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LANGUES ET GLOTTOPOLIQUE AU SENEGAL
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Ethiopiques n°87.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2011

Auteur : Mamadou CISSÉ [1]

Le Sénégal est un pays multilingue mais, officiellement francophone. Le français est la langue de l’administration, de l’enseignement et des relations internationales. Cependant, il est aujourd’hui en concurrence avec le wolof, l’une des plus importantes langues véhiculaires du pays. Cet état des faits implique des rapports de superposition qui, à leur tour, révèlent des rapports de forces.
Le cas du Sénégal est d’autant plus intéressant et particulier que Léopold Sédar Senghor (1906-2001), premier président de la République et « père fondateur de la nation sénégalaise », était l’un des plus farouches défenseurs de la langue française. Il avait érigé en action politique l’utilisation du français comme langue officielle. Il fut jusqu’à sa mort membre de l’Académie française.

1. SITUATION ETHNOLINGUISTIQUE DU SENEGAL

L’Atlas du Sénégal (Becker & Martin, 1975) présente dix-neuf groupes linguistiques, alors que le recensement de 1988 du ministère de l’Economie, des Finances et du Plan en présente neuf, ou on s’accorde néanmoins sur une vingtaine de groupes ethnolinguistiques présents sur le territoire sénégalais.
Deux groupes linguistiques prédominent sur le territoire sénégalais. Ils appartiennent tous les deux à la grande famille du Niger-Congo avec plus de 90% de locuteurs pour le groupe atlantique et un peu moins de 10% pour le groupe mandé.
Parmi tous les classements disponibles, celui établi par M. Diouf (1994) nous semble le plus synthétique, mais il requiert quelques aménagements pour être plus systématique et opératoire. L’auteur y inventorie cinq groupes ethnolinguistiques : les Wolof, les Pulaar (Haal pulaar), les Séreer, les Joola et les Manding.
Le wolof et le pulaar sont deux langues relativement homogènes avec des variétés régionales, surtout lexicales. Le séreer, le joola et le manding sont constitués de sous-groupes qui ne se comprennent pas. Ils ne parlent pas nécessairement la même langue.

- Le groupe wolof (44% de la population totale du pays) inclut les lébou de la région du Cap-Vert. Il est majoritaire dans le centre du pays, mais il est présent sur toute l’étendue du Sénégal.
- Le groupe haal-pulaar (23%) est constitué de ceux dont le pulaar est la première langue. Il s’agit des Tukulóor et des Peuls et Laobé. Le groupe des Haal-pulaar occupe surtout les régions du nord et de l’est du pays.
- Le groupe séreer (14%) se compose de deux principales variétés de Séreer dites Séreer Cangin (Noon, Ndut, Safi, Paloor) et Séreer Siin. Le cangin est dispersé dans la région de Thiès, tandis que le siin est majoritaire dans la région de Fatick.
- Le groupe joola (5,5%) est constitué de plusieurs variétés linguistiques (fogny, erring, bayot et flup). Il est constitué de populations de la Basse-Casamance.
- Le groupe manding (6,2%) comprend les Mandinka, les Soninke et les Bambara. Auxquels s’ajoutent les Manlinke et Jaaxante qui bien que considérés comme des groupes ethniques différents communiquent entre eux facilement. Ils occupent la région du Sénégal oriental.

Outre ces cinq grands groupes, d’autres groupes autochtones-dits minoritaires-sont présents sur le territoire sénégalais. Il s’agit des Maures dans les régions du nord, des Manjak, des Balant, des Mankaañ et des Baynuk en Casamance, des Bassari, des Koniagi, des Bedik et des Bajaraŋke dans le Sénégal oriental. Notons aussi la présence du Créole Portugais de Casamance et de l’Arabe.
Bien qu’enseigné comme langue étrangère dans le cycle secondaire et accessoirement durant la dernière année du cycle primaire, l’arabe est étrangement ignoré au niveau institutionnel. Rappelons simplement que plus de 90% de la population sénégalaise est musulmane et que le taux de fréquentation des écoles coraniques, arabes et franco-arabes, où cette langue et le Coran sont enseignés, est très élevé.
Sur la vingtaine de langues parlées au Sénégal six seulement ont été promues au statut de langues nationales. Ce sont : le wolof, le séreer, le pulaar, le joola, le mandinka et le soninké et cela en vertu du décret 68-871 du 24 juillet 1968 relatif à la transcription des langues nationales, revu par le décret du 21 mai 1971 et amendé par le texte de 1985 relatif au découpage des mots et autres règlements orthographiques. Ces langues sont toutes dotées d’un système de transcription (alphabet officiel en caractères latins).
Mais seul le français a le statut de langue officielle.

