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SEDAR SANS HONTE ET SANS LIMITES : Du terroir au "tout monde"
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Ethiopiques n°69.
Hommage à Léopold Sédar Senghor
2ème semestre 2002

Auteur : Lilyan FONGANG-KESTELOOT [1]

S’il est un poète tourné vers son enfance, vers son terroir, vers ses racines, et qui s’enchante à la pensée des troupeaux de son père, des étoiles du Sine, et des deux mille poèmes de Marône Ndiaye, cette poétesse de Joal, c’est bien Léopold Sédar Senghor.

S’il est un poète qui épelle en chapelet les bois sacrés, les villages, les fontaines et tous les lieux de mémoire mythiques de son pays natal, c’est Senghor. L’enracinement et le retour aux sources sont les temps forts de cette poésie, et cela fut largement commenté par les critiques qui ont abordé l’écrivain qu’on nomma Sédar - sans honte - et qui se révéla sans limites. "Parce que le royaume d’enfance c’est le royaume même de la poésie" explique-t-il à Edouard Maunick [2], "parce que nous ne faisons rien d’autre, nous poètes, qu’à chanter le royaume d’enfance, c’est-à-dire un monde où tout était transparent, signifiant, le monde de la vraie vie".

Certes, les poèmes de Senghor abondent, qui évoquent les douceurs du pays natal, du village sérère, et le « nid des doux propos » de la famille. Chants d’ombre, comme Hosties Noires et même Nocturnes sont profondément marqués par « le regret du pays noir ». Et il reprendra sous mille formes les thèmes évoqués déjà dans « Le retour de l’enfant prodigue » (Chants d’ombre). Si bien que les critiques ont eux aussi souvent polarisé leur regard sur ces thèmes, au point de ne voir en Senghor que « le poète du royaume d’enfance ».

A cause de cette insistance sur le royaume d’enfance, certains l’ont figé dans un romantisme fondé sur les souvenirs et les regrets, quelque part entre Chateaubriand et Lamartine ; et son mémoire de licence sur Baudelaire n’a fait qu’accréditer l’idée qu’il était bien de cette famille d’esprits fascinés par la nostalgie.
Aussi, tout naturellement, on a pris l’habitude de l’opposer à son complice et ami Aimé Césaire qui serait, lui, tout son contraire : le refus du passé, la révolution, l’avenir, c’est Césaire. Senghor et Césaire sont comme la Nuit et le Jour, comme les belles statues de Michel Ange qui reposent au Tombeau des Médicis à Florence. Contraste commode, complémentaire, tels le Yin et le Yang chinois, féminin/masculin. Ou encore Césaire le père de la Négritude, Senghor le fils et Damas le Saint Esprit, ainsi que le suggérait notre malicieux guyanais, lui qui avait reçu l’humour en partage, en plus de la poésie !
Les simplifications dégénèrent souvent en caricatures !
Mais le rôle des critiques n’est-il pas de se refuser à des clivages réducteurs et d’identifier les autres thèmes qui s’entrecroisent dans cette œuvre riche : l’amour, l’amitié, la compassion, la revendication, la soif de communication, de participation, d’universel ? Le critique doit surtout "dire le sens du message du poète" nous recommande le Maître.
Et tout d’abord cette enfance, ce village, cette famille, ce pays, n’est-ce point le fondement même de l’être ? "J’ai réagi à mon environnement en voulant m’exprimer moi-même". Donc Djilor, Joal, le Sine c’était naturel, c’était sa base de départ. Il était normal qu’il s’y ancre et s’y ressource, mais il y eut départ. Arrachement certes, mais envol et découvertes.
En relisant avec attention ces textes égrenés sur cinquante ans de travail poétique [3], l’on découvre, en effet, que les thèmes du déplacement, du voyage, bref, de l’ouverture de l’espace animent l’œuvre entière d’une incessante dynamique.


