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Ethiopiques n°87.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2011

Auteur : Chrisostome MOUELE [1]

Le pardon est une notion qui structure la réalité sociale. En politique comme en religion, en situation de guerre ou en temps de paix, dans les foyers comme en milieu professionnel, il est souvent admis comme le dernier recours après un dysfonctionnement relationnel dûment constaté. En effet, le pardon est un acte, l’acte d’un sujet conscient en regard du mal commis à l’égard de l’autre. Par le pardon, l’individu traduit ou sublime le regret fécondé par la prise de conscience du tort, en sollicitant une ablation, une grâce, une indulgence. Cet acte est donc le produit d’une liberté qui se saisit, non pas comme force indépendante sans limites, mais comme une modalité constitutive d’un vivre-ensemble dans le respect et l’inviolabilité de la personne d’autrui. Dans ces conditions, il ne peut être effectif que lorsque la demande et l’accord sont réciproquement vécus comme volonté de dépassement. Il n’y a donc pas pardon quand il n’y a pas, d’un côté, la prise de conscience du mal commis et, de l’autre côté, la prise de conscience du mal vécu.
Dans cet acte, en effet, l’individu cherche à reconquérir la confiance perdue par la nature et l’ampleur du dommage causé. Le pardon est motivé par une erreur qui, ne pouvant se légitimer en son essence, ne demande tout au moins qu’à être considérée comme un simple accident. L’auteur est, quoi qu’on dise, nostalgique des rapports qui le liaient à l’autre, à la victime ; ces rapports se sont vus soudainement ruinés par une éruption pulsionnelle vraisemblablement consciente des conséquences dudit acte, ou par une inattention qui rend l’auteur coupable par-delà les conditions de sa manifestation.
Mais en réalité, à qui profite le pardon ? Est-ce à celui qui pardonne ou à celui qui est pardonné ? Autrement dit, est-ce à l’auteur du dommage ou à celui qui l’a vécu ? Pourquoi le pardon se poserait-il comme une exigence après la prise de conscience d’une faute commise ? Comment les simples mots pourraient-ils consoler la victime au point d’établir ou de rétablir la confiance ? Finalement, le pardon est-il une ruse ou un acte d’humilité ?