2. UN PAYS OFFICIELLEMENT FRANCOPHONE

Le français est la langue officielle du Sénégal en vertu de l’article premier de la Constitution. Il est donc la seule langue d’enseignement et d’administration. C’est à ce titre qu’il demeure jusqu’à présent le seul moyen institutionnel de promotion sociale. Le rapport de 1990 du Haut conseil de la Francophonie place le chiffre réel de francophones au Sénégal à 10% et celui de francophones occasionnels à 14%. Cette situation n’est pas sans susciter des questions dont la réponse est dans l’histoire même du pays et dans son héritage colonial.
Historiquement, le Sénégal fut la première colonie française de l’Afrique de l’Ouest en 1659, date de la fondation de la ville de Saint-Louis du Sénégal. Le système colonial désigné par l’administration directe, le « direct rule », imposé par la France, se caractérisait par un système d’intégration économique et politique dont la conséquence fut une volonté d’assimilation culturelle et surtout linguistique.
Cette politique linguistique était la même que celle appliquée en France métropolitaine, qui a abouti au recul, si ce n’est à la disparition, des autres dialectes ou langues (patois, breton, alsacien, occitan…). En Afrique, le résultat a été autre en dépit de tout l’arsenal juridique dont disposait l’administration coloniale et surtout des préjugés dont se faisaient l’écho les élites africaines.
Au moment de l’accession à l’indépendance, et à l’instar des autres colonies françaises d’Afrique, le Sénégal choisit le français comme langue officielle et comme vecteur de l’éducation. Cet acte juridique était motivé par le souci de préserver l’unité de l’Etat et l’intégrité du territoire arbitrairement créé par la colonisation. Les textes officiels précisaient que cette option n’était que provisoire et avait comme objectif d’éviter l’exacerbation des revendications de prédomination ethnolinguistique.
En vertu de l’article premier de la Constitution, le français est la langue de la présidence de la République, des Cours de justice, de l’Assemblée nationale, de l’Armée, de la Police et de l’Education formelle à tous les niveaux. Il devient dès lors la langue de l’Etat. D’ailleurs, selon l’article 28 de la Constitution du pays, tout candidat à la présidence de la République doit savoir écrire, lire et parler couramment le français. Que dire alors quand on réalise que 80% à 90% des jeunes Sénégalais ne maîtrisent pas le français ?
En dépit de ce statut particulier, le français est aujourd’hui en perte de vitesse face aux langues nationales et du wolof en particulier. Le français ne sera jamais une langue de communication nationale. D’ailleurs, il ne l’est sous aucune de ses formes (pidgin, créole ou langue des marchés). Rarement parlé en famille, il n’est plus la langue de la vie quotidienne qui demeure le domaine réservé de langues dites vernaculaires.

3. LE FRANÇAIS FACE AU WOLOF, LANGUE VEHICULAIRE MAJEURE

Le wolof, langue relativement homogène avec des variétés régionales, surtout lexicales, est parlé et compris par plus de 80% des Sénégalais qui sont locuteurs de cette langue à un titre ou à un autre. Mais il n’est la langue maternelle que de 39% de la population totale du pays. Son expansion est si irrévocable qu’il supplante le français dans les domaines qui lui étaient jusqu’ici réservés :

Le wolof, écrit M. Malherbe [2], est une des langues africaines dont l’expansion culturelle est indéniable : elle (la langue) est et devient chaque jour davantage la langue de communication entre Sénégalais d’ethnies différentes.

