe et Mayoro Diop essaie de pointer le curseur sur ce problème en mettant en scène des actants issus des sphères de la société et qui sont censées être défenseurs des droits humains mais qui, en réalité, s’avèrent les premières à les bafouer. Le juge, les gardes pénitentiaires, le Docteur Klein, tous s’accordent à faire sentir aux Noirs leur infériorité.
John, ce jeune Noir américain avec qui Michaël partageait la cellule à un moment donné, a eu la finesse d’esprit de saisir à temps la vraie nature des Blancs. Il lui signale l’aversion et le mépris dont fait preuve la population allemande vis-à-vis des étrangers, plus particulièrement du Noir. Les propos qu’il tient devant son codétenu sont explicites à bien des égards :

Ils ne nous aiment pas, ces Blancs, ils ne nous ont jamais aimés et ne nous porteront jamais dans leur cœur (…). C’est parce que cette sale race est toujours pernicieuse quand il s’agit d’un Nègre. A défaut de rester de bons gentils petits sauvages, nous ne cesserons jamais d’être à leurs yeux de dangereux assassins (PE : 68-69).

Michaël commence donc, progressivement, à voir la réalité en face lorsqu’en prison il trouve largement le temps d’éprouver des remords à cause des réminiscences sur son vécu antérieur. La discrimination présente dans toutes les instances de la société s’élargit jusqu’à la prison, un espace que l’auteur a choisi pour montrer en gros plan la véritable image de la société allemande et partant celle occidentale. C’est avec désolation que Michaël et ses compagnons d’infortune découvrent qu’ils sont tous des Noirs entassés dans la même cellule située à un endroit à la réputation douteuse. Et tout au long de leur séjour, ces étrangers sont victimes de mauvais traitements et de frustrations susceptibles de porter atteinte à leur dignité et leur intégrité. Avec toutes ces humiliations, l’oubli s’impose difficilement chez ces derniers qui demeurent impuissants face à ce maelström où ils se trouvent. En témoignent ces propos de Michaël : « Ces échecs qui marquent à ce point ne s’oublient jamais. On les porte en soi, même si l’on simule le parfait bonheur… » (PE : 182). Ces jeunes qui avaient tant de fois rêvé d’un exil ne sont que trop surpris de la décevante réalité de l’Europe une fois le voile d’illusion déchiré. Michaël et ses frères de race, c’est-à-dire Maurice le Zairois, Hamidou le Guinéen, Mahmoud le Marocain, Leroy le Jamaicain et même John l’Américain, ne sont victimes que de leur innocence et de leur rêve démesuré que l’Europe est loin de pouvoir réaliser. En revanche, ce qu’elle est en mesure de leur offrir, c’est un séjour carcéral au fond d’une cellule froide et humide qui consumera leur espoir avec les sombres horizons du futur. Mais loin de se laisser abattre complètement, Michaël a tiré profit de ce pan de son vécu pour considérer la réalité et en prendre conscience.
Nourrie depuis longtemps par les mirages de l’Occident, l’Afrique se consume car l’émigration lui a ravi ses fils qui devaient la porter au pinacle. Pour accéder à un destin plus digne, il est nécessaire que la jeunesse prenne conscience car prendre le large est loin d’être la solution à ces maux qui gangrènent le continent africain. Abdel Aziz Diop Mayoro s’est pleinement investi de sa mission d’écrivain afin de ‘’conscientiser’’ les jeunes sur les écueils de l’émigration. Déjà le titre du roman Prison d’Europe et la couleur rouge de la couverture de la présente édition fonctionnent comme un avertissement de la part de l’auteur. Il suggère que tout n’est pas rose en Europe, elle n’est pas non plus « une verte prairie pour moutons perdus ! Attention aux épines ! » [11], profère Fatou Diome. La prise de conscience ne peut se faire sans passer par la démystification du Blanc et sa supériorité sur le Noir qu’il voulait « sans passé ni histoire réels » (PE : 109). Mayoro Diop livre une morale à cette jeunesse qui a besoin de déconstruire les préjuges et les stéréotypes que l’homme blanc fonde sur le Noir. Depuis Peau noire, masques blancs, Fanon insistait sur cette nécessité chez le Noir de se départir de son complexe d’infériorité.

Je suis mon propre fondement. Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté. (…) C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain [12].