1. UNE TRADITION AUX ALLURES D’UNE NATURE

La conscience que nous avons du pardon remonte à une origine que nous aurons des sérieux problèmes à situer avec exactitude. A défaut de la situer dans les premiers instants du pacte social [2], au point d’en faire une attitude humaine constitutive de son essence, tentons de nous intéresser à certains événements historiques à travers lesquels le pardon se donne à voir davantage comme une exigence indéniable. Notre premier repère à ce niveau se trouve dans la tradition judéo-chrétienne, notamment dans le Nouveau Testament (qui consacre la naissance de Jésus-Christ en événement-avènement), ceci qu’il fait passer la réalité judéo-chrétienne de l’éthique de la Loi à celle de la Rédemption.
L’histoire nous apprend effectivement que le fondement du christianisme est la question du pardon en ceci qu’en elle, il y a celle du rachat et des conditions de son effectivité. Au cœur de cette exigence, se trouve être la question de l’Amour : celui de Dieu pour les hommes et celui des hommes pour Dieu. C’est donc à cause de cette intimité réciproquement vécue et partagée que Dieu et l’Homme peuvent communiquer de Sujet à sujet pour une œuvre commune : la création. C’est parce que cette intimité a été rompue à un moment donné de l’histoire des hommes que Dieu a sacrifié son Fils « afin que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu’il ait la vie éternelle » [3]. Ce geste qui témoigne de la générosité divine ne peut être bien interprété qu’en tant qu’il véhicule un auguste besoin de réconciliation, gage d’une relation dynamique et fructueuse.
La tradition judéo-chrétienne présente le pardon comme un impératif existentiel. Si cela ne l’est pas pour Dieu qui agit conformément à sa volonté, les hommes, au contraire, ne peuvent échapper à cette exigence du fait même de leur nature pécheresse. On pourra alors admettre que le pardon est le sceau de la communion entre Dieu et les hommes. Sans lui, en effet, l’humanité sombrerait dans le péché dont l’issue, dans ces conditions, n’est autre que la mort éternelle.
Un autre moment qui témoigne de la valeur du pardon est la traite négrière. Comme nous le savons, le contact entre les colons et les peuples noirs s’est caractérisé par un impérialisme déshumanisant. L’esclavage qui s’en est suivi est la marque même de cette geste inédite qui aurait ruiné, quoi qu’on dise, les chances du continent pour le développement. Quatre siècles après, certaines puissances impérialistes sont revenues sur le fait afin de demander publiquement pardon aux peuples africains. Ce geste, qui permet aux puissances colonisatrices de reconnaître la traite négrière au rang des crimes contre l’humanité, montre que le pardon, même quand il n’est que formellement donné, possède des vertus thérapeutiques.
Aussi, le pape Jean-Paul II, lors d’une tournée, avait-il pu échapper de justesse à un assassinat bien préparé par quelques individus, qu’un jeune s’était chargé de rendre effectif. Après que ce jeune ait tiré à l’aide d’une arme bien dissimulée, le pape fut atteint, sans qu’il en meure. Rattrapé par les agents de sécurité, le jeune homme avait été jugé et condamné pour cette tentative d’assassinat. Quelque temps après, le souverain pontife décida de lui rendre visite à sa cellule où il purgeait sa peine. La grande surprise, celle dont le Pape était le seul à détenir le secret, fut le baiser d’amour que celui-ci déposa sur la main qui lui aurait enlevé la vie. Ce baiser était évidemment l’expression d’un pardon accordé à un individu qui avait failli être son assassin.
Prenons un dernier exemple. Nelson Mandela, après vingt-sept ans de condamnation par un régime qui faisait de l’apartheid le leitmotiv de sa politique, s’était vu, au sortir de prison et au soir de l’élection qui fit de lui le premier président noir démocratiquement élu en Afrique du Sud, obligé de se soumettre aux exigences du pardon. Que cet acte soit pour lui une nécessité intérieure, qu’il soit le résultat d’un aveu collectif, qu’il lui soit imposé par la communauté internationale ou une stratégie politique, l’auteur avait par-là fait montre d’une sagesse qui fait du vivre-ensemble dans la reconnaissance et l’acceptation de l’autre son cheval de bataille. Là encore, c’est le pardon qui s’atteste comme source de vitalité ; qu’elle soit physique, psychologique ou spirituelle. Cette vitalité est telle qu’elle donne à penser que le pardon est inscrit dans nos gènes ayant pour dessein la coexistence pacifique, vue non pas comme une réalité stable, mais comme quelque chose qui se fait et se défait perpétuellement au rythme des caprices de notre être.

2. MANIFESTATIONS ET PORTEE DU PARDON

Le pardon mobilise chez l’auteur de la faute deux choses : le courage de demander et l’intention de se faire pardonner. Chez la victime, il y a aussi deux préalables : le courage d’accepter et la volonté d’accorder le pardon. Il n’y a donc pas de pardon là où il n’y a pas un possible, c’est-à-dire un sentiment de refaire autrement que comme préalablement fait. Lorsque la situation est irréversible, on doit tout au moins confesser ce qui aurait dû être, de sorte que la victime et l’auteur puissent transcender le geste posé dans l’intention d’une réconciliation humainement préparée et partagée.
Dans ces conditions, le pardon est un acte qui soulage et même rétablit spirituellement, psychologiquement et socialement les deux principaux protagonistes. Par lui, les deux se réconcilient, chacun à l’égard de soi-même d’abord, puis à l’égard de l’autre enfin à l’égard de la société qui vit, quoique discrètement et implicitement, le drame. Le pardon se présente à cet effet comme une tribune où viennent s’humilier deux libertés qui ont choisi d’aller de l’avant, l’une en regrettant son acte, l’autre en renonçant au retrait provoqué par cet acte ou à une pulsion de vengeance intentionnellement nourrie.