Dans un premier temps nous attribuâmes cette tendance au phénomène de l’exil en Europe (quinze ans tout de même !). Peut-être aussi une double culture, marquée par le français comme langue d’écriture, instaure-t-elle une propension à l’errance de l’imaginaire ?
En règle générale, les écrivains étrangers qui choisissent d’écrire en français s’efforcent de se faire "naturaliser" dans cette langue. Et de s’intégrer à la littérature française (c’est le cas de Ionesco, Biancotti, Julien Green) ; ils prennent pied dès lors dans cette culture d’accueil, et ils y restent.
L’autre cas est celui où ils écrivent dans les idiomes européens pour manifester leur propre spécificité culturelle. Pour la plupart des Africains et des Maghrébins, de certains Antillais ou encore d’un Libanais comme Khalil Gibran, la langue sert de véhicule pour traduire leur réalité propre - leur ipséité pour parler comme Ibn Arabi - et cette entreprise peut les conduire à infléchir, perturber, voire subvertir parfois gravement cette langue. Par exemple Sony Labou Tansi et Kourouma en Afrique, Raphaël Confiant et Chamoiseau aux Antilles. Car il s’agit pour eux d’exprimer toutes les nuances d’une culture aux antipodes de celle de Descartes et Voltaire.
Ainsi la littérature négro-africaine révèle des poèmes, des romans et des pièces le plus souvent centrés sur l’Afrique ou les Caraïbes. Et si l’on y trouve une réflexion d’ordre culturel ou géographique sur les différents pays traversés, elle se résout toujours par un retour à soi, au terroir et à la culture d’origine.
En ce sens, nombreux sont les "passeurs" selon le joli terme d’Alain Ricard [4] ; Cheikh Hamidou Kane, Boris Diop, Nurredine Farah, Rabearivelo, Soyinka, Waberi, Achebe, Henri Lopes autant que Hampate Bâ, peuvent revendiquer le compliment qu’A. Bosquet adressait naguère au seul poète Senghor :

"Je découvrais une vibration inconnue pour moi, un vocabulaire qui roulait ses rocs et ses écorces, un esprit qui ne correspondait pas à celui de mes latitudes, (mais) comme vous écriviez dans ma langue je n’avais aucun mal à assimiler vos soucis et vos enthousiasmes (...). Vous me forciez de me désincarner un peu pour m’incarner en ce que vous êtes (...). C’est donc l’Afrique tout entière qui me vient en vos poèmes" [5].

Cependant, il me semble que parmi les Africains, Senghor est un cas unique : d’une part il investit l’espace européen et la langue de France, et d’autre part il manifeste l’Afrique dans toute son étendue, dans toute son histoire. Il se refuse à vraiment choisir. Il repousse les limites de l’espace et du temps, mieux, il les dépasse, il les abolit.
Comment cela se traduit-il dans ses textes poétiques ?
Lorsqu’on les relit sous cet angle, on remarque que nombre de ses poèmes contiennent un va-et-vient mental quasi ininterrompu entre l’Europe et l’Afrique. Son imagination est sans cesse sur les routes. D’ailleurs il écrit : "On m’a nommé l’itinérant". Ses poèmes sont remplis de messagers, de courriers, de cavaliers qui vont porter des dépêches, des récades ou des épîtres tous azimuts... Le poète semble sur le point de partir, soit dans le "long sifflement du départ des gares", soit sur "le paquebot qui l’emporte", soit encore dans son avion de président, la Flèche des Almadies. "Mon peuple m’attend pour les élections" ; ou au contraire "Ambassadeur du peuple noir me voici dans la métropole". Ainsi se dit-il sollicité au fréquent déplacement : "M’appelaient au loin les affaires de l’Etat". Au point qu’on pourrait parler d’une poétique du voyage, voire d’un nomadisme littéraire.
Mais "pourquoi fuir sur les voiliers migrateurs ?" (Nocturnes) ? Est-ce seulement sa charge de député, puis de président qui marque ainsi sa poésie ? N’est-ce pas aussi l’héritage d’une grand-mère peule de tradition nomade ? Car comment expliquer que son pays d’origine, son village même, semblent marqués, eux aussi, par "l’ailleurs" ? Pour situer le Sénégal oriental, Senghor nomme les pays frontaliers, "les pays hauts entre Gambie et Casamance » ; pour qualifier le Sine, il le décrit "entre l’enfance et l’Eden", "pays d’eaux et de tanns et d’îles flottant sur les terres", ou plus précisément "ma mésopotamie". Il est exact que Senghor est helléniste et que le pays sérère s’étend entre deux fleuves le Sine et le Saloum, mais tout de même, les connotations de Mésopotamie, dans l’espace comme dans l’histoire, permettent à l’imagination un bond spectaculaire !
Assez surprenantes aussi sont les évocations de paysages sérères et français mêlés qui se côtoient dans un même poème :