On estime actuellement au Sénégal le nombre de locuteurs wolof à plus de 7 millions sur une population totale de 8,4 millions (1999).
Dans toutes les communications orales, que ce soit dans l’administration, dans les tribunaux et même dans l’enseignement on observe un fréquent recours au wolof. C’est la langue des affaires dans les grandes agglomérations. C’est aussi celle des confréries religieuses dont la puissante confrérie des Mourides [3] qui l’utilise comme principal vecteur de diffusion. S’il est vrai que le français domine la presse écrite et la télévision, la plupart des débats et des émissions culturelles ont de plus en plus tendance à se faire en wolof. Dans les radios privées, 70% des transmissions se font en wolof. Le renouveau de l’art en général, plus particulièrement de la chanson, et la découverte de la littérature contemporaine et ancienne sont de remarquables instruments pour l’expansion continue du wolof.
Les campagnes électorales nationales et même très souvent régionales se font en wolof. Seulement, une fois élus, les candidats légifèrent et gouvernent en français. C’est assez contradictoire de dire que « nul n’est censé ignorer la loi » quand cette même loi est codifiée dans une langue non maîtrisée par l’écrasante majorité des citoyens. En effet, les textes des lois sont codifiés dans un français académique difficile d’accès.
Peut-on envisager que le wolof remplace le français et devienne ainsi la langue nationale et officielle du Sénégal et le ciment de son unité nationale ?
En tout cas, rien pour l’instant ne permet de supposer une telle volonté politique de la part des autorités sénégalaises. Le statut privilégié du français n’est pas encore remis en question et il ne le sera probablement pas dans un avenir proche.
Pour les partisan du statu quo, et l’Etat en premier, le français doit rester la seule langue officielle du pays Il assurerait la sauvegarde de l’unité nationale et la coexistence harmonieuse entre les différents groupes ethniques incarnés par les langues nationales. Ce qui permettrait par ailleurs le respect de la diversité ethnolinguistique sans atténuer la domination du wolof.
Ce postulat pose la question des rapports entre le français et les autres langues nationales.

4. LE FRANÇAIS FACE AUX AUTRES LANGUES LOCALES

Les langues sénégalaises se divisent en deux groupes : les langues nationales et les autres que j’ai qualifiées précédemment de vernaculaires. Tout Sénégalais comprend au moins une de ces langues.
Les rapports de ces langues au français sont inégalitaires. Elles n’ont pas toutes le même dynamisme que le wolof. Pis encore, aucun texte, à notre connaissance, ne leur a attribué un rôle précis dans le système politique, éducatif et administratif. C’est par la force des choses qu’on leur reconnaît les fonctions sociales et culturelles qu’elles exercent. Considérer une langue comme langue nationale ne lui confère aucun statut particulier, ni aucune légitimité particulière tant que des fonctions précises ne lui sont pas dévolues. La seule langue de l’Etat et du pouvoir est la langue officielle. Les langues nationales et celles qui sont en voie de le devenir ne sont pas, en réalité, officiellement reconnues car n’ayant pas d’attributions mais uniquement un système de transcription sans standardisation et sans normalisation.
Dans les régions ou dans les localités, là où elles sont dominantes, les langues nationales (ou vernaculaires) des autres groupes ethniques sont langues premières en termes d’utilisation. La wolofisisation en cours y est constatée mais n’influe pas outre mesure. En matière d’éducation cependant, l’alliance se fait avec le français au détriment du wolof. Si les non-Wolof accordent une aussi grande importance au français, c’est sans doute parce que la maîtrise de cette langue est envisagée comme un instrument à même d’inverser les rapports de forces entre les groupes ethnolinguistiques. C’est également parce que c’est l’unique moyen de promotion socioprofessionnelle. Bref, le seul permettant d’accéder aux sphères de décision et de pouvoir.
Dans les grands centres urbains on constate que les non-wolophones s’évertuent à transmettre le français à leurs enfants parallèlement à leur langue première. Le but est de leur donner plus de chances dans un système fondé sur le français.
Ce recentrage des pratiques linguistiques dans la société va de pair avec le rétrécissement du rôle dévolu au système éducatif public sénégalais. Prendre conscience de cette volonté exprimée par les Sénégalais francophones de tenir compte de la réalité plurilingue de leur pays au sein de leur propre famille nous semble capital pour élaborer une politique linguistique et mettre sur pied une planification linguistique qui tiennent compte, toutes les deux, des attentes et des aspirations des locuteurs sénégalais.