Comme nous pouvons le constater, le pardon est un pacte « gagnant-gagnant » qui, dans l’élan qui l’a rendu possible, provoque un nouveau départ sous le sceau d’un espoir et d’une confiance retrouvés et transfigurés. Mais s’il y a gain de part et d’autre, ce gain a-t-il la même valeur chez l’un comme chez l’autre ?
Rappelons à toutes fins utiles que le pardon engage trois éléments : l’auteur, la victime et la société. En cela, les avantages du pardon sont multiples et divers selon les cas de figures que nous allons analyser. En effet, s’il est vécu comme une contrainte par la partie qui en demande, il profite plus à la partie qui en reçoit. Dans ce cas il représente la victoire d’une conscience sur une autre, en l’occurrence celle qui se doit d’accorder le pardon comme pour effacer, sinon atténuer, les traces d’un acte qu’on n’a pas fini de ruminer. S’il est, en revanche, vécu comme une contrainte de la part de celui qui l’accorde, il profite à celui qui le demande. Dans les deux cas, si la pression vient de la société qui ne peut plus supporter le schisme, c’est alors la société qui profitera davantage des retombées de cette tentative de réconciliation. C’est là le premier cas.
Si l’intention de la demande est consciemment supérieure à la faute commise, c’est la victime qui, en plus du rétablissement du préjudice, se verra octroyer une « plus-value » psychologique. Si l’intention de la demande est consciemment inférieure à la faute, c’est l’auteur qui en sortira grandi. Si l’intention de la demande est égale au dommage causé, alors et la société et les deux principales parties tireront équitablement profit. Voilà le deuxième cas de figure.
Si la faute est évaluée avec négligence par la victime, le pardon ne sera pour l’auteur qu’une simple formalité. Si, en revanche, elle est évaluée hyperboliquement par la victime, le pardon ne sera qu’une mesure atténuante. Dans les deux cas, la société ne peut être satisfaite puisque la justice n’est pas observée dans les proportions escomptées.
Mais le pardon peut aussi revêtir chez le demandeur les formes d’une ruse. Dans ces conditions, demander pardon à l’autre n’est en réalité qu’un moyen de le dominer de plus ou de mieux en mieux. Le pardon devient, dans ce cas de figure, le support d’une astuce qui permet de prendre l’autre non comme une fin, mais comme un moyen. Il s’agit là d’une mise en scène où deux consciences luttent derrière un voile d’humanité. Ce cas se vérifie le plus souvent dans des couples et dans des contrats politiques. A ce niveau, le pardon ne peut être qu’un apaisement momentané. En politique notamment, le pardon peut se révéler être une arme dangereuse. Domaine des concessions et du consensus entre les différents acteurs, la politique oblige parfois les hommes à devenir des alliés de circonstance. Accroché à son pouvoir, le politique peut user du pardon pour maîtriser davantage ses adversaires. Se faisant, il met le feu puis joue, quelque temps après, au pompier pour enfin se positionner comme l’indéniable bouclier contre cette menace dont la victime ignore parfois l’auteur ou, dans les cas les plus flagrants, feint de l’ignorer, aveuglé par quelques avantages au prix de sa dignité. C’est le cas des condamnations, parfois truquées, suivies des grâces exceptionnelles ou des privations intentionnelles, lesquelles sont, quant à elles, suivies d’une pluie d’avantages capables d’inonder les consciences matérialistes.