"Tanns de l’enfance, tanns de Joal et ceux de Djilor en septembre, nuits d’Ermenonville en Automne" ; ou encore : "Par (...) la transe des danses sérères Seigneur laetare dans mon cœur comme un dimanche d’Europe au réveil [6]".

Tout se passe comme si, lorsqu’il est dans un hémisphère, le poète convoque l’autre par la pensée, abolissant la distance qui le sépare tantôt de l’Afrique, tantôt de l’Europe. Au point qu’il se trouve très rarement tout entier quelque part !
Ce besoin mental de reculer les bornes de l’espace est-il dû à l’exiguïté du village d’origine ? Ou au contraire l’immensité de cette savane prépare-t-elle l’esprit au voyage, aux chevauchées que rien n’arrête ? On peut s’interroger. Maunick remarque de son côté : "L’universel n’est-il pas le local sans les murs ? ». Et Césaire n’invoque-t-il pas "le bris de l’horizon" ? "J’ai besoin de faire retraite dans les marches du fleuve," écrit Senghor plus discrètement.
Souvent, le poète franchit ainsi le Saloum et dérive vers le Sud : le Gabou, Elissa, d’où partirent ses ancêtres vers le Sénégal. Constamment le poète s’y reconduit en pensée comme pour raviver le lien ombilical avec la souche familiale. Nombreuses sont les allusions à la noblesse guélowar et à Sira Badral, la princesse qui conduisit l’exode depuis le Gabou jusqu’au Sine. Ce véritable "mythe d’origine" du poète se situe donc déjà au-delà des frontières méridionales du Sénégal natal. Le père Gravrand nous en a fait l’archéologie dans son ouvrage sur la civilisation sérère [7].


Ainsi il y a le Sud, mais il y a aussi l’Est du continent. La diversité des références du poète affleurent surtout dans l’évocation de personnages et d’objets culturels : les parchemins de Djenné, les docteurs de Tombouctou, les tentes du Tagant, les meubles de Guinée, les pagnes du Soudan, les devins du Bénin, les prêtres du Poëre (mossi), les parfums de Pount (Nubie), les prêtresses du Vaudou, les kraals d’Afrique du Sud, le Kaya-Magan de l’empire du Wagadou. Et jusqu’au Maroc où il rêve de "Mogador aux filles de platine", et à l’Ethiopie où il écoute la flûte amébée d’un pâtre, et pour qui il écrit son "Elégie pour la reine de Saba".
L’Ethiopie et l’Egypte sont du reste les pôles de la rêverie senghorienne. Avec régularité, ces deux pays reviennent sous sa plume, lieux de mémoire de civilisations prestigieuses, anciennes et nègres. Concernant l’Egypte, l’influence des thèses de Cheikh Anta Diop fut puissante sur le poète comme du reste sur tous les intellectuels africains et négro-américains. La grandeur nègre dans l’Afrique antique est un thème presque obsessionnel. A propos de l’Ethiopie, Senghor fabule (mais est-ce bien fabuler ?) sur l’étymologie grecque (aithiops = noir) et la tradition biblique qui stipule que la reine de Saba était noire et si riche que le roi Salomon en conçut jalousie !
Mais comment expliquer cette boulimie d’espace, cette gourmandise géographique surprenante et polarisée cette fois sur les routes de l’eau :

"Ah ! Boire tous les fleuves : le Niger, le Congo et le Zambèze, l’Amazone et le Gange, boire toutes les mers d’un seul trait nègre sans césure..." (Nocturnes, p. 203).