Par les propos du personnage de Gerhard, ce codétenu et ami d’infortune de Michaël, nous comprenons que la libération d’un pays ne s’acquiert que par le sacrifice et la revendication qui naitront grâce à la volonté collective de tout un peuple. Par rapport à la situation des Sud-Africains de Pretoria devenus victimes de l’apartheid, Gerhard estime qu’ « ils n’ont plus que le choix de se libérer par le sang ; à la façon des Algériens, des Zimbabwéens et de bien d’autres peuples » (PE : 154).
Cependant, la question qui se pose désormais est de savoir si les Africains sont réellement prêts pour se battre contre ces maux qu’on leur rappelle au quotidien pensant qu’ils sont spécifiques à leur continent. Cette cohorte d’obstacles ne s’éloignera de l’Afrique que si et seulement si les Africains trouvent la volonté de croire en eux même et à leur avenir. « Tout a une fin dans ce monde » disait Gerhard, cependant en attendant cette fin, il est temps que l’Afrique se mette à remodeler son destin par ses propres moyens. L’écrivain journaliste, par l’entremise de l’écriture, s’adonne à cet effort de dénonciation mais surtout de sensibilisation qui passe avant tout par l’affirmation sans détours des arcanes de l’émigration. Certains émigrés de retour à leur pays livrent une vérité erronée à leurs amis ou parents restés au pays. Dans Le Ventre de l’Atlantique, l’homme de Barbès, un émigré de retour au pays, se met à vanter les merveilles de l’Occident en rallongeant le chapelet d’illusions des jeunes villageois qui rêvent de s’exiler :

Il n’y a pas de pauvres, car même à ceux qui ne travaillent pas l’Etat paie un salaire : ils appellent ça le RMI, le revenu minimum d’insertion. Tu passes la journée à bailler devant ta télé, et on te file le revenu maximum d’un ingénieur de chez nous ! Afin que les familles gardent le bon niveau de vie, l’Etat leur donne de l’argent en fonction du nombre d’enfants. Alors, plus ils procréent, plus ils ramassent. Chaque nuit d’amour est un investissement. (…) Là-bas, on gagne beaucoup d’argent, même ceux qui ramassent les crottes de chiens dans la rue, la Mairie de Paris les paie. Je pourrais y passer la nuit mais vous n’avez qu’à deviner le reste. Tout ce dont vous rêvez est possible. Il faut vraiment être un imbécile pour rentrer pauvre de là-bas [13].

Les émigrés qui déforment leur vécu misérable en un tableau fascinant et merveilleux sont fustigés par les écrivains qui tentent d’éveiller les jeunes sur les dangers qui les guettent. Sur un ton qui embrasse donc la franchise, Abdel Aziz Diop Mayoro stipule :

Puisque vous m’avez demandé de vous dire toute la vérité, je ne pouvais vous en inventer d’autre. Faire comme certains, comme la plupart malheureusement et vous mentir en me trompant… Toutes ces années vécues là-bas et qui paraissent faire aujourd’hui mon triomphe furent en réalité des années de grande misère. Je le reconnais cependant : j’ai beaucoup crâné pour essayer de vous éblouir. Mais ce n’était qu’un minable prétexte. (PE : 206).

En fait, l’auteur de Prison d’Europe espère faire comprendre à son lecteur qu’il n’y a pas mille solutions pour sauver l’Afrique, il faut retourner à la source, y rester pour « cultiver notre jardin » [14]. Ainsi, il s’adresse à cette jeunesse pour qui il est grand temps de se rendre compte que le bonheur et la dignité se retrouvent dans le travail et l’exploitation des richesses de leur continent. Ces propos l’illustrent clairement :

Je vais apprendre dès aujourd’hui à mieux vivre avec cette lune qui n’a jamais cessé de m’émerveiller, et m’empresser de creuser mon sillon dans ce champ fertile qui a soif de ma main. J’irai le désaltérer de ma sueur quotidienne. Je ne savais pas que le pays était aussi immense et riche dans son sous-sol. (…) C’est ici la terre où je suis né, c’est ici ma maison. Donc j’y reste. Donc j’y demeure. Et je m’y trouve heureux. Si nécessaire, j’y ferai de mon bonheur un devoir (PE : 207).