5. LE WOLOF FACE AUX AUTRES LANGUES LOCALES

La délimitation de territoires des langues reste une tâche ardue au vu de la mobilité des populations. De plus, une même personne ou des communautés entières peuvent parler différentes langues selon les circonstances, les lieux et les contextes. Cela dit, il y a des régions où prédominent certaines langues plutôt que d’autres. Appelons-les par commodité « langues régionales ».
Depuis l’avènement de l’alternance politique en mars 2000, avec Maître Wade comme Président de la République, celui-ci ne cesse, quoique officieusement, de tenir des propos et d’adopter de attitudes en faveur du wolof. Les déclarations à la presse des membres du gouvernement sont faites en français et en wolof, le français représentant l’officiel et le wolof le reste des langues locales (nationales ou vernaculaires). Une polémique a éclaté à la suite de propos tenus par le Président Wade selon lesquels il envisageait d’alphabétiser tous les fonctionnaires de l’Etat en wolof. Ce qui fut compris comme une exclusion des autres groupes linguistiques. La Présidence s’est empressée d’apporter des éclaircissements sans toutefois remettre en cause la décision. L’expansion du wolof est irréversible, mais elle est contrée par des replis identitaires de tous bords.
Le wolof s’est enrichi des apports des autres langues du Sénégal avec lesquelles il s’et trouvé en présence sur le territoire. Par leurs relations d’influence mutuelle, de domination, de conflits et de résistance, les groupes ethnolinguistiques sont inégaux face au wolof. C’est ainsi que, par exemple, dans une famille dont l’un des parents est wolophone, les enfants parleront nécessairement wolof. Le dynamisme du wolof dans la société fait qu’un locuteur wolof ne semble pas éprouver le besoin de communiquer dans une autre langue sénégalaise, d’où son monolinguisme.
La wolofisation est un processus ambiant et le wolof est présent sur toute l’étendue du territoire sénégalais. Mais les langues régionales ne sont pas en perte en vitesse pour autant.
On assiste à un recentrage des pratiques linguistiques dans les communautés qui va de pair avec la crise de l’école sénégalaise qui est en fait une vraie crise de langues.
C’est pourquoi les mesures prises en faveur de la promotion des langues nationales ne l’ont été que dans le sens de leur introduction dans l’enseignement. Ceci nous amène à aborder brièvement ces expériences et leurs aboutissements.
Les expériences de l’enseignement des langues vernaculaires remontent à l’époque coloniale avec un instituteur français du nom de Jean Dard (1790-1843) qui fonda en 1817 la première école française à Saint-Louis, alors capitale du Sénégal. Dans son école, J. Dard utilisait le wolof comme médium d’enseignement du français pour pallier les blocages dus à l’enseignement direct et exclusif du français et en français. En dépit des excellents résultats obtenus par Dard, son action fut incomprise de ses supérieurs hiérarchiques qui décidèrent son rapatriement [4].
Les missionnaires catholiques s’efforcèrent ainsi d’ouvrir des écoles à côtés des chapelles en vue d’évangéliser les populations locales. Ce n’est seulement que durant la période 1978-1984 que furent introduites dans l’enseignement élémentaire à titre expérimental quatre des six langues nationales, à savoir le wolof, le pulaar, le joola et le séreer. Ce fut un échec à cause du manque d’orientation générale.
En dehors des deux premières années de l’enseignement supérieur de la faculté des Lettres, on ne peut parler d’un enseignement structuré. Quant à l’alphabétisation fonctionnelle en langues nationales, elle connaît des résultats spectaculaires grâce au concours des ONG qui disposent de moyens matériels et financiers non négligeables.
Dans le nouveau plan d’action en cours d’exécution (rentrée 2002), on parle, selon Le Soleil [5], de neuf langues codifiées, au lieu des six précitées, qui devraient être bientôt enseignées dans le système formel de l’éducation. Les enfants seront scolarisés en langues nationales à 100% au cours d’initiation, à 75% au cours préparatoire puis à 50% au cours élémentaire.
Le départ entre le wolof et les autres langues locales est pertinent à plus d’un titre. En effet, le wolof est la seule des langues locales dont la transmission de génération en génération est assurée, comme en témoigne le nombre croissant de locuteurs monolingues en wolof. La véhicularité de cette langue et son expansion font que les Wolof ne sont confrontés à aucune difficulté relative au choix des langues dans leur milieu social. L’alliance se fait souvent en direction du français, ce qui est de nature à renforcer non seulement une diglossie exogène (Heine) mais aussi la domination du wolof face aux autres langues locales.
Il y a toujours eu des résistances face à cette vague de wolofisation massive qui constitue une menace réelle pour les autres langues locales. Certaines langues sont transmises sans difficultés, tandis que d’autres se perdent en route, lors du passage d’une génération à l’autre, ou ont déjà entamé un processus de disparition. C’est le cas du paloor (groupe cangin) qui ne se pratique presque plus, et de plusieurs autres variétés de séreer.