"Mon cœur est toujours en errance, la mer illimitée »

Ou encore :

« Il pleut sur New York sur Ndyongolôr...
Il pleut sur Moscou [...] sur Paris et banlieue, sur Melbourne sur Messine sur Morzine
Il pleut sur l’Inde et sur la Chine... »
(’’Elégie des eaux’’, p.208)

Cette fois, le "limes" africain est franchi, à gauche comme à droite ; c’est l’Amérique et l’Asie, où il prend pied avec l’intention affirmée d’aller plus loin, "toutes les mers" dit-il...Certes le motif de l’eau est très présent aussi chez Tchikaya, Tati Loutard, Césaire, Carrère, Maunick, ou encore Saint John Perse, et il apparente secrètement les riverains des îles, des mers, des fleuves...Et la pluie, elle, est universelle.

Mais pourquoi encore cette fascination de Senghor pour les Alizés ? N’est-ce point parce que les vents voyageurs relient Açores et Canaries, Normandie et Gambie, rivières du Nord et phare des Mamelles : "Ah mes amis voici les Alizés, les vrais Alizés sur leurs ailes, mer et ciel, comme des anges" (Elégies majeures, p.264.). Les vents non plus ne connaissent pas de frontières. Quittons l’espace, les fleuves et les vents, et abordons un autre thème, les femmes ; pourquoi le poète choisit-il pour en parler les attributs de la plus grande différence ? Pour brouiller les pistes ? Faut-il rappeler les allusions aux Vikings à propos de celle qu’il surnomma Princesse de Belborg, "ma blonde, ma Normande, ma conquérante" et dont "les courriers vont « plus loin » que Gambie, plus loin que Sénégal »... Le poète prend soin d’augmenter les distances qui le séparent de son épouse, comme s’il avait besoin que l’espace se dilate pour mieux soutenir sa rêverie.

De même il rebaptisera les belles Sénégalaises de Crétoises, d’Ethiopiennes, de filles de Jérusalem...Que dire d’images étranges associant parfois les deux races, et témoignant de cette obsession d’abolir les frontières épidermiques :

"J’ai vu le soleil se coucher dans les yeux bleus d’une négresse blonde" (Nocturnes, p. 189).

Ou encore :

« Etait-ce toi la négresse aux yeux verts, Soyan ? » (Nocturnes, p. 183).

Et aussi :

"L’aïeule noire, la claire aux yeux violets".
"Le visage orient de ma fiancée bleue"
(Nocturnes).

A cette vision poétique correspond sa théorie du métissage, qui se comprend plus aisément dans cette suppression des limites raciales.

Mais ne simplifions pas, de grâce, et remarquons que la femme, pour le poète, c’est aussi l’évasion hors de l’espèce, autre frontière ; tantôt vers l’animal7, tantôt vers la plante, tantôt vers la divinité.

Voici la femme-fauve :

"Ah que tu me foudroies de tes éclairs jumeaux
Formidable douceur de leur rugit
Délice inexorable de leurs griffes !"
(Nocturnes, p. 199).

Voici la femme fruit :

« Douceur de ses lèvres de fraise... douceur de son secret de pêche » (Nocturnes, p. 199).

"Ma corolle est ouverte, mon plus que frère, mon beau prince Abeille" (Elégie des Saudades - Nocturnes).

Et maintenant la déesse :

"Je contemplerai les choses éternelles dans l’altitude de tes yeux..."
« A travers tes métamorphoses, j’adorerai le visage de Koumba Tam »
(Nocturnes, p. 187).

La femme est aussi cette porte qui ouvre sur l’infini - "Femme-sésame," dit-il.