3. LE REMEDE DE LA FAILLIBILITE HUMAINE

« La nature, dit-on, a horreur du vide ». Cette pensée très répandue dans nos sociétés semble se vérifier dans le cas du pardon. En effet, si un dommage, de quelque nature qu’il soit, est censé créer une rupture entre deux individus, puisqu’il pourrait les séparer, sinon les rendre méfiants l’un à l’égard de l’autre, une telle rupture pourrait être considérée comme un vide. Ceci étant, le pardon ne peut être, au regard de la faillibilité qui caractérise l’homme, qu’un remède contre ce mal naturel. _ Dans tous les cas, le pardon semble se poser comme une exigence ou, si l’on veut, comme un des postulats de la vie en société. Comme tel, il serait l’effet dialectique de la culpabilité et de la réconciliation. L’exigence conjuguée entre la demande et l’accord du pardon aurait donc son fondement dans l’impossibilité humaine d’échapper à la faute. C’est alors ce caractère inévitable de la faute, qu’elle soit commise consciemment ou inconsciemment [4], qui fait du pardon le médiateur impératif entre la faute commise et les effets sous-jacents reçus par l’autre.
Au regard des conditions d’une coexistence pacifique, le pardon est une nécessité. Il n’est pas à préférer comme si on avait un choix, mais à observer tôt ou tard à l’issue d’une erreur qui ne peut laisser l’autre sans conséquence. Cela doit se faire dans une sorte d’alternance où les parties se partagent successivement le statut de demandeur et de receveur étant donné la faillibilité soulignée plus haut. Il faut pardonner pour pouvoir être pardonné puisque notre nature subit les affres de son imperfection originelle. L’acte de pardonner est, quoi qu’on dise, nourri par l’intention d’en recevoir un jour. En cela, il se donne à voir comme l’exigence d’une liberté qui, dans ses propres égarements, veut se refaire immédiatement ou comme la seule modalité d’un bien-être et d’un être avec caractéristique d’un individu qui sait ré-fléchir pour pouvoir aller plus loin.
S’il est dans certains cas difficile à conquérir, et cela, entre autres, du fait de l’orgueil et de la méchanceté humaines, il n’est pas d’abord à vivre comme une fatalité ou comme une humiliation, mais doit être reçu, dans l’intention même qui le rend possible, comme un sentiment de générosité et d’altruisme. L’acte est d’une portée telle qu’il n’est pas sans conséquences néfastes si les consciences qui sont en jeu demeurent réfractaires à ce moment qui consacre un nouveau départ, une nouvelle alliance, un nouvel humanisme. Comme le dit un adage très répandu dans nos sociétés si la chute est par moments inévitable, le tort n’est pas de tomber, mais de refuser de se relever le plus tôt possible pour poursuivre sa route, à cause d’un prétendu sentiment de honte qui n’est en réalité que l’expression d’une conscience réactionnaire.

4. LE MIRACLE D’UNE PAROLE

La conscience humaine n’est-elle pas qu’un simple tissu du conventionnel ? La question mérite d’être posée au regard de la réalité qui structure le pardon. En effet, le pardon ne tient que sur une déclaration le plus souvent verbale qu’écrite. A ce titre, il n’est qu’une parole, disons un ensemble de mots. L’une des formules consacrées est : « je vous demande pardon » [5]. Même quand cette parole est accompagnée d’un geste matériel, le moment le plus entendu ne semble pas être celui de la remise d’un présent en guise de dédommagement, mais la déclaration solennelle par laquelle un individu ou une communauté vient renaître à la belle étoile et sans laquelle le présent proposé ne peut avoir aucun effet escompté. Cet instant où le sujet abandonne le tablier de l’orgueil pour prendre celui de la dignité doit être dialectiquement vécu comme l’expression d’une liberté consciente d’elle-même.
Toutefois, comment une simple formule arrive-t-elle à positiver la vulgarité qui la caractérise pour devenir un motif de réconciliation ? D’où nous viendrait la puissance qui accompagne un désir de réconciliation dans l’usage de quelques formules consacrées ? Sans doute du Verbe originel. D’une manière indéniable et très appuyée, nous retrouvons à travers le pardon le caractère mythopoïétique de la parole. Si la bénédiction et la malédiction rendent manifeste la puissance de la parole humaine, le pardon, eu égard à l’idéal d’une sociabilité qui se fait sans pouvoir éviter de se défaire, se positionne comme un plâtre qui permet à un os rompu par un choc de se reconstruire progressivement en rétablissant l’unicité et la cohérence qui le caractérisaient. Ici l’os rompu est le lien social qui fait des uns et des autres, au-delà des particularités, l’Image et la Ressemblance de Dieu. Se soucier perpétuellement de ce lien, c’est chercher à maintenir toujours intacts ces attributs divins en l’Homme. C’est surtout reconnaître que l’existence exige un vivre-ensemble qui voudrait élaguer, autant que faire se peut, tout malentendu. A travers cet univers de déconstruction et de reconstruction du lien social et d’une coexistence pacifique, le rationnel, auréolé du conventionnel, déifie certaines formules au point d’en faire de véritables vaccins contre la faute et l’orgueil. On ne peut que corroborer les écrits bibliques selon lesquels « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu ». [6]
Si la faute est inévitable, son remède n’est qu’un effet linguistique qui, loin d’être un amas de mots, représente une parole au sens noble du mot, c’est-à-dire un énoncé porteur d’un sens et revêtu d’un pouvoir qui dépassent les attributs sociaux de l’individu qui l’emploie. Un tel énoncé est épiphanique puisqu’il révèle l’exigence de l’Amour dans la vie en société. Mais ceci n’est vrai que si toutes les conditions de sincérité sont réunies.
Qu’il s’agisse d’un acte conditionnel ou d’un acte inconditionnel, la quête du pardon fait des présents qui peuvent être apportés dans le but de joindre, pour ainsi dire, l’utile à l’agréable, de simples prétextes d’une nécessité intérieure qui veut aller au-delà de la faute. Quelle que soit la valeur du présent, si l’une des formules magiques n’est pas solennellement prononcée, le geste pourrait être considéré par la victime comme un acte de mépris qui, dans le pire des cas, peut entraîner un schisme social aux conséquences très lourdes. Aucune promesse, aucun don, aucun sourire, aucune formule de politesse périphérique ne sauraient rendre inutile ce principe.
Dans la quête du pardon, la bénédiction ou la malédiction en tant que conséquences immédiates accompagnant un acte dans la société selon sa nature et cèdent la place à une métaphysique de la création entendue comme espace de régénération. Tout se joue dans un souci du possible où l’avenir se lit comme un champ de métamorphoses par une perpétuelle remise en question et une prise de conscience inlassable des fautes commise à l’égard des autres.