Cette résistance est très forte chez les Joola, les Haal-pulaar et les Séreer qui sont les plus réticents à pratiquer le wolof dans leur cercle familial. Les Wolof sont considérés par ces ethnies comme des gens arrogants, assimilateurs et dominateurs.
Dans les régions et là où elles sont dominantes et font figure de langues premières, les autres langues vernaculaires ont des rapports de superstrates face aux autres langues minoritaires en présence. C’est ainsi que beaucoup de Joola, dans le nord de la Casamance mais aussi à Bignona et à Ziguinchor, parlent et comprennent le manding parce qu’ils ont été convertis à l’Islam par cette ethnie.

6. LA POLITIQUE LINGUISTIQUE DU SENEGAL

C’est un fait que la politique coloniale n’avait pas pour objectif de promouvoir les langues locales. C’en est aussi un autre que de reconnaître que depuis son indépendance, le Sénégal n’est pas encore arrivé à développer une politique linguistique cohérente à partir de sa réalité linguistique.
Le décret du 21 mai 1971 inaugure la politique linguistique du Sénégal. Celle-ci se caractérise par la promotion des principales langues nationales pour en faire des langues de culture, mais aussi par le maintien du français comme langue officielle et comme langue de communication internationale.
L’article (1-2) de la nouvelle Constitution du 7 janvier 2001 reconnaît officiellement que « la langue officielle de la République du Sénégal est le français » et que « les langues nationales sont le diola, le malinké, le poular, le sérère, le soninké, le wolof » et toutes autres langues qui viendraient à être codifiées.
Cet équilibre entre le français et les langues sénégalaises avait pour but, selon l’Etat, d’assurer la paix sociale et le développement économique du pays. En maintenant ce statu quo qui survalorise le français au détriment des langues nationales, le Sénégal n’a fait que retarder sa décolonisation linguistique.
Mêmes réduite à leur plus simple expression, ces décrets se heurtent sur le terrain à de multiples obstacles. On a surtout invoqué le manque de moyens matériels et humains (le Gouvernement sénégalais estime à 1388,6 milliards de francs CFA la réforme du système scolaire sénégalais). Mais le manque de volonté politique de la part des autorités est le facteur le plus décisif.
Sont venues s’ajouter à ces obstacles deux réticences majeures :

- la première émane des blocages de tous genres d’une bourgeoisie administrative et bureaucratique, locale qui ne doit son pouvoir économique et politique qu’à sa maîtrise du français ;
- la seconde étant la centralisation de l’exercice du pouvoir, surtout de l’enseignement qui empêche tout transfert réel de pouvoir aux régions.

D’ailleurs, aucune mesure en direction de la prise en compte des réalités linguistiques du pays ne s’est traduite sur le terrain par une application effective et suivie. Même les conclusions et les recommandations de la Commission Nationale de Réforme de l’Education et de la Formation [6] (C.N.R.E.F) n’y ont pas échappé. Après trois ans de réflexion et de recherche, de 1981 à 1984, la C.N.R.E.F. était parvenue, entre autres, à la conclusion selon laquelle le wolof, langue d’unification nationale, serait utilisé à tous les niveaux de l’organisation politique et administrative, concurremment avec les langues du milieu et le français.
Comme toutes celles qui l’ont précédée, cette réforme n’a été ni complètement défendue ni complètement appliquée. Elle s’est avérée très coûteuse, mais l’était nettement moins, dirions-nous, que le monolinguisme institutionnel français en vigueur.
La position de l’Etat a toujours été ambiguë. Le Président Senghor avait en son temps multiplié les déclarations officielles ou d’intention sur la nécessité de recourir aux langues nationales. Mais, dans les faits, il en a toujours été autrement : il affirmait que « remplacer le français comme langue officielle et comme langue d’enseignement n’était ni souhaitable ni possible ». Il poursuivait en qualifiant ceux qui prônaient le remplacement du français comme langue officielle d’enseignement, s’il voulait « être gentil », des « romantiques irresponsables [7] ». A chaque fois que les revendications en matière de politique linguistique se faisaient fortes, il invoquait la diversité linguistique et l’absence de grammatisation des langues nationales.
Les langues nationales ne seraient, à notre avis, qu’un moyen supplémentaire pour améliorer l’enseignement du français. La création, en 1963, du Centre de Linguistique Appliquée de Dakar (C.L.A.D.) en est l’illustration la plus probante. Il avait alors pour objectif de mener des études comparatives entre les langues nationales et le français en vue d’améliorer la pédagogie du français en l’adaptant aux réalités socioculturelles du pays.
La création en 1991 du ministère de l’Education de Base et des Langues Nationales (aujourd’hui ministère chargé de l’Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales et de la Formation Professionnelle) n’a pas non plus été à la hauteur des attentes. Les orientations en matière de politique linguistique sont restées floues. Elles se sont caractérisées par un attentisme et une passivité prospective en faveur du statu quo.