J’ai écrit ailleurs [8] que la femme est mythe pour le poète Senghor et, qu’il la nomme Soukeïna, Isabelle, Naëtt ou Belborg, c’est en elle qu’il trouve refuge ; masque pongwe (Gabon) ou statue sao (Tchad), c’est la "calme déesse au sourire étale," dont la "tête s’élève au-dessus des monts". Elle l’arrache aux contingences du corps, des races et de la politique.
Et si, à présent, suivant la piste, l’on considère la notion du temps de notre poète, là encore on trouve l’annulation subtile des limites qui séparent :

"Je confonds toujours présent et passé
Comme je mêle la Mort et la Vie. Un pont de douceur les relie".
(Ethiopiques, p. 149).

A d’autres endroits, le poète se situe au "prétemps du monde" ou encore "au temps primordial". Ailleurs il écrit : "Claire nuit blonde", et aussi "mais c’est midi et c’est le soir".
Il y a toute une étude à faire sur la fluidité du temps chez Senghor ; sur ce point plus encore qu’à propos de l’espace, il y a un va-et-vient perpétuel entre passé, présent et avenir, avec des débordements sur l’au-delà, la renaissance, l’éternité.
Que faut-il en induire ? Une conception de l’existence perçue comme un continuum marqué seulement d’incidents (et d’accidents)heureux ou malheureux ? Les épitaphes que le poète s’était soucié de composer sont significatives : il s’y ménageait une survie rêveuse et tendre. Pensez aux visions affreuses de Baudelaire décrivant la mort. Senghor, lui, murmure :

"Quand je serai mort mes amis couchez-moi sous Joal l’ombreuse
qu’au loin j’entende rouler l’eau la nuit
Bercement doux de l’océan
Je dors et ne dors pas
Je bois le lait le vin de la nuit
La rumeur doucement qui tient éveillé..."
(Epitaphe)

Et ailleurs il précise que le cimetière de Joal est commun à tout le monde, aux catholiques, aux musulmans, "et c’est une chose admirable" [9] que cette abolition des frontières religieuses. Et encore : « Je rêve le soir d’un pays perdu où les Rois et les morts étaient mes familiers ».
Le poète rejoint ici une donnée culturelle africaine - et singulièrement sérère - extrêmement résistante. La survie des trépassés n’est jamais mise en doute, et comme ils sont sensés demeurer sur place, invisible population du village doublant celle qui se meut, visible et tangible, la notion de limite entre vie et mort s’évapore ; celle du temps présent et passé se relativise. La mort n’est plus barrière infranchissable mais perméable : "L’âme d’un village battait à l’horizon. Etait-ce des vivants ou des morts ?". On en revient d’ailleurs, sous la forme du nouveau-né : "J’étais moi-même le grand-père de mon grand-père" (Chants d’ombre, p. 32) écrit notre académicien - et en Afrique ceci ne surprend personne !
"Que peut faire la littérature pour notre bonheur ?" demande Robert Musil. La poésie de Senghor en tout cas peut beaucoup.

Mais il est temps de conclure. Josiane Nespoulos-Neuville a très justement intitulé son ouvrage sur Senghor : De la Tradition à l’Universel10. Nous avons vu à quel point ce mouvement fondamental du poète investissait tous les domaines de sa perception sensible. Mais, devant cette volonté têtue de franchir toute borne, toute clôture, reconnaissons qu’il y a un parti pris : "J’ai choisi ma demeure près des remparts rebâtis de ma mémoire, à la hauteur des remparts,"11 écrit-il dans Chants d’ombre ».