Demander pardon, c’est en réalité manifester le regret et le sentiment de ne plus reprendre l’acte posé. Même si ce préalable n’est pas toujours observé, notamment à moyen et long termes, il constitue, à ne point douter, le principal motif de la demande et, si possible, de l’accord du pardon. C’est ainsi qu’on peut le constater dans la plupart des cas, le non-dit d’une liberté en quête de pardon. Le possible dont il est question ici n’est plus lié à la nature de l’acte, étant donné que certains cas sont irréversibles, mais à la prise de conscience d’autres formes de schémas existentiels ou relationnels à partir d’une remise en cause dignement assumée. Le pardon ne peut être effectif si l’auteur de l’acte réprimandé manifeste ouvertement la volonté de le poser une fois encore. Et c’est effectivement à ce niveau qu’il convient de faire très attention au statut du pardon, étant donné que le risque porte en lui des conséquences énormes.

CONCLUSION

Il est vrai que le pardon défie le temps en faisant table rase d’un certain passé. Mais que vaut une telle opération si ce passé peut surgir à nouveau dans les mêmes conditions, par le même auteur ? Que valent la demande et même l’accord du pardon si l’ironie se joue de la sincérité ? Comme nous l’avons déjà dit, aux sources du pardon, il y a un grand risque. Il ne suffit donc pas de le demander ou de l’accorder, il faut surtout être attentif quant aux perspectives. Cela signifie que chaque partie est capable de faire du pardon une astuce en vue d’une domination plus efficace de l’autre. S’il tient sur des paroles, il demeure néanmoins une promesse. A ce titre, il est susceptible d’être tenu ou non.
On comprend pourquoi le destin du pardon se joue entre ruse et humilité puisqu’en pardonnant ou en demandant pardon, on peut ne pas protéger la dignité, la personnalité et l’humanité, mais un certain pouvoir et peut-être une certaine intention. Lorsque les motifs du pardon se jouent des valeurs humaines en prenant appui sur la réalité sociale, laquelle, nous le savons, se manifeste parfois par-delà le rationnel et le bien, il devient une arme redoutable contre ceux qui, à un moment ou à un autre, sont pressentis comme des potentiels obstacles et cela parce qu’il est capable de se retourner contre l’une des parties engagées.
Si donc celui qui demande fait preuve d’humilité et celui qui accorde fait preuve de générosité, entre l’intention de l’un et de l’autre, la ruse peut aisément s’installer au point de faire du pardon une arme redoutable dans la maîtrise et la domination des consciences adverses.


[1] Professeur de philosophie au Prytanée militaire de Libreville, Gabon

[2] Ici, le pacte social désigne l’ensemble des conditions qui consacrent le vivre-ensemble en ses origines.

[3] Cf. La Sainte Bible, traduction Louis Segond.

[4] Dans le cas où l’individu est dans un état d’inconscience, on parlera plutôt de faute.

[5] En cas d’un acte collectif, on dira : « Nous vous demandons pardon ».

[6] Cf., La Sainte Bible, Jean 1 1.




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