CONCLUSION

Le Sénégal est un pays multilingue et multiculturel, mais la politique linguistique du pays a consisté jusqu’ici à réduire ce multilinguisme en un monolinguisme ou au mieux en un bilinguisme français/langues nationales.
L’aberration d’une telle situation et les arguments invoqués pour ne pas y remédier témoignent d’un manque de volonté politique. L’introduction des langues nationales dans l’enseignement formel n’aura de sens que quand elle sera suivie d’une volonté d’assigner à chacune d’elles le rôle social, économique et politique qui lui revient. Il s’agit désormais de raisonner en termes fonctionnels, c’est-à-dire de hiérarchisation des fonctions.
Il faudrait d’ores et déjà amorcer une nouvelle dynamique qui tienne en compte la réalité linguistique du pays et les aspirations des Sénégalais en matière de pratique linguistique.
Il est urgent de mettre en place des structures chargées de la standardisation des variétés des langues retenues, de leur normalisation et de leur enrichissement conceptuel. Les cultures véhiculées par les langues doivent être aussi mises en valeur pour accompagner cette promotion.
L’approche glottopolique qui a consisté jusqu’ici à ne s’appuyer que sur des décrets débouchera toujours sur des impasses, du fait même des clivages qui ne cessent de se creuser entre la réalité du terrain, les discours d’intention et les pratiques contradictoires. Au-delà du manque de moyens financiers, c’est surtout d’un manque de volonté politique qu’il s’agit. Les vrais domaines d’intervention en matière de planification linguistique, c’est le système éducatif dans son ensemble (formel ou informel), l’administration et la vie publique.
Si l’exécution des plans élaborés reste en deçà des besoins et des attentes, c’est parce qu’elle doit être confiée à un ministère d’Etat, par exemple, au lieu d’être continuellement sous la tutelle de directions et de sous-directions cumulant souvent alphabétisation, culture et/ou francophonie.
Le français est loin d’être menacé, il reste une langue intégrée dans la réalité linguistique sénégalaise comme le ciment de son unité nationale : l’hymne national et la constitution sont en français. Le français est de ce fait, du moins jusqu’à présent, la langue de l’Etat et de la nation sénégalaise.
Cependant, l’attitude attentiste et prospective adoptée par l’Etat sénégalais ne fait que contribuer indirectement à cultiver un monolinguisme, ou au mieux, un bilinguisme français/wolof, alors que l’urgence est au plurilinguisme de convivialité. Si elle devait se poursuivre, cette attitude engagerait dangereusement les langues nationales dans une impasse. Ce qui engendrerait sans doute une gestion conflictuelle de ce qui devrait être une source d’enrichissement et d’ouverture sur le monde. Promulguer est une chose, institutionnaliser une autre, mais intervenir, gérer et contrôler pour mieux anticiper, c’est là l’essentiel d’une réelle démarche glottopolique.

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[1] Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] MALHERBE, M., Les langues de l’humanité, Paris, Seghers, 1983, p.222.

[3] Confrérie religieuse musulmane soufie fondée par Cheikh Ahmadou Bamba (1850-1927), prêchant la double vertu du travail et de la prière.

[4] « Ces actions incomprises à l’époque ont suscité une levée de bouclier aboutissant au rapatriement de Jean Dard », in Vers une culture multilingue de l’éducation, Institut de l’UNESCO pour l’éducation, Hambourg, 1995, p.392.

[5] Principal quotidien sénégalais, avec des pointes de tirages à 50 000 exemplaires.

[6] Elle est issue des Etats généraux de l’Enseignement convoqués en 1981

[7] SENGHOR, L. S., p. 621, 1983.




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