Aminata Sow Fall, dans son roman titré Douceurs du Bercail, abonde dans le même sens. Elle veut inciter les jeunes à l’amour du travail pour que l’Afrique ait quelque chose à proposer au « rendez-vous du donner et du recevoir » pour parler comme le poète Léopold Sédar Senghor. Ces belles notes sont presque une exhortation :

Aimons notre terre ; nous l’arroserons de notre sueur et la creuserons de toutes nos forces, avec courage. La lumière de notre espérance nous guidera, nous récolterons et bâtirons. Alors seulement nous pourrons emprunter les routes du ciel, de la terre et de l’eau sans être chassés comme des parias. Nous ne serons plus des voyageurs sans bagages. Nos mains calleuses en rencontreront d’autres en de chaudes poignées de respect et de dignité partagée… [15].

Certes, les conditions de vie en terre africaine sont difficiles et astreignantes, cependant il est possible de s’inspirer de cette expérience sans jamais se lasser de lutter et exiger un destin meilleurs à l’instar de Mozart, ce célèbre compositeur allemand, que Mayoro nomme au passage pour signifier à ses protagonistes et à ses lecteurs que « les mauvaises choses, dans la vie, peuvent aussi avoir de bons côtés ; et qu’on ne peut pas rester démuni pendant des générations » (PE : 164).
Au terme de notre analyse, il convient de souligner que Prison d’Europe s’avère une œuvre à valeur intrinsèque où se lit une véritable mise en garde contre l’émigration. Si la quête d’une existence meilleure pousse les émigrés à jeter leur dévolu sur les chantiers épineux de l’Europe, l’innocence est leur billet de voyage pour un séjour carcéral où les faces cachées de l’Europe se dévoilent. En bravant la discrimination, le racisme, la xénophobie et tous les déboires de la société occidentale, ils finissent par comprendre qu’ils s’étaient trompés de destination.
Face à ce fléau, Abdel Aziz Diop Mayoro propose le retour pour la reconquête de la dignité par le travail. Un retour qui permettra de s’enraciner davantage, de s’imprégner des réalités du continent, trouver de véritables résolutions afin de freiner les obstacles liés à son développement, et non ce retour pour tenter de nouveau l’aventure comme ces milliers de jeunes Sénégalais qui, aujourd’hui, bravent le désert et l’océan pour atteindre les côtes espagnoles.

BIBLIOGRAPHIE

ALBERT, Christiane, L’immigration dans le roman francophone contemporain, Paris, Karthala, 2005.
AMSELLE, Jean Loup, Les migrations africaines : réseaux et processus migratoires, Paris, Place Paul Painlevé, 1976.
DIOP, Abdel Aziz Mayoro, Prison d’Europe, Dakar, NEAS, 2009.
DIOME, Fatou, Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Editions Anne Carrière, 2003.
FALL, Aminata Sow, Douceurs du bercail, Abidjan, NEI, 1998.
CHEVRIER, Jacques, Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984.
FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
- Les Cahiers de l’alternance : enjeux de l’émigration au Sénégal, numéro 11, décembre, 2007.
VOLTAIRE, Candide, Paris, Classiques Bordas, 1759, 1994.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar.

[2] DIOP, Abdel Aziz Mayoro, Prison d’Europe, Dakar, NEAS, 2009 que nous noterons par le sigle PE pour les références données au cours de notre étude.

[3] Les Cahiers de l’alternance : enjeux de l’émigration au Sénégal, numéro 11, décembre, 2007 citation de Gaston Leroux, p.1.

[4] CHEVRIER, Jacques, Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984, p.141.

[5] AMSELLE, Jean Loup, Les migrations africaines : réseaux et processus migratoires, Paris, Place Paul Painlevé, 1976, p.28.

[6] ALBERT, Christiane, L’immigration dans le roman francophone contemporain, Paris, Editions Karthala, 2005, pp. 25-26.

[7] DIOME, Fatou, Le ventre de l’Atlantique, Paris, Editions Anne Carrière, 2003, p. 44.

[8] FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Editions du Seuil, 1952, p. 128.

[9] L’immigration dans le roman francophone contemporain, op, cit., p. 96.

[10] BURNS, Sir Alan, Le préjugé de race et de couleur, cité par Frantz FANON dans Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952. p. 95.

[11] Le Ventre de l’Atlantique, op, cit., p.177.

[12] FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p.187-188.

[13] Le Ventre de l’Atlantique, op, cit., p.86-87.

[14] VOLTAIRE, Candide, Paris, Bordas, 1759, 1994, p.148.

[15] FALL, Aminata Sow, Douceurs du bercail, Abidjan, NEI, 1998, p.88.




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