N’est-ce pas déjà le choix d’une situation qui autorise, qui favorise tous les départs ? Et qui justifie les métaphores par lesquelles le poète se désigne : "L’ambassadeur", le pèlerin", le cœur perce-muraille", "le migrant", "l’enfant prodigue", "le métis culturel" ; et qui lui permet d’évoquer son sang portugais se réveillant au rythme des saudades ; et Chaka le rebelle qui surgit au contact de l’Afrique du Sud ? Et même ce Viguelwar (viking-guelwar de Kolnodick qui revient de captivité ?
N’est-ce pas cette même ouverture qui lui fait traduire Yeats et Eliot, Hopkins et Dylan Thomas ? Qu’a donc à voir Senghor avec ces poètes "celtes" du XIXe siècle, et de langue anglaise12 ? Trahison ou évasion de la sacro-sainte francophonie ? Non, liberté du poète sans honte et sans limites. Il aime, il traduit, il relie. Passeur.
Enfin et sans doute aussi ne faut-il pas négliger ses convictions idéologiques. Senghor fut et demeura un socialiste et un chrétien. Sa tendance universaliste est déjà présente en 1936, dans son poème « A l’appel de la race de Saba ». Elle ne fera que s’accentuer.
Certes, lors de l’« Elégie pour Georges Pompidou, » le Président était en Inde et il était normal qu’il évoquât les Indiens et le Taj Mahal. Mais pourquoi aussi les Arabes, les Juifs, les Indochinois, les Chinois ? Plus récemment et dans un contexte plus douloureux, celui de l’ « Elégie pour Philippe Maguilène Senghor son fils, voici qu’il associe Nègres et Blancs, propriétaires et mendiants, et "l’Arabe le Maure et le Berbère, le Tutsi et le Hutu... » (Elégies majeures). Poète sans frontières en vérité.
La très grande cohérence intérieure de cet homme a fait qu’il n’y eut point de hiatus entre sa vie poétique, sa pensée philosophique et son activité politique. Ses idées s’expriment en poèmes aussi précisément que ses pulsions profondes. Ici l’homme et l’œuvre sont d’accord ; pour unifier ce qui est divisé, pour rassembler ce qui est séparé. Même puissance d’harmonie. Même exigence de fraternité. Même force de dialogue. Il n’est pour s’en convaincre que de feuilleter les cinq tomes de Liberté13.
Ainsi Senghor-poète, c’est l’être innombrable, c’est le mythe du Phénix, passage de mort à vie, d’une race à l’autre, d’une espèce à l’autre, d’un continent à l’autre, de moi à toi...C’est la circulation, la communication universelle, et qui n’est jamais si merveilleuse que lorsque les communicants sont très éloignés. Comme pour les surréalistes que Senghor a bien connus et compris.
Ainsi a-t-il tenté de rapprocher les extrêmes, pour créer "la mer intérieure qui unit les rives opposées". Ce dernier vers de Senghor pourrait bien, à la réflexion, constituer une bonne définition de son aventure poétique : celle qui augure et inaugure l’homme planétaire.
Ainsi s’en va-t-il du terroir au Tout Monde, pour reprendre la belle image d’Edouard Glissant .
Et pardonnez-moi d’avoir cité tant de poètes ; mais Senghor lui-même n’a-t-il pas dit : "J’ai besoin des autres poètes pour vivre" ?
Et nous, humbles mortels, n’avons-nous pas toujours un grand besoin de ce poète qui nous dessine un avenir réconcilié ?


[1] IFAN-Ch. Anta Diop, Université de Dakar. Ce texte est la conférence prononcée à l’UNESCO en 1996 pour la 90ème anniversaire de Senghor.

[2] In enregistrement trois disques RFI - réalisé par J. SOREL et F. LEROUX

[3] Mais où le travail est effacé, dirait Valéry, la poésie étant ascèse jusqu’au dieu muet, écrit Monchoachi.

[4] RICARD, Alain, Littératures d’Afrique Noire, Paris, Karthala, 1995.

[5] BOSQUET, Alain, « Lettre à un poète, lettre à un continent », in SENGHOR, Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990, p.359.

[6] Tous les textes cités sont tirés de L. S .SENGHOR, Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990.

[7] GRAVRAND, Henri, Cosaan., La civilisation sereer, Dakar, NEA, 1983.

[8] Comprendre les poèmes de L.S.Senghor, Versailles, Classiques africains, 1987.

[9] Senghor, L. S. , trois disques, RFI, op. cit.




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